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["Sur le Pourtour de l'Indonésie"Les Temps Modernes, Paris, n.363, octobre 1976, p. 541-72.] (Refusé par Le Monde diplomatique).


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SUR LE POURTOUR DE L'INDONÉSIE

par S.Thion

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Le cinquième pays du monde par la masse de sa population, l'Indonésie ne représente pas grand-chose sur l'échiquier international. Pour les industriels prévoyants, c'est un marché à développer; pour les touristes, c'est l'exotisme balinais ou l'infinie richesse des paysages tropicaux; pour l'observateur des choses politiques, c'est une dictature militaire où un anticommunisme sanglant sert de paravent à tous les affairismes.

Ces vues ne manquent pas de justesse mais elles sont courtes: on ne saurait rendre compte brièvement de la diversité des hommes et des situations dans cet espace immense et fragmenté qu'est l'archipel indonésien. Il est fort (ou faible) de ses milliers d'îles habitées par environ cent trente millions de personnes, très inégalement réparties. Le problème de l'Indonésie est là: cette masse humaine-- qui ne manque pas d'attirer sur elle l'attention des grandes puissances -- serait le "capital le plus précieux" du pays si sa capacité productive n'était pas aussi faible. En dépit de ses richesses naturelles, qui sont considérables, l'Indonésie doit donc songer, avant toute chose, à la nourriture de cette vaste population, laborieuse et sous-employée. La disparité des îles en matière de ressources et de main oeuvre complique encore le problème.

Le centre de gravité de l'ensemble indonésien est Java, 130.000 km 2 (le quart de la France), 80 millions d'habitants, ruraux pour la plupart. Java, foyer d'une civilisation brillante et vivante, centre de l'emprise coloniale hollandaise, tête de l'administration tentaculaire qui enserre l'archipel, est le gouffre où tombent les richesses du pays. Trop souvent, l'Indonésie n'est vue que de Java; on qualifie les autres îles d'extérieures. Nous avons donc choisi de renverser la perspective, de parcourir le pourtour de l'archipel pour y observer les interactions entre le centre et la périphérie. Livrée à elle-même, Java serait vite menacée de ce que l'on pourrait appeler la "bengalisation": une terre très fertile, exploitée au maximum par une population surabondante qui se paupérise constamment. La question est donc de savoir si le pourtour indonésien aura les ressources humaines et matérielles suffisantes pour empêcher Java de devenir un autre Bengale.


SUMATRA


Il est peut-être préférable, pour en mieux apprécier la nature insulaire, d'aborder l'Indonésie par la mer. Sur sa face orientale, celle du détroit de Malacca où le trafic maritime, en particulier celui du pétrole qui alimente le Japon, est très important, Sumatra ne dispose d'aucun bon port naturel. C'est généralement sur la côte de la péninsule malaise, la Chersonèse dorée des Anciens, que se sont installés depuis la plus haute antiquité les grands emporium où, au rythme alterné des moussons, s'échangeaient les marchandises venues de la Chine et celles qui arrivaient de l'Inde et de l'Occident.

Sumatra, pour simplifier, est une épine dorsale: une chaîne de montagnes, portant les traces d'un volcanisme ancien encore actif par endroits-- le fameux Krakatoa se trouve dans le détroit de la Sonde-- qui se renfle sur chaque versant des résidus d'une intense érosion. L'action de la mousson a créé les immenses plaines alluviales de la face orientale de l'île qui, marécageuses et inhospitalières, sont peu peuplées. Bien que la région méridionale ait été, au Moyen Age, le siège d'un puissant empire maritime, Sumatra n'a jamais connu d'unité politique. Une mosaique de principautés et de petites républiques tribales se situait en général à l'écart des conflits qui avaient pour objet le contrôle du détroit. Ce morcellement est encore très sensible aujourd'hui: plusieurs grands groupes, tous d'origine ethnique malaise, peuplent l'île. Les différences de langue, de coutume, de structure sociale entre les gens d'Aceh, les Batak, les Minangkabau et les nombreux autres groupes moins "célébrés" par la littérature coloniale rendent la communication sociale parfois difficile.

Deux éléments extérieurs allaient peser durablement sur le destin des populations sumatranaises: l'introduction de l'islam et l'arrivée des colonisateurs européens. En prenant pied au nord de Sumatra, l'islam allait se répandre dans tout l'archipel, à la faveur des courants commerciaux, et créer autour d'Aceh une société extrêmement puritaine qui devait rivaliser avec les Hollandais pendant plusieurs décennies pour ne s'incliner, après une longue guerre, qu'au début du xx e siècle. Aceh reste un foyer d'agitation pour les musulmans qui réclament la transformation de l'Indonésie en théocratie coranique. Ces exigences se sont parfois manifestées, depuis l'indépendance, par le recours à la guérilla. Le gouvernement, il y a quelques années, a octroyé une certaine autonomie à la région d'Aceh.

Les Hollandais, on le sait, étaient attirés par le commerce des épices dont la production était centrée plus à l'est, dans les Moluques. Sumatra, ayant peu à offrir dans ce domaine, échappa longtemps à une entreprise qui avait fait de Java sa place forte. Au xix e siècle, la grande île n'était qu'une zone mal connue dont un accord passé avec la Grande-Bretagne, installée à Penang puis à Singapour, reconnaissait qu'elle était située dans la sphère d'influence hollandaise. Voyageurs, missionnaires, commerçants ouvrirent une voie qu'allaient emprunter les colons et l'administration des "Indes néerlandaises". C'est le sultanat de Deli et la ville de Medan qui allaient devenir le centre des plantations de tabac, puis, surtout, d'hévéa. Les capitaux internationaux ne manquèrent pas de venir s'investir dans une activité aussi rentable que la fourniture du caoutchouc naturel à un marché en expansion continue.

Plus au sud, dans les régions basses, quelques débrouillards entreprirent d'exploiter des affleurements de naphte, puis à le raffiner et à le vendre; c'est là que débuta ce qui allait devenir la Shell. Les ressources pétrolières de l'île se sont révélées immenses mais la Shell ne souhaitait pas les partager. Il fallut, entre les deux guerres, une pression directe du gouvernement américain pour que l'administration hollandaise autorisât les grandes compagnies américaines à prospecter à leur tour. Aujourd'hui encore, c'est Sumatra qui fournit l'essentiel du pétrole indonésien. On projette de mettre en exploitation, entre Aceh et Medan, un très gros gisement de gaz naturel.

Les plantations devaient avoir un effet plus profond sur le peuplement. Faute de pouvoir convaincre les paysans batak des vertus du salariat, il fallut faire venir la main-d'oeuvre de Java. Le commerce se développa et le Sultan ne fut bientôt plus qu'un homme de paille enrichi.

L'arrivée, triomphale, des Japonais, en 1942, allait débloquer le jeu politique mais aussi l'installer durablement dans une grande confusion. La doctrine de l'état-major nippon a d'ailleurs sensiblement varié au sujet de l'avenir de l'Indonésie. Diverses formules se succédèrent mais le fait essentiel fut la formation par les Japonais de cadres pour servir dans l'administration et dans la milice. Ce sont eux, en relations souvent ambigues avec l'occupant japonais, qui allaient former l'ossature de la jeune république indonésienne, aux dépens des anciens cadres formés par les Hollandais, plus compétents peut-être mais moins nombreux et plus compromis avec l'ancienne puissance coloniale. Celle-ci tenta de se réinstaller au lendemain de la guerre. Le nord de Sumatra connut des troubles assez vifs, à cette époque-là, connus sous le nom de "révolution sociale": en même temps que de façon hésitante les autorités républicaines tentaient de s'imposer, de petits groupes renversaient et incarcéraient les rajas, les petits potentats locaux, au milieu des intrigues tissées par les Alliés, Anglais et Hollandais, et les agents que les Japonais avaient encore en main.

L'histoire politique des trente dernières années est extrêmement difficile à démêler parce qu'on voit s'affronter sur la scène locale des notables aux positions souvent assez floues, toujours à la traîne de la capitale, et dont les "forces" s'appuient sur des réseaux de prestige, de parenté et de revenus qui sont bien dissimulés. Pour simplifier beaucoup, disons qu'à un parlementarisme modérément efficace a succédé l'ère de la démocratie guidée, dirigée par Sukarno qui vaticinait et arbitrait tant bien que mal au milieu des multiples petits conflits qui opposaient les tenants d'un Etat islamique, les fonctionnaires, l'armée et le parti communiste. Il en est résulté un déclin marqué de la production économique, du niveau de vie et de la monnaie. L'affaire du 30 septembre 1965, le gestapu, allait fournir à la droite musulmane et à l'armée l'occasion d'éliminer l'influence du PKI par l'une des plus gigantesques tueries, en dehors des guerres, que le siècle ait connu.

