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LOUIS-FERDINAND CELINE

 

 

BAGATELLES POUR UN MASSACRE

 

EDITIONS DENOËL

19, RUE AMÉLIE, 19

PARIS

 

Tous droits réservés pour tous pays.

Copyright by Louis-Ferdinand Céline 1937.

 

A EUGÈNE DABIT

A MES POTES DU "THÉATRE EN TOILE"

 

Il est vilain, il n'ira pas au paradis,

celui qui décède sans avoir réglé tous

ses comptes

Almanach des Bons-Enfants

 

(pages 11-20)

 

Le monde est plein de gens qui se disent des raffinés et puis qui ne sont pas, je l'affirme, raffinés pour un sou. Moi, votre serviteur, je crois bien que moi, je suis un raffiné ! Tel quel ! Authentiquement raffiné. Jusqu'à ces derniers temps j'avais peine à l'admettre... Je résistais... Et puis un jour je me rendis... Tant pis !... Je suis tout de même un peu gêné par mon raffinement... Que va-t-on dire ? Prétendre ?... Insinuer ?...

Un raffiné valable, raffiné de droit, de coutume, officiel, d'habitude doit écrire au moins comme M. Gide, M. Vanderem, M. Benda, M. Duhamel, Mme Colette, Mme Fémina, Mme Valéry, les "Théâtres Français"... pâmer sur la nuance... Mallarmé, Bergson, Alain... troufignoliser l'adjectif... goncourtiser... merde ! enculagailler la moumouche, frénétiser l'Insignifiance, babiller ténu dans la pompe, plastroniser, cocoriquer dans les micros... Révéler mes "disques favoris" ... mes projets de conférences...

Je pourrais, je pourrais bien devenir aussi moi, un styliste véritable, un académique "pertinent". C'est une affaire de travail, une application de mois... peut-être d'années... On arrive à tout... comme dit le proverbe espagnol : "Beaucoup de vaseline, encore plus de patience, Eléphant encugule fourmi."

Mais je suis quand même trop vieux, trop avancé, trop salope sur la route maudite du raffinement spontané... après une dure carrière "de dur dans les durs" pour rebrousser maintenant chemin ! et puis venir me présenter à l'agrégation des dentelles !... Impossible ! Le drame est là. Comment je fus saisi étranglé d'émoi... par mon propre raffinement ? Voici les faits, les circonstances...

Je m'ouvrais tout récemment à un petit pote à moi, un bon petit médecin dans mon genre, en mieux, Léo Gutman, de ce goût de plus en plus vivace, prononcé, virulent, que dis-je, absolument despotique qui me venait pour les danseuses... Je lui demandais son avis... Qu'allais-je devenir ? moi, chargé de famille ! Je lui avouai toute ma passion ravageuse...

"Dans une jambe de danseuse le monde, ses ondes, tous ses rythmes, ses folies, ses vux sont inscrits !... Jamais écrits !... Le plus nuancé poème du monde !... émouvant ! Gutman ! Tout ! Le poème inouï, chaud et fragile comme une jambe de danseuse en mouvant équilibre est en ligne, Gutman mon ami, aux écoutes du plus grand secret, c'est Dieu ! C'est Dieu lui-même ! Tout simplement ! Voilà le fond de ma pensée ! A partir de la semaine prochaine, Gutman, après le terme... je ne veux plus travailler que pour les danseuses... Tout pour la danse ! Rien que pour la danse ! La vie les saisit, pures... les emporte... au moindre élan, je veux aller me perdre avec elles... toute la vie... frémissante... onduleuse... Gutman ! Elles m'appellent !... Je ne suis plus moi-même... Je me rends... Je veux pas qu'on me bascule dans l'infini !... à la source de tout... de toutes les ondes... La raison du monde est là... Pas ailleurs... Périr par la danseuse !... Je suis vieux, je vais crever bientôt... Je veux m'écrouler, m'effondrer, me dissiper, me vaporiser, tendre nuage... en arabesques... dans le néant... dans les fontaines du mirage... je vaux périr par la plus belle... Je veux qu'elle souffle sur mon coeur... Il s'arrêtera de battre... Je te promets ! Fais en sorte Gutman que je me rapproche du danseuses !... Je veux bien calancher, tu sais, comme tout le monde... mais pas dans un vase de nuit... par une onde... par une belle onde... la plus dansante... la plus émue..."

