Totus

| Accueil Totus |

106

[Le vieux monde agraire de l'Ethiopie, Le Monde Diplomatique, août 1973, p.14-7]

*****************

 

LE VIEUX MONDE AGRAIRE DE L'ETHIOPIE

par Serge Thion

 

**********



Les cartographes nous trompent: ils placent l'Ethiopie en Afrique. Elle aurait mieux sa place dans quelque massif montagneux du Proche-Orient, ou même des Balkans. L'Ethiopie est à elle-même un monde organisé, civilisé, entouré non de voisins mais d'ennemis. Bien qu'elle puisse s'égaler à plus d'un titre aux grandes civilisations classiques, celle de l'Ethiopie n'a pas pu ou n'a pas su s'étendre hors de son habitat natal: le puissant massif montagneux qui soulève la corne orientale de l'Afrique. Quelques comparaisons rapides peuvent donner à penser qu'il en va toujours ainsi des civilisations montagnardes. Closes et cloisonnées, particularistes, schismatiques, ces sociétés sont insulaires. Aujourd'hui encore, l'Ethiopie est une sorte de Tibet, ou de Népal de l'Afrique.

L'impression qu'a le visiteur de pouvoir circuler en Ethiopie est un peu fallacieuse. Deux axes routiers, nord-sud et est-ouest, se croisent à Addis Abéba. Ce sont d'assez bonnes pistes, où l'on passe par tous les temps. Mais dans le reste de ce pays plus de deux fois grand comme la France, les pistes ne sont utilisables, pour la plupart, que par des véhicules tout terrain. Pour les villageois, la solution est simple: ils marchent. Pour apporter leurs denrées au marché, il n'est pas rare que les femmes marchent une, deux, trois journées entières, parfois plus. Le temps où les fonctionnaires envoyaient leurs messages par des coureurs qui franchissaient plus de cent kilomètres par jour n'est pas très ancien.

Un dépliant touristique sur le parc national des monts Semyen fournit quelques indications au voyageur qui veut s'écarter des chemins fréquentés: "Les véhicules peuvent être laissés à la garde de la police à Debarek, où l'on peut obtenir du gouverneur local les documents ainsi qu'une escorte de policiers armés. C'est là que l'on loue les mules et que l'on engage un chef de caravane. Pour un safari photographique modeste, on peut avoir besoin de huit ou dix animaux, mulets de charge et mulets de selle pour le groupe et pour l'interprète Il convient de se bien conduire dans les villages et de surveiller le comportement de ses gens s'ils ne sont pas des Semyen: la propriété et la privauté de l'habitant doivent être respectées. Les bagarres éclatent facilement et le moins qui puisse arriver est le refus de fournir des vivres. Aujourd'hui, le touriste dans les Semyen doit être un diplomate, un meneur d'hommes et un aventurier. Il ne doit en effet pas se considérer comme un touriste, car les conditions sont encore celles des explorations du dix-neuvième siècle."

Même s'il s'aventure moins loin, le visiteur en arrive très vite à se sentir un intrus, débarqué par erreur d'un monde où le temps a passé plus vite. Il suffit pour cela de voir les villes d'Ethiopie; excluons Harrar et Massawa, vieilles villes musulmanes, et Asmara, ville coloniale italienne. Il ne reste que de gros bourgs paysans et deux ou trois conglomérats étranges, dont la capitale, Addis Abéba C'est dans les années 1880 que l'empereur Ménélik décide de fixer là son camp. Depuis presque un siècle, en effet, les empereurs n'avaient plus de capitale fixe. Après avoir construit son palais, Ménélik distribua de larges parcelles, sur les collines environnantes, aux grandes familles nobles. Mais ce qui permit à la capitale de se fixer fut l'introduction de l'eucalyptus: sa pousse extrêmement rapide était seule à même de répondre aux besoins en bois de construction et de chauffage d'un grand nombre d'hommes.

Addis Abéba, aujourd'hui: quelques groupes de bâtiments modernes, soit de l'époque italienne, soit très récents, bâtiments administratifs, grands hôtels, bureaux divers; ajoutons-y la gare, quelques vieux palais, le Parlement, quelques hôpitaux, les légations étrangères, quelques quartiers de villas. Ces îlots bâtis en dur sont reliés par des routes goudronnées. Entre eux, coincés dans les vallons, des villages: chemins de terre, maisons en pisé, toits de tôle, pas d'égouts, pas d'eau courante. Il n'y a pas toujours l'électricité. La cuisine se fait souvent dehors, en commun. Le soir, vers le coucher du soleil, on rentre des troupeaux de vaches ou de moutons. Souvent, devant le seuil des maisons, on peut voir un bâton fiché dans le sol et, sur lui, une boîte de conserve renversée, indiquant une bunnabeit, une "maison du café". Cela veut dire que, chez elle, la maîtresse de maison vend à boire et, à l'occasion, ses charmes. Les rues sont bordées de ces bâtons Lors des conférences internationales ou des visites officielles, on cache ces baraques en plantant des palissades le long des avenues. La rue qui mène à l'ambassade de France en était encore bordée, longtemps après la visite du président Pompidou.

Dire que le pays est à 90% rural n'est qu'une appréciation statistique. La plupart des citadins ne sont encore que des paysans. C'est ce fait, un monde totalement rural sans tradition urbaine, qui doit être à la base de toute compréhension de l'Ethiopie. C'est en même temps un monde complexe, diffèrent d'un terroir à l'autre, organisé par des traditions millénaires. Et nous manquons d'un Marc Bloch pour nous expliquer les caractères originaux de l'histoire rurale éthiopienne.

Selon les critères du développement et de l'économie modernes, l'Ethiopie est un monde misérable; une population estimée à vingt-quatre millions d'âmes, rurale à 90%, illettrée à plus de 90%, possède un revenu qui se range parmi les plus bas du monde: 50 à 60 dollars américains par tête et par an. Certains auteurs estiment que la ration alimentaire moyenne est plus basse qu'en Inde. Selon des chiffres américains de 1969, l'espérance de vie est d'environ trente-cinq ans; le pays comprend trois cent soixante-cinq médecins, dont la moitié réside dans la capitale; cinquante de ces médecins sont éthiopiens; les quatre vingt-quatre hôpitaux du pays possèdent neuf mille lits. La surface cultivée n'atteint pas 10% de la surface du pays, la grande majorité des paysans sont métayers; la productivité est très faible. Pour 15% seulement la production agricole atteint le marché et, depuis 1952, le pays doit importer des céréales pour sa consommation intérieure. On ne compte presque aucune ressource minière et l'industrie représente encore peu de chose: sa production n'a rejoint le niveau de la production artisanale qu'en 1967. Le pays ne comptait en 1970 que trois cent cinquante mille à quatre cent mille salariés. Les exportations sont essentiellement agricoles, du café pour plus de la moitié, et des peaux. Le cheptel éthiopien est le plus grand d'Afrique, mais il est pratiquement improductif.

Enfin, le conservatisme social et politique est très strict: pas de partis politiques, pas de presse d'opinion, un système monarchique de droit divin qui prétend descendre en droite ligne du roi Salomon, appuyé par une Eglise obscurantiste, de formation et de mentalité encore médiévales, possédant un quart ou un tiers des terres du pays, entretenant la paysannerie dans une ignorance peuplée de saints, de démons et de magiciens, lui imposant de longues périodes de jeûnes débilitant.

Les experts financiers du développement peuvent alors se casser la tête: le cas éthiopien est presque désespéré; il oppose aux stimulations de l'économie moderne une passivité obstinée. L'Ethiopie résiste en ne faisant rien, en se perpétuant dans son être séculaire. On peut tenter d'en expliquer les raisons.

Les contraintes de l'histoire

Un massif usé, ressoulevé et fracturé: c'est le haut plateau éthiopien, montagneux, violemment érodé, dont l'altitude moyenne est entre 2 000 et 3 000 mètres. La faille de la mer Rouge se prolonge par la dépression Dankalie, amorce du Grand-Rift africain, avec ses grands lacs surplombés par de hauts volcans. C'est le château d'eau de l'Afrique orientale. La crue du Nil provient presque entièrement des pluies qui se déversent sur le nord de l'Ethiopie et qui gonflent le Nil Bleu. Le climat est dans l'ensemble assez tempéré, avec une saison des pluies nettement marquée. Les côtes, les dépressions et les piedmonts sont désertiques mais, dans l'ensemble, le plateau est fertile, ou pourrait l'être si l'érosion était contrôlée.

Des courants d'échanges s'établirent très tôt sur la mer Rouge entre les peuples couchitiques (dits encore hamitiques) du plateau éthiopien, les peuples sémitiques de l'Arabie du Sud et l'Egypte. Le pays de Pount des chroniques égyptiennes, le royaume de la reine de Saba de la Bible, sont assurément dans la région méridionale de la mer Rouge. Ces échanges amenèrent, dans le courant du premier millénaire avant J.-C., la "sémitisation" de l'Ethiopie. Des techniques agricoles, des croyances, l'alphabet traversent les détroits et font penser à une sorte de colonisation sud-arabique. Le commerce maritime se développe avec le port d'Adoulis, non loin de l'actuelle Massawa visité par les navires grecs et égyptiens. Une ville-Etat se développe dans l'arrière pays, au confluent des routes caravanières: c'est Axoum, dont les ruines attestent encore la grandeur. L'archéologie montre que les échanges sont intenses, dans les deux sens, entre les hautes terres de l'Afrique et de l'Arabie, séparée par le détroit de la Mer rouge.

Dès cette époque, l'Ethiopie, surtout le nord du plateau, appelé aussi Abyssinie, est en contact étroit avec le monde méditerranéen. D'après la tradition, l'Etat d'Axoum devient chrétien vers le début du quatrième siècle. Dépendante du patriarcat d'Alexandrie, la chrétienté éthiopienne le suit dans le grand schisme qui résulte du concile de Chalcédoine en 451. Les Coptes et les Ethiopiens en tiennent depuis lors pour le monophysisme. Les monastères commencent à couvrir le pays. La Bible, gonflée de nombreux textes alexandrins considérés en Occident comme apocryphes, est traduite en guèze, la langue sémitique dont sont issues plusieurs langues modernes de l'Ethiopie.

C'est l'expansion de l'islam qui va donner à cette religion son aspect conservateur et défensif. Rapidement, en effet, l'Ethiopie chrétienne n'est plus, sur son haut-plateau, qu'un îlot entouré de peuple islamisés. Au neuvième siècle, la côte est perdue. Elle ne sera récupérée par l'Etat éthiopien qu'en 1952. C'est, des deux côtés, une sorte de guerre sainte permanente qui se développe, avec l'avantage stratégique aux chrétiens: ils tiennent les hauteurs et ont un commandement unique. C'est l'époque où l'Europe s'interroge sur l'existence du mystérieux "royaume du Prêtre Jean". Un an après la découverte de l'Amérique, le premier ambassadeur portugais arrive à la cour de l'empereur.

