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122A

 

[Réflexions sur quelques ouvrages concernant le Viêt--Nam (1974--75), CNRS/GRS, Nanterre, 1977, 43p. (Version un peu abrégée: 122B -- "Current Research on Vietnam. Review Essay", Bulletin of Concerned Asian Scholars, Charlemont, Mass., 1978,nº10, 4, p. 60-9.]




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CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE.

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REFLEXIONS SUR QUELQUES OUVRAGES CONCERNANT LE VIÊT-NAM
(1974 - 1975)


par Serge THION


(GROUPE DE RECHERCHES SOCIOLOGIQUES
- UNIVERSITE DE PARIS X - NANTERRE)


1977



L'année 1975 a marqué la fin d'une époque pour l'Indochine. Cela justifie peut-être que l'on s'efforce de dresser un bilan, provisoire, de l'état de la recherche afin de voir quelle contribution elle a pu apporter à l'intelligence ou même à la dynamique de ces douloureux événements. Les réflexions qui suivent ne portent que sur le Viêt-Nam et ont pour objet les publications parues en 1974 et 1975. Elles embrassent le large horizon des sciences humaines mais elles s'y bornent. Elles seront volontiers critiques et quelques-uns les jugeront polémiques. Il me suffira que l'on discute.

.n trouvera à la fin de l'article les publications qui n'ont pas été discutées, soit que nous ayons manqué de place pour les traiter, soit que leur intérêt ne soit pas assuré, soit encore que la circulation internationale des livres, lente et hasardeuse, ne nous ait pas encore permis de les consulter. La liste des ouvrages recensés se trouve après l'article, dans l'ordre où ils sont commentés. [Ici en note.]


HISTOIRE SOCIALE ET POLITIQUE


Commençons par un livre important, un travail d'historien sans équivalent dans les travaux français sur le Viêt-Nam contemporain. 1

L'auteur, Daniel Hémery, maître-assistant à Paris, a présenté ce travail en 1973 comme thèse de troisième Cycle. Avec quelques allégements, en particulier dans les annexes, il publie aujourd'hui un ouvrage de plus de 500 pages qui témoigne de l'inflation vertigineuse du troisième cycle..n va à l'évidence-- et sans le dire-- à un système de double "thèse d'Etat" en attendant le gonflement prévisible des mémoires de maîtrise.

D. Hémery s'est fixé pour tâche d'analyser la formation et l'action du groupe qui publie l'hebdomadaire La Lutte au cours des années trente à Saigon. Cette expérience politique originale, animée conjointement par des communistes, des trotskystes et des nationalistes, est souvent mentionnée dans les ouvrages sur le Viêt-Nam mais elle n'avait pas encore été étudiée avec cette minutie et cet énorme renfort de documents que D. Hémery est allé chercher dans les archives de l'Administration et de la Sûreté coloniales..n ne voit pas ce qui, dans l'état actuel, de la documentation, aurait pu lui échapper. Il a également recueilli des témoignages directs et consulté divers ouvrages en viêtnamien. Seules les archives du Parti communiste indochinois, si tant est qu'il en existe sur cette période difficile, pourraient apporter un complément d'information. D. Hémery prend d'ailleurs soin de prévoir que les historiens viêtnamiens pourront peut-être décider de certains points avec une certitude mieux étayée.

Le livre s'ouvre sur un tableau de la Cochinchine en 1932. (Toute l'action se passe en effet dans le Nam Bô, le Sud. Les événements d'Annam et du Tonkin ne sont mentionnés qu'en passant.) L'époque est au reflux: la mutinerie de Yen Bai, les conseils paysans du Nghê Tinh se sont terminés par une violente répression. L'agitation rurale en Cochinchine aussi. Les efforts de l'administration pour "stabiliser" la situation-- en évitant les réformes-- sont minés par les premiers effets de la crise économique mondiale. La réévaluation de la piastre favorise l'accaparement par les grandes banques, sans relancer la production.

Les nombreuses enquêtes menées tant dans les usines et les faubourgs que dans les village.s du Delta par les journalistes de La Lutte montrent un appauvrissement graduel, surtout entre 1930 et 1935. Le revenu des paysans baisse, les salaires des ouvriers et même ceux des fonctionnaires sont largement amputés. La conjoncture favorise la montée des luttes revendicatives.