Je savais à qui je m'adressais, Léo Gutman pouvait me comprendre... Confrère de haut parage, Gutman !... achalandé comme bien peu... quelles relations !... frayant dans tout le haut Paris... subtil, cavaleur, optimiste, insinuant, savant, fin comme l'ambre, connaissant plus de métrites, de véroles, de baronnes par le menu, de bismuthées, d'acidosiques, d'assassinats bien mondains, d'agonies truquées, de faux seins, d'ulcères douteux, de glandes inouïes, que vingt notaires, cinq Lacassagnes, dix-huit commissaires de police, quinze confesseurs. Au surplus et par lui-même, du cul comme trente-six flics, ce qui ne gâte rien et facilite énormément toute la compréhension des choses.

"Ah ! qu'il me réplique, Ferdinand, te voilà un nouveau vice ! tu veux lutiner les étoiles ? à ton âge ! c'est la pente fatale !... Tu n'as pas beaucoup d'argent... Comme tu serais plutôt repoussant... considérant ton physique.. Je te vois mal parti... Comme tu n'es pas distingué... Comme tes livres si grossiers, si sales, te feront sûrement bien du tort, le mieux serait de ne pas les montrer, encore moins que ta figure... Pour commencer je te présenterai anonyme... Ça ne te fait rien ?"

-- Ah ! Je me récriai, mais Gutman, je suis partisan ! Je m'en gafe énormément ! Je veux bien certes... Et même je préfère demeurer aux aguets... Les entrevoir ces adorables, abrité par quelque lourd rideau... Je ne tiens pas du tout à me montrer personnellement... Je voudrais seulement observer en très grand secret ces mignonnes "à la barre"... dans leurs exercices comme on admire à l'église les objets du culte... de très loin... Tout le monde ne communie pas !...

-- C'est cela... C'est cela même ! ne te montre pas ! T'as toujours une tête de satyre.. Les danseuses sont très effroyables... très facilement. Ce sont des oiseaux...

-- Tu crois ?... Tu crois ?...

-- Tout le monde le sait.

Gutman il ruisselle d'idées. Voici l'intermédiaire génial... Il a réfléchi...

-- Tu n'es pas poète des fois, dis donc ? par hasard ?... qu'il me demande à brûle-pourpoint

-- Tu me prends sans vert... (Je ne m'étais jamais à moi-même posé la question.) Poète ? que je dis... Poète ?... Poète comme M. Mallarmé ? Tristan Derème, Valéry, l'Exposition ? Victor Hugo ? Guernesey ? Waterloo ? Les Gorges du Gard ? Saint-Malo ? M. Lifar ?... Comme tout le Frente Popular ? Comme M. Bloch ? Maurice Rostand ? Poète enfin ?...

-- Oui ! Poète enfin !

-- Hum... Hum... C'est bien difficile à répondre... Mais en toute franchise, je ne crois pas... Ça se verrait... La critique me l'aurait dit...

-- Elle a pas dit ça la critique ?...

--Ah ! Pas du tout !... Elle a dit comme trésor de merde qu'on pouvait pas trouver beaucoup mieux... dans les deux hémisphères, à la ronde... que les gros livres à Ferdinand... Que c'était vraiment des vrais chiots... "Forcené, raidi, crispé, qu'ils ont écrit tous, dans une très volontaire obstination à créer le scandale verbal... Monsieur Céline nous dégoûte, nous fatigue, sans nous étonner... Un sous-Zola sans essor... Un pauvre imbécile maniaque de la vulgarité gratuite... une grossièreté plate et funèbre... M. Céline est un plagiaire des graffiti d'édicules... rien n'est plus artificiel, plus vain que sa perpétuelle recherche de l'ignoble... même un fou s'en serait lassé... M. Céline n'est même pas fou... Cet hystérique est un malin... Il spécule sur toute la niaiserie, la jobardise des esthètes... factice, tordu au possible son style est un écurement, une perversion, une outrance affligeante et morne. Aucune lueur dans cet égout !... pas la moindre accalmie... la moindre fleurette poétique... Il faut être un snob "tout en bronze" pour résister à deux pages de cette lecture forcenée... Il faut plaindre de tout coeur, les malheureux courriéristes obligés (le devoir professionnel !) de parcourir, avec quelle peine ! de telles étendues d'ordures !... Lecteurs ! Lecteurs !... Gardez-vous bien d'acheter un seul livre de ce cochon ! Vous êtes prévenus ! Vous auriez tout à regretter ! Votre argent ! Votre temps !.., et puis un extraordinaire dégoût, définitif peut-être pour toute la littérature !... Acheter un livre de M. Céline au moment où tant de nos auteurs, de grands, nerveux et loyaux talents, honneur de notre langue (la plus belle de toutes) pleinement en possession de leur plus belle maîtrise, surabondamment doués, se morfondent, souffrent de la cruelle mévente ! (ils en savent quelque chose). Ce serait commettre une bien vilaine action, encourager le plus terne, le plus dégradant des "snobismes", la "Célinomanie", le culte des ordures plates... Ce serait poignarder dans un moment si grave pour tous nos Arts, nos Belles-Lettres Françaises !(les plus belles de toutes !)"