Puis, soudainement, arrive de Harrar l'invasion musulmane. En 1530, le général Ahmed Gragne entame une série de raids dévastateurs. Il brûle les récoltes, les monastères, massacrant les populations qui refusent de se convertir à l'islam. L'empire très-chrétien est à deux doigts de sa perte. Un dernier sursaut et l'intervention de quatre cents mousquetaires portugais menés par le fils de Vasco de Gama, retournent le sort des armes au cours d'une bataille où Gragne est tué. Le royaume éthiopien pourra survivre mais la trace des horreurs de cette guerre de vingt ans est encore présente à l'esprit des habitants d'aujourd'hui.

Plus durable est l'invasion galla. Peuple de pasteurs couchitiques, les Galla, sans doute soumis à une forte pression démographique dans leur habitat d'origine, situé dans l'actuelle Somalie, envahissent par petits groupes le haut plateau ravagé. Les campagnes militaires des souverains éthiopiens ne peuvent empêcher leur installation progressive, surtout dans la partie méridionale du plateau, mais aussi dans certains cantons du nord. En fait, les Galla, divisés en nombreux groupes de clans, sans appareil politique unitaire, se sont très bien adaptés au paysage physique et humain du plateau. Au fil du temps, ils se sont intégrés à la société éthiopienne et leur rôle politique est aujourd'hui considérable. Ils représentent dans le pays le "peuple" le plus nombreux.

Victorieux militairement sur les musulmans, résistant socialement à la pression galla, le royaume éthiopien se trouva alors attaqué sur un autre plan, plus fondamental encore, celui de la religion. Les Portugais avaient amené avec eux des Jésuites qui se mirent aussitôt à l'ouvrage. Il convenait de ramener à l'Eglise romaine ces chrétiens égarés dans de graves erreurs doctrinales. Ouverture d'écoles, disputes théologiques, intrigues de cour amenèrent des conversions et des réactions violentes du clergé éthiopien. La conversion d'un monarque entraîna une guerre civile, puis, en 1632, l'expulsion des Jésuites. La joie populaire fut immense: "Plus jamais les loups de l'Occident/n'asserviront notre Ethiopie" chantait-on parmi le peuple.

Cet épisode violent allait pour longtemps entraîner la fermeture du pays et déclencher à l'égard des Européens, les "faranji" -- les Francs -- une suspicion profonde et générale. Elle alimente à son tour le sentiment, solidement ancré chez les chrétiens, d'être les seuls véritables chrétiens puisqu'ils sont aussi les seuls à pratiquer les prescriptions de l'Ancien testament et donc -- prétention partagée -- d'être le "peuple élu".

Coupée du monde méditerranéen, ligotée par l'immobilisme d'un clergé tout-puissant, l'Ethiopie n'allait plus guère connaître d'évolution technique et sociale. Le commerce se faisait au compte-gouttes, faute de produits, de numéraire et de débouchés. Au début de son isolement, l'Ethiopie n'était pas très différente, par ses institutions ou l'état de ses techniques, du monde méditerranéen à la veille de la Renaissance. Mais elle allait dès lors se figer dans cet état. La vue de son paysage agraire aujourd'hui montre qu'elle n'en est pas sortie.

L'expulsion des Jésuites allait coincider avec l'installation durable de la capitale à Gondar, fameuse par ses magnifiques châteaux qui sont toujours debout. Cette période, fastueuse pour les arts, allait voir s'effriter le pouvoir monarchique devant la montée des grands féodaux. La dynastie sombre dans l'"anarchie éthiopienne" et les seigneurs provinciaux, parés du titre de "rois" (négus), règnent en maîtres absolus, guerroyant les uns contre les autres. Les Européens réapparaissent sur la scène et favorisent intrigues et divisions. Vers 1855, un routier parvient à se hisser sur le trône du Roi des rois, et au prix d'une sanglante terreur, il tente, sous le nom de Théodore ii, de réunifier le pays. Il médite même quelques réformes, mais cette tâche sera surtout celle du grand politique que fut Ménélik ii, qui régna de 1889 à 1913. L'ombre de Théodore continue de planer sur le pays.

Rejeton de la dynastie qui prétend descendre de Salomon lui-même, roi du Choa, la province centrale, Ménélik sut se concilier les puissantes fédérations galla, se procurer des armes en Europe et agrandir son domaine en écrasant ses rivaux. Non seulement il reprit en main les provinces traditionnelles de l'Ethiopie chrétienne, Tigré, Begemder, Godjam, mais il fit revenir dans le giron éthiopien certaines provinces méridionales qui avaient depuis très longtemps échappé aux souverains de Gondar, soit que des principautés musulmanes s'y soient établies, soit que des Etats indépendants s'y soient créés, dont l'allégeance à la couronne éthiopienne était plus que distante. Il récupéra ainsi Harrar, Kaffa, Sidamo, en gros ce qui forme aujourd'hui la moitié méridionale de l'Ethiopie.


Au regard de la période actuelle, le rôle de Ménélik est crucial. C'est sa politique qui s'applique encore aujourd'hui. Des jugements controversés ont été portés sur plusieurs aspects essentiels de la politique de Ménélik: les rapports de l'empereur avec les grands féodaux et les puissances européennes, l'occupation quasi coloniale des territoires périphériques. Tous ces thèmes alimentent les controverses sous-jacentes qui occupent les esprits réformateurs.

Ménélik a mené avec les puissants féodaux de son époque une politique à la Louis xi, un habile dosage de pressions militaires, d'alliances tactiques, de combinaisons matrimoniales, d'emprisonnement et de division de ses ennemis. Les prétendants ou trône ne manquaient pas, les révoltes locales furent nombreuses. L'Etat ne disposait que d'une administration embryonnaire et il importait que les chefs locaux soient liés au souverain par une allégeance personnelle. Depuis lors, les grands féodaux ont beaucoup perdu de leur puissance, mais ils continuent de toute façon à dominer l'Etat. Ils font l'empereur autant qu'il les fait.

La réoccupation des territoires méridionaux a soulevé des problèmes qui sont de deux ordres différents: l'ordre politique à l'intérieur de ces régions et la question des frontières avec le pays somali. Au temps de Ménélik, les tribus somalis vivaient encore l'anarchie tribale et c'est avec les puissances coloniales, soucieuses de délimiter leurs sphères d'influence, que la question des frontières était à débattre. Mais, dans les territoires directement occupés par Ménélik ou ses généraux, le système féodal devait prévaloir: de larges étendues de terres étaient données à des officiers ou à des administrateurs venus du Nord. Ces grands propriétaires exigeaient dès lors des agriculteurs une partie des revenus du sol, et des impôts dont ils étaient les fermiers. Pour la plupart d'origine amhara (le groupe dominant, maître de l'Etat et de l'Eglise), ils ne parlaient pas la langue des populations locales qui, d'autre part, étaient loin d'être toutes chrétiennes. Les formes de cette nouvelle domination politique ont donc pu souvent être qualifiées de coloniales. La situation à cet égard n'a pas radicalement changé.

Comme ses deux prédécesseurs, Ménélik savait à quoi s'en tenir quant aux ambitions des puissances européennes. Dès 1891, il envoyait aux chefs d'Etat européens une lettre précisant les frontières de l'Ethiopie, qui se terminait par ces mots: "Pendant quatorze siècles, l'Ethiopie a été une île chrétienne dans une mer de paiens. Si les Puissances entendent venir en Afrique pour se la partager, je ne serai pas un spectateur indifférent. Puisque le Tout-Puissant a protégé l'Ethiopie jusqu'à ce jour, je crois qu'il continuera à la protéger et qu'il augmentera son étendue. Je suis certain qu'il ne tolérera pas qu'elle soit divisée par d'autres Puissances. Autrefois, la frontière de l'Ethiopie était la mer. Comme notre force était insuffisante et que nous n'avons pas reçu l'aide des Puissances chrétiennes, notre ligne de côte est tombée au pouvoir des musulmans. Pour le moment, nous n'avons pas l'intention de reprendre notre frontière maritime par la force, mais nous espérons que les Puissances chrétiennes, guidées par Notre Sauveur, nous rendront notre littoral ou au moins, certains points de la côte."

Quel moyen d'empêcher les Français de s'installer à Obok et à Djibouti, les Anglais à Berbera les Italiens à Massawa et à Mogadiscio? Ménélik parvint à s'entendre avec les Français et avec les Anglais, avec qui il signa un traité qui délimitait les frontières entre l'Ethiopie et le British Somaliland. Mais les Italiens, les derniers arrivés dans la course au dépècement de l'Afrique, étaient plus avides. Ménélik fut contraint de leur reconnaître la possession de l'Erythrée, tout en achetant des armes en vue d'un affrontement plus décisif. Celui-ci arriva en mars 1896: les troupes éthiopiennes écrasèrent l'armée italienne à Adoua.

Plus encore que les démarches diplomatiques, la victoire d'Adoua sauvait l'indépendance de l'Ethiopie. Bientôt affaibli par la maladie, Ménélik ne put mettre en application les réformes qui s'imposaient. Il avait créé une capitale, Addis Abéba (la Nouvelle Fleur) et institué un conseil des ministres Sa succession fut compliquée. Ce fut finalement sa fille qui fut couronnée impératrice en 1916 sous la garde d'un régent, le jeune ras Tafari Makonnen. Devenu empereur en 1930 sous le nom de Hailé Sellassié (ce qui signifie "Puissance de la Trinité"), il gouverne encore le pays aujourd'hui

Cinquante-six ans de pouvoir. Combien d'Ethiopiens peuvent-ils se souvenir de ce qui existait avant? L'Etat c'est lui, personne ne songerait à le nier. Il est même plus: dans la conscience populaire, il est un personnage presque divin, une sorte de saint. Certains paysans le croient immortel. Il est le "lion conquérant de la tribu de Juda, l'élu de Dieu", et ceci par son origine même. La Constitution dispose dans son article 2: "La dignité impériale restera perpétuellement attachée à la lignée de Hailé Sellassié i, descendant du roi Sahlé Sellassié (roi du Choa au début du dix-neuvième siècle) dont la lignée descend sans interruption de la dynastie de Ménélik 1 er , fils de la reine d'Ethiopie, la reine de Saba, et du roi Salomon de Jérusalem."

C'est ce qu'il est convenu d'appeler la "dynastie salomonienne". Il ne s'agit pas d'une bizarrerie d'archiviste, mais d'un élément fondamental de l'idéologie politique locale. Les origines n'en sont pas très claires, mais il semble bien que le thème de la descendance salomonienne ait servi d'abord de légitimation à la dynastie qui s'est installée au pouvoir en 1270. Le vieux fonds sémitique et la Bible ont fourni les points de départ pour l'élaboration, par l'Eglise, d'un vaste ensemble mythique dont le cycle de la reine de Saba fournit le motif central. Que ce soit dans les vieux manuscrits en guèze, dans les croyances populaires ou l'iconographie sacrée, le mythe de fondation de l'Etat est toujours issu de cette réinterprétation de la Bible, si caractéristique du christianisme éthiopien. Il fonctionne toujours avec efficacité: tous les souverains depuis des siècles ont dû se forger une ascendance légitime, c'est-à-dire, en fait, se rendre acceptables à la hiérarchie ecclésiastique. Hailé Sellassié n'a pas manqué à cette règle.