C'est dans ce contexte que se situe la question de la réorganisation du mouvement communiste indochinois après l'échec de l'aventure soviétiste du Nghê Tinh. L'auteur montre de façon convaincante comment le poids des conditions locales et l'influence du tournant pris par le Komintern (1938: "classe contre classe", "bolchevisation" des PC dans le monde) allaient se conjuguer pour amener le PC indochinois à intensifier ses efforts d'implantation en milieu ouvrier, en recourant à toutes les formes de propagande, y compris l'agitation légale. Les trotskystes, issus comme eux de la génération radicale des années vingt ont, comme eux, complètement rejeté l'idéologie nationaliste et se donnent pour tâche d'organiser la classe ouvrière.

Sur l'initiative de quelques militants "brûlés" de retour de France se lance, en 1933, le journal La Lutte, "front unique limité au terrain légal" (p. 63) où se retrouvent autour de Nguyên An Ninh-- la plus étonnante figure des révolutionnaires de l'entre-deux-guerres-- des militants communistes, comme Nguyên Van Tao, trotskystes, comme Ta Thu Thau, et sympathisants. C'est l'occasion de dire qu'en marge de cette histoire des groupes politiques, on eût aimé des biographies plus charnues, tant certains protagonistes sont pleins de cette vie frémissante qui rend l'histoire vivante. Peut-on ici souhaiter que D. Hémery nous donne un jour une vie de Nguyen An Ninh, intellectuel, paysan, journaliste de combat, colporteur d'une pommade de sa composition, organisateur politique, auteur de théâtre, assassiné en 1940 par le bagne français?

Notre auteur brosse ensuite un tableau de la colonisation, telle qu'elle était perçue par le journal. Ce qui frappe, c'est le ton nouveau de l'analyse. L'assimilation du marxisme permet d'adopter un point de vue qui dépasse celui de la rancoeur nationaliste. "Les rapports capitalistes sont désormais présentés comme hégémoniques, la réalité de la situation coloniale est à chercher dans les mécanismes du marché, du salariat et de la plus-value. Les rapports "féodaux" sont supra-déterminés [pourquoi "supra"?] par la structure capitaliste avec laquelle ils s'enchevêtrent et qui les dépasse; ils lui opposent bien leur résistance et leur inertie, lui confèrent les caractères d'une accumulation primitive, mais ils n'en commandent pas les déterminismes. Ils ne fonctionnent plus que comme ses modalités particulières." (p. 85) La situation réclame d'autant plus ce type d'analyse que l'Indochine est durement touchée par la crise et que les combats politiques entre grands groupes d'intérêts se font plus âpres. L'administration n'a pas la partie facile.

Un autre conflit oppose La Lutte aux nationalistes et surtout à leurs éléments modérés, les constitutionnalistes qui détiennent le quasi-monopole de la représentation électorale des Viêtnamiens..n voit, au travers de l'ouvrage, comment les "Lutteurs" sapent la position de ces derniers et parviennent à arracher des sièges au conseil municipal de Saigon, dont ils font ensuite un large usage politique. Un chapitre fait ensuite le bilan des préoccupations et des liaisons d'ordre international du groupe. Ce qui frappe aujourd'hui est l'extraordinaire absence de la Chine..n aurait pu supposer que les expériences du PCC auraient rencontré une audience attentive mais c'est plutôt l'Espagne qui cristallise les réflexions.

Il semble d'ailleurs que l'on pourrait généraliser la remarque. Alors qu'à cette époque, nombre de cadres du PCI, et en premier lieu Nguyên Ai Quôc, qui s'appellera bientôt Hô Chi Minh, résident en Chine et travaillent en liaison avec les communistes chinois, on ignore presque tout des relations entre les deux partis. Plus encore, il y a entre les tournants stratégiques de l'un et de l'autre comme une série de décalages qui restent inexpliqués, ou peut-être même inaperçus. Ce n'est pourtant pas, du côté chinois, la documentation qui manque.