Sumatra n'a, bien sur, pas été épargnée et la région de Medan, où les syndicats communistes étaient puissants, surtout parmi les ouvriers javanais des plantations, a connu son bain de sang. On peut vous montrer, par exemple, si vous frappez à la bonne porte, des photos des bulldozers en train de refermer les fosses communes où gisent des milliers de corps. Aujourd'hui quelques arbres poussent sur cet endroit anonyme. Lors de notre passage, quelques ouvriers et contremaîtres d'une plantation ont été arrêtés par la police qui les soupçonnait d'avoir appartenu, dix ans auparavant, au syndicat communiste. Ces gens-là, bientôt relâchés, munis de papiers d'identité spéciaux, ne pourront plus trouver de travail. En dépit de l'image de libéralisme que le régime actuel cherche à se donner à l'extérieur, pour attirer des capitaux, il reste que la chasse aux communistes ou aux sympathisants reste ouverte, que les prisons sont encore pleines de gens qui ont été arrêtés en relation avec le gestapu (ils semblent relativement mieux traités qu'auparavant) et que les camps de concentration situés dans des îles lointaines n'ont guère désempli. Là, selon les rares informations que l'on peut obtenir, les conditions de vie sont extrêmement dures et les détenus souffrent de la faim.

La grande affaire, à Sumatra, à part le pétrole, est le caoutchouc. Il y a deux systèmes de production: la grande plantation et le petit planteur individuel. La technique est en principe la même mais les problèmes socio-économiques sont différents. Pour une plantation, à part le choix du sol (en général une "terre rouge"), il faut choisir une variété qui corresponde à différents critères: aptitude des feuilles à la photosynthèse, croissance rapide, angle des branches et surtout résistance aux maladies. Les grandes sociétés et les centres de recherche créent sans cesse des variétés nouvelles mais il faut une vingtaine d'années pour les tester complètement. La sélection faite, le procédé est simple: on greffe le clone choisi sur un jeune plant que l'ont met en place. Entre les rangées une sorte de luzerne va fixer l'azote. Au bout de quelques années on peut commencer à saigner.

Depuis trois ou quatre ans, les planteurs utilisent un stimulant chimique, l'ethrel, que l'on badigeonne sur le panneau de saignée et qui augmente de 100 à 200% le volume de latex produit par la saignée. La quantité de latex produite par l'arbre reste la même mais l'ethrel peut faire diminuer l'intensité ou la fréquence des saignées, ce qui permet de moduler la production et l'emploi de la main-d'oeuvre.

Le petit planteur est un cultivateur qui a défriché un bout de forêt. Il a planté des variétés rustiques de moindre rendement; il manque de moyens techniques et de main-d'oeuvre pour nettoyer les sous-bois. Et en général il est loin des centres, ce qui l'oblige à accepter les prix de l'intermédiaire qui vient faire la collecte. Le résultat de cet état de choses est que, dans la période actuelle où les prix sont bas, les petites plantations sont négligées, elles vieillissent, la qualité du produit est médiocre et le revenu des ruraux continue à stagner. Les palliatifs de l'administration semblent moins brillants sur le terrain que sur le papier.

Comme en Malaisie, les grandes plantations se reconvertissent graduellement dans le palmier à huile dont le profit, aux prix actuels, est quadruple. Mais l'extraction de cette huile requiert des installations industrielles et la reconversion exige des capitaux que les fermiers sont hors d'état d'obtenir. Faute donc de tirer des revenus intéressants de leurs cultures industrielles, les paysans doivent se concentrer sur leurs cultures vivrières dont les prix sont maintenus fort bas par la politique du gouvernement.

Cette situation médiocre de la paysannerie est entretenue par l'extraordinaire faiblesse du réseau routier, qui rend les transports longs et onéreux, et par la corruption des fonctionnaires qui écrèment systématiquement tout surplus que le paysan pourrait arriver à accumuler. "Un paysan entreprenant a pu acheter un buffle, m'explique-t-on à Medan. On le lui vole. Le policier du village vient le voir, lui dit que l'on pourrait faire une enquête mais que cela entraîne des fatigues, des frais divers. Que peut faire le paysan? Il paie et le lendemain son buffle est retrouvé." De fait, en se promenant à pied dans la campagne, on est surpris parfois de croiser des gens qui chevauchent de rutilantes motos japonaises dont le prix équivaut à quelques années de revenu d'un paysan moyen. Ce sont les policiers du coin, dont le salaire doit tout juste leur permettre de se payer l'essence.

Les économistes de l'establishment local semblent hésiter à porter un jugement sur la situation. Pour eux, il y a des améliorations dans l'infrastructure, quelques installations de firmes étrangères qui augmentent le revenu local. La question du chômage est confuse: comment l'évaluer? Mais ils admettent qu'au moins la moitié de la main-d'oeuvre est sous-employée. Dans la région de Medan le maraîchage serait une activité profitable si les prix ne dépendaient aussi étroitement de ceux de Singapour, parce qu'il n'y a pas sur place de moyen de stockage. Les coopératives ne fonctionnent guère-- disent-ils-- et le taux de fermage s'établit de 30 à 50% de la récolte, selon la qualité des terres. Et on commence à manquer sérieusement de bonnes terres. Le revenu par tête? Il doit tourner autour de 120 dollars US par an.

Ces économistes, universitaires pour la plupart, sont étroitement liés à l'administration pour laquelle ils formulent les plans locaux. Comme elle, ils appellent de tous leurs voeux les entreprises étrangères qui apportent capitaux et techniques. Le gouvernement souhaite l'introduction de la "technologie intermédiaire", terme qui semble désigner les procédés propres à développer l'industrie secondaire. Ne nécessitant que de petits moyens financiers et techniques, elle permettrait d'accroître la production de biens de consommation (et donc de réduire les importations) et de permettre, à terme, une "indonésianisation" progressive. Le capital étranger, semble, dans tous les esprits, la panacée. L'idée que son action pourrait être dommageable à l'économie locale semble n'effleurer personne. Ce rôle miraculeux de l'investisseur étranger, ce renoncement bizarre à tirer ses ressources de soi-même pourrait se résumer en une formule: "Ne compter que sur les forces d'autrui."

J'interroge le gouvernement sur l'insurrection du PRRI en 1958 (gouvernement révolutionnaire de la République indonésienne). C'est le sujet tabou. En ville, personne n'accepte d'en parler en présence de témoins éventuels. Le gouvernement restera lui aussi dans le vague. "Vous savez, c'est la question de savoir comment le gâteau est partagé? Sumatra a les ressources et Java la population. Et puis les politiciens et les militaires... Mais c'est du passé. L'essentiel est d'avoir du temps pour pouvoir faire quelque chose."

Mon intention n'est pas de mener une enquête historique sur cette rébellion qui éclata en février 1958, à Padang et à Menado, dans le nord de Célèbes. C'était une tentative, fomentée par des fonctionnaires et des militaires de la droite musulmane, de renversement du régime parlementaire qui faisait la part trop belle à la gauche et aux Javanais. J'ai rencontré, plus tard un participant à cette rébellion: "Les chefs (militaires) et les politiciens avaient proclamé l'insurrection. Pendant un mois il ne s'est rien passé. Puis des unités ont débarqué pour nous combattre. Nous avons fui dans la montagne et organisé un maquis. On a reçu des armes des Américains de Mobil Oil1.

. Les soldats n'attaquaient pas trop fort. Au bout de deux ans, mon groupe s'est rendu. J'ai fait trois ans de prison. On a eu notre revanche en 65. J'étais à Jakarta, dans un groupe, et nous contrôlions les étudiants. Moi, j'ai le flair. Je leur posais des questions: tous ceux qui répondaient mal: couic!" Depuis, il s'est retiré de la politique "active", il est contremaître dans une exploitation forestière à Célèbes.

Le plus étonnant est le silence des gens de Padang. Il est dû à la peur. Pour beaucoup d'entre eux, et le même sentiment se retrouve ailleurs, dans les autres îles, l'armée c'est Java et le "javanisme", cette attitude religieuse, plutôt laxiste et même syncrétique, qui irrite fort les musulmans orthodoxes. Ce ne sont que les préjugés communs. Les données réelles, chiffrées, sont probablement beaucoup moins nettes. Il est vrai aussi que les Javanais en visite font partout étalage de supériorité et n'éprouvent guère de gêne à faire passer les autres pour des ploucs.