Quelle était la situation au moment où le jeune aristocrate Tafari Makonnen devenait régent? Il était le "primus inter pares"; des nobles puissants, les ras, dominaient les provinces et le conseil de la couronne; le pays restait isolé, la pauvreté était générale. Tafari possédait une carte maîtresse, la légitimité, et une intelligence précise de la situation de l'Ethiopie. Il disait en 1924 à un journaliste anglais: "Nous avons besoin du progrès européen parce qu'il nous entoure. C'est en même temps un bienfait et une infortune. Il hâtera notre développement mais nous craignons qu'il ne nous submerge." Il pourrait sans doute exprimer encore cette pensée aujourd'hui.

Il allait s'atteler à deux tâches: moderniser l'appareil d'Etat et l'exercice du pouvoir, et intervenir sur la scène internationale pour obtenir la reconnaissance de l'Ethiopie comme un membre à part entière de la communauté internationale. Il parvint ainsi à faire entrer son pays à la SDN en 1923, malgré les réticences et les critiques que lui valait la survivance de l'esclavage. Il fallut très longtemps pour supprimer ce commerce encore florissant. Pour moderniser le pays de façon tolérable pour l'aristocratie et l'Eglise, c'est-à-dire sans changer la nature du pouvoir, il lui fallait procéder de manière traditionnelle. Utilisant les rivalités féroces qui divisent les clans féodaux, il a continuellement joué les uns contre les autres.

Ce génie de l'intrigue continue de s'exercer sans défaillance. Pour que des gens influents se neutralisent, il suffit de les mettre en situation de rivaux Que ce soit dans les ministères ou dans l'administration provinciale, l'empereur ne cesse de détruire les cliques qui se forment en déplaçant les hommes, en introduisant des compétiteurs hostiles; il élève brusquement un roturier, lui donne barre sur des aristocrates que cette situation rend furieux. Que son protégé acquière quelque puissance, il le rejette bientôt. Qu'un fonctionnaire fasse mine de se révolter, on le jette en prison. On l'en ressortira pour lui donner de hautes fonctions. Les Ethiopiens appellent cela la politique du shumshir (nomination-démission). Il faut que les ministres se détestent entre eux, que leurs subordonnés convoitent leurs postes; il convient que ces luttes soient sourdes, que ces violences soient feutrées, que les oppositions s'annulent pour que s'exerce le pouvoir sans force propre du souverain: il arbitre, il utilise les uns contre les autres, il immobilise les exécutants et prend lui-même toutes les décisions, jusque sur les sujets les plus futiles. Tout cela se passe à l'ombre du sérail. Rien n'est jamais dit publiquement. Les ministres, les hauts fonctionnaires, les gouverneurs, les généraux doivent se rendre pour un oui ou pour un non au palais impérial, où amis et adversaires attendent sournoisement que tombent faveurs et défaveurs. Les ministres sont invisibles, perpétuellement en réunion justement parce qu'ils n'ont rien à décider eux-mêmes.

Le pouvoir est aristocratique. N'y prennent aucune part, pour commencer, les deux tiers de la population: les musulmans, les autres non-chrétiens, tous ceux qui ne sont ni amharas, ni tigréens, ni galla; parmi les Tigréens et les Galla tous ceux qui ne sont pas amharisés, c'est-à-dire qui ne s'habillent pas comme des Amharas, qui ne parlent pas comme eux, qui ne se nourrissent pas comme eux, etc. Le groupe dominant, Amharas et Tigréens, forme sans doute un tiers de la population totale. Mais les clivages hiérarchiques ne s'arrêtent pas là. Les gens importants (à moins de faveurs individuelles accordées par le souverain) appartiennent aux grandes familles féodales: grands propriétaires terriens, détenteurs autrefois de presque tout le pouvoir local, chefs de guerre parfois nommés "rois" (négus). Beaucoup de ces familles peuvent revendiquer des ancêtres royaux, souvent de la lignée salomonienne. Ils jouissent de vastes revenus, de privilèges fiscaux, d'abondantes clientèles.

Plus importantes encore, depuis le temps de Ménélik, sont les grandes familles du Choa. Ce sont des clients privilégiés. Il peut même arriver que certaines familles de rang secondaire, mais provenant du terroir qui fut le berceau de l'actuelle dynastie, le Manz, soient élevées à de hautes fonctions parce que leur loyauté paraîtra plus assurée. En même temps, le souverain recrée sans cesse sa noblesse: il octroie des terres, il donne des titres. Cette pratique reste une importante arme de gouvernement (bien que Hailé Sellassié se soit refusé à créer des négus durant son règne): depuis la deuxième guerre mondiale, l'empereur a ainsi distribué près de 2 millions d'hectares, dont près de 700 000 hectares aux seuls militaires et policiers, en guise de cadeaux qui récompensent la fidélité des uns ou obligent celle des autres.

Ce sens de la hiérarchie se manifeste à tout moment, par exemple dans le langage:

"L`équivalent de notre tu et la seconde personne du singulier qui y correspond dans les verbes, ne s'emploie qu'à l'adresse des inférieurs. Le pronom et le verbe éthiopiens connaissent une autre forme de tu qu'il convient d'employer si l'inférieur auquel on s'adresse mérite quelque considération. En outre, un aîné s'adressant à un ami plus jeune devra, non seulement employer ce tu de courtoisie, mais encore en tempérer la familiarité par les expressions "mon fils" ou "mon frère" maintes fois répétées. D'ailleurs, il faut appeler fréquemment l'interlocuteur par son nom précédé, s'il en a un, du titre qui correspond à son nom ou à sa fonction. Aux égaux, on parle déjà à la troisième personne Là où nous dirions "vous" à une personne isolée, la troisième personne du pluriel, "ils", et l'appellation de "Seigneurs" (au pluriel) sont de rigueur."1

De même, la vie sociale est scandée par les marques de respect et de mépris que l'on accorde tour à tour aux supérieurs et aux inférieurs. L'idéologie amhara valorise, dans l'ordre, la vie d'agriculteur, la situation ecclésiastique et l'état militaire. La profession de commerçant est au contraire tenue pour humiliante (et souvent abandonnée aux musulmans), mais moins que celle d'artisan. Les métiers de forgeron, de tisserand, de bûcheron, de maçon sont encore souvent le fait de castes universellement méprisées. En même temps, on s'incline très bas ou l'on se prosterne devant les puissants. C'est chez un simple maître d'école de village que les domestiques sont venus, avant le dîner, nous laver les pieds. Les formes domestiques du servage continuent à prévaloir. Cet ordre séculaire n'est guère remis en cause dans l'Ethiopie "moderne".

Il s'agit là des valeurs dominantes au sein du groupe social dominant, celui des Amhara. Mais l'Ethiopie est profondément diverse. Il suffit, par exemple, de passer une après-midi au marché de Harrar pour s'en rendre compte. Accroupies à côté de leurs sacs de graines, de poudres ou d'épices, les femmes somalies côtoient les femmes kotu (une fraction galla), les Arabes du Yémen ou les nomades du désert dankali. Les femmes de la ville, où l'on parle une langue particulière, sont habillées comme des Persanes. Les fonctionnaires et les cadets de l'école militaire sont amhara ou galla. Tout le monde est polyglotte, et le visiteur trouve toujours des interlocuteurs pour lui répondre en italien, en anglais, en français ou en arabe.

On parle, dit-on, une cinquantaine de langues en Ethiopie. Beaucoup de groupes conservent leur individualité, et ce n'est pas là un des moindres facteurs de la situation politique. Les Galla, en particulier, "ont très fortement le sentiment de leur existence en tant que société particulière, dit un grand avocat d'Addis Abéba. Les Galla n'ont jamais eu de pouvoir central, aussi y a-t-il des différences de tribus et de religions. Certains sont chrétiens, d'autres musulmans ou paiens, mais cela compte peu; l'identité reste la même. Autrefois, nous avions un système à cinq classes d'âge. Chacune détenait, à tour de rôle, le pouvoir pendant huit ans, et chaque homme reprenait, dans sa classe, la position laissée vacante par son père. C'est pourquoi le fonctionnement de la société galla peut être considéré comme démocratique".

Mon interlocuteur préfère me laisser tirer les conclusions d'une éventuelle comparaison avec le système politique amhara. Il poursuit: "Ce système n'a plus de rôle politique, il n'a qu'une fonction symbolique, quand il existe encore. Mais il faut tenir compte des Galla. Aucun prétendant ne peut s'asseoir sur le trône s'il n'est pas accepté par eux. On sait le rôle que des généraux et des troupes galla ont joué au temps de Ménélik. L'empereur actuel a lui-même du sang galla dans les veines. Mais certaines réformes sont nécessaires."

Le gallynia est utilisé à la radio, depuis peu de temps, mais il n'est pas enseigné. Il y a quelques années, les dirigeants d'une association culturelle, la Mech'a Selama (c'est le nom de deux grandes tribus), avaient émis des revendications. Peu après, ils ont été arrêtés. En 1968, ils ont été jugés à huis clos pour haute trahison. On a vaguement parlé de trafic d'armes, mais personne n'a su quels étaient précisément les chefs d'inculpation. L'un d'entre eux a été exécuté. Plusieurs ont été assignés à résidence mais sont maintenant libres. Le deuxième condamné à mort, Tadesse Biru, a été gracié, mais il reste sous surveillance à Harrar peut-être parce que c'est un ancien général de la gendarmerie.

"Aujourd'hui, beaucoup de gens pensent au fédéralisme, à une certaine déconcentration du pouvoir -- ajoute ce discret opposant. Il existe un projet de création de conseils locaux qui seraient élus au niveau des districts, pour faire un peu contrepoids à l'autocratie des gouverneurs. On en discute beaucoup dans les allées du pouvoir. Certains pensent que ce sera le dernier geste politique de l'empereur; ce serait aussi l'occasion de régler le problème érythréen sans avoir l'air d'y toucher. Mais d'autres pensent que le gouvernement actuel ne veut pas de réformes. Des cliques se forment à propos de chaque problème; elles changent selon les questions débattues. Cela dépend des intérêts en cause et des relations de clientèle qui en découlent."

