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[100 -- Paul Mus, observateur privilégié, Le Monde, 27 octobre 1972, p.19.]

 

Paul Mus, observateur privilégié

par Serge THION

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* Les Viêtnamiens et leur révolution, 1972, de Paul Mus et John McAlister, Le Seuil, collection "L'Histoire immédiate", 320 p., 29F.

 

RARES, en France, ont été les observateurs des choses viêtnamiennes qui, aidés par des circonstances favorables, ont su en tirer un si grand parti. Venu enfant au Tonkin, élevé par un père qui se consacrait au développement de l'instruction publique locale, Paul Mus (1902-1969) y vécut son adolescence et, après des études orientalistes à Paris, revint en Indochine comme membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient. En 1935, il publiait une monumentale esquisse d'une histoire du bouddhisme, intitulée Barabudur. C'était le premier jalon important d'une longue recherche consacrée aux bouddhismes asiatiques et aux formes de la pensée religieuse, interrompue avant que ne soit achevé un autre essai monumental sur les temples d'Angkor et leur valeur symbolique.

Mais cet historien des religions, cet observateur attentif et perspicace des mentalités et des pratiques paysannes s'est trouvé pris dans le tourbillon de la deuxième guerre mondiale. Officier de réserve, il est mobilisé, fait la campagne de France, se trouve en 1943-1944 en Inde dans les forces de la France libre pour la lutte contre les Japonais, maîtres de l'Indochine. Parachuté en janvier 1945, il échappe aux Japonais lors du coup de force du 9 mars et parvient à rejoindre la Chine à pied, à travers les lignes japonaises. Il raconte avec subtilité cette évasion dans une "lettre" à sa femme, publiée en annexe dans Les Viêtnamiens et leur révolution.

 

L'oncle Ho

 

Ces deux années passées en Inde à observer de loin, la situation indochinoise lui permettent quand l'entraînement de commando lui en laisse le loisir, de mûrir son analyse de ce qui semble, dès lors, la fin de la période coloniale. En 1945-1946, il est renvoyé sur le terrain comme conseiller politique à l'état-major de Leclerc. Il multiplie les rapports, qui sont autant d'avertissements: "Rien ne poussera plus en Indochine qui ne soit issu du sol même", écrit-il, fin 46, dans un rapport au chef du gouvernement, le général de Gaulle, qui le reçoit et lui répond: "Nous rentrerons en Indochine parce que nous sommes forts."

Il a tout dit dans une conférence à la Sorbonne, le 26 juin 1946, publiée sous la forme d'une brochure de soixante pages, intitulée justement Le Viêtnam chez lui [(1)]. C'est le socle sur lequel s'enracinent tous ses textes postérieurs sur le Viêtnam. De cette façon foisonnante qui est la sienne, il en reprendra les idées et les arguments, pour les enrichir, les développer, les entrecroiser. Sa science des situations concrètes de l'Indochine, son information historique, sa fréquentation personnelle des hommes et du terrain et sa familiarité avec les grands courants culturels de l'Asie sont telles que l'analyse ne cesse pas de croître dans toutes les directions à la fois. Le style est direct, elliptique parfois, mais sa pensée est madréporique. Comme les 1100 pages de son Barabudur, les 250 pages de son Ho Chi Minh [(2)] sont parties d'un compte rendu d'ouvrage, en l'occurrence celui que Jean Lacouture a consacré au dirigeant viêtnamien [(3)].

Cette réflexion sur la carrière du vieux révolutionnaire viêtnamien, devenu l'oncle Hô, et plus encore sur les signes par lesquels il a exprimé certains aspects et certains moments de la conscience nationale, est un texte inachevé, mis au point par la fille d'un ancien ministre de Hô Chi Minh, Annie Nguyên Nguyet Ho. Livre riche et difficile parce qu'il met en oeuvre une compréhension déjà très élaborée des grands processus mentaux qui structurent l'histoire asiatique. On est plus près de Granet que de Mauss, mais ce comparatisme éblouissant pêche parfois par ce qu'il a de trop allusif.