L'islam occupe une place très importante. Dans chaque village, on remarque un local appartenant à la Mohammedia ou à la Wasliya. Ces confréries sont très actives dans le domaine éducatif et très discrètes sur le plan politique. Pour beaucoup de leurs membres, la levée de l'interdiction qui frappait depuis l'époque Sukarno le grand parti de la droite islamique, le Masjumi, aurait été une satisfaction que l'armée, finalement, leur a refusée. Les généraux continuent a éprouver une méfiance assez grande vis-à-vis des réformateurs musulmans. Ils ont contraint les différents partis musulmans à un regroupement dans le cadre des institutions de "l'ordre nouveau" (order baru). Le gouvernement peut réglementairement écarter la direction de n'importe quel parti et en exiger le remplacement. L'atmosphère politique est donc assez feutrée.

La prétention à l'orthodoxie musulmane peut d'ailleurs prêter à sourire chez des gens comme les Minangkabau qui pratiquent la filiation utérine. Les hommes, faute peut-être de rien pouvoir posséder, ont coutume d'émigrer pour chercher fortune au loin. La religion, adaptée à la coutume locale, est un puissant ferment d'identité et aussi d'antagonisme. Les Batak, christianisés en grande partie au siècle dernier, continuent de pratiquer le culte des morts, non sans se déchirer en sectes rivales. Une jeune fille de Medan, qui avait eu le front de se marier à Jakarta avec un Javanais musulman, a été déclarée décédée au prône dominical sur les instances de sa famille: les condoléances étaient sûrement sincères.

Le seul point commun de ces sectarismes est une certaine hostilité envers les Chinois. Ces derniers, immigrés récents ou descendants de commerçants ou de pêcheurs arrivés là depuis des siècles, ont la réputation d'être riches, ce qui n'est, bien sûr, vrai que pour certains. Les sociétés sumatranaises semblent beaucoup moins tolérantes que les javanaises et l'on note souvent des manifestations caractéristiques de racisme. Pour compliquer les choses, un million de Chinois environ possèdent la nationalité de la République populaire, dont 300.000 environ à Sumatra. La palme de l'intolérance est sans doute détenue par Aceh où les Chinois vivent sous un régime de terreur. Des émeutes ont obligé, il y a quelques années, des milliers d'entre eux à s'enfuir. Ils sont encore nombreux à végéter dans des camps de regroupement près de Medan.

Comme presque partout en Indonésie, l'absence des moyens élémentaires de la modernisation rend toute évolution économique extrêmement lente. Les colonisateurs hollandais ne faisaient pas trop de frais. Ils ont bâti l'infrastructure qui correspondait juste aux besoins de leurs activités. Au-delà, c'était aux rajas de s'en occuper et ceux-ci pressuraient la population encore plus que les administrateurs dépêchés par Batavia. Ensuite, le destin n'a pas facilité les choses: 1942-45, occupation japonaise, 1945-50, conflit avec la Hollande, 1958-61, rébellion dans l'ouest de l'île, enfin, gabegie sukarnienne et répression de 1965-66. Un calme lourd est retombé sur les pistes mal entretenues, les plantations abandonnées, les usines vieillies et rouillées. Il faut reconnaître que l'économie locale, il y a dix ans, avait peu d'atouts.


SULAWESI


Il faut peut-être prendre l'habitude d'abandonner les noms un peu mystérieux de la vieille route des épices et adopter les noms indonésiens, ici de Sulawesi pour Célèbes et d'Ujung Pandang pour Makassar.

Célèbes, ou Sulawesi, ressemble sur la carte à une sorte de pieuvre, avec ses quatre longs bras qui font des golfes profonds. C'est une terre montagneuse et les plaines côtières, quand elles existent sont sans ampleur. Contrairement à Java et Sumatra, il n'y a pas de volcanisme sur ces terrains anciens et constamment remodelés par l'érosion. La fertilité des sols n'est pas la même et la densité de la population ne dépasse guère 20 habitants au km 2 .

Ile vaste et lointaine, étape sur les routes maritimes, Sulawesi n'a qu'une histoire fragmentée. Des populations diverses, dont le rayon d'action terrestre restait assez petit, se disputèrent des hégémonies localisées. Seules la mer et la conquête des points d'appui côtiers pouvaient entraîner des conflits d'envergure. C'est la proximité des Moluques, où poussaient la muscade et le giroflier, qui en fut la cause. Arrivés les premier, au xv e siècle, les Portugais furent concurrencés par les Espagnols, les Anglais et les Hollandais qui finirent, au siècle suivant, par évincer tous les autres. Pour renforcer leur monopole, ils durent, au prix d'une longue lutte, s'emparer de Makassar, au sud de Célèbes où le sultan maintenait la liberté d'un commerce fructueux.

Les gens de Makassar et leurs voisins aventureux, les Bugis, avaient établi des Etats commerçants et guerriers, dominés par une aristocratie qui dessinait ses propres cartes géographiques, codifiait ses lois et gérait avec le plus grand soin ses stocks et ses inventaires 2. Les Hollandais réédifièrent le fort de Makassar que leurs troupes occupèrent de 1667 à 1937. Aujourd'hui, le Fort Rotterdam est en voie de restauration. Etonnante adaptation des bâtisses hollandaises, à la fois lourdes et élégantes, au climat équatorial de Malacca, de Jakarta ou de Makassar...

L'arrière-pays, ne produisant pas d'épices, n'intéressait guère la puissante VOC (Compagnie des Indes Orientales) et ce n'est que vers la fin du XIXe siècle que l'administration locale se mêla d'imposer son autorité, non sans mal, sur les autres terroirs de l'île dont le Nord qui avait été, peu auparavant, la proie des missionnaires protestants. Au cours de la dernière guerre, Sulawesi était sous la férule directe de la marine nippone. Les réquisitions de riz y amenèrent la famine. Le retour des Hollandais suscita une résistance qui se mua en guérilla au fur et à mesure de l'intensification de la répression coloniale. Menée par le célèbre capitaine Westerling 3, elle coûta, semble-t-il, 40.000 morts, entre 1945 et 1950.

L'un des leaders de la guérilla locale appelée KRIS ("Au service du peuple indonésien de Sulawesi"), Kahar Muzakkar dut intervenir, après le retrait des Hollandais, dans un conflit qui opposait les quelque vingt mille maquisards et l'armée régulière indonésienne qui refusait de les intégrer en bloc. Les négociations échouèrent et Kahar prit la tête de la rébellion contre la jeune République. Pendant plusieurs années, il fut pratiquement impossible aux troupes dépêchées de Java de sortir de Makassar. Tout le sud de Sulawesi était aux mains des rebelles qui menaient une lutte confuse contre les grands propriétaires. Pour se gagner des alliés, Kahar donna à son mouvement une tonalité islamique plus intransigeante. Il réorganisait la société villageoise sur les lignes d'un austère égalitarisme, il encourageait le petit peuple à s'emparer des terres appartenant aux grandes familles aristocratiques bugis, bien que nombre de ses lieutenants fussent membres de cette classe. Il s'allia au mouvement Dar-ul-islam qui tenait la campagne, en pays sundanais à Java, contre la république "athée". Son mouvement, antinationaliste, antiféodal et anticommuniste finit néanmoins par reculer devant la pression de l'armée et ses manoeuvres corruptrices. L'aventure ne connut son épilogue que le 3 février 1965 quand Kahar Muzakkar fut surpris et fusillé séance tenante.

Aujourd'hui, bien que l'on ne s'empresse pas d'aborder le sujet en public, la mémoire de Kahar demeure très vivante. "Il se battait pour les pauvres, dit-on. C'était un homme qui voulait la justice. C'était l'ennemi de la corruption." Et la corruption, dans ce pays, est présente, puissamment et partout. On pourrait remplir un livre entier des anecdotes que rapportent les gens du cru sur l'esprit de concussion chez les fonctionnaires, petits et grands. Longtemps réfugiée en ville, l'aristocratie a pu faire évoluer l'assiette de son pouvoir et accroître son poids dans l'administration locale. Au temps des Hollandais, il fallait des certificats généalogiques pour pouvoir postuler un poste de responsabilité. Maintenant les familles de grands propriétaires continuent à toucher la moitié des récoltes dans les villages et participent, dans l'administration, aux affaires les plus fructueuses alimentées par le commerce et les fonds d'Etat.

La réforme agraire de 1963, qui limitait à deux hectares la superficie des rizières inondées, n'a pas été suivie d'effets: la propriété s'est divisée au sein de la famille. L'ombre de Kahar ne rôde pas en vain.