Pour assurer son pouvoir sur un terrain aussi mouvant mais aussi pour faire face aux pressions extérieures que la victoire d'Adoua n'avait pas définitivement supprimées. Haile Sellassié devait mettre en place une administration et des institutions nouvelles. Dans les années 20, il créa plusieurs ministères techniques, des hôpitaux, une école, la Tafari Makonnen School, pour former les enfants de l'aristocratie aux méthodes européennes; il lança un programme de construction de routes et de ponts, introduisit des automobiles et des avions. Après son couronnement, en 1930, il octroya une constitution, qui comportait l'existence d'un parlement, et il créa une banque nationale. Ces efforts de modernisation allaient être brutalement arrêtés par l'invasion italienne de 1936. Dès avant l'Espagne et Munich, les puissances européennes laissaient se perpétrer une agression fasciste sans réagir. Hailé Sellassié protestait du haut de la tribune de la SDN puis s'exilait en Angleterre. Ses troupes, faiblement armées, n'avaient aucun moyen de résister à une invasion soigneusement préparée; pour conjurer le souvenir d'Adoua, les Italiens utilisèrent les gaz de combat. Le gouvernement français fut infâme: il refusa que les armes achetées par les Ethiopiens transitent par Djibouti.

L'occupation italienne n'allait durer que cinq ans, mais, si l'on en juge par les routes et les bâtiments construits pendant cette période, un gros travail a été fait. Les Italiens surent se trouver quelques collaborateurs au sein de l'aristocratie, mais dans beaucoup de régions des maquis s'étaient formés, qui harcelaient les occupants. Venant du Soudan et du Kenya, les troupes britanniques obtinrent la capitulation rapide des Italiens en 1941. Les Anglais entendaient administrer le pays, et ce fut graduellement, après la fin de la guerre, que l'empereur put reprendre le contrôle des affaires. L'énergie réformatrice du souverain allait alors marquer le pas. Certes, de nouvelles écoles étaient ouvertes, quelques efforts ponctuels de modernisation économique étaient entrepris. Une nouvelle constitution était octroyée en 1955. Avec l'alliance américaine, la récupération de l'Erythrée et l'installation de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) à Addis Abéba, la situation internationale du pays semblait assurée. Mais le pouvoir, dans sa nature et son exercice, n'a guère évolué. La tentative de coup d'Etat menée en 1960 par quelques éléments des forces armées, en particulier de la garde impériale, montrait que les forces traditionnelles n'avaient rien perdu de leur solidité.


Lorsqu'on emploie le mot "politique" en Ethiopie, on parle de la succession au trône. C'est le seul problème qui semble se poser. Il n'existe véritablement que pour une élite, car la grande masse de la population en ignore les données. C'est pour elle un problème presque religieux. Il courait ainsi en mars 1973 d'étranges rumeurs dans la capitale: selon les prédictions attribuées à certaine voyante étrangère, l'empereur devait mourir le 18 mars, les astres l'avaient dit. Beaucoup de gens s'étaient persuadés de l'imminence de l'événement. D'autres affirmaient que l'empereur était capable de vivre plusieurs siècles. Mais une petite tension était perceptible en ville et les gens de la rue n'étaient pas tous disposés à en plaisanter. Au lendemain de la date fatidique, on se convainquit que l'empereur n'était pas mort mais qu'il était si rusé qu'il avait fait reporter sur la tête de son fils le coup du destin. La rumeur de la maladie de son fils avait déjà circulé. Dès lors, le décès ne parut plus faire de doute. Dans ce pays entièrement dépourvu de moyens d'information, les rumeurs abondent et celles du décès de l'empereur reviennent régulièrement. On sait aussi que la Cour peut cacher le décès du souverain, faute de lui avoir trouvé un successeur, comme cela se produisit à la mort de Ménélik.

L'empereur a plus de quatre-vingts ans. Il semble en excellente santé, mais ceci n'empêche pas que les spéculations aillent bon train. Jusqu'en février 1973, la situation était assez claire: le fils aîné de l'empereur, le prince Asfa Wossen, était l'héritier de la couronne. La rumeur publique insistait volontiers sur la mauvaise qualité des rapports entre le prince et son père. Cette froideur semblait même s'être doublée d'une certaine méfiance, à la suite du rôle ambigu qu'avait joué le prince, nolens volens, au moment du coup d'Etat de 1960. Saisi par les conjurés, il avait lu leur proclamation à la radio (l'empereur était alors en visite au Brésil; on n'aurait pas tenté le coup en sa présence). Il avait pu ensuite paraître avoir été contraint par les circonstances. Or, en février, le prince, âgé de cinquante-six ans, a été frappé d'une attaque cérébrale. Transporté d'urgence à Londres, il a subi une intervention qui lui a sauvé la vie, mais il semble bien qu'il soit désormais dans l'impossibilité physique et intellectuelle d'assumer une tâche importante.

La Constitution prévoit une succession linéaire par les hommes. Mais il ne s'agit que d'un "ordre successoral". La désignation de l'héritier du trône n'est pas automatique si elle n'a pas été faite par le souverain avant sa mort. Il est probable qu'à ce moment-là le Conseil de la couronne jouera un rôle déterminant: y siègent des membres de la famille impériale, qui ne sont pas sans avoir eux-mêmes des titres à la couronne. On parle beaucoup de celui qui préside ce Conseil le ras Asraté Kassa, chef de file des conservateurs, dont les ambitions ne seraient pas minces. L'empereur l'a expédié au chevet de son fils.

La loi qui devait préciser "l'ordre et les qualification pour la succession" n'a jamais été promulguée. L'empereur préférerait maintenir ainsi la division entre les clans: il y a sept garçons dans les petits-fils du souverain actuel. Une chose est certaine: pour que l'édifice fonctionne, il doit y avoir un empereur. N'importe quel prétendant ferait l'affaire, pourvu qu'il soit revêtu de la légitimité. Le souverain couronné résume l'Etat en sa personne, auréolée de la puissance religieuse. Sinon, l'Ethiopie est ingouvernable.

 

Les protagonistes

"Il n'y aura pas de surprise", dit doucement M. Berhanou Abébé, aujourd'hui directeur adjoint du chemin de fer franco-éthiopien. Auteur d'une bonne thèse sur les structures foncières du Choa, soutenue à Paris, il fut vite admis au cénacle des conseillers privés de l'empereur. "Il y a trois sortes de forces dans ce pays, dit-il. Les forces spirituelles, les forces militaires et les forces civiles. Je ne crois pas à une évolution vers la dictature ou le socialisme parce que, dans ce pays, les forces spirituelles ont toujours eu le dernier mot." Pour lui, le pays n'a pas les moyens de faire des expériences coûteuses. Les Ethiopiens sont profondément attachés à leur genre de vie: ils peuvent tout sacrifier à son maintien. Il existe certes des problèmes économiques. Ainsi, le prix des céréales est en baisse: "En quatre ans, le quintal de blé est passé de 30 dollars (éthiopiens) à 19 dollars, et celui du mais de 19 dollars à 9 dollars. C'est le contraire de l'évolution observée chez vous au dix-huitième siècle par l'auteur de la Disgrâce de Turgot", dit-il en souriant.

Cela pose des problèmes; on parle de la réforme agraire parce que c'est une soupape qu'il faut ouvrir de temps en temps: "Entre la réalité et la catastrophe, il n'y a qu'un pas." Mais qu'ils soient gueux ou qu'ils soient propriétaires, ils ne peuvent que s'entendre sur une manière d'être, d'être éthiopien. "J'étais en France, étudiant au moment du coup d'Etat de 1960. Dès la première minute, j'ai affirmé à mes camarades qu'il échouerait. Ils ne voulaient pas me croire, mais j'avais raison. Pendant plusieurs mois, des groupes de paysans sont arrivés dans la capitale après des marches de plusieurs semaines. Ils arrivaient avec leur lance et leur bâton. Ils avaient entendu dire que l'empereur était menacé. Ils venaient le défendre."

Ce conservatisme modéré prévaut largement dans les hautes sphères de l'Etat. Au sein de la noblesse elle-même, il a succédé aux ambitions d'indépendance féodale. Dans une salle du Parlement, un tableau représente Hailé Sellassié au moment de son couronnement, entouré de tous les grands ras du royaume: "Ils sont tous morts aujourd'hui", commente le fonctionnaire qui me guide. La génération actuelle a été contrainte d'aller à l'école et d'entrer dans l'administration au cours des années 20 ou 30. Ils ont appliqué les reformes, ils se sont battus contre les Italiens: ils savent donc parler un langage libéral.

Ainsi le dejazmatch (on pourrait traduire par comte) Tamrat Yigezu, gouverneur du Begemder, petit-fils de ministre, avait dix-neuf ans quand il fut nommé capitaine, avant même d'avoir fini ses études en français à l'école Tafari Makonnen. L'invasion italienne menaçait. Il combattit puis s'exila pendant l'occupation et revint parmi les aides de camp de l'empereur. C'est un libéral qui a donné ses terres à ses métayers, après la guerre, mais qui a aussi fait cerner les étudiants par ses troupes quand il était gouverneur de Jimma, au moment du coup d'Etat. "Il est bon que la jeunesse conteste, qu'elle remue des idées, dit-il avec le sourire. Evidemment, il y a des choses qui peuvent se faire à l'étranger et qui seraient tout à fait impossibles ici. La violence peut surgir brusquement dans ce pays. Il convient d'être prudent par rapport aux campagnes. Songez que les paysans n'ont pas d'instruction, qu'ils ne comprennent souvent pas ce qu'on leur dit à la radio, où l'on emploie un amharique moderne, parfois mêlé de mots étrangers. Si on leur dit que l'économie va mal, ils ne comprennent pas: ekonomi, c'est un mot étranger; ils s'inquiètent, ils s'ameutent Des batailles rangées peuvent surgir pour des raisons ridicules Il y a beaucoup à faire: développer les routes, la production, les écoles. L'instruction publique permettra de changer plus de choses à l'avenir" Mais quand il sort de son bureau, à Gondar, les solliciteurs se prosternent toujours devant sa voiture.

Sur le fronton du Parlement, une mosaique représente Saint Georges terrassant le dragon, imitée du byzantin. Elle est encadré par deux lions qui portent la croix, à l'allure vaguement vénitienne. des nombreux tableaux qui ornent les murs intérieurs et qui représentent des saints et des monarques, le plus étonnant est intitulé: "Le Don de la Constitution par Sa Majesté Impériale Hailé Sellasié 1er". On y voit l'empereur faire le geste d'inviter une fille de notable, richement vêtue, à pénétrer dans le parlement tandis que, dans le ciel azuré, surgies des nuages, deux mains tendent, dans un rayonnement fulgurant, les nouvelles tables de la loi.

Deux cent cinquante députés siègent au Parlement Pour être candidat, il faut être propriétaire de biens immobiliers pour une voleur d'au moins 2 000 dollars (5 000 F). Ce n'est pas pour le menu fretin, mais il y a tout de même deux mille candidats Les campagnes consistent surtout en promesses individuelles, puisqu'on ne saurait aborder de questions politiques. Il y a d'ailleurs très peu d'électeurs inscrits. Ce sont d'abord les propriétaires terriens, petits et gros, qui se retrouvent là. Quant ou Sénat, il est entièrement nommé par l'empereur: c'est la récompense de loyaux services, c'est aussi une sorte d'"exil doré" pour les gens que l'on veut neutraliser.