-- Ils ont dit tout ça les critiques ? Je n'avais pas tout lu, je ne reçois pas l'Argus.

-- Ah ! Mais dis donc ils se régalent ! Ils sont pas Juifs ? Qui c'est tes critiques ?...

-- Mais la fine fleur de la critique !... Tous les grands critiques français !... Ceux qui se décernent les Grands Prix !... "Monsieur, vous êtes un grand critique"... "Un jeune critique de grand talent !..."

-- Ce sont des cons ! Tous des sales cons, des Juifs ! Tous des ratés ! des suçons ! des outres ! ils ont chacun tué sous eux, au moins quinze ouvrages.. Ils se vengent... Ils crèvent... Ils dépitent... Pustulents !...

-- Ah ! Si j'étais camelot du roi... ventriloque... stalinien... Célineman rabineux... comme ils me trouveraient aimable... Si je rinçais tout simplement.. table, zinc ouverts... Les critiques se sont toujours inévitablement gourés.. leur élément c'est l'Erreur... Ils n'ont jamais fait autre chose dans le cours des temps historiques : se gourer... Par connerie ? Par jalousie ?... Les deux seuls plateaux de ces juges. La critique est un condé fameux des Juifs.. La grande vengeance des impuissants, mégalomanes, de tous les âges de décadence... Ils cadavérisent... La tyrannie sans risque, sans peine... Ce sont les ratés les plus rances qui décrètent le goût du jour !... Qui ne sait rien foutre, loupe toutes ses entreprises possède encore un merveilleux recours : Critique !... Trouvaille inouïe des temps modernes, plus aucun compte jamais à rendre. Critique ne relève que de son propre culot, de ses sales petites gardiens des plus fienteux égouts... Tout en ombres, baves, toxines, immondices, curées...

-- Un seul te découvre un petit peu d'intérêt...

-- Oui ?

-- Marsan.

-- Il en est mort.

-- Fernandez...

-- C'est un pote.

-- Et puis Sabord.

-- Je tremble pour sa vie ! mon parrain !...

-- Et puis Strowsky...

-- Il ne recommencera pas.

-- Et Daudet ?

-- Il te crache !

-- Serait-il Juif ?

-- Tout va mal !

Ce qu'il m'apprenait Gutman, tout d'un coup, sans préparation, me bouleversait de fond en comble...

-- Gutman ! Gutman ! Je t'ai offensé mon pauvre ! Je parie, avec tous ces "Juifs"... et ces "Juifs"...

--Rien ne m'offense de ta part... Rien ne me blesse Ferdinand ! Réponds plutôt à ma question... es-tu poète oui ou merde ?

-- Ah ! Léo, Léo, mon petit djibouk, pour m'en aller aux danseuses... je me ferai poète 1... C'est juré !... pour aller au déduit divin, je ferai de cette terre, de ce cadavre au fond des nuages, une étoile de première grandeur ! Je ne recule devant aucun miracle...

-- Alors vas-y ! ne parle plus ! au tapin ! saisis ta plume... Torche-moi un joli ballet, quelque chose de net et de fringant... j'irai le porter moi-même... à l'Opéra... M. Rouché est mon ami !... Moi-même !...

--Ah ! Ah ! je reste ébaubi... Vrai ? Vrai ?...

--Officiel !... Il fait tout ce que je lui demande...