Avec ses archives policières, D. Hémery était bien placé pour analyser ensuite les différentes vagues de répression qui allaient frapper le groupe, avant de le submerger, à la veille de la guerre. La Lutte avait encouragé la résistance à la répression et fait de l'exigence d'une amnistie un de ses principaux combats, et il ne fut pas toujours sans succès. Le dossier rassemblé là est extrêmement intéressant, surtout sur le mouvement de lutte dans les bagnes de Poulo Condor-- dont on sait que les portes ne se sont ouvertes que quarante ans plus tard...

1935-36, c'est la reprise des lutte locales, paysannes et ouvrières, après le creux de 1932-34. Le journal en fournit une chronique très précieuse par la diversité et la finesse de ses analyses sociologiques. Les partisans du journal, pourtant rédigé en français (la presse en langue viêtnamienne était davantage soumise à la censure), peut avoir à la campagne et par l'esprit combatif qui règne dans certaines régions..n constate que les communistes y sont déjà bien implantés (mais encore peu parmi les ouvriers des plantations): rien ne les en arrachera plus. L'auteur décrit ensuite l'émergence du groupe sur la scène indochinoise et note que "l'avènement du mouvement luttiste au rang de force électorale a donc eu pour résultat non seulement d'accroître les moyens d'action des organisations légales et illégales, mais encore de dérégler la superstructure politique coloniale." (p. 263)

La troisième et dernière partie, "du Front Populaire à la scission (juin 36 -- juin 37)" est assez accablante pour le Front Populaire et les ministres socialistes, Marius Moutet en tête, qui détenait le portefeuille des Colonies.

C'est l'époque où les divergences de vues entre trotskystes et communistes s'accroissent au point où elles entraînent la scission du groupe. Sous la pression du Komintern, le PCI se rallie-- non sans hésitations et discussions internes-- à une stratégie qui met en avant l'émancipation nationale. La lutte de classes, les revendications de la paysannerie pauvre y seront subordonnées. Pour les trotzkystes au contraire, la révolution s'approche à grands pas; il faut intensifier la lutte de classe; le problème colonial sera débloqué par la révolution en France.

Pour le moment, l'unité tactique demeure. Le 27 Mai 1936, La Lutte propose la réunion d'un Congrès indochinois, qui exprimera les voeux de toute la population à la commission d'enquête parlementaire dont le gouvernement du Front Populaire a promis l'envoi. La proposition connaît un succès vaste et rapide, et les partis les plus modérés sont contraints de s'y rallier.

La Lutte n'a guère péché par illusion sur le compte du Front Populaire. Elle voyait là l'occasion de faire desserrer un peu l'étau de la répression policière pour permettre une plus grande mobilisation populaire. Elle répétait que l'on n'obtiendrait rien sans lutter. En réalité, les socialistes, alliés aux colonialistes par excellence qu'étaient les radicaux, n'avaient en vue qu'une formule de colonie rénovée, modernisée, où l'amélioration de l'infrastructure économique permettrait de développer la production et les échanges, et de sortir la paysannerie de sa misère abjecte.

C'était là une sorte de préalable à toute modification sensible du système politique. D'abord maintenir, puis réformer souplement. L'administration locale, après quelques incertitudes, sut facilement reprendra en main la direction réelle des affaires et pousser le ministre à entériner ses mesures répressives par un habile mélange de temporisation, d'inertie, de mensonges et de faux-pas calculés. Il est impossible d'entrer dans les détails mais on voit comment se développe l'agitation en faveur du Congrès par la multiplication des comités d'action, et comment les tergiversations de l'administration aboutissent à interdire en pratique la tenue du Congrès. Quant à la commission parlementaire, elle n'a jamais quitté Paris.

Sur cette lancée, l'agitation sociale s'élargit et s'amplifie. Le journal rend compte d'une multitude de grèves très révélatrices de ce qu'il est convenu d'appeler le "climat social"..n aurait peut-être souhaité que D. Hémery fasse là une pause pour reprendre l'ensemble du matériau vivant afin d'en faire mieux ressortir les constantes et les significations profondes. Elles sont trop mêlées, dans le journal, à des considérations tactiques pour que le lecteur ne se sente pas submergé par l'accumulation des faits anecdotiques.