Il n'est guère étonnant, dans ces conditions, que la Chambre des députés s'oppose au projet de loi sur la reforme agraire. "Elle est mauvaise, me dit le fonctionnaire qui m'accompagne. Elle est présentée au Parlement à cause de la pression étrangère. Ce qui irrite les gens, c'est surtout l'article qui permet au tenancier d'hypothéquer la terre qu'il travaille. Mais, monsieur, jamais un paysan ne pourra rembourser un prêt. Alors! qui paiera? Toucher à ça, c'est risquer de noyer le pays dans le sang."

Le propriétaire terrien est le personnage-clé de l'Ethiopie. En voici un, rencontré au hasard des routes, dans l'autocar qui s'arrête à Soddo. Son costume européen montre qu'il habite en ville. Je lui demande pourquoi cet autre voyageur, lui aussi en complet-veston, est accompagné d'un jeune homme armé d'un bon fusil de guerre, bien astiqué. "C'est un juge, dit-il finement. Il va voir son frère qui est malade, alors il voyage avec son serviteur. C'est un métier difficile, vous comprenez, on ne peut pas juger en faveur des deux côtés à la fois. Aussi, quand il sort de chez lui, est-il prudent."

Au passage, il me montre la montagne où habitait l'ermite Saint Téklé Haimanôt, au treizième siècle: "Il faisait des miracles. C'est lui qui a remis sur le trône les descendants de Salomon, et les rois ont promis que l'Eglise posséderait désormais un tiers des terres du pays. Il y a toujours des monastères sur cette montagne. Il y a quelques années, des archéologues français sont venus et on leur a montre des vieux manuscrits, dont certains dataient d'avant Gragne. Ils ont partagé, la moitié pour le monastère, la moitié pour le musée d'Addis."

Il est de la région. Il a hérité de quelques gacha de terre (plusieurs dizaines d'hectares) acquis probablement par un de ses aieux au moment de la conquête de Ménélik, car il est amhara. Mais il a passé son enfance dans la région et il parle la langue locale. Il est très attaché à cette région du Wollamo. "C'est un endroit frais et riche. Vingt kilomètres plus loin la chaleur augmente beaucoup parce que l'altitude baisse [vers le fond du Grand Rift et son chapelet de grands lacs]. Ici, les gens cultivent le mus ensete, le faux bananier. C'est la nourriture de base de beaucoup de gens dans le Sud. On fait une sorte de farine avec le coeur de la plante D'après les médecins, c'est même une nourriture plus riche que le teff." Le teff est la principale céréale du haut plateau, une sorte de graine très fine dont on fait la crêpe spongieuse, l'injera, qui est l'élément de base de la cuisine éthiopienne. Mais, dit-il, cette année, les mus ensete sont malades. Des étrangers sont venus voir, mois personne ne sait ce que c'est.

Il reçoit la moitié des récoltes; ses métayers font surtout du teff et du coton. "C'est la coutume qui règle ca. C'est un contrat tacite qui se renouvelle à chaque génération. Personne n'y trouve à redire. D'ailleurs, les paysans n'ont pas besoin d'argent liquide. Ils ont tout ce qu'il faut sur place: le teff, le café, les légumes Ils sont plus riches que moi." Cela m'étonnerait beaucoup: il est inspecteur des impôts à Addis Abéba, un métier où les pauvres sont rares. "Les impôts fonciers, c'est moi qui les paie. Ils préfèrent ça. C'est dur d'avoir de l'argent liquide. Mais, vous savez, à la campagne, les choses s'améliorent. Autrefois, les nobles ne travaillaient pas, ils ne mangeaient pas avec les autres, ils allaient à cheval et ne se mariaient qu'entre eux. Maintenant, la différence est moins grande, ils travaillent avec les gens. Bien sûr, on leur parle encore avec respect, mais de façon moins marquée. Même pour le mariage, ça commence à changer. Et puis les gens voyagent davantage, ils vont à l'école. On évolue lentement vers la démocratie."

Lentement. C'est le mot d'ordre Il est, lui, un propriétaire moderne. Il existe une ferme modèle près de chez lui, créée par des capucins français, puis reprise par des Italiens. Alors il peut emprunter le tracteur. Les gens comme lui, qui bénéficient d'une rente foncière traditionnelle, s'aperçoivent, quand des agronomes (étrangers en général) installent une ferme modèle dans le secteur, que l'on peut tirer des profits accrus de la terre en employant des méthodes nouvelles. Alors, le vieux système de métayage devient un obstacle. Puisque les profits sont partagés, ni le propriétaire ni le métayer n'entendent faire profiter l'autre d'investissements qu'il serait seul à faire. Sans compter que le métayer, lui, ne dispose d'aucune source de financement. Le propriétaire cherche donc à évincer le métayer et à le remplacer par un technicien agricole. La tendance est très, nette dans les quelques régions où des projets pilotes ont été créés. La productivité peut augmenter, dans ces conditions, mais le chômage rural, déjà immense, s'accroît d'autant. Cela dit le propriétaire avait raison: la transformation progressive du rôle économique de la noblesse et la destruction des anciens rapports féodaux amèneront un jour la "démocratie", soit par une évolution à l'anglaise, soit par une révolution à la française. Mais la nuit du 4 août semble encore loin.

La grande habileté politique du régime consiste à lier étroitement les intérêts de cette classe possédante à ceux des fonctionnaires. Soit que les fonctionnaires soient recrutés dans cette classe, soit que les libéralités de l'empereur les nantissent de terres. Au niveau politique, cette petite bourgeoisie administrative, détentrice de diplômes, n'a que peu d'influence sur le cours des événements. Elle possède certes des moyens financiers, mais ne dispose ni d'influence sur la population ni de liens familiaux puissants. On voit bien comment les étudiants, retour de l'étranger, sont repris en main par le milieu et "remodelés" en quelques années par le conformisme ambiant. Cette bourgeoisie n'est pas conquérante.

Dans le meilleur des cas, elle peut s'allier par mariage avec la vieille aristocratie, mais elle entre alors dans sa mouvance. Le rôle du premier ministre est à cet égard intéressant: M. Aklilu Habtewold, membre d'une famille roturière qui a fourni deux autres ministres et qui jouit de la confiance de l'empereur, semble disposer d'un pouvoir d'arbitrage qui n'est pas négligeable. Mais son importance se borne là: il peut être un bon intermédiaire entre les composants du pouvoir, et non pas une puissance autonome.

C'est surtout localement que cette administration fait sentir son poids, au sein de la triple alliance qui domine la campagne: le propriétaire, le curé et le gouverneur local. L'Etat est représenté au niveau du canton par le warada-gadji, qui concentre en ses mains presque toutes les attributions administratives. Il dispose d'une petite force de police. Son salaire officiel n'est que de 150 dollars par mois (375 F), mais il ne manque pas de faire payer ses services; il est d'usage qu'il décuple ses revenus.

Au-dessus de lui se trouve le gouverneur de district, awradja-gadji, payé 350 dollars par mois. C'est déjà une puissance, avec logement de fonction et voiture de service. Les paysans s'inclinent bien bas sur son passage. Au-dessus encore se trouve le gouverneur général de la province, indarassi, dont le titre signifie "à ma place". Il est le représentant direct de l'empereur; nommé par lui, il choisit ses subordonnés. Il est payé 800 dollars par mois (2 000 F). C'est un potentat sur qui le gouvernement n'exerce qu'une surveillance lointaine et parfois impuissante. Le gouverneur a souvent des appuis familiaux qui lui assurent une sorte d'impunité. Par héritage ou par récompense, le gouverneur est souvent un grand propriétaire, mais ses terres peuvent être dispersées dans des régions très différentes. Ses fonctions lui permettront d'en acquérir d'autres et, éventuellement, de les faire travailler par des alliés ou des parents.

Le système le plus rentable est celui des "contributions volontaires". Il y a quelque temps, dit un villageois dans une province du Sud, "le gouverneur avait lancé une souscription de plusieurs centaines de milliers de dollars pour construire une route dans la montagne. L'idée était excellente. Chaque famille doit verser son obole, sinon elle peut avoir des ennuis. On lui demande d'ailleurs de verser plusieurs fois. Avec cette somme un bulldozer a été acheté avec lequel le tracé de la route a été débroussaillé. Mais la route n'a jamais été faite. Une souscription a été lancée dans un district voisin et on a utilisé le bulldozer dans les mêmes conditions." L'argent est passé dans la poche des gouverneurs. Le seul recours pour les paysans est d'envoyer une délégation à la capitale pour qu'elle implore l'empereur de muter le gouverneur.

Les choses, parfois, se passent autrement. En 1968, des villageois du Godjam, dans la boucle du Nil bleu, se sont insurgés contre les exactions du gouverneur qui avait tendance à faire payer les impôts plusieurs fois. Ils livrèrent bataille à la police. Puis l'armée intervint, mais les incidents, coups de main, embuscades se poursuivirent sporadiquement jusqu'en 1971. L'empereur dut intervenir, déplacer le gouverneur et amnistier ceux qui n'avaient pas payé l'impôt depuis cinq ans.

Les incidents sont, en fait, assez fréquents; la censure est telle que non seulement la presse locale n'en parle pas, mais les correspondants étrangers non plus. Au cours des derniers mois plusieurs districts, en particulier dans le Sidamo ont vu se produire des échauffourées, souvent entre Amharas et paysans de la région. L'armée a dû intervenir.

C'est, par contre, une véritable guérilla que les mêmes causes ont produite dans la province méridionale de Balé. Là, les paysans galla, des éleveurs, sont assez aisés, mais leurs relations avec les "conquérants" amharas sont médiocres. Divers incidents avaient eu lieu à Gobba, la capitale provinciale, quand survint, en 1963, la querelle avec la Somalie. Les autorités demandèrent à la population de soutenir l'armée en fournissant du bétail. Le bétail fourni, beaucoup des meilleures bêtes disparurent. Les paysans s'émurent, protestèrent et se firent rudoyer. Des fonctionnaires essuyèrent alors des coups de feu. Une troupe improvisée de six cents Amhara du Choa fut alors dépêchée sur les lieux, et presque complètement annihilée par les Galla en pleine révolte.