La province de Sulawesi-Sud est la plus riche et aussi la plus peuplée de l'île; elle a cinq millions d'habitants répartis en plusieurs sociétés dotées chacune d'un Etat traditionnel. Certaines comme les Bugis pratiquent l'émigration comme un moyen de faire fortune au loin, parfois jusqu'au delà des mers. On estime ainsi qu'en dix ans, un million de personnes se sont expatriées à Java, à Bornéo, en Malaisie, etc. Car cette richesse, manifeste dans les statistiques des revenus provinciaux, est toute relative quand on la rapporte aux individus, particulièrement aux villageois, malgré les 3 tonnes de paddy à l'hectare qu'ils obtiennent dans les bonnes rizières. Il leur faut compléter leurs ressources, soit en cultivant le manioc, très fréquent partout en Indonésie dès qu'il y a une pente qui rend le terrain moins propice à la riziculture, soit en se livrant à l'artisanat, comme le tissage de magnifiques soieries qui ne sont vraiment rémunératrices que pour les commerçants qui les revendent.

Les chiffres officiels, même en les prenant avec beaucoup de précautions, donnent quelques indications. Le revenu par tête dans la province de Sulawesi-Sud-- qu'il faut, répétons-le, considérer comme une province riche si l'on ne compte pas les provinces à gros revenus miniers-- était en 1969 de 17.000 roupies 4. En prix constants, il est passé en 1973 à 21.000, soit une croissance comprise entre 6 et 7%; en prix courants, il passe à 35.000, ce qui indique que l'inflation, galopante sous Sukarno, jugulée après le coup d'Etat, a repris à un rythme soutenu, en dépit de la politique anti-inflationniste du gouvernement.

Quelle est l'action de l'Etat dans une province comme celle-là? Au cours du premier plan de développement (1969-74, dit Pelita I) la somme de 38 milliards de roupies a été investie. 19 milliards proviennent des autorités centrales pour des travaux d'infrastructure ou, dans certains cas, de prestige; 9 milliards proviennent de l'aide étrangère et sont utilisés surtout pour le développement de l'irrigation; 2,5 milliards sont distribués au gouvernement provincial et 3,6 aux districts; les villages reçoivent 800 millions et les écoles 600 millions. Le reste consiste en subventions spécifiques et en manipulations fiscales. Les responsables de la planification régionale se déclarent satisfaits mais les résultats semblent néanmoins précaires. On en jugera par quelques remarques dues à une mission d'études canadienne 5.

La question du prix d'achat du riz paraît primordiale: à 50 roupies le kilo, le paysan n'est pas incité à produire de gros surplus ni à investir pour améliorer son exploitation. Les possibilités de stockage sont très insuffisantes et en 1968 l'office gouvernemental a dû suspendre ses achats, faute de silos. Le système foncier complique les choses puisqu'une partie appréciable des terres relève d'un mode de tenure collective qui interdit en pratique de gager des emprunts bancaires sur la terre. Pour parvenir à l'autosuffisance en matière alimentaire, l'Etat souhaite que chaque province suffise à sa propre consommation, ce qui est loin d'être le cas. En attendant, on compte sur les provinces qui ont un surplus et on complète par l'importation. Certaines régions comme le Sud de Sulawesi avaient un gros potentiel d'exportation si toutes les cultures pouvaient être irriguées. Au dire des responsables de l'économie locale, il n'y a guère que 15% des terres qui bénéficient de l'irrigation et qui peuvent donc porter plusieurs récoltes par an. Les Canadiens estiment que l'on pourrait faire le plus souvent trois récoltes si l'irrigation, dont le coût est estimé à 100.000 roupies par hectare, était généralisée.

L'action de Pelita I semble donc être restée assez mince. De plus, l'irrigation pérenne entraîne normalement l'utilisation des semences modernes à haut rendement. Les paysans manifestent une très grande prudence: d'une part, ces variétés sont attaquées, à Sulawesi, par des maladies qui épargnent les variétés locales plus rustiques et qu'on ne sait pas soigner, d'autre part il faut utiliser des engrais. Le gouvernement en importe et le revend presque à moitié prix (4.000 roupies les 100 kg). Faute de fonds et de connaissances techniques, les paysans hésitent et seulement 10% d'entre eux ont franchi ce pas vers la modernisation.

L'autre grand problème propre à tout le pays est celui des routes. Là aussi, par rapport à d'autres, la province est assez bien pourvue avec un axe nord-sud qui sans être excellent est roulable. On y voit travailler les équipes d'entretien: quelques pauvres bougres qui commencent par ramasser du bois pour faire un feu sous leur bidon de goudron. Puis ils rassemblent quelques cailloux et bouchent les trous en arrosant le tout d'une bonne louchée de goudron chaud. Comme les camions et les autocars sont toujours surchargés, les revêtements tiennent trois ou quatre ans, au plus. Une grande partie des dotations budgétaires se sont évaporées avant même que le travail commence. Quant au réseau des pistes qui alimente la route, il ne permet que rarement la circulation motorisée-- de très nombreux villages restent donc à peu près à l'écart de l'économie de marché. Nous avons pu comparer les coûts des pistes que les entreprises forestières créent à leur usage propre et ceux des pistes (ou des routes) que les autorités locales font faire par des contractants privés: ces dernières coûtent souvent le triple. Le manque d'équipement lourd, compensé d'ailleurs par une main-d'oeuvre à très bon marché, n'explique donc pas tout, comme on le lit dans les rapports.

Il ressort de ces quelques éléments d'appréciation une image qui ne concorde pas avec l'idée que se font le gouvernement et après lui bon nombre d'observateurs étrangers, qu'ils appartiennent au commerce international, à la diplomatie ou aux organisations de coopération. Les uns voient des chiffres que gonflent spectaculairement l'inflation et la brutale accélération des exportations de matière première, les autres se satisfont de la stabilité politique, les derniers voient les quelques entreprises localisées qu'ils soutiennent se développer en imaginant qu'elles sont exemplaires. Mais la perspective est toujours faussée par le brouhaha d'une capitale effervescente où l'on commence à bâtir des tours mais où on néglige la réfection des chaussées dans les quartiers populaires. Les femmes de généraux peuvent construire d'énormes hôtels de luxe mais la ville de Jakarta doit imposer un racket aux "salons de massage" et autres "bains de vapeur" pour boucler son maigre budget.

Dans les villages qui sont loin de la route bitumée les paysans demeurent, à peu de chose près, ce qu'ils ont toujours été; ils travaillent assez dur, sont pauvres, ignorants, plutôt libres et se satisfont d'une vie communautaire riche en émotions, respectueuse des rites anciens et méfiante ou amère à l'égard des intentions souvent aveugles du pouvoir qui se tapit dans les villes. Il suffit de quelques légères ponctions fiscales pour que le besoin d'argent envoie des vagues de jeunes ruraux dans les faubourgs misérables des villes. Pour quelques centaines de roupies par jour, ils passent leurs journées à pédaler sur un cyclo-pousse à la recherche hasardeuse du piéton argenté.

Ignorance paysanne, non pas des choses de la vie rurale ou de la culture traditionnelle, si foisonnante surtout à Java, mais des fondements élémentaires de la modernisation à l'occidentale. La moitié des enfants susceptibles d'aller à l'école primaire, et 80 à 90% de ceux qui ont l'âge de l'école secondaire ne vont pas à l'école, soit parce qu'elle est trop loin de chez eux, soit parce que cela coûte trop cher aux familles. De plus, l'enseignement se fait naturellement en indonésien, qui n'est la langue maternelle de presque personne, et les livres publiés dans le pays coûtent très cher 6. En vérité, dans ces villages où l'on n'accède qu'à pied, en traversant souvent de vastes étendues où la culture sur brûlis a détruit la forêt pour ne laisser repousser que l'alang-alang, cette herbe haute que les troupeaux ne mangent même pas, la vie est à peu près telle qu'elle devait être au xvii e siècle. Je pense aux techniques en usage et aux moeurs parce que la situation alimentaire, elle, s'est probablement dégradée.

Pour l'observateur de passage, la scène villageoise n'est pas sans avoir un charme profond. La gentillesse des gens, le climat doux et chaux, la simplicité biblique des travaux des champs, I'absence de toute force mécanique, la variété des fruits et l'exubérance des fleurs, tout ce spectacle a quelque chose d'un petit paradis, antidote de nos cités grisâtres. Le tourisme d'ailleurs commence à en intensifier l'exploitation. On va maintenant à Bali comme on allait à Capri. On commence à faire le crochet à Sulawesi à cause des Toraja et de leurs "curieux" rites funéraires. Sur place, seuls les déjà riches en profitent et en profiteront mais l'influence délétère de cette industrie se fait sentir: puisqu'elle achète des apparences, il faut les lui fournir à la date et à l'endroit convenu.

