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102 -- Le Système du racisme sud-africain, Les Cahiers du Libre Examen, Bruxelles, n. 15, 1, décembre 1972, p.7-14.

 



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Le système du racisme Sud-Africain

par Serge THION

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Conférence donnée par M. S. Thion à la tribune
du Cercle du Libre Examen
[à l'Université Libre de Bruxelles]

le 27 novembre 1972



L'Afrique du Sud est le seul pays, à ma connaissance, qui soit aujourd'hui fondé sur la légalité de la discrimination raciale. Ce n'est pas un phénomène très nouveau. L'apartheid, lui, est un terme relativement nouveau, mais il recouvre une pratique qui est déjà fort ancienne.

Les origines de l'Afrique du Sud blanche remontent au 17e siècle quand la Compagnie des Indes néerlandaises, cherchant une station pour ses bateaux qui allaient en Indonésie, s'est installée à l'extrême pointe de l'Afrique australe et a créé une station qui devait ravitailler les bateaux de passage.

Un certain nombre de colons ont donc été envoyés depuis les Pays-Bas pour faire quelques cultures et de l'élevage pour ravitailler ces bateaux. Cette colonisation s'est étendue assez rapidement au-delà des buts que se fixait la Compagnie des Indes elle-même, pour aboutir à une petite colonie de peuplement et à l'instauration d'un marché dans la ville du Cap où pouvaient se ravitailler des bateaux étrangers à la Compagnie.

Rapidement, cette première étape de la colonisation s'est heurtée aux Africains qui habitaient cette région et qui étaient pour la plupart des Hottentots. Ceux-ci ont été peu à peu subjugués, mis en esclavage autant qu'il était possible, sans que les résultats économiques soient très satisfaisants. Par conséquent, les colons ont assez vite décidé d'importer des esclaves, soit d'autres régions d'Afrique, soit de Madagascar, soit même d'Indonésie.

Vers la fin du 18 e siècle, la Compagnie des Indes est au bord de la faillite; la rébellion couve parmi les colons qui trouvent que les réglementations économiques, qui limitent les prix et les marchés, ne lui permettent pas de se développer comme elle l'entend. Puis les guerres européennes provoquent l'arrivée des Britanniques qui prennent la colonie du Cap. Leur installation est entérinée par le Traité de Versailles (1815).


LA PERIODE BRITANNIQUE.


Vers 1800-1815, la Grande-Bretagne est une grande puissance européenne, au début de son industrialisation, qui possède donc la colonie du Cap. Elle domine en même temps une population de colons d'origine néerlandaise qui ne sont pas prêts à partager le point de vue de la colonisation britannique et de ses intérêts mondiaux. Le conflit ne tarde pas à se manifester avec les colons, qui sont entièrement ruraux, dont les intérêts particuliers ne sont guère défendus dans les nouvelles réglementations économiques anglaises, qui ne partagent ni la langue ni la religion de leurs nouveaux administrateurs et qui pratiquent également l'esclavage.

Quand les Anglais veulent abolir l'esclavage dans leurs colonies et en même temps dans leur trafic international, les colons néerlandais font sécession. Une grande partie d'entre eux se forment en convoi et décident de partir vers l'intérieur des terres, de monter sur les hauts plateaux de façon à échapper à la tutelle administrative des Anglais et de créer des sortes de petites républiques dans lesquelles ils seront les maîtres chez eux.

A partir du moment où ils quittent le petit territoire qui était celui de la colonie du Cap, ils se heurtent à des populations africaines qui, contrairement à la thèse officielle des autorités sud-africaines aujourd'hui, sont installées là depuis fort longtemps, probablement depuis le 10 e siècle, peut-être le 11 e ou le 12 e siècle. (Les historiens ne sont pas entièrement d'accord sur la date qu'il convient d'accorder précisément à cette arrivée des tribus de langue bantoue). Néanmoins ces Africains sont là depuis longtemps. Ce sont également, comme les colons hollandais, des pasteurs. Ils ont même, au début du 19 e siècle, créé-- en particulier chez les Zoulous-- une puissance étatique, une puissance militaire tout à fait considérable qui a créé des conflits à l'intérieur de ce qui est aujourd'hui l'Afrique du Sud, conflits au terme desquels s'est formé,-- dans ce qu'on appelle aujourd'hui la colonie du Natal-- le puissant état des Zoulous, dirigé d'une main de fer par un très grand stratège, doublé d'un grand politique, Shaka.