Le gouvernement envoya alors l'armée et les parachutistes. Les chefs paysans prirent contact avec les autorités somaliennes, qui leur fournirent des armes, des fonds et des facilités d'entraînement. Dans un silence total, la guérilla de Balé allait se poursuivre, sporadiquement mais violemment, pendant près de huit ans. Les bombardements aériens finirent par en avoir raison. L'aviation avait fait des milliers de tués parmi les dix mille ou vingt mille hommes qui tenaient le maquis. Waqo Gutu, le chef paysan de la rébellion, se rendit en 1971. Dans le droit fil de la tradition féodale et des méthodes de conquête de Ménélik, on le nomma gouverneur de son district, son frère fut nommé gouverneur du district voisin, et ils reçurent de l'argent.

Les dégâts avaient été considérables: villages et marches rasés, routes minées, cheptel détruit. Dans une région sensible, c'était une neutralité péniblement gagnée, aux marches de l'empire.

Un autre effet de ces méthodes administratives est l'amharisation. C'est une politique délibérée. Dans toutes les écoles du pays, l'enseignement s'effectue en amharique, même si, pour les deux tiers de la population, l'amharique n'est pas la langue maternelle, ni même la langue véhiculaire de la région. La colonisation amhara continue. On donne des terres (et des armes) à des paysans amharas que l'on installe dans des régions périphériques. On encourage l'expansion de l'Eglise orthodoxe; ce sont ses rites et son calendrier (julien) qui scandent la vie publique. Comme le remarque un étudiant du Gemu-Goffa: "les gens en viennent à accepter l'idée que les Amharas sont supérieurs. Alors, ceux qui veulent réussir se déguisent en Amharas. Beaucoup de gens se font ainsi passer pour ce qu'ils ne sont pas."

D'un certain point de vue, le processus est très lent: les valeurs amharas, individualistes, agressives, hiérarchiques, sont parfois très éloignées des valeurs des autres groupes ethniques. L'utilisation de la langue, le goût des subtilités à double sens sont un écran supplémentaire. Mais, en même temps, ce qui frappe peut-être le plus l'observateur étranger, c'est l'unité culturelle qui domine cette diversité. Certes, d'une région à l'autre, les apparences changent, la forme de l'habitat, le costume, les parures. On dit au voyageur: "Vous verrez, le Sud, c'est très différent." Ce sont des nègres, ajoute parfois un Ethiopien; il veut dire: des esclaves. Mais, d'Axoum à Arba-Minch, de Harrar à Asmara, il se sent dans le même "bain culturel". Les franges soudanaises et la côte érythréenne sont différentes, réellement, mais ce n'est plus le plateau. Alors, ce visiteur repense à l'histoire occidentale: l'unification culturelle des pays d'Europe, la domination des valeurs acquises par une société locale sur un vaste espace politique; en France, c'est l'expansion de l'lle-de-France, de sa langue, de son organisation politique et juridique, au détriment des langues et des sociétés voisines. La centralisation jacobine a fait le reste. Si l'on peut comparer, de ce point de vue la, l'Ethiopie actuelle de la France à la sortie du Moyen Âge, ne voit-on pas ce que ce processus peut avoir d'inéluctable? Il mène à la création d'une nation, que ce soit souhaitable ou non. Ce problème, qui fait vaciller tant d'Etats africains, serait-il résolu par l'Ethiopie la première? Les étudiants "minoritaires" qui contestent le plus vivement ce "colonialisme amhara", auraient-ils, au détail d'exécution prés, une alternative claire? La logique de l'Etat l'emporterait à coup sûr. En attendant, cette situation, sans doute transitoire, crée des privilèges exorbitants qui ne semblent pas tous nécessaires.


La religion, ici, n'est pas affaire de convenance. Elle est à l'origine de l'Etat et de la nation. "L'Ethiopie est chrétienne depuis trois mille ans.", dit un laic qui travaille pour l'Eglise. Il veut dire que l'Ancien Testament était connu dans le pays avant l'époque du Christ. Peut-être. L'histoire de la seule chrétienté africaine qui ait survécu depuis le haut Moyen Âge est pourtant assez particulière. La tutelle copte qui a duré plus de quinze siècles, n'a pas empêché que se développe une dogmatique propre à l'Eglise orthodoxe éthiopienne. Le fils de Salomon et de la reine de Saba aurait ainsi ramené de Jérusalem la véritable Arche d'Alliance qui, aujourd'hui enterrée en un lieu inconnu près d'Axoum, fait depuis lors des Ethiopiens un peuple élu, et même le successeur direct d'Israel. auprès de Dieu. Les Ethiopiens sont d'ailleurs mentionnés dans la Bible (Aithiops: face brûlée) où ce nom désigne en fait les Noirs.

Du point de vue de l'Eglise éthiopienne, les autres chrétientés sont toutes peu ou prou hérétiques puisqu'elles professent des dogmes erronés! qu'elles ne possèdent qu'une Bible incomplète et qu'elles n'observent pas toutes les prescriptions rituelles, en particulier alimentaires, de l'Ancien Testament. Encore qu'elle entretienne certain rapports avec les autres Eglises orthodoxes, l'Eglise éthiopienne se tient soigneusement en marge d l'oecuménisme.

Si l'on veut prendre un point de comparaison, cette Eglise, socialement et politiquement, ressemble à l'Eglise médiévale en Europe. Son recrutement est essentiellement rural. Elle est dirigée par un chef spirituel, l'abuna (autrefois, un copte nommé par le patriarche d'Alexandrie) et un chef temporel, l'etchégué, élu par les moines du couvent de Debré-Libanos. Les églises et les couvents qui parsèment le pays sont richement dotés en terres. Les couvents, qui ont une grande autonomie, sont le conservatoire de la culture écrite, en langue guèze. Rares parmi les moines sont ceux qui comprennent tout à fait leur langue liturgique.

Cette organisation médiévale est toujours en vigueur. L'enseignement, fondé sur la récitation des psaumes en guèze, continue d'être prodigué aux jeunes enfants qui fréquentent les écoles religieuses. Les trois ou quatre premières années sont consacrées à apprendre l'alphabet et les textes sacrés. Ensuite, pour ceux qui entendent rester dans le giron de l'Eglise, le choix peut se faire entre plusieurs "carrières": théologien, copiste (il faut deux ans pour copier une Bible sur parchemin), chanteur d'hymnes, maître de musique (l'apprentissage dure quatorze ans); d'autres seront des diacres lettrés ou des curés de campagne, gardiens de la moralité publique, d'une ignorance épaisse, mais capables de réciter les versets de circonstance. Les portraits que Michel Leiris a tracés, dans les années 30, de ces dignes ecclésiastiques, dans l'Afrique fantôme, n'auraient guère besoin de retouche. Une certaine cupidité n'en serait pas absente, comme celle des curés qui escroquent les malheureux étrangers qui visitent les extraordinaires églises rupestres de Lalibela.

Dans un monde clos et uniformément villageois, cette Eglise rythme les travaux agricoles de ses grandes fêtes calendaires; elle encadre les villageois, qui doivent avoir un confesseur familial, et organise la vie des individus par des rites, parfois pesants, où se retrouvent aussi d'anciens cultes locaux. L'un des rites le plus contraignants est le carême. Il dure cinquante-cinq jours et s'ajoute aux cent trente autres jours de jeune plus au moins obligatoires de l'année. Pendant ces périodes, on ne peut manger que des légumes ou, aubaine rare, du poisson. Pour les paysans, ces longues périodes sont exténuantes. De plus, cette année, la sécheresse qui frappe le pays a rendu la culture des légumes aléatoire. Dans certaines régions, les paysans en étaient réduits à se nourrir de graines grillées, sans aucune valeur nutritive, et dans ces endroits trop secs, l'hécatombe avait commencé Mais les rites sont observés avec le plus grand sérieux et nul ne songerait impunément à ne pas les observer. Il serait vite mis au ban de la communauté.

Aujourd'hui, l'isolement se rompt. Par la force des choses, les influences délétères de l'étranger pénètrent le pays. L'Eglise orthodoxe n'est pas la dernière à en ressentir les effets. L'ordre d'expulsion des jésuites portugais est oublié et les prêtres étrangers peuvent installer leurs missions dans le pays, accompagnées d'hôpitaux, d'écoles et de centres sociaux. Ils n'ont pas manqué, en employant tous les moyens, de convertir certains chrétiens locaux. Cela provoque un malaise visible parmi les autorités ecclésiastiques.

Pour le lika sultanat Habté Mariam, directeur des affaires ecclésiastiques au cabinet privé de l'empereur et vicaire de la cathédrale de la Sainte-Trinité, il y a, parmi les missionnaires étrangers "ceux qui vivent et ceux qui travaillent. Certains sont avec nous, d'autres sont contre nous -- explique-t-il. Dans cette situation, nous devons employer tous les moyens modernes. Nous avons créé notre propre mission pour ouvrir des écoles du dimanche, imprimer des ouvrages et envoyer des équipes prêcher dans les villages. Avec la civilisation qui se propage dans les campagnes, tous les enseignements (c'est-à-dire l'école publique) deviennent matérialistes. Or les gens ont besoin de nourriture spirituelle. Nous avons créé une école expérimentale pour donner une formation moderne à quelques-uns de nos prêtres." Mais c'est surtout dans les villes que la concurrence est sensible.

"Il y a des gens qui discutent de la nécessité du jeûne. L'Eglise ne force pas, elle enseigne qu'il est bon pour l'individu. Le Christ l'a enseigné, les Apôtres aussi. On ne souffre pas en jeûnant. Qui doit jeûner? Le riche, car le pauvre jeûne continuellement." Le sentiment est nettement à la défensive, sinon même à l'hostilité. Il n'y a pas si longtemps que l'activité des Pentecôtistes américains a suscité des remous. Combinant le porte-à-porte et le défoulement collectif des émotions, cette secte avait rassemblé en quelques années près de cinquante mille fidèles. Au cours de l'été dernier, l'Etat vint au secours de son Eglise: plusieurs centaines d'adeptes furent arrêtés, emprisonnés et battus. "Ce n'est pas une Eglise, -- dit le vicaire de la cathédrale, qui est aussi président de la mission orthodoxe, -- ce sont des gens qui courent d'une maison à l'autre, des fanatiques qui hurlent et qui pleurent." Ils ont pu pleurer six mois en prison. Mais si l'on pense que la prison n'est pas un remède, il faut reconnaître que, là comme ailleurs, l'activité des missionnaires est pernicieuse. Sans parler de ceux qui prêchent des doctrines encore plus obscurantistes que celle du clergé local, on peut dire que leur but est toujours de se créer une clientèle. La société locale y résiste.

Enfin, dernier pilier du régime, l'armée. Quarante-cinq mille hommes d'infanterie, quelques milliers dans l'aviation et la marine, le tout équipé d'armes américaines. C'est une des plus fortes armées d'Afrique, dotée d'une solide tradition (Adoua, la résistance contre l'occupation fasciste, la Corée, le Congo). Un solide corps d'officiers, soigneusement sélectionnés dans les écoles et dont le recrutement est plus populaire qu'aristocratique, au moins pour les jeunes officiers. Pas de musulmans, ni dans l'armée, ni dans la marine, ce qui oblige à mettre des montagnards sur de vieux rafiots qu'ils détestent. Cette marine, la grande fierté de l'empereur, est assez amusante à voir.

