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[L'Angle de l'Asie, de Paul Mus, Paris, 1977, Hermann, 269p. (édition, introduction et bibliographie.)]


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Introduction


RECUEILLIR et publier, aujourd'hui, des textes de Paul Mus ne contribue qu'à soulever un peu le voile d'oubli dont leur auteur les a laissés se couvrir par l'effet conjugué d'une inclinaison et d'une méthode. Paul Mus, par ses cours et les notes qu'il rédigeait ensuite d'après eux, dialoguait avec lui-même. Sa prédilection pour les longs monologues où s'entrecroisaient de multiples directions n'était balancée que par les nouveaux développements, les remords et les raccourcis que l'écriture entraînait après coup. L'inquiétude de la recherche toujours en éveil le poussait à toujours remettre les idées sur le métier, à écarter les ébauches qui s'entassaient comme les strates d'un gisement oublié. Les jalons autrefois posés disparaissaient sous les nouvelles couches. Ecrivant au fil de la plume, sans appareil bibliographique, remplissant de petits feuillets très serrés, il se préoccupait peu de publier, de marquer des temps d'arrêt, trop porté qu'il était vers l'avant, dans une quête souvent solitaire, dont le mouvement seul le satisfaisait.

Pourtant, de temps à autre, Paul Mus publiait un livre politique, une sorte de point de repère dans un champ familier, autour duquel se traçaient les méandres de sa réflexion Ce champ, c'est le plus souvent l'Indochine. Les controverses n'ont pas manqué, les livres se sont amoncelés. Mais si, comme moi, vous avez un jour affaire dans une rizière indochinoise, le point de repère demeure: ayez Paul Mus dans votre musette. C'est une boussole sociologique. Relire Paul Mus aujourd'hui, c'est aborder l'interprétation la plus large, j'entends celle qui intègre le plus d'éléments significatifs, de l'histoire sociale contemporaine de l'Indochine: un repère encore sans égal. Maintenant la parole s'est tarie. Il reste heureusement les écrits. Mais ces écrits sont épars, parfois inaccessibles ou même inédits. La plus grande partie des notes inédites concerne les cours de Paul Mus, brièvement résumés dans les Annuaires du Collège de France. De cet arbre dont les cours forment pour ainsi dire le tronc, il arrivait que se détachassent des feuilles que l'on retrouvait dans telle ou telle revue. Ce sont les plus importantes de ces"bonnes feuilles"d'une oeuvre inédite que nous avons recueillies ici, en leur adjoignant quelques inédits puisés dans les papiers de Paul Mus, grâce à la généreuse obligeance de Mme Mus.


UN ERUDIT ENGAGE

Il faudrait, pour suivre Paul Mus, dans tous les méandres de ses recherches, de multiples expertises. Qu'on en juge: après avoir passé son enfance et son adolescence au Viêt-nam, il acquit à Paris une solide formation de philosophe à l'école d'Alain, de sociologue à celle de Marcel Mauss, et d'orientaliste à celle de Sylvain Lévi, en sanscrit et en tibétain; il étudiait en outre le chinois, le siamois et le khmer, pratiquait le viêtnamien depuis l'enfance et le cham à l'occasion de ses randonnées d'archéologue dans le Viêt-nam central. Membre de l'Ecole française d'Extrême-orient depuis 1927, il travaillait à Angkor, au Cambodge, à Borobudur (Java) et à Hanoi, siège de l'Ecole (Cf. infra, "Une eau dormait", p. 17). La guerre le mobilise en France, l'envoie ensuite dans l'administration en Afrique occidentale, puis en Inde, dans le dispositif anglo-français de lutte contre la présence japonaise en Indochine. Parachuté au Tonkin, il prend contact avec la résistance et parvient à échapper aux Japonais, au lendemain du coup de force du 9 mai 1945, par une périlleuse odyssée dans la Haute-Région.

Sa connaissance du pays, sa fréquentation des mentalités, sa prise sur l'événement font de lui un"observateur privilégié" 1, un "expert" même qui se voit propulsé sur deux scènes bien différentes: le Collège de France et le rôle de conseiller politique auprès des autorités françaises qui reprennent pied en Indochine: le général Leclerc, l'amiral d'Argenlieu et le haut commissaire Bollaert. Il croit possible une solution qui sauvegarderait, de part et d'autre, la dignité; il pense même la voir à l'occasion, se dessiner sur le terrain (Cf. infra, "Un matin de décembre, en Cochinchine", p. 24). La canonnade de Haiphong dissipe bientôt les illusions. Paul Mus accepte une mission de "dernière chance": il traverse à pied les lignes viêtminh, rencontre Hô Chi Minh pour lui transmettre des propositions de règlement qu'il juge d'ailleurs lui-même inacceptables pour les maquisards. Mais il tire de sa visite des impressions durables sur lesquelles il reviendra à plusieurs reprises.