 

Une "résistance millénaire"

 

Les Viêtnamiens et leur révolution est une reprise de l'ouvrage par lequel, après avoir renoncé, en 1948, à tout rôle de conseiller officiel et choisi de se consacrer a son enseignement du Collège de France et de Yale, Paul Mus jetait dans la balance du conflit franco-viêtnamien le poids de son information: Viêt-Nam, sociologie d'une guerre. C'était en 1952. L'ouvrage fut plutôt mal reçu. Attaqué par la presse de droite, qui voulait la poursuite de l'aventure coloniale, comme par la presse communiste, plus soucieuse de l'exploitation parlementaire de la guerre que du sort des Indochinois, ce livre paraissait trop peu partisan.

Son objet dépassait, il est vrai, l'enjeu que se disputait une classe politique française peu sûre d'elle-même. Paul Mus y tentait une analyse de la société viêtnamienne, depuis ses racines qui plongent dans le terroir jusqu'à ses hautes branches qui portent le trône impérial, faisant jonction avec le Ciel: du village à l'Empire. Comment ignorer que pendant plus d'un millénaire le Viêtnam a été façonné par le confucianisme et que la culture et les institutions chinoises ont constitué un modèle qu'il a repris à son compte? C'est dans le retranchement de la vie villageoise qu'il faut l'aller comprendre.

Ce tableau d'une société civile qui se suffisait autrefois à elle-même se complète d'une saisie de tout ce qui, dans la colonisation, allait la modifier, la distendre et l'écrouler, pan par pan, sous la pression d'une autre organisation économique et administrative, celle que l'Occident implantait systématiquement dans ses possessions lointaines. L'Etat moderne, celui des étrangers, bouleversait l'état des choses. Il faut lire, par exemple, ce chapitre sur "la route viêtnamienne" ou l'auteur décrit par le menu la réorganisation de l'espace que signifie pour les paysans la création de la route moderne, et la manière parfois ambigue dont ils se l'approprient.

Vingt ans-- de guerre-- plus tard, le Viêtnam, dont Paul Mus disait que, réduit à son réseau villageois, il "tenait", "tient" toujours. Elagué de ses considérations sur la politique française du moment, ce livre et l'ensemble de ses considérations sur la géopolitique viêtnamienne demeure le meilleur éclairage du conflit. Ce qui paraît, en effet, difficile à comprendre, ce n'est pas le comment ni le pourquoi de la guerre menée par les Américains, mais bien l'ensemble des dispositions sociales, mentales et physiques qui leur ont résisté avec succès. "Il est patient plutôt que passif, dit-il du peuple viêtnamien, ingénieux pour se tirer les sorts, prompt à se replier sur lui-même quand la réponse ne lui convient pas et inusable dans son attente. Voilà pourquoi, dans cette dramatique partie, tous les coups qui nous semblaient favorables, et qui l'étaient, n'ont eu qu'un effet de peu de durée. Ils ont été annulés." La persévérance est "d'instinct dans la masse d un peuple formé par la résistance millénaire qu'il a opposée à son puissant voisin du Nord, si longtemps son occupant."

Paul Mus explique superbement ce qui fait l'adhésion de la masse à une solution politique plutôt qu'à une autre: c'est celle dont les signes montrent qu'elle est choisie par le Ciel. De là les symboliques complexes qui échappent ordinairement à l'observateur étranger et les innombrables procédures par lesquelles les Viêtnamiens interrogent le Ciel On trouvera là, sur pièce, le commentaire le plus approfondi de ce que notre sagesse politique n'ignore pas mais pratique peu: vox populi vox dei.

 

"Les chances d'un marxisme asiatique"

 

Sans même voir là le lieu d'une polémique, Paul Mus en vient naturellement à ausculter "les chances d'un marxisme asiatique", non sans remettre le problème dans une perspective parfois bien négligée par des auteurs mieux titrés, celle que Marx lui-même traçait au devenir de la concentration capitaliste, préalable nécessaire à son propre renversement. Les idéologues trouveront à leurs dépens que ces pages-là sont fortes.

L'ouvrage se termine par quelques chapitres d'un élève américain de Paul Mus, qui retrace l'engagement américain au Viêtnam.

C'est sur place que l'on sent le mieux l'utilité de ces livres. Le quadrillage des rizières marque lui aussi des permanences profondes. Pays plat et clos, le Viêtnam ne se lit pas à livre ouvert; il se dérobe moins à notre compréhension depuis que Paul Mus en a apporté le commentaire.


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