Le souverain a toujours soigné l'armée et en particulier un corps d'élite, la garde impériale. Mais le coup d'Etat de 1960 a montré que les sentiments n'étaient pas tous réciproques. Comme le dit un diplomate étranger, "les militaires ont renoncé à tuer le vieux. Ils attendent sa belle mort." L'exagération est grande: il est certain que, parmi les jeunes officiers, l'urgence de profondes réformes politiques est souvent ressentie. "Ils veulent que ca change -- continue notre interlocuteur -- mais ils n'ont pas d'idées très claires. Ils veulent balayer la corruption et le népotisme. Certains parlent de socialisme. mais il s'agirait plutôt d'une version nassérienne. Ce sont des nationalistes et non des révolutionnaires." En réalité, les militaires sont loin d'être unanimes. Beaucoup d'officiers supérieurs sont inconditionnellement favorables à l'empereur et à son conservatisme. Il y a des rivalités sévères entre clans, et puis entre l'armée et la police. Ajoutons à cela que la majorité des militaires sont d'origine galla.

L'armée est la principale inconnue du problème de la succession. C'est un corps solide, organise et entraîné: elle consomme à elle seule la moitié des crédits américains d'aide militaire à l'Afrique. En l'absence d'un corps social intermédiaire, elle pourrait assumer un rôle économique d'entrepreneur que personne ne joue vraiment. Elle défendra l'unité et l'intégrité du pays. Dotée depuis quelques mois d'un nouveau statut relativement libéral qui la met un peu à l'abri des manipulations politiques, elle reste attachée à la tradition de l'Etat. Voudra-t-elle arbitrer entre les successeurs de l'empereur? Certains observateurs locaux pensent qu'elle pourrait prendre le pouvoir, purement et simplement. D'autres pensent qu'elle ne se risquera pas à renverser l'ordre institutionnel, mais qu'elle réclamera et obtiendra un pouvoir accru, sinon même les rênes du gouvernement, à l'ombre d'un monarque sans pouvoir réel. Certes, nombre d'étudiants progressistes placent leurs espoirs dans un coup d'Etat militaire qui ferait place nette pour une politique socialisante. Mais ils semblent entretenir là des illusions, dangereuses pour eux-mêmes.

Cette gauche ne pèse pas d'un grand poids. Elle se résume à une partie des étudiants et des lycéens, dans les grandes villes. Périodiquement, la température monte et des cortèges étudiants se forment. La police les réprime avec une extrême brutalité, parfois en tirant sur les manifestants. Les dernières manifestations importantes ont eu lieu en février 1972. Des centaines d'étudiants et de lycéens ont ensuite été arrêtes et déportés. L'Union des étudiants a été dissoute et ses journaux interdits. L'atmosphère à l'Université parait irrespirable: les mouchards y pullulent; les têtes pensantes ont été éliminées et les autres oscillent entre la passivité et le désarroi. Quelques petits groupes survivent discrètement. "Certains acceptent l'idée d'une évolution lente du régime, dit un étudiant qui ne partage pas ce sentiment. D'autres veulent un changement rapide. Il faut régler la question agraire et balayer la bureaucratie corrompue. Il faut élever la conscience des paysans, leur montrer qu'ils ont des droits. La terre devrait être nationalisée et travaillée en coopératives."

"Le gouvernement ne veut rien faire, absolument rien -- continue-t-il. Il y a au centre de la ville l'énorme hôpital Makonnen, construit depuis des années grâce à des subventions de l'étranger. Il est vide. Le budget n'en prévoit pas le fonctionnement. On manque pourtant d'hôpitaux. Savez-vous qu'il y a trois classes de patients: la première, qui paye bien et qui voit le médecin chaque jour, la seconde, qui le voit une fois par semaine, et la troisième, qui paye néanmoins un dollar par jour et qui ne voit le médecin qu'une fois, à l'entrée. Ensuite, il faut encore payer tous les soins et les médicaments. Et, avec ça, le salaire moyen des travailleurs est ici, à Addis Abéba, de 20 dollars par mois (50 F). Pour le reste, c'est pareil. Il y a plus de trois cent mille jeunes qui ne peuvent pas aller à l'école. La plupart du temps, le gouverneur local demande des "contributions volontaires" pour construire l'école. Il met la moitié de l'argent dans sa poche. Ensuite, il n'y a rien pour payer les maîtres. Et on oblige les gosses à payer pour s'inscrire, bien que l'enseignement soit légalement gratuit. Pour l'Université, c'est la même chose, une sélection terrible: l'année dernière, on a pris mille deux cents étudiants sur quatorze mille candidats. Que font les autres? Ils chôment. Trouver du travail, c'est presque impossible." Et, sur ce point, il a raison. L'inoccupation des jeunes prend des proportions alarmantes: ils vendent des bricoles de deux sous, ils mendient, ils sont amers.

"Il y a des gens bien dans l'armée. Un coup d'Etat militaire, c'est ce qui pourrait arriver de mieux." C'est l'aveu de la faiblesse. Cette petite gauche informe, aux idées souvent confuses, fait souvent peur au régime, mais elle n'a pas la force de l'abattre. Il lui faudrait une autre base sociale: "Mais, quand nous retournons dans notre village, nous sommes surveillés par la police locale et la sécurité. Si on commence à parler aux gens, on nous arrête très vite. Pas de procès. On est envoyé dans un camp, à Debré Birhan, à 140 kilomètres de la capitale, ou à Sendafa, au centre d'entraînement de la police. D'autres sont envoyés dans le Sud, à Botar, prés de la rivière Omo. Le plus dur est à Karakoré, dans le Wollo. Là, on met les politiques avec les droits communs, et on travaille la terre. Ou encore, la prison, Kercherlé ou Alem Bekagne; ce nom signifie "retiré du monde""

Il est vrai que la police est toute-puissante. Les Ethiopiens vivent dans une véritable terreur de la police. Un quidam peut être saisi, battu et même tué sans que cela porte à conséquence. La police politique et les services de renseignements, maintenant organisés par des "conseillers" israéliens, ont souvent fait la preuve de leur efficacité. L'existence d'un code pénal et d'un code civil, préparés par le professeur David, de Paris, n'empêche pas que la réalité soit l'arbitraire policier le plus complet. La justice moderne n'est encore qu'embryonnaire. La coutume régit tout.

La périphérie

Comme le veut l'histoire, deux problèmes agitent la périphérie du haut plateau: la querelle avec la Somalie et la question de l'Erythrée.

La première de ces questions a des origines complexes. Alors que Ménélik parvenait sans trop de peine à délimiter ses frontières communes avec la France (Côte française des Somalis) et l'Angleterre (Somaliland britannique), ses négociations avec les Italiens n'aboutissaient pas. Il était certes difficile d'établir une frontière dans une région désertique parcourue par des nomades de caractère fort indépendant. L'analyse des documents diplomatiques montre le peu d'empressement des Italiens à accepter une ligne qui aurait dès lors limité leurs ambitions territoriales. L'invasion de 1936 allait le prouver.

De 1941 à 1950, l'Angleterre administra les territoires somaliens, mais, de façon assez surprenante, les Nations unies décidèrent alors de confier le mandat sur la Somalie à l'Italie, malgré les vives appréhensions du gouvernement éthiopien. En 1956, des négociations furent rouvertes entre Rome et Addis Abéba, mais les Italiens s'en tinrent aux revendications de l'époque mussolinienne et lorsque la Somalie (ex-italienne et ex-britannique) devint indépendante en 1960 la question de la frontière n'était toujours pas résolue. Le nouveau régime de Mogadiscio refusa de reconnaître les lignes établies et revendiqua de larges territoires, comme l'Ogaden en Ethiopie, une partie de la Côte française des Somalis et le nord du Kenya, pour réaliser une "grande Somalie" fondée sur une base ethnique. Une courte guerre éclata en 1963. Les Ethiopiens culbutèrent leurs adversaires et s'arrêtèrent à la "frontière", c'est-à-dire à la ligne que l'usage a établie et qui correspondant à peu de chose près à la frontière revendiquée par Addis Abéba.

Depuis lors, c'est la guerre froide. Les Somaliens n'ont pas abandonné leurs revendications. Les troupes éthiopiennes montent la garde dans l'Ogaden. La question prend un intérêt accru depuis quelques mois parce que l'on a trouvé du pétrole dans l'Ogaden. C'est le premier gisement éthiopien. Les études sur les modalités d'exploitation ne sont pas terminées. Mais une chose est certaine: la moitie de l'armée est dans la région et personne en Ethiopie n'acceptera de céder un pouce de territoire. Quant aux sentiments des tribus somalies, qui circulent d'un côté et de l'autre de la frontière, personne ne s'en est jamais inquiété.

Une junte militaire a pris le pouvoir à Mogadiscio, elle a développé son armée et a reçu un important matériel militaire soviétique. Selon certaines rumeurs en provenance des milieux militaires français, les Somaliens auraient même reçu des fusées SAM-3. Dans le même temps, les Ethiopiens demandaient, sans succès, aux Américains de leur fournir l'équipement d'une cinquième division d'infanterie mécanisée. La tension demeure, des incidents éclatent de temps à autre. Le conflit, dans cette région charnière entre l'Afrique, l'Arabie et l'Océan Indien, peut se rallumer du jour au lendemain. La guerre de l'Ogaden aura peut-être lieu.


La question de l'Erythrée a des origines jumelles mais se pose autrement. Depuis des siècles, la côte de la mer Rouge était aux mains des musulmans, en particulier des Turcs. La relève fut prise au dix-neuvième siècle par les Egyptiens, puis par les Anglais, qui, cédant à la demande des Italiens, leur vendirent Massawa. De là, ces derniers prirent pied sur le plateau et Ménélik ne put les empêcher de s'emparer d'une partie du Tigré. Ils y créèrent une belle ville méditerranéenne, Asmara, et encouragèrent l'immigration de paysans italiens. C'est une sorte de petite Algérie qui s'est développée là, et qui servit de base à l'invasion de l'Ethiopie. Après la guerre, les Britanniques en reprirent l'administration. Beaucoup d'ltaliens restèrent, des partis politiques s'y affrontèrent pour entrer dans l'assemblée locale. L'infrastructure économique, le niveau général de l'éducation et de la conscience politique, tout faisait contraste avec l'empire voisin. Sous le contrôle des Nations unies l`Erythrée accéda à l'autonomie interne en 1950 et fut fédérée deux ans plus tard à l'Ethiopie, qui réclamait son annexion pure et simple. Peu à peu l'empereur mit en place des hommes à sa dévotion et il put, dix ans plus tard, abolir la fédération d'un trait de plume. L'intégration de l'Erythrée se faisait sans coup férir, malgré le mécontentement d'une partie de la bourgeoisie locale. Ce fut, au dire d'un observateur étranger "la seule grosse erreur de l'empereur".