Cette formation de l'Etat zoulou a eu comme contrecoup la création d'autres unités politiques dans une grande partie de l'Afrique australe, en particulier en Rhodésie (Matabele) et dans le reste de l'Afrique du Sud (Swazi, Xhosa, Pondo, etc.). Le Basutoland est devenu une unité politique, un royaume, à cette époque-là; le Sud du Mozambique, également, et d'autres régions ont connu la formation d'appareils politiques assez solidement organisés. En même temps, les conséquences de ces guerres africaines ont été de créer un certain désordre dans plusieurs régions, en particulier sur ces hauts plateaux, et donc d'y faciliter considérablement l'établissement des colons hollandais, vers 1833-36.

C'est à cause de la relative facilité de cette installation, encore qu'elle se soit faite toujours les armes à la main, que ces colons, qui ont commencé à ce moment-là à s'appeler les Afrikaners, ont pu prétendre qu'ils étaient les premiers arrivés dans ces régions et que leur possession de la terre était entièrement légitime. C'est là évidemment une invention tout à fait postérieure aux faits et qui ne sert qu'à justifier l'état actuel des choses, c'est-à-dire le rapport des forces politiques et militaires qui règne à l'intérieur de l'Afrique du Sud.

A la suite de la formation des deux républiques boers, le Transvaal en 1839 et l'Etat libre d'Orange en 1854, les Anglais ont d'abord laissé faire. Mais quand on a découvert du diamant en 1866, puis de l'or en 1870, la politique britannique a désormais consisté à essayer de subjuguer ces deux Etats et de prendre le contrôle des différentes ressources minières qui se révélaient de plus en plus importantes. Ce processus a duré assez longtemps et a abouti en 1899 à la guerre des Boers qui, en deux-trois ans, a permis aux Anglais de s'emparer de la totalité des régions contrôlées par les Africains et par les Afrikaners, de créer l'Etat d'Afrique du Sud tel qu'il existe dans ses frontières actuelles, et de l'unifier politiquement. Inutile de dire que l'opinion africaine n'a nullement été conviée à prendre position sur ces problèmes, que ce soit ceux de la terre, des richesses minières ou de la forme des institutions politiques. Cette période voit les Africains se faire dépouiller de tous les droits et privilèges que leur conféraient jusqu'alors leur liberté et leur force militaire. Mais la mitrailleuse l'emporte toujours sur la sagaie.

Quelques royaumes africains avaient, devant l'avance des Afrikaners, essayé de se protéger et de se mettre sous le protectorat de l'Angleterre de façon à éviter la domination qui leur semblait plus menaçante de la part des Afrikaners. C'est ainsi qu'ont été créés ce qu'on a appelé les protectorats d'Afrique australe: le Bechuana, la Basutoland et le Swaziland qui sont devenus récemment des états officiellement indépendants mais qui néanmoins restent sous la domination économique de l'Afrique du Sud. Ils se nomment aujourd'hui Botswana, Lesotho et Ngwane.

1902: fin de la guerre des Boers, établissement de la domination complète des Anglais sur le pays. Très rapidement, les Anglais décident de donner l'indépendance à l'Afrique du Sud de façon à sauvegarder le système qui est en place, qui est un système par lequel les petites minorités européennes possèdent le contrôle absolu de la situation aussi bien économiquement que politiquement. Il faut faire une place aux Afrikaners, battus militairement, et leur donner un cachet politique pour mieux maintenir l'emprise économique. En effet, dès la fin du 19 e siècle, le système qui est encore celui qui se trouve aujourd'hui en Afrique du Sud est mis en place. Il y a quelques différences que nous verrons plus loin. Mais dès les années 1850-1860, un certain nombre de territoires sont réservés aux Africains, c'est ce qu'on appelle les Réserves. Les Africains ont un droit de vote censitaire, extrêmement limité, dans la seule province du Cap; dans les trois autres parties du pays, c'est-à-dire dans le Natal, dans l'Etat libre d'Orange et dans le Transvaal ils n'ont aucun droit. Les Africains doivent également posséder un passeport intérieur pour se déplacer et des administrateurs coloniaux contrôlent leurs affaires locales.