A part Makassar, qui a beaucoup de charme et le pays toraja où l'on voit poindre l'assaut, le reste de l'île n'offre rien "à voir". Un séjour à Palu, capitale de la province de Sulawesi-centrale, un méchant petit bourg sur une étroite plaine sablonneuse ornée de quelques cocoteraies, est très propre à montrer que la où la colonisation n'a pas exercé puissamment son action modernisatrice, le pays livré à lui-même, et faute de ressources naturelles monnayables, n'a produit que des simulacres du pouvoir central. Un petit marché, tenu par des Chinois, s'est doublé, sur l'autre côté de la rivière enjambée par un vieux pont métallique hollandais, d'une cité administrative avec palais du gouverneur de province, palais du gouverneur de district, état-major de bataillon, écoles de garçons et écoles de filles et villas en dur pour le petit peuple des fonctionnaires en uniforme kaki. Les transports en commun sont assurés par des sortes de petites charrettes siciliennes tirées par des chevaux étiques. Comme nous sommes dans une capitale, la police a interdit à ces engins de pécores d'emprunter la seule grande rue qui traverse l'agglomération. Pour aller d'un point à un autre, les petits phaétons, souvent des gosses, doivent décrire une sinusoide qui leur permet de progresser le long de la grand-rue.

Les officiels sont charmants: petits résumés, visite de la salle de briefing, avec ses échantillons minéraux dont nul ne sait encore ce qu'ils sont. Les rapports sont volumineux, les chiffres bien alignés, les plantons les moins payés portent des chaussures d'occasion. Le seul endroit où l'on puisse vous inviter à dîner est une petit villa cossue qui sert de claque aux fonctionnaires de grade supérieur. On apprend, au fil des conversations, qu'en raison de l'absence quasi complète de routes dans la province, les responsables ne sortent pratiquement jamais de Palu. Pour partir en inspection, il faut un bateau, un équipage, de la nourriture, et des jours et des jours de transport pour visiter les villages côtiers qui rassemblent, peut-on estimer, 80% de la population. Les autres, les gens de la montagne, on en croit ce qu'en disent les forestiers (qui travaillent pour des firmes japonaises) ou les prospecteurs (qui travaillent pour des firmes américaines). Il y a aussi un ethnologue qu'on n'a pas revu depuis longtemps.

A Palu, où l'on parle en plus de l'indonésien et du chinois les cinq ou six langues des différents groupes ethniques de la région, on fait un peu de commerce, on décortique le riz et on exporte le copra. C'est la grande richesse de toute la façade septentrionale de Sulawesi. Pendant longtemps, il y avait les exportations légales et les autres, qui étaient organisées par les militaires pour subventionner leurs unités. Aujourd'hui l'exportation est complètement interdite parce que la demande intérieure est trop forte. Avec le copra, la partie blanche et charnue de la noix de coco, on fait une excellente huile de cuisine. Pour les producteurs, et surtout pour les commerçants, cela représente un manque à gagner.

Les paysans ont donc tendance à moins récolter, ce qui est un travail pénible et même dangereux. Ils gardent davantage de noix pour faire de l'huile domestique. Et ils ne plantent plus. Le cocotier produit au bout de six ans et sa production décroît après trente ans. Il serait donc important d'en assurer le renouvellement à temps car le déficit en huile comestible est en voie d'accroissement 8. La seule chose que les services officiels puissent apparemment faire est de fournir des plants aux paysans. Il n'y a pas de techniciens agricoles sur place qui puissent les aider à améliorer les plantations. "Les gens d'ici font ça depuis plus de cent ans, il faut leur faire confiance", dit, un peu désabusé, le directeur du service agronomique.

 

KALIMANTAN

 

Il est des terres lointaines que le hasard des lectures enfantines a situées dans le monde vaporeux des rêves. L'île de Bornéo, pour certains, y occupe une place de choix avec ses "enfers verts", ses serpents et ses tigres, ses Dayak coupeurs de têtes, ses aventuriers sortis du Far-West et ses fameux pirates malais, toujours prompts à sortir un kriss de leur large ceinture. Et, bien sûr, lorsqu'on aborde à Bornéo, vingt ou trente ans plus tard, on descend prosaiquement d'un avion, sur un aéroport qui n'a rien de très romantique et des voitures très ordinaires vous emmènent, par une route goudronnée, vers une ville qui semble singulièrement dénuée de pirates et de porteurs de kriss.

Mais lorsqu'on découvre un peu le pays, on se rend compte que la jungle, partout présente, est une forêt atroce, qu'il se passe parfois de drôles de choses entre les Dayak et leurs voisins, que les aventuriers du Texas et les mercenaires de partout sont là, que les pirates ont des jonques à moteur et qu'ils n'ont pas tout à fait désarmé, en bref que Bornéo est un immense territoire où toutes les aventures sont possibles, une Amazonie en mer de Chine.

Bornéo, que les Indonésiens appellent Kalimantan est, par la taille, la quatrième île du monde. Le Nord, avec les anciens territoires britanniques de Sarawak et de Sabah fait partie de la Malaysia. Il faut y ajouter le sultanat pétrolier de Brunéi, encore sous protectorat anglais. La partie méridionale est à peu près grande comme la France et ses quatre provinces regroupent 5,5 millions d'habitants. Formé de montagnes anciennes et de vastes plaines alluviales couvertes de forêts, de mangroves et de marécages, Kalimantan voit la population se rassembler sur les côtes et le long des trois grands fleuves qui sont les seuls axes de pénétration vers l'intérieur, le Kapuas, le Barito et la Mahakam.

L'histoire aussi a suivi les contours de l'île et, très tôt, les navigateurs européens sont entrés en contact avec les sultanats installés sur les côtes, accoutumés depuis longtemps aux échanges avec la Chine. L'extraction de l'or et du diamant, dans le Sud, donnèrent au commerce local une prospérité qui attira de nombreux Chinois. Comme dans la péninsule malaise, il s'installa un courant d'émigration: des villages chinois envoyaient régulièrement des hommes travailler dans une région minière. Là, les nouveaux arrivants prenaient place dans le kongsi, ou organisation clanique, qui, avec ses chefs, ses tribunaux, ses temples devenait bientôt une petite république locale en lutte perpétuelle avec les sultans malais, avec les autres kongsi et avec les compagnies coloniales. La puissance de ces congrégations chinoises a survécu à la colonisation et même, dans une certaine mesure, à la décolonisation.

Ces provinces, parmi les plus pauvres du pays, recèlent aussi d'énormes richesses qui les font classer, dans les chiffres, parmi les plus riches et les plus dynamiques: le bois et le pétrole. Leur exploitation a besoin de capitaux, de techniciens et de marchés qui sont extérieurs au Kalimantan. Les structures de cette sorte de colonialisme interne sont assez complexes.

Le pétrole est chose fort ancienne dans la région puisqu'il est exploité à Sanga-Sanga depuis 1897. Jusqu'à la seconde guerre mondiale, ce fut le domaine de la Shell, qui construisit à Balikpapan l'une des premières raffineries du Sud-Est asiatique. A la veille de la guerre, le pétrole représentait le quart des exportations de toute la colonie. Sabotée par les Hollandais en 1942, reprise en main par les Japonais, réduite par les bombardements américains, la production pétrolière de l'Indonésie est passée de 62 millions de barils en 1941 à 7,6 en 1945.

Dans l'après-guerre agitée que connut l'Indonésie, l'industrie pétrolière ne se releva que lentement de ses ruines. L'hésitation des gouvernements sur la ligne à suivre, la nationalisation rapide des biens hollandais (et donc de la Shell), la faiblesse financière et technique des compagnies d'Etat chargées d'exploiter et de gérer certaines des ressources pétrolières du pays ont contribué à maintenir la stagnation jusqu'au début des années soixante. Le rôle prépondérant est joué par Caltex, installé à Sumatra depuis l'entre-deux guerres et dont les gisements sont énormes. Caltex extrait environ 80% du pétrole indonésien et un autre consortium américain, Stanvac (Standard Oil, Mobil, Texaco) extrait 5 à 6%. Le reste est extrait par la compagnie nationale Pertamina. Depuis quelque temps, d'autres compagnies internationales ont commencé à exploiter aussi.