C'est peut-être aussi le procès que l'on pourrait faire à cet excellent ouvrage: ne pas être ce qu'on aurait souhaité qu'il fût, c'est-à-dire une confrontation entre l'analyse que font les révolutionnaires vietnamiens de la société coloniale et une vision synthétique des problèmes sociaux de l'époque; faire dialoguer le militant d'alors avec l'historien d'aujourd'hui. Ce n'était pas le but du livre mais le lecteur est en porte-à-faux parce qu'il ne dispose pas, pour le même laps de temps, d'un tableau aussi précis, établi de manière indépendante, qui lui permettrait de juger des illusions ou de la clairvoyance des rédacteurs de La Lutte et des militants clandestins.

La rupture allait procéder de la politique communiste d'élargissement des fronts populaires, et surtout du sentiment qu'entretenaient les uns et les autres d'avoir assez profité de l'épisode pour renforcer chacun leur organisation clandestine en vue d'agir sur une échelle nouvelle. La scission précédait de peu une violente répression dont le PC allait mieux se protéger que les trotskystes.

On connaît la fin: Poulo Condor, la guerre, la proclamation du 31 Août 1945. Peu après, le Viêt Minh exécutait Ta Thu Thau qu'un tribunal populaire venait d'acquitter. L'année suivante, Daniel Guérin évoquait cette liquidation devant Hô Chi Minh: ""Ce fut un grand patriote et nous le pleurons" me dit Hô Chi Minh avec une émotion non feinte, mais pour ajouter aussitôt d'une voix raffermie: "Mais tous ceux qui ne suivront pas la ligne tracée par moi seront brisés"." (Au Service des colonisés, Paris, Ed. de Minuit, 1954, p. 22.) On peut au moins ajouter que Ta Thu Thau n'était pas un "patriote" et que c'est ce refus politique qui a valu aux trotskystes viêtnamiens d'être éliminés par la violence.

Le livre refermé, on gardera en mémoire les intéressantes discussions qu'entretinrent les marxistes viêtnamiens de l'époque de La Lutte. Elles témoignent d'une vitalité intellectuelle remarquable, alliée à une grande finesse dans 1'observation sociologique. L'époque ultérieure, marquée par les deux guerres de résistance et le surgissement de l'Etat, a vu cette vitalité se faire encadrer par une certaine rigidité bureaucratique. On vit même se dérouler au Nord Viêt-Nam une expérience inspirée des Cent Fleurs, avec les mêmes résultats. C'est peut-être au Sud, dans le feu des combats, que s'est retrouvée cette vitalité dans l'observation et la discussion des phénomènes sociaux. Beaucoup de documents internes du FNL en portaient la marque. Espérons, là aussi, que les historiens les exhumeront des archives de la foret. D. Hémery, lui, nous a donné à voir les débuts de cette histoire.

Pour compléter, si l'on peut dire, cet ouvrage, on doit signaler un article du même auteur paru dans le Mouvement social, revue généralement peu férue d'exotisme 2. Chronologiquement, l'article se situe avant le livre puisqu'il considère la période 1926-1930. Le lieu diffère, c'est la métropole, mais les problèmes politiques se retrouvent. Il s'agit en effet d'analyser les différents courants qui se font jour alors chez les jeunes Viêtnamiens qui arrivent en France, animés généralement par le souci de trouver une solution aux maux de la colonisation. C'est pourquoi une brève étude de l'évolution démographique de l'immigration précède celle de son évolution politique (mais on ignore sa composition sociologique, son mode de vie, ses ressources, etc.). Les problèmes du nationalisme sont au centre des préoccupations et des trajectoires politiques, même pour les conservateurs. Le bouillonnement politique des années vingt, l'affermissement de la IIIème Internationale et les débuts du PCF, marqué alors par un fort internationalisme, apportent aux militants viêtnamiens maints éléments favorables à la réflexion et à l'action. La tendance se résume ainsi: "Indiscutablement, les révolutionnaires viêtnamiens vont vers le communisme, d'un mouvement endogène." (p. 37) Mais c'est quand même au Viêt-Nam et en Chine que seront franchis les pas décisifs vers la création d'un parti communiste (1929-30)..n retrouve plusieurs protagonistes de La Lutte et l'on se prend à penser que D. Hémery est bien armé pour faire un jour un dictionnaire biographique du mouvement révolutionnaire viêtnamien.