-- Ah ! Léo... (je me jetai â ses genoux) Gutman ! Gutman ! mon vieux prépuce ! Tu m'exaltes ! Je vois le ciel ! La danse c'est le paradis !...

- Oui mais fais bien attention... Un poème !... Les danseuses sont difficiles... susceptibles... délicates...

-- Bluff de Juifs !... Imposteurs ! je me récrie !... Publicité !... Les valets sont devenus les maîtres ?... En quelle époque tombons-nous ? C'est grand pitié ! L'or salit tout ! Les veaux d'or ! Les Juifs sont à l'Opéra !... Théophile Gautier ! frémis ! sale hirsute. Tu serais viré avec Gisèle !... Il n'était pas Juif... déconnai-je.

-- Tu dis trop de mal...

-- Je jure ! je n'en dirai plus ! pour que mon ballet passe !

-- Tu te vantes comme un Juif, Ferdinand !... Mais attention ! pas d'ordures ! Tous les prétextes seront valables pour t'éliminer ! Ta presse est détestable... tu es vénal... perfide, faux, puant, retors, vulgaire, sourd et médisant !... Maintenant antisémite c'est complet ! C'est le comble !.. Opéra ! Temple de la Musique ! la Tradition !... les Précautions !... Beaucoup de délicatesse ! de l'envol certes ! mais point de violence !... de ces fatras répugnants... Mr. Rouché, le Directeur, est un homme de goût parfait... Souci du maintien de la sublimité des mélodies dans le Temple... Il ne me pardonnerait jamais de lui avoir recommandé quelque polissonnerie... d'avoir attiré son attention vénérable sur les fariboles d'un goujat... Ferdinand ! Sens et mesure !. . Charme... tendresse... tradition... mélodie... les vrais poèmes sont à ce prix... les danseuses !

La fièvre me vint... j'y cédai... Voici :

 

LA NAISSANCE UNE FÉE

Ballet en plusieurs actes

 

Epoque : Louis XV.

Lieu : Où l'on voudra.

Décor : Une clairière dans un bois, des rochers, une rivière dans le fond.

Action : Au lever du rideau, les petits esprits de la forêt dansent, sautent, virevoltent... C'est la ronde des lutins, des farfadets, des elfes... Leur chef est un lutin couronné, le Roi des Lutins agile, preste, toujours aux aguets... Ils jouent... saute-mouton... Avec eux, dans la ronde joyeuse... une biche frêle et timide... leur petite compagne... Et puis un gros compagnon, le gros hibou... Il danse aussi par ci, par là... mais tranquillement, un peu en retrait toujours... Il est le conseiller, le sage de la petite bande... toujours un peu boudeur... Le petit lapin est là aussi... avec son tambour... On entend les cris d'une bande joyeuse... Jeunes gens et jeunes filles... qui se rapprochent de la clairière... la première de ces jeunes filles apparaît entre les buissons : Evelyne... Une très belle, très joyeuse, très gaie, très étincelante jeune fille. Elle aperçoit tout juste le dernier des petits lutins... qui s'enfuient à l'approche... effrayés par les humains...

Les lutins disparaissent dans le bois... Evelyne fait signe à ses amis, de la rejoindre vite, dans la clairière... Vite ! Vite !... Elle fait signe qu'elle a vu les lutins danser dans la clairière... Les autres rient... incrédules... Ils sont nombreux, jeunes et beaux... garçons et filles... Ils dansent à leur tour dans la clairière... Jeux... Colin-maillard... Bouderies... Agaceries... L'un des garçons est plus particulièrement pressant... Il fait une cour ardente à Evelyne... C'est le Poète... Il est habillé en "poète"... Habit réséda, maillot collant... Cheveux blonds et bouclés... Rouleaux de poèmes sous son bras... C'est le fiancé d'Evelyne... Danses encore... Toujours danses joyeuses !..

 

2e Tableau :

Devant l'auberge du village... Le jour de la Foire... Groupes agités, affairés... bigarrés... Bateleurs, paysans, animaux, etc. Sous le grand porche de l'auberge, la vieille Karalik accroupie, dit la bonne aventure aux paysans, marchands. etc. La mère Karalik est une vieille gitane méchante... envieuse sorcière... Elle sait lire l'avenir dans les lignes de la main... Les villageois s'approchent. A droite... à gauche... les bateleurs font des tours... Orgues... musiciens... montreurs d'animaux... etc.