L'histoire de Pertamina, fort complexe, est une assez bonne illustration des problèmes de l'Indonésie contemporaine et de leur évolution 9. Au cours de la guerre pour l'indépendance complète, la République créa quelques organismes chargés de l'approvisionnement en essence de ses troupes. Des groupes d'anciens employés des compagnies étrangères (les Indonésiens n'y avaient que des rôles subalternes) s'efforcèrent de bricoler les installations sabotées. Il fallut de belles sommes d'ardeur et d'ingéniosité pour tirer quelques chose de ces installations vieillies, rouillées ou cassées. Plusieurs compagnies nationales émergèrent de ce chaos mais leurs attributions étaient mal définies et les conflits entre les personnes, les syndicats et les responsables gouvernementaux étaient incessants. On nomma en 1957 à la tête de l'une d'elles, la Permina, un ancien médecin, passé au moment de la résistance à la carrière militaire, le général Ibnu Sutowo. Vers 1960, la doctrine s'était précisée: les ressources pétrolières appartiennent à l'Etat. Des négociations avec les compagnies étrangères qui possédaient des concessions permettaient de réviser les conditions de leur présence qui restait techniquement indispensable. La reprise en main, après 1965, fit passer la distribution aux mains des compagnies nationales en relevant les prix qui étaient démagogiquement irréalistes, et amena la fusion des différentes sociétés en une seule, Pertamina (1968), sous la direction de Sutowo qui avait fourni un appui financier et technique aux militaires dans leur course au pouvoir.

Le général Sutowo est une personnalité très brillante et très controversée. Bon gestionnaire, financier audacieux, cherchant toujours à séduire ou à éblouir, il veut réformer la société indonésienne et la lancer à toute vapeur dans le monde moderne. Pour cela, deux armes, les revenus pétroliers et un esprit d'entreprise dynamique qui recherche la mise en oeuvre des techniques les plus avancées. Il a bâti Pertamina comme un empire industriel qui non seulement exploite, vend, transporte et transforme les produits pétroliers mais qui investit dans l'industrie et l'agriculture, la construction navale, l'engineering, le transport aérien, la construction, le tourisme, l'aide sociale et culturelle, etc. Pertamina est la plus grosse entreprise du pays (et peut-être de la région) et aussi la seule qui marche bien. Dans un monde où l'administration est languissante et où les affaires sont grevées par l'incompétence, la corruption et la bureaucratie, Pertamina entreprend, achève, développe et s'accroît avec une efficacité vraiment stupéfiante. La médaille a ses revers et les détracteurs ne manquent pas de souligner le luxe dont s'entourent les dirigeants, et même les simples cadres de Pertamina. La réponse hautaine d'Ibnu Sutowo est qu'on ne négocie pas des contrats internationaux en voyageant en seconde classe. Mais on ne peut nier le goût un peu ostentatoire de certaines réalisations de Pertamina comme la tour qui est en construction dans le centre de Jakarta et dont l'utilité reste à démontrer.

Pour Pertamina, Kalimantan est un secteur en pleine expansion. Le développement des techniques de forage offshore a permis de relancer l'exploration du bassin sédimentaire dont une partie borde la côte orientale de l'île. Pertamina a ainsi passé plusieurs contrats dits de "partage de la production" (production sharing) avec divers groupes internationaux, surtout américains et japonais.

Ces contrats prévoient que tous les travaux d'exploration sont à la charge du contractant étranger mais qu'en cas de découverte il peut se rembourser sur la production en prélevant 40% de celle-ci jusqu'à remboursement complet, sans intérêt. Les 60% qui restent, ou davantage si les frais sont amortis, sont partagés entre Pertamina, qui retient 65% et le contractant qui a droit aux 35% restant. Ces contrats ont été signés quand le baril valait moins de 5 dollars, mais Pertamina tente maintenant de les réviser pour s'octroyer 85% de la production. Les compagnies étrangères se font tirer l'oreille mais en se préparant néanmoins à lâcher un peu de lest.

On peut se demander, de loin, s'il ne serait pas préférable, pour le pays, d'assumer entièrement, par sa compagnie nationale, l'exploitation de ses ressources en hydrocarbures. Mais sur place on reste confondu par l'ampleur des investissements financiers et techniques que cela implique. On s'en rend mieux compte en examinant chaque phase de l'exploitation.

Le premier stade est celui de l'exploration géophysique. Le principe en est simple: on trace sur une carte un damier de droites parallèles qui se coupent à angle droit. Sur chacune de ces droites, et quelle que soit la nature du terrain, on implante tous les 60 mètres une charge explosive et une batterie de sismographes reliés à un puissant enregistreur. La courbe des échos ainsi obtenue, traitée par ordinateur, permet de reconstituer le relief des couches profondes et l'emplacement des dômes susceptibles de servir de réservoir pour d'éventuelles nappes de gaz ou d'huile.

Dans ce milieu hostile qu'est la forêt équatoriale, la besogne n'est pas mince. Des équipes d'ouvriers s'enfoncent en ligne droite et dans le mince passage qu'elles se frayent il faut disposer des passerelles et des chemins faits de troncs abattus (c'est le bridging) qui permettent les déplacements et le portage des appareils. Le sol est inégal et surtout glissant car le sous-bois est constamment saturé d'humidité. Cette opération terminée sur des dizaines de kilomètres, on construit tous les cinq kilomètres une plate-forme qui reçoit les hélicoptères chargés du ravitaillement, des techniciens et du matériel de précision. Après les explosions, la forêt engloutit rapidement les traces de ce bref passage. Les ouvriers, recrutés localement par des entrepreneurs, souvent javanais, gagnent des salaires dérisoires (entre 3 et 5 F par jour) et restent dans la forêt pendant des mois de suite. Ils dorment sur des bâtis de branches, vaguement protégés des suintements par des feuilles de plastique. Les voleurs et les marchands ambulants ne manquent pas de les dépouiller à la première occasion. Mais le sort de ces obscurs, qui doivent s'estimer contents d'avoir un salaire, importe peu dans l'épopée du pétrole.

Lorsque la carte géophysique des sous-sols est établie, on procède aux forages d'exploration. Il faut, en mer, ancrer au sol une plate-forme qui supporte le derrick, à laquelle s'amarre une barge portant les générateurs, le matériel et les logements des équipes de forage qui travaillent jour et nuit. Une mauvaise barge, un bateau de la dernière guerre réformé, coûte au moins 30.000 dollars par jour, en location. On n'y perd donc pas de temps et si une pièce manque on la fait venir par avion de Dallas ou d'ailleurs. Les hélicoptères font la navette pour la relève (quinze jours de travail, une semaine de repos à Singapour) et amènent les techniciens en électronique qui font des mesures pour analyser ce qui se passe dans le déroulement du forage. C'est une activité épuisante, sale, dangereuse pour laquelle on recrute sans trop poser de questions des Occidentaux qui traînent dans la région, en mal de baroud. Pidgin, cuisines aseptisées, gros salaires vite claqués, ça sent le mercenaire d'Indochine ou d'ailleurs provisoirement reclassé. Et dans cette atmosphère étrange, quelques jeunes Indonésiens s'initient à la manoeuvre des grosses machines.

Ensuite, si le gisement, après étude des échantillons dans les laboratoires, est considéré comme rentable, les constructeurs installent l'infrastructure de la production: d'autres puits surmontés de leurs "arbres de Noel" qui permettront d'en régler le débit, plate-forme définitive, torchère, pipe-line qui porte à la côte le produit des puits, installation pour séparer le brut de l'eau et du gaz, réservoirs de stockage, pipe-line de départ arrivant en mer à une bouée automatique qui alimente les pétroliers. Toutes ces installations sont automatisées, contrôlées électroniquement sous la surveillance d'ingénieurs expérimentés en raison des énormes dangers que comporte la manipulation de ces mélanges explosifs.

Les capitaux engagés sont considérables, des dizaines de millions de dollars pour mettre en exploitation un gisement. Ils sont certes rapidement amortis mais toutes les recherches n'aboutissent pas. La Shell, qui a fait sa réapparition dans la région, explore sur la terre ferme, sans résultat. Les Japonais de Japex ont exploré longtemps sans résultat au point de passer la main à la CFP qui a découverts deux gisements importants à Bekapai (offshore) et à Handil, dans l'immonde marécage du delta de la Mahakam. Ils produiront bientôt entre 100 et 200.000 barils/jour. On ne peut envisager de production pétrolière à grande échelle qui ne soit organiquement reliée aux grands centres industriels en raison de la multiplicité et de la complexité des techniques qu'elle utilise. C'est ce qui permet aux grandes compagnies internationales de maintenir leur présence. Quant aux compagnies nationales, comme Pertamina, ou la Sonatrach ou d'autres, elles sont obligées de passer de multiples contrats avec des firmes de service pour l'électronique, la plongée, les diesels, les engins de forage, etc., qui les rendent totalement dépendantes du marché international. Il n'existe, par exemple, que trois firmes dans le monde qui pratiquent l'exploration géophysique pétrolière, dont la Compagnie générale géophysique (CGG) qui opère à Kalimantan, mais aussi à Java et en Iran, pour le compte de Pertamina.