Quelques années plus tard, en effet, allait se créer un "Front de libération de l'Erythrée" qui organisait des maquis et répandait l'insécurité. Les partisans, étudiants et petits-bourgeois des villes auxquels se joignirent des politiciens réduits à l'inaction par le "nouveau" régime éthiopien, trouvèrent dans les villages, tant chrétiens que musulmans, des sympathies qui leur permirent d'échapper aux forces de l'ordre, lancées dans de vastes opérations de ratissage. La proximité du Soudan et les encouragements donnés par certains pays, comme la Syrie et le Yémen, favorisaient le développement de cette lutte pour une Erythrée autonome, voire indépendante.

Les autorités éthiopiennes allaient réagir sur deux plans, militaire et diplomatique: la deuxième division était engagée dans la défense des points stratégiques et des voies de communication On faisait ensuite pression sur le Yémen, en menaçant d'y renvoyer les nombreux émigrés yéménites engages dans le petit commerce en Ethiopie. Avec le Soudan, un accord fut conclu en avril 1972 au terme duquel Khartoum, sur la voie du règlement de la question sudiste, cessait de soutenir le Front de libération de l'Erythrée, tandis qu'Addis Abéba cessait de soutenir les rebelles du Sud-Soudan et fermait les camps d'entraînement où opéraient d'ailleurs des conseillers israéliens. Peu après l'écrasement de la gauche à Khartoum, le général Nemeiry mettait les exilés érythréens dans un avion à destination d'Addis Abéba. On n'a plus parle d'eux depuis lors.

Parallèlement, l'armée avait utilisé la manière forte. Après l'assassinat d'un général, tombé dans une embuscade, plusieurs villages avaient été rasés, églises et mosquées comprises. Un anthropologue scandinave, M. Knutsson, publiait dans la presse suédoise l'histoire d'un village proche de Keren, rasé et brûlé en septembre 1971: quatre cent soixante villageois y périrent. Privée de ses bases arrières, isolée diplomatiquement, la guérilla érythréenne entrait alors en sommeil.

Aujourd'hui encore, l'état d'urgence sévit dans la région. On ne se déplace qu'avec une permission spéciale. L'armée contrôle les routes, sur lesquelles on ne circule plus après le coucher du soleil La fouille et le contrôle des véhicules n'est pas très énergique: on s'intéresse surtout aux voyageurs qui ont des têtes d'étudiants. Pour le reste, rien n'empêche que les militaires, qui ne parlent pas le tigréen, soient considérés comme des étrangers.

Soixante ans de colonisation italienne et quelques années d'autonomie interne ont laissé des traces profondes. Il y a en Erythrée une couche sociale bourgeoise, commerçante, pour laquelle l'intégration dans l'empire est une régression. Le gouvernement semble chercher délibérément l'étouffement économique de la région: les entrepreneurs et les commerçants sont sans cesse tracassés par des règlements et des impôts excessifs. Ils ne trouvent de facilités que s'ils s'installent à Addis Abéba. Les Italiens, encore nombreux, partent peu à peu, car la marge de profit de leurs activités tend vers zéro.

Depuis le mois d'octobre dernier, tous les lycéens de l'Erythrée sont en grève. D'après les professeurs, il n'y a guère qu'un élève sur dix, en général les enfants de fonctionnaires, qui vont au lycée. Ils veulent ne pas payer les 25 dollars qu'on leur réclame avant l'inscription aux examens. Mais les raisons profondes sont la situation de l'Erythrée et la propagande du FLE renforcée par le départ d'un certain nombre de professeurs au maquis.

Y a-t-il un nationalisme érythréen? La question n'est pas facile à trancher. Dans cette région de peuplement "mixte", les autorités jouent la carte du ralliement des chrétiens: quelques dizaines d'irréguliers se sont effectivement rendus l'an passé. Mais, dit un jeune à Asmara, "aujourd'hui, les chrétiens et les musulmans qui sont au maquis mangent ensemble. C'est quelque chose, croyez-moi." Les nomades et les côtiers musulmans ont probablement une conscience politique assez archaique; ils ne différent en cela qu'assez peu des autres minorités de l'empire Quant aux gens d'Asmara, il suffit de se promener dans la rue, de voir les passants déambuler et se saluer, d'entrer dans un restaurant et d'y déjeuner pour se sentir tout à fait en Ethiopie. Mais une Ethiopie plus urbaine et plus musulmane. Il existe assurément un malaise érythréen dû à la brutale détermination du gouvernement de réintégrer la région dans son système politique. Les opérations de guérilla sont actuellement presque au point mort, mais le maquis subsiste. L'armée ne contrôle que quelques routes et l'essentiel lui échappe. A vrai dire, à Asmara plus encore que partout ailleurs dans le pays, on attend la mort de l'empereur. C'est un sentiment vague, une atmosphère un peu lourde, une maturation d'espérances imprécises.

 

Le point mort

Si l'on veut cesser de spéculer sur des péripéties, la succession ou l'éventualité d'un coup militaire, on conviendra que l'essentiel en Ethiopie est la question agraire. Il faut lui reconnaître d'importantes variations régionales: le Nord, en pays amhara et tigréen, pratique la petite propriété morcelée, en tenure familiale ou collective; le Sud porte les traces de la conquête: grandes propriétés, petit métayage, terres en friche et absentéisme. Un bon nombre de terres octroyées pour des raisons politiques ne sont pas mises en valeur. Il faudrait avant tout disposer d'une bonne étude d'ensemble de la situation foncière et des rapports de production dans les campagnes 2.

Que les responsables politiques le veuillent ou non, la question agraire se pose. L'augmentation de la population demande que l'on augmente les ressources vivrières. Il semble aussi que l'évolution générale des prix appauvrisse la classe paysanne. Malgré le système de contrôle social en place, il importe de désamorcer un éventuel mouvement paysan. Et ce n'est sans doute pas entièrement par hasard que le premier comité d'étude sur la réforme agraire a été mis en place peu après la tentative de coup d'Etat de 1960.

Aujourd'hui, ce comité a été érige en ministère. Il est officiellement chargé de préparer une réforme agraire. La pression de certains pays étrangers, en particulier des Suédois, qui ont beaucoup investi dans le développement de l'agriculture, a amené le gouvernement à adopter quelques projets de reforme. Ceux-ci visent à réglementer les contrats de louage des terres, à donner un statut aux métayers, à réglementer l'inscription des droits fonciers et à réorganiser les concessions de terres domaniales. Ils ne visent nullement à bouleverser l'ordre rural, mais seulement à donner plus de garanties de stabilité aux métayers, à mieux délimiter les divers droits fonciers coutumiers, et donc à permettre des transactions où la valeur de la terre pourrait monter. Le dernier projet freinerait le gaspillage des concessions "politiques" et contraindrait les attributaires à une meilleure mise en valeur du sol.

C'est, si l'on veut, une révolution bourgeoise, au moins dans son esprit. Mais ces projets ont été accueillis par la classe politique avec les protestations les plus véhémentes. L'empereur n'a pas osé placer dans la balance le poids de son prestige. A plusieurs reprises donc, les députés ont repoussé ces projets, et nul ne sait quand ils seront de nouveau soumis ou Parlement. Dans son étude sur ces projets, T.G. Verhelst conclut justement "qu'une vraie réforme agraire est impossible en Ethiopie à court, et même sans doute, à moyen terme".

Ceci s'explique par l'histoire. L'abaissement des grands féodaux montre que le pouvoir réel est détenu par une couche de propriétaires petits et grands. Le niveau de la production est si bas que cette couche ne peut pas encore, sauf dans quelques cas, se découvrir d'intérêts à proprement parler capitalistes. Ceux qui parlent de révolution socialiste en Ethiopie ne voient pas à quel point une révolution bourgeoise est encore éloignée dans ce pays3.

Comme tant d'autres, ce pays ne dispose pratiquement d'aucun capital. L'aspect bureaucratique et moderne de l'Etat est en réalité subventionné par l'étranger. C'est une façade qu'il faut bien posséder dans le monde actuel, ne serait-ce que pour s'en protéger. Mais il est clair que, livrée à elle-même, l'Ethiopie ne serait guère différente maintenant de ce qu'elle était il y a un ou cinq siècles: ainsi, c'est parce qu'il reçoit des subventions extérieures, en particulier américaines, que l'Etat peut se permettre depuis quelques dizaines d'années de ne plus lever de corvées pour les travaux publics ou pour l'entretien des troupes. Mais le pays continue à vivre dans l'autosubsistance généralisée.

Malgré les discours et les proclamations, l'observateur croit comprendre que personne, au sein de l'élite politique, ne veut d'un véritable développement économique du pays. N'est-ce pas là une position originale dans le concert international? C'est volontairement que l'Ethiopie reste au point mort, pour se garder elle-même, dans sa rusticité et son isolement, indéfiniment répété de montagne en vallée. On a toujours l'impression, en Ethiopie, d'être un peu au bout du monde. Mais, au moment ou les grands et les doctes de notre monde commencent à discuter des implications dernières de l'idée de développement économique, il serait bon qu'ils réfléchissent aussi au seul pays qui ne soit point engagé dans cette voie. Un peuple qui protège sa forte individualité et qui a choisi de vivre dans sa boue et sa misère séculaires n'a de leçon à recevoir de personne.

Mais les autres, qui en sont sortis, en ont-ils à donner?

(29 juin 1973)



Aperçu bibilographique

Jean DORESSE, La Vie quotidienne des Ethiopiens chrétiens (aux dix-septième et dix-huitième siècles), Hachette, 1972. Du même auteur, Histoire de l'Ethiopie dans la collection " Que sais-je?".

Richard GREENFIELD, Ethiopia. a new political history, maintenant publié en livre de poche chezPall Mall, Londres: fournit beaucoup d'éléments, en particulier sur le coup d'Etat de 1960.

Christopher CLAPHAM, Haile Sellassie's Government, Londres, 1969: la meilleure étude de l'élite politique du pays. L'analyse part d'une observation directe.

D.N. LEVINE, Wax and Gold, Tradition and Innovation in Ethiopian Culture. Chicago et Londres, 1965: donne une fine description de la société amhara et de ses valeurs culturelles.

Signalons encore, bien qu'il soit difficile à obtenir, le livre de Richard PANKHURST, Economic History of Ethiopia (1800-1935), publié par l'université Hailé Sellassie 1er en 1968. C'est un gros recueil de compilation, sans aucune méthode, mais qui rassemble les faits cités par les voyageurs du dix-neuvième siècle.

Du même, Travellers in Ethiopia, un petit livre publié par Oxford University Press, rempli d'intéressants extraits.


| Accueil Totus |

[email protected]

L'adresse électronique de ce document est:

http://www.abbc.com/totus/1963-1980/106Ethiopie.html