Dès lors, il se replie dans la forteresse universitaire, non sans scruter l'horizon et apparaître parfois au créneau. Il censure la propagande belliqueuse de certains milieux colonialistes dans une célèbre série d'articles publiés par Témoignage Chrétien. En 1952, il jette dans la mêlée son remarquable Viêt-nam, sociologie d'une guerre, une méditation d'historien revue et corrigée à partir de la rizière. C'est une interprétation globale du conflit viêtnamien qu'il propose. Elle est mal reçue par les doctrinaires de tous bords mais la sérénité de l'auteur ne s'en trouve pas affectée. Il continuera, par ses articles ou par des livres, du Destin de l'Union française (1954) à Guerre sans visage (1961), commentaire des lettres de son fils tué en Algérie, à tâcher de reprendre les données diverses de la formation des colonies et à réfléchir sur les moyens de se dépasser que recèle en lui-même l'antagonisme des civilisations et des hommes affrontés par la rupture de l'ordre colonial. Paul Mus y voyait l'enjeu de l'avenir, d'un monde où Orient et Occident devaient faire le bilan de leurs différences pour tenter enfin de se rendre compréhensibles l'un à l'autre.


COMPRENDRE LE BOUDDHISME

C'est cette même préoccupation qui l'animait dans ses travaux d'érudition. Il s'est particulièrement attaché à éclairer le cheminement mental du bouddhisme. Cent fois reprise depuis sa monumentale étude sur Borubudur, au travers de ses cours au Collège de France, de ses conférences, de ses articles politiques, de ses réflexions sur l'art et l'architecture asiatiques, en particulier à Angkor (objet d'un livre encore inédit), cette quête n'était pas linéaire. Sa pensée foisonnante l'emmenait sur des circuits complexes, recoupant d'anciennes traces, mais frayant des chemins nouveaux. Cette démarche lente et brusquée à la fois, ce goût de l'envol, ce dédain des présentations formelles bousculent -- peut-être trop -- les routines.

C'est sans doute pourquoi -- paradoxalement -- il n'est pas encore temps de faire le bilan de ce que Paul Mus a apporté, par ses méthodes originales et ses réflexions à détente multiple, à la présentation et à la compréhension des religions asiatiques et de leurs substrats culturels. Son influence est à l'image de son oeuvre: à la fois riche et difficile à saisir.

Relevons seulement quelques notations, sous la plume d'un spécialiste, Guy Moréchand: "Il avait insisté, dans ses cours, sur une idée qui est à elle seule un immense programme de recherche. Les traditions normatives de l'Asie se sont développées non en raisonnements, mais en scénarios, non en concepts mais en actes. C'est là l'une des grandes différences, que Paul Mus soulignait, avec les Constitutions politiques " didactiques " qui émanent de la tradition gréco-romaine. L'Asie n'a pas connu ce type d'élaboration, pas plus que la Cité. Ce sont des scénarios qui règlent les aspects de la vie courante et, a fortiori, les "temps forts" du calendrier rituel. Le ressort essentiel de la logique de l'Inde ancienne, selon Paul Mus, est que l'on ne comprend authentiquement que ce que l'on devient (et non ce que l'on se contente de penser). L'art pictural ou scriptural sera l'ombre de ces scénarios vécus, comme l'architecture correspondante est la "coquille du rite"."

Et plus loin: "Ces dernières années, un thème était revenu plusieurs fois sous sa plume et dans son enseignement. Parmi les significations attribuées à l'apparition historique du bouddhisme, il en est une particulièrement claire: il a jailli des contradictions internes du brahmanisme... Le bouddhisme s'est posé en réaction contre un brahmanisme qui avait façonné la société indienne de manière telle que l'individu était anéanti, absorbé dans un tout dont l'entité suprême était à la fois Dieu et le monde, reportant dans l'au-delà, en l'aggravant et en l'amplifiant, tout ce qui dissolvait la personne humaine au bénéfice d'un petit nombre. Le bouddhisme se présente comme une tentative pour rompre ce solidarisme cosmique en accordant à chacun la pleine responsabilité de son destin." 2

On trouvera, en partie, la substance des analyses de Paul Mus en s'aidant de la bibliographie qui termine ce volume. On pourrait penser que la synthèse reste à faire si cette démarche n'était pas inapplicable à une pensée sans cesse buissonnante, progressant par extensions, intéressée seulement à son propre entraînement.