En 1974, l'Indonésie a produit 90 millions de tonnes et en a exporté 68 millions, 64% vers le Japon et 25% vers les Etats-unis Ces exportations représentent une somme supérieure à 4,5 milliards de dollars. L'essentiel de cette somme, mises à part la rémunération des compagnies étrangères et celle de Pertamina (200 millions de dollars), tombe dans les caisses de l'Etat. Les revenus de Pertamina sont donc assez faibles par rapport à l'ampleur et à la diversité de ses activités. Pour y remédier et accroître ses capacités, Sutowo a lancé "un ambitieux programme d'investissement en drainant le marché international. L'endettement de Pertamina atteignait, semble-t-il, de 3 à 9 milliards de dollars au début de 1976. La communauté bancaire internationale, sous la houlette de la Banque mondiale qui avait, si l'on peut dire, pris en main les affaires de l'Indonésie en 1966, avait coutume de courir après Sutowo pour lui remplir les poches. Sa signature avait plus de poids que ses comptes. Mais aujourd'hui la communauté s'inquiète. Au début de l'année, Pertamina n'a pas pu payer toutes ses redevances à l'Etat et un frisson a parcouru le monde du pétrodollar. Poussé par les grandes banques internationales, le gouvernement doit intervenir directement dans les affaires de Pertamina, à la grande satisfaction des technocrates envieux du succès économique et politique de Sutowo 10. En avril 1976, il est remplacé par un autre général. L'Etat reprend toutes ses cartes.

Le régime n'a aucun intérêt à démanteler Pertamina qui lui fournit un inappréciable soutien politique et financier. On peut dire qu'à terme, sans une bonne progression de ses revenus pétroliers, I'Etat indonésien serait acculé à une nouvelle faillite. Les revenus pétroliers représentent, en effet, près de 60% des revenus de l'Etat dans le budget 1974-75, soit vingt-cinq fois plus que l'impôt direct sur le revenu.

Localement, l'effet du boom pétrolier est plus contrasté. On ne le voit nulle part ailleurs mieux qu'à Balikpapan, le centre économique de ces activités dans la province de Kalimantan-Est. Sur les collines, autour de l'antique raffinerie et du port pétrolier, s'étagent les villas des techniciens étrangers et des cadres de Pertamina. Tout est soigneusement entretenu d'allure coquette, marqué seulement par de subtiles différences hiérarchiques. Les Américains d'Union Oil vivent là dans leur compound avec leur piscine et leur supermarché où les prix sont alignés sur ceux de Californie. C'est la bonne vieille vie coloniale avec ses tennis et ses parties. Les Français y ont introduit le football, le vin rouge et ont appris aux cuisiniers chinois que l'on pouvait accommoder la langouste. Ce petit monde se retrouve dans le somptueux club Pertamina où l'on dîne emmitouflé à cause du froid polaire qu'engendrent les conditionneurs d'air. Non loin se trouvent les bâtiments administratifs, les banques et le feu rouge.

De l'autre côté, installé sur pilotis au-dessus d'un infect marécage, le bourg indonésien, avec ses rues et ses maisons en bois, ses boutiques chinoises, les pêcheurs, le marché, grouillant de gosses, boueux, encombré de petits marchands ambulants. Le bruit et l'animation y font singulièrement contraste avec le calme des pelouses du quartier résidentiel. De l'un à l'autre le niveau de vie doit passer de un à cent. Dans l'un on communique par radiotéléphone, dans l'autre on se déplace dans d'antiques taxis collectifs, carrossés de bois qui brinquebalent dans les vallons surpeuplés. Les "expatriés" ne visitent la "ville indigène" qu'avec un sentiment d'exotisme mêlé de prudence car le soir les mauvais garçons, en général des Bugis, ont le couteau rapide. Chez les uns la raideur d'une richesse facilement acquise, chez les autres la lutte piaillante des moineaux qui se disputent les miettes du festin. Et puis, il y a la "vallée de l'espérance", de vieux casernements qui abritent des centaines de prostituées. Un policier en uniforme sans insigne perçoit les droits d'entrée. Des groupes déambulent entre les baraquements, bavardent avec les filles dans une atmosphère sans joie.

Le pétrole n'apporte le plus souvent que des lambeaux de prospérité. A Sanvan où se trouve le terminal de Union Oil, les entrepreneurs locaux recrutèrent, pour la construction de la base, les villageois d'alentour. "Ils ne parlaient même pas l'indonésien", nous dit-on. (Et où l'auraient-ils appris?) " Il ne savaient rien faire mais ils ont appris avec une étonnante rapidité", continue notre interlocuteur américain. "Maintenant, la construction est terminée et nous n'en avons gardé que quelques-uns. Mais ils ont pu apprendre un métier-- Et qu'en font-ils? -- La plupart sont restés au village, sans rien faire. Quelques jeunes sont partis s'embaucher sur les chantiers de la région. Il y a eu quelques problèmes avec le chef du village parce que les gars qui travaillaient ici avaient plus d'argent que lui. Et puis, au début, on brûlait les emballages et les containers inutiles. Alors ils chapardaient. Maintenant on les leur donne, là-bas, à l'entrée du camp. Ils sont content, ils récupèrent les clous, les planches, tout quoi. Ils embellissent leurs baraques avec ça."

Alors si ce pactole n'inonde pas les villages, peut-être le bois apporte-t-il la richesse?

La production de la province a fait, ces dernières années, un brutal bond en avant: 2000.000 m 3 en 1967, deux millions en 1969, sept millions et demi en 1973. La responsabilité en incombe aux pouvoirs publics qui ont établi un régime libéral de concession. Il a attiré les grandes firmes spécialisées du Japon et des Etats-Unis. Les charges ne semblent pas très lourdes puisque les taxes diverses et les royalties ne dépassent guère 15% du prix du bois, tel qu'il est fixé par le gouvernement en fonction du marché international.

On peut prendre comme exemple une entreprise de taille moyenne, dont le centre est à Sebulu, sur la Mahakam. Elle produit 7 à 8.000 m 3 par mois de Meranti (shorea spp.) et de Kapura (dryobalanops) qui sont fort utilisés dans les contreplaqués japonais. Elle dispose d'un secteur de 50.000 hectares, très peu habités, dont une bonne partie est inexploitable parce que marécageuse. On y emploie deux cents travailleurs, dont six techniciens japonais, et un matériel important, tronçonneuses, bouteurs ainsi que d'énormes camions. Ils parcourent une piste de 38 km sur laquelle des bulldozers amènent les troncs en les tirant par des chaînes.

Le rythme est prodigieux. En quelques instants, le fût haut de vingt à vingt-cinq mètres est abattu, la couronne de branches est coupée, il est amarré et traîné sur la piste. En trois minutes il est écorché à la barre à mine. On le charge, une heure plus tard il est dans la rivière. Quelques heures plus tard, le train formé, il descend la rivière jusqu'à Samarinda où l'attend un bateau japonais. Les gestes sont précis, le travail se fait à la chaîne. Chaque arbre est marqué, la coupe avance par secteurs, allongeant la piste à chaque progrès. D'avion, on ne voit rien, sauf le mince serpent jaune de la piste.

Dire que l'exploitation est scientifique serait beaucoup s'avancer. On ignore encore, par exemple, l'âge réel des arbres abattus et la longueur du cycle de reproduction. La concession est divisée en trente-cinq secteurs, chacun correspondant à un an de coupe. Mais nul ne sait si trente-cinq ans suffisent à maintenir l'équilibre de l'espèce. On ne coupe que des arbres ayant 60 cm de diamètre, qui font en moyenne 5 m 3 . Mais ces espèces sont nouvelles dans le domaine de l'exploitation industrielle. On sait qu'aux Philippines, avec les mêmes procédés (et les mêmes compagnies) la production a brutalement baissé. Les Indonésiens ne semblent pas vouloir se poser trop de questions. C'est une richesse à monnayer aussi vite que possible. On oblige les concessionnaires à installer sur place une usine de transformation. Mais là aussi les capitaux et les techniciens, coréens, philippins, malaisiens, etc., viennent de l'extérieur. Les gens du cru, outre les salaires, peuvent ramasser les branches. Les salaires, d'ailleurs, ne sont pas mauvais, 500 à 600 F par mois, avec le logement et les soins médicaux.