Evelyne et le poète suivis par toute la bande des jeunesses joyeuses débouchent en ce moment sur l'esplanade du marché... Leurs rires... leurs gambades font fuir les clients de la vieille Karalik... Son éventaire est renversé... la vieille Karalik maudit leur farandole. Elle jure... elle sacre... elle menace... les jeunes gens ripostent et se moquent d'elle... Et puis on se réconcilie un peu.. Les jeunes filles se rapprochent... Le Poète aussi... La vieille ne veut plus lire dans leurs mains... Elle est fâchée... vexée... Disputes encore... La vieille saisit alors la main d'Evelyne... Tous les autres se moquent de la vieille... lui font des grimaces... La vieille jette un sort à Evelyne... au Poète... A ce moment l'orage gronde... la pluie tombe... La foule se disperse... la ronde s'éparpille... Jeunes gens et villageois s'enfuient... rentrent chez eux... la vieille demeure seule sur la grande place du marché... elle est seule sous l'orage... elle ricane... elle danse les "maléfices"... Elle se moque des jeunes gens... elle mime leurs petites manières... leurs coquetteries... Leurs manèges amoureux... Elle danse en boitant la danse des "sorcières"... La vieillesse méchante... tout autour de la scène... traversée d'éclairs et du vacarme de la foudre...

 

3e Tableau :

Le même endroit, encore devant l'auberge... Un autre jour de foire... Foule... Bateleurs, etc. Des grands panneaux décoratifs sont disposés sur les murs de l'auberge... d'autres devins racontent des histoires aux paysans... leur vantent et leur vendent des médicaments... boniments.

Dans les remous de cette foule... Une grande berline (8 chevaux) veut se frayer un chemin... Lourdement chargée... La foule veut empêcher la berline de passer... d'avancer... Des grappes de gamins se pendent aux portières... après les bagages... La grande berline penche alors et s'effondre d'un côté... Un essieu vient de se briser... La foule toute heureuse s'amuse de l'accident... (Cet accident survient juste devant l'auberge.) Le cocher de la berline dégringole rapidement de son siège... C'est un petit homme tout brun, tout pétulant, visage bistré sous son grand tricorne, sourcils, moustaches à la Méphisto... (Attention ! en réalité, c'est le Diable lui-même, travesti !)

Il va tout de suite trouver le gros hôtelier, surgi sur le seuil de sa porte, attiré par la grande rumeur... Très grands saluts réciproques... Aux portières de la berline... apparaissent vingt têtes charmantes, minois rieurs espiègles... bouclées... vingt jeunes filles en voyage... Figures animées... pétillantes, malicieuses... Elles veulent descendre à tout prix... Le petit cocher ne veut pas... leur défend bien... Quiproquo... La foule prend fait et cause... "Descendez !... Descendez !..." La foule se presse... s'agite... On ouvre la berline... "Descendez!" Sautent gracieusement sur le sol les vingt demoiselles (capelines de voyage, chacune un menu bagage, petite ombrelle... etc...) A peine à terre, elles gloussent... s'échappent furtives... mutines... Le petit cocher Méphisto est débordé... Il jure... Il se démène... Il les rattrape dans la foule... Enfin, il peut rassembler sa troupe... mais la lourde berline ne peut plus rouler... Cassée !...

"Pressons, Mesdemoiselles !... pressons !"... Ayant enfin réuni, rassemblé à grand peine cette folle escorte, il sermonne ces demoiselles !... Il explique aussi au gros hôtelier qu'il est, lui, le responsable !... Qu'il est le maître ! Qu'on doit lui obéir !... Le "Maître des Ballets du Roi !" Il doit conduire sa mutine troupe au château voisin pour les fêtes du mariage du Prince !... Le Corps de Ballet ! Les petites font encore mille espiègleries... Tout heureuses de l'incident... Grand tohu-bohu... un cochon... un veau... traversent la scène... Le Maître de Ballet "Méphisto-cocher"... regroupe enfin ses danseuses ; les fait toutes ensemble pénétrer sous le porche de l'auberge... avec son fouet... Il referme derrière lui. cette lourde porte... "Assez ! assez !" La foule s'amuse de sa colère et de son comique désarroi... Ah ! Il est malin quand même !... Il sait bien ce qu'il fait le drôle !... Il est rusé !... Il feint la contrariété... La porte fermée la foule mécontente se disperse... Les épouses entraînent leurs maris... rétifs... Evelyne entraîne son poète... Les jeunes filles sont obligées de tirer un peu sur leurs prétendants... qui soupirent à présent après les danseuses entrevues...