INDEPENDANCE ET INDUSTRIALISATION.


En 1910, est proclamée l'indépendance de l'Afrique du Sud avec une constitution votée par le Parlement anglais qui réserve à peu près l'intégralité des droits politiques à la minorité européenne.

Cet Etat suit la fortune de l'Angleterre. Les capitaux s'amassent, venant de l'étranger, I'Angleterre principalement mais aussi d'autres pays européens. Une puissance économique commence à se créer, fondée sur l'extraction minière, sur l'or, mais également sur d'autres minerais qui sont présents en Afrique du Sud. C'est une région extrêmement riche de ce point de vue, et l'accumulation des profits permet peu à peu l'équipement industriel du pays, qui est démultiplié par l'action de l'Etat lui-même. Dans les années vingt, les capitaux privés préfèrent spéculer à court terme et ce sont les autorités gouvernementales qui décident d'investir massivement dans le domaine industriel pour créer des sources d'énergie, une industrie sidérurgique et pour permettre l'établissement d'industries secondaires.

Dès les années vingt l'industrie sud-africaine commence à se diversifier, à n'être plus seulement une économie minière mais également industrielle. L'Afrique du Sud, aujourd'hui, est devenu le principal pays industriel d'Afrique; il produit, à lui tout seul, quelque chose comme 20 à 25% de la production industrielle de l'Afrique tout entière. Cette puissance industrielle réelle est un des facteurs qu'il faut garder à l'esprit si l'on veut comprendre l'économie réelle de l'Afrique du Sud aujourd'hui, son pouvoir de résistance à l'égard des attaques de la communauté internationale, et sa capacité de maintenir une politique raciste qui n'a pas d'équivalent ailleurs.

La situation a subi un changement en 1948 quand, par le jeu des élections parlementaires, est venu au pouvoir ce qu'on appelle le Parti Nationaliste. C'est le parti qui représente les aspirations nationalistes des Afrikaners, justement de ces gens qui ont été les colons du centre de l'Afrique du Sud, de ceux qui avaient fait sécession de la colonie britannique, de ceux qui s'étaient battus contre les Anglais au tournant du siècle, qui avaient toujours affirmé que la domination anglaise leur était insupportable et qu'il fallait reprendre le pouvoir dont ils se disaient, en raison de leur ancienneté dans le pays, les dépositaires légitimes.

Ce parti, qui était considéré comme extrémiste et dont un certain nombre de leaders avaient fait leurs classes dans les écoles nazies en Allemagne dans les années trente, avait créé un peu avant la guerre cette doctrine qui s'appelle l'Apartheid.

Le terme d'apartheid signifie la séparation, la mise à part; c'est une doctrine qui rationalise le racisme et la ségrégation tels qu'ils étaient déjà pratiqués dans le pays. A partir de ce moment-là donc, toute la législation sud-africaine, qui ressemblait à la législation anglaise ou européenne, est modifiée systématiquement. Encore aujourd'hui passent des lois qui sont d'une inspiration tout à fait particulière, qui ne correspondent pas aux traditions juridiques européennes, pour traduire dans les institutions cette politique de ségrégation raciale.


LES PRINCIPES DE L'APARTHEID.


La population est classée en groupes. Il y a quatre groupes principaux qui sont: les Européens (les Blancs), les Métis qui sont les descendants de métissages qui ont eu lieu au cours de l'histoire, les Indiens-- il y a une population d'origine indienne assez nombreuse puisqu'elle représente plus d'un demi million d'habitants, qui a son origine dans l'importation de "coolies" indiens à la fin du l9 e siècle pour travailler dans les plantations de cannes à sucre-- et puis enfin la grande majorité de la population, les Africains, que l'on appelle officiellement les Bantous.

Pour comprendre comment tout s'organise, je crois qu'il faut d'abord dire quelques mots de la façon dont fonctionne l'économie sud-africaine.