Le revers de la médaille, c'est l'étroitesse de la marge de manoeuvre. Les Japonais, qui consomment environ cent millions de m 3 par an et qui en produisent la moitié, contrôlent les prix. Leurs plus gros achats se font pendant l'hiver, quand les conditions sont mauvaises pour les bois locaux et soviétiques. En avril les prix tombent et ils tiennent les exportateurs indonésiens parce qu'ils leur ont consenti des avances de fonds. Ils effectuent 95% du transport en décourageant par tous les moyens les bateaux indonésiens qui se lanceraient dans le trafic. Ils placent leur matériel d'exploitation par tous les moyens: il n'est pas rare qu'Astra, la grande firme qui importe les véhicules japonais et qui avait été au centre des émeutes de janvier 1974 à Jakarta, fasse cadeau d'une voiture à tout acheteur d'un bulldozer Komatsu.

Depuis 1974, les prix ont fléchi parce que le bâtiment a dû ralentir ses activités au Japon. Dans tous les domaines, ce sont les pays du Sud-Est asiatique qui sont invités à faire les frais de la récession et (ensuite) du redressement du Japon. C'est un immense volant de ressources, de main-d'oeuvre et de consommateurs qui sert à régulariser la croissance de l'économie nippone. On ne peut pas dire que les responsables des services économiques indonésiens ne s'en rendent pas compte, même au niveau provincial. Mais engagés comme ils le sont, ils ne voient pas le moyen de faire autrement. Ils sont dans les griffes d'un monopole et ne peuvent qu'espérer apprendre à se faire leurs propres griffes. Ils préfèrent s'accrocher à cette illusion plutôt que d'envisager une révision qui serait déchirante pour les pouvoirs en place.

Car il faut considérer le reste de cette province bénie par la fortune. C'est, au dire du gouvernement lui-même, l'une des plus sous-développées, juste au-dessus de l'Irian (ex-Nouvelle Guinée). L'agriculture ne produit en surplus que quelques centaines de tonnes de poivre, de rotin et de latex. Il faut importer du riz, de la viande et jusqu'à des oeufs de Makassar. Les populations locales pratiquent une agriculture sur brûlis qui dévaste la forêt et n'obtient que des rendements faibles. S'il faut en croire les chiffres officiels, la production stagne. On défriche près des rivières pour installer des émigrants de Célèbes ou de Java. Mais ils cultivent avec nonchalance et préfèrent bientôt s'employer comme salariés. Le grand problème, le plus banal aussi est l'absence de voies de communication. Kalimantan bat tous les records (si l'on excepte à nouveau l'Irian).

La grande excuse des autorités est qu'il n'y a pas de pierre dans la région. Le gouvernement parle de 50 millions de roupies au kilomètre. C'est plutôt le système d'adjudication et l'incurie des fonctionnaires qui sont en cause. Comme ils ne sortent jamais de leur bureau, la question leur semble très abstraite. C'est soit l'hélicoptère, soit la marche à pied. On comprend alors que l'effort de l'administration (et des missionnaires) soit de rapprocher la population des rivières. Sur le haut cours du fleuve, on rassemble ainsi des centaines de familles de Dayak qui forment par hasard et au bon moment une main-d'oeuvre disponible pour les forestiers. On appelle ça "schéma de réinstallation". Les gens qui habitent dans les montagnes, au-delà des rapides du piémont, sont totalement hors d'atteinte pour l'administration: 40.000 habitants dispersés sur 40.000 km 2 de territoire a peu près inconnu.

De l'autre côté de l'île, à l'ouest, ce "vide" préoccupe beaucoup les autorités à cause des bandes de maquisards chinois de Sarawak, en lutte contre le régime anglais, puis malaisien. Sukarno avait tenté de se les concilier au temps de la "Confrontation" avec la Malaisie. Depuis 1966, par contre, les deux régimes tentent de les annihiler et ont obtenu quelques ralliements mais les maquisards, avec une influence réduite, n'ont pas complètement disparu. L'armée indonésienne caresse depuis quelques années le rêve dément d'ouvrir une route le long de la frontière pour éliminer définitivement le "péril communiste". Il est pourtant bien circonscrit depuis que les militaires ont pu manigancer en 1967 un soulèvement des Dayak dans les districts du nord de la province occidentale, contre les communautés rurales chinoises. Les massacres ont déclenché l'exode de près de 60.000 Chinois qui cherchèrent refuge dans les villes et sur les côtes. Ces gens qui formaient peut-être la clientèle potentielle des guérilleros étaient aussi les animateurs de l'économie locale.

A l'Est, rien de tel. Pas de guérilla. Seulement, de temps en temps, des pirates qui font surtout la contrebande entre Sabah et l'archipel des Sulu, le sud des Philippines, embrasé par la guerre que fait le régime Marcos aux "Moros", aux musulmans. Du côté indonésien, on se contente d'avoir l'oeil, avec une légère inquiétude. Si la subversion s'installait, comment la déloger? Le terrain est très dur et les militaires très pris par leurs petites affaires.


Il y a deux sortes de provinces, celles qui ont des ressources naturelles et celles qui n'en ont pas. Il est clair que l'effet d'entraînement de ces dernières est extrêmement faible localement. Certaines régions placées, comme Medan, avec une activité agro-commerciale ancienne, peuvent se brancher sur des circuits économiques modernes, bien qu'une grande partie de la campagne continue à vivre dans le dénuement et dans un état de santé souvent précaire. En même temps, il n'y a pas de danger de famine, les terres sont souvent encore disponibles, même si elles ne sont pas très bonnes et le manioc, qui peut rester longtemps en terre comme réserve alimentaire, est cultivé presque partout. Le système local favorise des rendements extrêmement bas puisque l'Etat dépense une partie appréciable de ses ressources à contenir les prix des denrées essentielles en sorte que les habitants des villes puissent s'accommoder de revenus médiocres dus au sous-emploi et au chômage.

On sait que l'observation des faits indonésiens joua un grand rôle dans les controverses qu'eurent les économistes autour de la notion d'économie dualiste: y a-t-il des rapports entre le secteur moderne et le secteur traditionnel et peuvent-ils s'interpénétrer? La réponse que suggère le pays aujourd'hui serait plutôt négative. Certes, la monnaie est d'usage général et les objets fabriqués apparaissent un peu partout. Mais les structures traditionnelles résistent avec souplesse parce qu'elles sont seules capables de fournir à l'individu un minimum de sécurité. On peut investir d'un coup six cent millions de dollars, comme le fait une firme canadienne, dans une mine et une usine de traitement du nickel à Malilli (Sulawesi), les travailleurs n'y seront que des villageois employés là temporairement. L'essentiel du petit bénéfice qu'en tirera l'Etat servira à payer des fonctionnaires improductifs. Sutowo peut justifier le prix du pétrole en soulignant qu'avec ses cent trente millions d'habitants l'Indonésie a un PNB qui n'atteint pas 2% de celui des Etats-Unis mais cela ne suffit pas à combattre "la maladie, la malnutrition, l'analphabétisme, les décès prématurés et les autres maux sociaux" ni à fournir "la nourriture, les vêtements, l'habitation, l'instruction et le développement national en entier" (4/11/74). L'argent n'est rien s'il ne se transforme pas en outil dans la main du producteur.

Au xv e siècle, les épices qui partaient d'Amboine pour Lisbonne ou Amsterdam voyaient leur prix multiplié par deux mille quand elles apparaissaient dans l'assiette du consommateur. Aujourd'hui le taux de profit semble plus réduit mais la complexité des opérations qui suivent l'extraction de la matière première et la revente sur place d'un produit fabriqué ailleurs fait surgir des bénéfices tout aussi colossaux qui échappent à peu près totalement au simple possesseur des ressources et qui se nourrissent de sa pauvreté. Constamment poursuivi par le doute qui entache sa légitimité, l'équipe au pouvoir prend la lourde responsabilité de vendre en hâte les richesses naturelles du pays et de ne pas tout mettre en oeuvre pour créer une capacité productive, seule capable de résoudre l'effrayant problème démographique de l'île de Java 11. Elle n'a qu'une solution, pour le plus grand bénéfice des impérialismes japonais et américain, la fuite en avant, l'intensification du pillage et l'alourdissement de son appareil administratif et coercitif: elle a passé commande aux sociétés Hughes et ITT de deux satellites de communication civils avec leur équipement au sol pour la coquette somme de 740 millions de dollars. Ils viennent d'être lancés. Le paysan cheminant sur son sentier se sentira sûrement rassuré sur l'avenir.


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