Cet article est suivi, dans la même livraison, d'une étude que Pierre Brocheux, auteur d'une solide thèse sur la bourgeoisie cochinchinoise, consacre au prolétariat des plantations d'hévéa, de 1927 à 1937 3. Il s'est appuyé sur des documents provenant du syndicat des planteurs, des dossiers de l'administration coloniale, en particulier de l'Inspection du travail, et sur les souvenirs d'un militant communiste, publies à Hanoi en 1971 (Phu Rieng Do). Dans plus d'un cas, souvenirs et documents se corroborent.

L'énorme main-d'oeuvre rendue nécessaire par le fort accroissement des plantations, au tournant de la première guerre mondiale, ne pouvait se recruter qu'au Tonkin, dans la masse des paysans sans terre. Mais ce recrutement n'était pas aussi facile que les planteurs l'avaient espéré et il a fallu avoir recours à divers subterfuges pour presser les pauvres diables que l'on expédiait au Sud. Il faudrait ici une petite étude de l'impact de ces recrutements sur la société rurale du Tonkin.

Ils chutent de 1929 à 1932, principalement sous l'effet de la crise qui provoque l'effondrement du prix du latex; les salaires finissent par suivre le mouvement et sont diminués en 1932. Les conditions de vie et de travail étaient très dures. La discipline était maintenue par l'exercice continu de la violence: coups de cadouille (ca duôi: la [queue de] raie), cachot, retenues de salaire, etc. Les conditions sont assez variables mais le nombre énorme de désertions est très symptomatique.

La résistance des travailleurs se manifeste aussi parfois assez violemment et l'on voit bien le rôle important que joue la forêt comme refuge pour ceux qui luttent contre l'oppression. Il allait devenir stratégique dans la période suivante. L'auteur remarque que "l'ordonnance spatiale [de la plantation] était partiellement fondée sur une hiérarchie socio-professionnelle fondée sur le critère racial." (p. 69) Il s'agit là, bien sûr, d'une constante: on peut constater le même fait aujourd'hui dans les plantations françaises de Malaisie ou même, sans aller si loin, dans la sidérurgie lorraine qui a eu longtemps coutume de recruter ses ouvriers en Italie et en Pologne.

L'auteur tire quelques conclusions intéressantes parmi lesquelles il faut particulièrement noter celle-ci: "Dans le travail et hors du travail, la plantation est un lieu d'identification entre l'appartenance nationale et celle de classe." Peut-on alors encore parler de prolétariat au sens que le XIXème siècle lui connaît, aux antipodes du nationalisme caractéristique de la bourgeoisie? Ce débat était d'actualité entre 1925 et 1940, comme le montre le livre de Daniel Hémery. En schématisant, on serait tenté d'y voir l'affrontement de deux lignes, celle de Nguyên Ai Quôc, tenant de la primauté du nationalisme et celle de Ta Thu Thau, prolétarien internationaliste, et en notant que le clivage est passé par moments à l'intérieur du PCI.

C'est la guerre mondiale qui est arrivée, plutôt que la révolution prolétarienne en Europe. Les événements étaient donc plus propices à la doctrine du vieux proscrit. On voit bien ce que les marxistes de Hanoi auraient à répondre: la lutte de classes, momentanément subordonnée à l'impératif de l'unité nationale nécessaire au renversement (local) de l'impérialisme, reprend ses droits ensuite et suscite une nouvelle forme d'Etat qui assure l'hégémonie des classes qui étaient les plus défavorisées. On remarquera néanmoins que l'unité nationale se maintient après la victoire contre l'impérialisme, que la révolution sociale est alors escamotée par l'Etat qui distribue à chaque classe son rôle en intercalant sa bureaucratie au sein des rapports de classe. La question mérite sans conteste un examen plus approfondi que nous entreprendrons par ailleurs.