En ce qui concerne l'agriculture: la terre est divisée en terres qui appartiennent aux Bantous, collectivement et en terres qui appartiennent aux Européens. Ceux-ci représentent 20% de la population et détiennent 87% de la surface du pays. Dans ces 87% du pays, les Africains n'ont pas le droit d'être propriétaires. Ils n'ont ce droit que dans les 13% restants du pays et qui sont ce que l'on appelait dès le 19 e siècle, les Réserves. Officiellement, dans l'idéologie de I'apartheid, les Réserves sont les "foyers nationaux" des Africains, ce sont leurs terres à eux, les seules où ils ont le droit véritable de résider. Tout Africain qui réside ailleurs que dans ces réserves est considéré comme un étranger qui serait simplement de passage. Toute la législation tend à lui donner un statut de passager temporaire dans ces régions que l'on appelle les régions blanches.

Sur le plan industriel: toute l'industrie appartient aux Européens. Les grandes compagnies minières sont possédées par des trusts internationaux dont une partie des capitaux sont sud-africains, mais une grande partie sont britanniques, américains ou européens. Elles sont tenues par cette moitié, disons, de la population blanche qui est d'origine britannique.

Les Afrikaners n'ont pas participé très activement au processus d'industrialisation du pays. Ils étaient la plupart du temps agriculteurs; ils n'avaient pas de capitaux; ils n'avaient pas les liaisons techniques, industrielles, commerciales qui permettaient aux gens venus d'Europe de créer ces entreprises industrielles. Au cours de l'industrialisation, ils se sont donc trouvés un peu mis à l'écart, réduits à ce qu'on appelait l'état de "pauvres blancs", c'est-à-dire que différentes crises économiques ont chassé un certain nombre d'Afrikaners de leurs terres et les ont envoyés travailler dans les villes à des travaux pour lesquels ils n'étaient, en général, guère préparés.

Par conséquent, il y a un divorce assez profond entre les détenteurs du pouvoir économique qui sont en général d'origine britannique, et les détenteurs du pouvoir politique qui, depuis 1948, sont des nationalistes afrikaners dont les bases politiques sont les régions rurales et le prolétariat blanc.

C'est donc là aussi un des paradoxes de cette situation sud-africaine: les grands capitalistes, les chefs des principaux trusts économiques, sont membres de l'opposition politique, le Parti Uni. Ce sont eux qui financent la presse d'opposition, une opposition, bien sûr, extrêmement modérée, conservatrice même. Néanmoins, ce ne sont pas eux qui prennent directement les décisions politiques.

Sur le plan politique, la domination du Parti Nationaliste n'a pas cessé de s'affirmer et de progresser depuis 1948, en agitant la double menace traditionnelle du communisme et de la révolution africaine, de la prise du pouvoir par les Africains, de la peur que les Blancs pourraient avoir du jour où les Africains prendraient le pouvoir et régleraient les vieux comptes. En jouant sur cette peur, en jouant sur le nationalisme virulent d'une nation tout à fait récente, ce pouvoir n'a pas cessé de se renforcer et de s'étendre. Bien que les victoires du Parti Nationaliste soient tout à fait confortables, depuis quelques années une petite opposition s'est fait jour à l'intérieur du Parti, une opposition d'extrême-droite, qui considère que le pouvoir actuel en fait encore trop pour les Africains et qu'il faudrait essayer d'employer une méthode plus brutale encore, plus répressive encore, de façon à limiter toujours davantage le rôle des Africains à l'intérieur du pays. Elle a fait scission mais a été battue aux dernières élections. Mais par sa simple existence, elle pèse sur la politique de Vorster.

Le problème qu'elle pose est une contradiction réelle parce que, au fur et à mesure que le développement économique fait son oeuvre, les besoins de l'industrie en main d'oeuvre sont plus grands, ainsi que la nécessité de trouver à la production locale des débouchés. Autrement dit, l'économie sud-africaine, qui a des débouchés traditionnels à l'extérieur, au fur et à mesure qu'elle se diversifie, a besoin aussi d'étendre son marché intérieur et donc d'essayer de vendre à des gens dont en même temps on ne veut pas augmenter les revenus. On se refuse à augmenter le niveau des salaires parce que dans beaucoup de cas les industries sud-africaines cesseraient d'être compétitives, d'être rentables sur le plan international. C'est donc là une contradiction qui est utilisée politiquement par différents groupes, différents lobbies sud-africains, et qui alimente les luttes pour le pouvoir à l'intérieur de la société européenne.