CULTURE TRADITIONNELLE ET POLITIQUE MODERNE


Plus proches de nos aptitudes à juger et susceptibles d'être lues par un cercle plus large que celui des spécialistes de la pensée indienne ancienne, les pages que nous avons rassemblées ici ne sont pas sans rapport avec l'oeuvre politique la plus connue de Paul Mus, Viêt-Nam, sociologie d'une guerre (partiellement rééditée en 1972), complétée par un manuscrit posthume, inachevé, traitant de Hô Chi Minh, le Viêt-nam, I'Asie.3 Elles leur sont, si l'on veut, adventices. Images, récits, analyses viennent détailler quelques aspects d'un problème viêtnamien dont Paul Mus brossait le tableau lucide à grands traits, dès 1946, dans le Viêt-nam chez lui, et qui allait nécessiter une guerre de trente ans pour que s'impose une solution. Mais le Viêt-nam se détache sur un fond asiatique, "asien" préfère dire Mus, justifiable d'une analyse particulière, d'une sociologie des formes de la pensée et de l'action, discutées par Mus face à divers auteurs contemporains vis-à-vis desquels il crut bon, à plusieurs reprises, de se marquer: Lévy-Bruhl, Gurvitch, Moreno, Mannoni, et d'autres encore, en particulier Pierre Gourou, le géographe de l'Asie.

C'est à comprendre comment les types de peuplement, déterminés par les ressources locales, suscitent de larges structurations mentales, identifiables sur chaque versant de l'Asie, que Paul Mus s'attache, en cherchant dans leur surgissement historique les racines profondes du processus qui, de ces vastes étendues a "fait" l'Asie. Que ce soit le symbolisme des attitudes politiques (Cf. infra, "Cosmodrame", p. 175) ou la cinétique sculpturale des temples hindous (Cf. infra, "Un cinéma solide", p. 141), n'est-on pas renvoyé au même édifice intellectuel, à des étages différents, certes, mais qui se répondent et se soutiennent?

Certains reprocheront à Paul Mus son intérêt trop exclusivement centré sur les faits de culture. Une facile critique lui faisait grief, dans un compte rendu du Hô Chi Minh paru dans le Monde Diplomatique, d'oublier la lutte des classes, de ne pas analyser les modes de production, infrastructure déterminante des modes de représentation. Il serait, certes, trop rapide de constater que ces problèmes sont rarement étudiés avec sérieux et que les dogmatiques, que ce soit à la mode de 1952 ou à celle de 1974, n'ont guère produit d'étude qui renouvellerait notre connaissance des fondements économiques de la question indochinoise. C'est à peine si la Chine, à cet égard, a été mieux servie. Mais cette vue, concernant Paul Mus, est cavalière. Ses analyses pénétrantes du marxisme asiatique ou des effets de la circulation monétaire sur la vie villageoise à l'heure coloniale témoignent au moins que s'il ne s'est pas abstenu de pousser plus avant, ce n'est ni par ignorance des faits ni par défaut de doctrine.

Il s'agit plutôt d'un choix délibéré; le plus urgent était pour lui de montrer comment le mode oriental d'intellection, porté par une tradition millénaire, subissait, non sans résistances et sans redressements, l'épreuve de l'impact avec l'Occident, autre mélange subtil de force brute déshumanisante et de valeurs à portée universelle. On retrouvera les traces de ce choix aussi bien dans l'Expérience coloniale en milieu rural (Cf. infra, p. 75) que dans Pensée occidentale et doctrines orientales (Cf infra, p. 155). Outre le fait que la révolution ne peut y être celle que Marx assignait comme but à la société capitaliste industrielle, saisir la spécificité de l'Asie dans ce domaine, c'est la traduire valablement en termes universels, c'est introduire à la forme singulière que peuvent revêtir les classes et les consciences de classe, et donc les luttes de classes. C'est se donner, pour ceux qui le veulent à partir de là, les moyens de considérer la réalité en s'épargnant de substituer à cette analyse nécessairement sociologique, des idées reçues qui, pour viser l'économie (et avoir, à ce niveau, une longue portée) n'en sont pas moins impropres, parce qu'elles n'agissent pas sans médiation, à rendre compte de l'évolution concrète des formations sociales. Devra-t-on encore épiloguer?


Paul Mus ne dit pas tout. Contentons-nous de considérer l'angle sous lequel il nous propose de voir l'Asie. Son entreprise est à la fois limitée et ambitieuse. Il pouvait se dire, avec une modestie un peu teintée de goguenardise, simple historien des religions. On peut à ce titre le considérer comme un sociologue, et non des moindres 4. En même temps, et au-delà, la religion est un langage par lequel les sociétés se pensent et pensent le monde. Ce sont des formations historiques, bien délimitées, dont l'influence demeure aujourd'hui, il faut le dire, presque entière. Si la science a bien une ambition, c'est de dépasser, en les comprenant, ces pensées qui surent s'inscrire dans les paysages, façonner les terroirs, canaliser des industries, et fabriquer des groupes d'hommes.



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