D'ailleurs les hommes ne s'éloignent pas pour longtemps... A peine quelques secondes... Ils reviennent en scène les uns après les autres... (les hommes seulement) essayer de surprendre ce qui se passe à l'intérieur de l'auberge... Ils frappent à la porte... On ne répond plus... Ils essayent d'ouvrir la porte... Ils collent l'il au volet... Ils sont tous revenus là... Le poète, le gros magistrat, le notaire, le médecin, le professeur du collège, L'épicier, le maréchal ferrant, le gendarme, le général, tous les notables, les ouvriers, le croquemort même... On entend une musique de danse... qui vient de l'intérieur de l'auberge... Ils voient par des trous les curieux... Ils miment en cadence en "petits pas" ce qu'ils aperçoivent... Les demoiselles du Ballet sont en train de répéter une figure dans l'intérieur de l'Auberge...

 

4e Tableau :

 

Obscurité d'abord... pendant que les notables évacuent la scène... Le mur antérieur de l'auberge est soulevé... on voit donc à présent la grande salle de l'auberge à l'intérieur... convertie pour la circonstance en studio de danse... Le petit maître de ballet ne veut pas de paresseuses. Il presse ses élèves. Il fait reculer les chaises le long du mur... les tables... Il ordonne qu'elles se mettent toutes en tenue de ballet... Elles se déshabillent... toutes... lentement... Les voici prêtes pour la leçon... Il sort son petit violon de sa poche... Barre... Positions... Entrechats... Ensembles... Badines !... Variations... Il fustige, il mène la danse...

On voit pendant ce temps par un pan coupé à droite que les gros notables sont revenus peur épier... de l'extérieur... Ils se rincent l'il... Ils s'excitent... Scandale des épouses qui essayent de les arracher des persiennes. Ils se trémoussent comiquement les notables, se déhanchent... Ils s'écrabouillent aux fenêtres... Mais l'un d'eux, le gros magistrat d'abord, entre-bâille une. porte dérobée... Il se glisse dans l'intérieur de l'auberge. Le voici dans la pièce tout ravi... tout émerveillé !... Les petites font les effarouchées... Le diable les rassure... "Entrez.... Entrez donc..." invite-t-il le magistrat... Il l'installe dans un fauteuil bien commodément près du mur... qu'il ne perde pas un détail de la belle leçon. Par la même porte le médecin se glisse... Même accueil... le facteur, le notaire, le général... Tous bientôt s'infiltrent un par un... Ils sont installés... sous le charme de la danse et des danseuses... Tous les "représentants" des grands et petits métiers... et les notables hypnotisés par la leçon... Ils miment les gestes, les positions, les arabesques... les variations... Le diable est ravi... Le poète arrive enfin le dernier... Il est bientôt le plus exalté de tous ! Il en oublie son Evelyne... Il fait une déclaration brûlante à la première danseuse... Il ne veut plus la quitter... Il lui dédie tout de suite un magnifique poème...


Ce texte comporte les dix premières pages du pamphlet de Louis-Ferdinand Céline, intitulé Bagatelles pour un massacre. Le "massacre", dans la pensée de l'auteur, est évidemment celui qu'il prévoit, en 1937, comme ce qui arriverait s'il éclatait une deuxième guerre mondiale.

Contrairement à la rumeur, les pamphlets ne sont pas interdit par des lois, des règlements ou des tribunaux. Ils n'ont pas été réédités par des maisons d'édition ayant pignon sur rue parce que l'auteur, revenu en France, voulait pouvoir vendre les livres qu'il écrivait alors pour gagner sa pitance. Cette mesure d'opportunité n'a plus lieu d'être après la disparition de l'auteur, en 1961. Personne n'a la droit de soustraire à la légitime curiosité des générations suivantes ce qui a été le noyau incandescent de la littérature française vers le milieu du vingtième siècle.

Le texte ici reproduit est celui d'une édition probablement pirate. Les détenteurs d'une éditions réellement authentique voudront bien nous signaler les éventuelles différences.

D'autres groupes de 10 pages suivront.

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