L'IDEOLOGIE AFRIKANER.


Pour en revenir à notre problème, il faudrait, pour comprendre la politique sud-africaine, analyser aussi ce qui est une caractéristique importante de cette communauté afrikaner, son idéologie, le racisme qui sert de principe de base aux institutions sud-africaines. Cette idéologie est ancienne. Elle est issue de la période coloniale; elle est issue de l'histoire même des colons sud-africains qui étaient, à l'origine, des calvinistes néerlandais, produits par une période fort peu tolérante. Assez vite coupés du monde extérieur, ces calvinistes ont pendant longtemps tiré toute leur culture, tous leurs principes d'une interprétation extrêmement étroite et rigoriste de leur lecture doctrinaire de la Bible. On se trouve donc en face de gens qui se sont identifiés à l'histoire biblique, de gens qui se sont peu à peu cru ou senti un peuple élu. C'est un sentiment que l'on trouve exprimé dans presque toutes les publications nationalistes sudafricaines, ou afrikaners en tout cas: le fait que le peuple afrikaner est un peuple choisi par Dieu pour sauvegarder la race blanche, pour maintenir le monde tel qu'il est, pour lutter contre tous les changements qui viennent subvertir l'ordre établi par Dieu, de toute éternité. Il est tout à fait impossible de dissocier cet aspect religieux des doctrines politiques qui en sont issues.

Ce racisme est très simple dans son expression. Il y a l'inégalité des races; c'est Dieu qui l'a voulue, par conséquent personne n'en est particulièrement responsable. Les Africains sont des gens tout à fait primitifs qui devront attendre des dizaines de milliers d'années pour arriver au niveau des races blanches et en particulier de la race afrikaner, puisqu'elle est élue de Dieu. Par conséquent, il ne faut pas donner à l'Africain ce qui est le lot de l'homme blanc puisque son évolution ne lui permet pas aujourd'hui d'en profiter. Ses réactions dans ce cas-là, seraient de tout détruire puisqu'il ne saurait pas utiliser les bienfaits de la civilisation. De là cette idée de séparation, mais de séparation verticale; autrement dit la domination, la suprématie doit appartenir de droit divin aux Européens et parmi les Européens aux Afrikaners, la race pure. Les autres, en attendant de pouvoir atteindre ce niveau-là, doivent travailler, suivre les lignes que leur indiquent les Blancs qui sont leurs tuteurs naturels, qui sont leurs maîtres et qui seuls savent où est le bien et où est le mal.


LES FORMES DE L'EXPLOITATION.


Cette idéologie raciste qui a ses origines dans un monde rural, un monde dans lequel les colons étaient d'ailleurs des gens extrêmement pauvres en général, qui n'avaient à leur disposition que leurs armes, leur Bible et leurs chevaux, a été appliquée à un autre monde, celui de l'industrie au moment où elle se crée. Elle se crée d'abord dans les républiques d'Orange et du Transvaal, qui étaient sous la domination politique des Afrikaners, et les Africains ont d'abord été recrutés comme travailleurs dans les mines. On a créé à leur intention les compounds, des sortes de camps entourés de barbelés, gardés par des hommes armés, dans lesquels les travailleurs devaient vivre pendant le temps de leur contrat. On a surtout soigneusement choisi d'avoir des travailleurs temporaires de façon à ce qu'il n'y ait pas trop vite ou trop tôt, d'une façon trop importante, une population noire permanente dans les villes, qui aurait pu-- comme c'était déjà un peu le cas au Cap-- avoir des revendications particulières et poser des problèmes à l'intérieur de l'ordre politique existant.

Par conséquent, ce système est devenu officiellement celui qui règle toutes les relations économiques dans le pays; c'est le système dit du travail migratoire: faire venir de leur Réserve, de leur village des Africains pour des tâches non qualifiées. On les incite à venir par l'exigence de l'impôt. Après on les renvoie dans leur Réserve ou dans leur ferme et on en fait venir d'autres.

Ce système a donné lieu, dès 1920, à ce qu'on a appelé le colour bar, la barrière de couleur. C'est un règlement intérieur aux mines d'abord, qui prévoit que les Africains ne pourront obtenir que certains postes les plus bas dans la hiérarchie de l'entreprise, à l'exclusion de postes de direction, de commande ou de postes de techniciens, postes qui doivent être réservés à des Européens d'origine.

Vers 1920 le gouvernement avait tenté de réformer ce règlement. Les mines connaissaient une crise; la rentabilité n'était plus assurée, il fallait réduire la main d'oeuvre et augmenter la production. Par conséquent, le gouvernement avait tenté de supprimer ce règlement de façon à ce que la main d'oeuvre africaine soit mieux qualifiée, soit plus stable et que l'entreprise se développe selon les principes qui sont en usage dans l'industrie dans les autres pays. Ces mesures ont provoqué une violente insurrection ouvrière dans le Rand (la région minière). Pendant plusieurs jours les ouvriers blancs se sont révoltés, les armes à la main, et n'ont été écrasés par l'armée qu'au prix d'assez violents combats, tant et si bien que, malgré l'échec militaire de cette insurrection, le colour bar a été maintenu dans les mines; puis, au fur et à mesure, et surtout à partir de 1948, il a été peu à peu systématiquement instauré par la loi dans toutes les autres entreprises économiques du pays. Autrement dit, que ce soit dans l'administration, dans les services publics, dans le commerce ou dans l'industrie, des emplois déterminés doivent être donnés en vertu de la loi à des membres de certaines catégories raciales. Evidemment, les Européens, quelles que soient leurs qualifications réelles, bénéficient de tous les postes les plus importants, les mieux payés; ensuite quelques postes intermédiaires sont donnés soit à des Métis soit à des Indiens; enfin tous les travaux les plus mal payés sont donnés aux Africains. En moyenne, les salaires des Européens sont neuf fois plus élevés que ceux des Africains.

Toujours à l'intérieur de cette organisation raciale de l'économie, le gouvernement nationaliste a institué ce qu'il a appelé l'influx control, le contrôle de la circulation. Ce contrôle s'effectue de la manière suivante: puisque tout Africain est réputé avoir son lieu d'origine dans une Réserve-- et ceci joue même pour les Africains qui sont installés dans les villes depuis plusieurs générations, on trouve toujours qu'un grand-père ou un arrière grand-père a habité un jour quelque part dans un village très loin, alors ses descendants sont censés provenir de ce village-- leur entrée et leur installation, même provisoire, à l'intérieur de la zone blanche, et en particulier à l'intérieur des périmètres urbains, sont strictement déterminées par un bureau spécial, le bureau du travail.

Tout Africain doit posséder ce qu'on appelle un pass, c'est-à-dire un document qui porte la mention de son origine tribale, de son origine locale, de ses emplois successifs, de ses quittances d'impôt. Il est obligé d'avoir l'autorisation de sortir de la Réserve. Ensuite il doit s'inscrire aussitôt qu'il est arrivé dans une ville et chercher du travail. Il a, pour ce faire, un laps de temps de 72 heures, au terme duquel, s'il n'a pas trouvé de travail, il peut être expulsé de la ville ou mis à la disposition de fermiers européens qui cherchent de la main d'oeuvre.

Au moment où les besoins dans l'industrie augmentent, on permet à un certain nombre de gens d'entrer dans les villes; au moment où il y a une récession, on peut, du jour au lendemain, supprimer les autorisations de séjour des gens et les obliger à repartir vers la Réserve.

Toujours dans la logique qui préside à la législation raciste sud-africaine, assez récemment-- il y a environ 12 ou 15 ans-- le gouvernement a compris qu'il fallait modifier un peu sa pratique administrative qui était tout à fait l'héritière du temps colonial. Par conséquent, il a décrété que les Réserves, peu à peu, deviendraient des foyers nationaux-- c'est le terme qu'on emploie officiellement en Afrique du Sud-- pour un certain nombre de tribus. Je crois qu'il y en a huit qui sont déterminées par la loi. On va revenir à ce qui était autrefois, du moins dans la vision anthropologique du législateur sud-africain, la forme "naturelle" de la vie sociale africaine: la tribu.



FABRIQUER DES BANTOUSTANS.


Certes, les tribus ont existé en Afrique du Sud. Ce sont des formes d'organisation politique qui ont eu, qui ont encore sous certains rapports, une vitalité réelle. Mais ces tribus sont aujourd'hui réorganisées directement par les autorités sud-africaines et on cherche à tribaliser, ou à retribaliser les Africains puisque c'est l'ordre divin qui préside à cette division et à cette séparation des races les unes des autres. Et dans l'idéologie officielle, cette tribalisation est nécessaire. Tout ce qui, dans la modernisation de l'Afrique du Sud, a modifié la situation traditionnelle doit être considéré comme néfaste, doit être effacé, doit être détruit. Il s'agit aujourd'hui de redonner un cadre tribal aux Africains où ils seront censés suivre leur destin propre. Celui-ci n'a, bien sûr, rien à voir avec celui des nations blanches.

Par conséquent, le ministère des Affaires Bantoues a créé dans les Réserves des autorités locales qui sont des conseils de chefs. Certains sont des chefs traditionnels, d'autres sont des chefs plus ou moins fabriqués par l'administration. Ils sont, en principe, les porte-parole naturels de la population. A ces conseils on a donné, peu à peu, certains pouvoirs de réglementation locale, en général des pouvoirs peu importants et qui ressemblent un peu à des pouvoirs communaux.

C'est ainsi qu'on a mis sur pied cette politique que l'on appelle la politique des Bantoustans, qui tend à donner une apparence d'autonomie et même-- le mot a été prononcé-- d'indépendance aux Réserves, qui sont justement les endroits où l'on peut refouler les Africains qui sont, pour une raison ou pour une autre, considérés arbitrairement comme indésirables dans les centres urbains de l'Afrique du Sud.

Cette politique, évidemment, ne s'est pas faite sans que les Africains n'en soient les témoins et les critiques parfois violents. Dès les années 1880 se crée un certain courant politique à l'intérieur de la première population africaine urbaine, au Cap d'abord, et puis un peu plus tard dans les autres villes. Des journaux sont publiés qui critiquent la législation en vigueur et qui demandent sa réforme.

C'est en 1912 qu'est formée la plus ancienne organisation politique africaine, l'African National Congrès (le Congrès national africain), qu'on appelle souvent de ses initiales, I'ANC. Il regroupe un certain nombre de chefs, d'intellectuels, de gens qui ont été formés par exemple par des missionnaires ou qui ont trouvé du travail dans l'administration, en général des gens de la ville.

Donc dès 1912, le Congrès national africain envoie des pétitions au gouvernement, réunit des congrès dans lesquels il demande la réforme de telle ou telle loi, en particulier des lois de 1913 qui instituent les Réserves et limitent la surface allouée aux Africains. Dans les années 1925-1930 se crée même un syndicalisme africain dans les milieux urbains, là où un certain nombre de travailleurs sont engagés dans les industries, et ce syndicalisme est assez puissant puisqu'il arrive à lancer des manifestations qui regroupent des dizaines de milliers de membres, qui occupent la rue et qui réclament avec vigueur que la législation soit transformée et que l'égalité des droits soit reconnue dans la loi. En général, cette agitation est réprimée avec énergie. A partir des années qui suivent la deuxième guerre mondiale, apparaît une ambiance plus militante qui déclenche de vastes campagnes, en général en coordination avec les Indiens, qui sont organisés, eux, au sein du Congrès Indien, et qui emploient à ce moment-là la méthode de la non-violence. Des campagnes sont menées contre certaines lois pour les enfreindre massivement et collectivement. Et cette agitation se fait de plus en plus puissante jusqu'en 1960, année où des manifestations sont, au mois de juin, brutalement et violemment réprimées dans deux banlieues industrielles qui sont Sharpeville et Langa. Sharpeville, tout le monde en a entendu parler, c'était le massacre par les mitrailleuses de la police de plusieurs dizaines de manifestants et cela a suscité une émotion profonde dans la presse du monde entier, qui a commencé à découvrir un peu à ce moment-là ce qui se passait réellement en Afrique du Sud.



LA RESISTANCE S'ORGANISE.


1960 est un peu un tournant parce que, à ce moment-là, les nationalistes se sentent assez puissants; ils commencent à bien contrôler l'appareil politique et militaire du pays. Ils ont également, par l'intermédiaire de I'Etat qui est le principal employeur industriel, un poids considérable dans l'industrie. Ils ont alors décidé de briser les organisations politiques africaines. Sharpeville est évidemment une provocation policière, à la suite de laquelle les principales organisations africaines sont interdites, en particulier l'ANC et une autre organisation qui était issue d'une scission de l'ANC, qui s'appelle le PAC, le Pan-Africanist Congress. Ces organisations, pour autant qu'elles le peuvent, passent alors dans la clandestinité. Elles n'y sont pas très bien préparées et créent chacune une branche paramilitaire qui, pour la première fois dans l'histoire sud-africaine, décide d'abandonner la lutte non-violente et d'employer des méthodes directes pour abattre la domination blanche.

C'est une politique de sabotage économique-- on fait sauter des ponts, des trains, quelques entreprises, quelques entrepôts-- qui se heurte assez vite à une répression extrêmement violente. La législation permet à peu près n'importe quoi: des arrestations de longue durée sans procédure juridique, la détention sans jugement et des inculpations fantaisistes qui entraînent la peine de mort. Par conséquent, l'appareil répressif, aussi bien juridique que militaire et policier, qui est mis en place en Afrique du Sud, permet une répression sans fin. On peut dire que, jusqu'à présent, cette répression l'a emporté. Elle a réussi à mettre à l'ombre une dizaine de milliers de militants et d'activistes de différentes organisations, de chasser du pays toute une partie de gens qui militaient activement contre le pouvoir, parmi les Africains ou même parmi les Européens, les petites minorités libérales ou communistes qui militaient contre le régime, et de renforcer continuellement le potentiel technique, militaire, policier, de l'appareil étatique de répression.

Par conséquent, aujourd'hui, la situation est plutôt sombre. Il existe des organisations qui sont dans l'exil, qui regroupent quelques centaines, quelques milliers de militants sud-africains qui, à travers des périls extrêmes, ont réussi à quitter le pays. A l'intérieur du pays, se trouvent quelques petits noyaux qui ont réussi à survivre, qui sont continuellement menacés, et qui ne semblent pas, pour le moment, pouvoir être à l'origine de réactions coordonnées, concertées à l'intérieur de la population africaine. C'est une situation qui peut durer. On ne peut pas être prophète à ce sujet-là. Mais ce qui est certain c'est que les sentiments qui animent une grande partie de la population africaine sont probablement assez violents. (Les incidents se produisent de façon spontanée, et ils sont assez nombreux en Afrique du Sud mais la presse n'en parle pas très souvent; les émeutes sont un phénomène sud-africain assez fréquent et elles manifestent une ambiance qui est assez tendue, assez proche parfois de l'explosion spontanée). Ces sentiments sont là, ils sont connus, ils sont parfois même provoqués délibérément par la police qui, dans plus d'un cas, pousse les gens à l'émeute pour pouvoir les hacher à la mitrailleuse ensuite. C'est un problème difficile de savoir si ces sentiments donneront naissance ou non à des organisations clandestines cohérente et continue, ou si au contraire, ils ne resteront pendant longtemps encore que des réactions spontanées et rapidement réprimées.

Autrement dit, je crois que, dans la mesure où les communications entre l'extérieur et l'intérieur de l'Afrique du Sud sont difficiles, pour des raisons géographiques puisque l'Afrique du Sud est entourée de régions qui sont ce qu'on appelle le bastion blanc de l'Afrique australe-- Rhodésie, Angola et Mozambique-- il faut considérer que la situation sud-africaine risque de durer. Mais, par ailleurs, ce qui est également certain, c'est qu'elle ne changera que par la violence. Il est certain que toute idée de réforme à l'intérieur du régime est tout à fait illusoire, ne tient pas compte des réalités économiques et politiques du pays et que, si de bons esprits peuvent souhaiter que les choses s'arrangent en Afrique du Sud, je crois que c'est qu'ils se paient d'illusions.

Ce système ne sera détruit que par le fer et par le feu.

 


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