Parmi les nombreuses questions que l'on peut soulever à propos de ces études historiques, on pourrait retenir celle-ci: Front populaire et front prolétarien, Staline et Trotsky aux colonies. Alors que dans beaucoup d'autres contextes, la politique de front populaire a plutôt fait faillite, elle a connu au Viêt-Nam une réussite remarquable. On peut se demander quels auraient été les résultats d'une politique de front ouvrier et paysan si la répression n'avait si durement décimé les trotskystes (sans doute incapables de se replier sur les campagnes). De là les embarras ultérieurs des trotskystes. En 1947, la IVème Internationale publie un texte intitulé "Mouvements nationaux et lutte de classes au Viêtnam" qui explique que le Viêt Minh ne peut que trahir les travailleurs. Pierre Naville, en 1949, n'entre pas dans les problèmes tactiques. Il reconnaît dans le Viêt Minh un mouvement populaire d'émancipation nationale et accepte les déclarations d'une extrême modération du président Hô Chi Minh: "Le communisme viendra peut-être dans cinquante ans... mais pas maintenant. Le programme économique viêtnamien est réformiste et à peine socialiste, anti-impérialiste mais non anticapitaliste." (New York Times, 6 Juillet 1946. Cité dans La Guerre du Viet-Nam, Paris, Ed. de la Revue Internationale, p. 199-200). La discussion est reprise de façon plus systématique par Pierre Rousset, dans son ouvrage sur le Parti communiste viêtnamien, surtout dans la partie intitulée "l'originalité programmatique" du PCV 4.

La première édition de ce livre, en 1973, a déclenché une polémique dans la revue trotskystes américaine International Socialist Review (juillet-août 1973; avril 1974 et février 1975) dans laquelle nous n'entrerons pas puisque la nouvelle édition du livre de P. Rousset pourrait la relancer. Il s'agit en effet d'une parution nouvelle, élargie et refondue. C'est le seul ouvrage en français qui traite avec cette ampleur d'un tel sujet.

Bien que cela ne soit pas dit explicitement, il peut être bon de savoir que l'auteur est un des dirigeants de la Ligue communiste révolutionnaire. Il est, dans la presse de ce mouvement, l'expert des questions indochinoises. Nous sommes avertis d'entrée que l'ouvrage tente de répondre à un "paradoxe apparent": le PC viêtnamien dirige une révolution exemplaire tout en continuant à recevoir "félicitations et congratulations de la part des représentants des partis staliniens." "Ni une étude systématique de la réalité sociale viêtnamienne, ni une histoire détaillée du PCV", ce livre cherche une interprétation de la "trajectoire du PCV sur laquelle il veut "ouvrir un débat"". Pourtant, c'est bel et bien une histoire du PC qui est retracée pour nous. La réalité sociale, elle, est effectivement absente de l'analyse, ce qui ne semble pas gêner ce marxiste. C'est même jusqu'à la nature concrète du parti, son organisation, ses membres, sa vie réelle et son fonctionnement qui sont passés sous silence. L'objet de cette étude se réduit à l'enchaînement des positions prises par la direction et imprimées aux organes qui en dépendent. Dans la plupart des cas, le lecteur ignore tout ce qu'il est advenu de l'application des décisions et des résultats plus ou moins satisfaisants que ces prises de position ont entraînées. Le critère de justesse de ces positions ne sera donc pas leur effet réel, mais leur conformité à une doctrine. Le débat proposé se situe dans le domaine de la stratégie abstraite d'un combat qui se déroule dans l'empyrée des vérités politiques éternelles. Ce livre est donc à classer dans le rayon de la théologie politique, et l'on n'est pas surpris par l'absence d'observations critiques dont la portée dépasserait celles que les communistes viêtnamiens sont capables de formuler eux-mêmes.

L'étroitesse de l'objectif visé est encore accrue par la documentation mise en oeuvre, qui se limite aux textes publiés, en français, à Hanoi, et seulement à une partie d'entre eux. Les exceptions à cette règle sont rares et concernent quelques ouvrages français standards. Les travaux étrangers sont ignorés. Sur les questions les plus délicates, cette absence de recul ne lui permet pas d'échapper aux rationalisations de la bureaucratie au pouvoir et de comprendre les enjeux que masquent les discours doctrinaux. P. Rousset ne s'est pas donné les moyens d'éviter un certain suivisme, qui étonne un peu sous la plume d'un héritier du terrible vieux de Coyoacan. Certes, l'élimination des militants trotskystes est dénoncée comme un "crime contre la révolution" mais un crime dont les responsabilités sont imprécises, locales peut-être. On ne saurait raisonnablement imputer ces vétilles au Bureau politique de l'époque. L'image du bon oncle Hô inspire évidemment plus de mansuétude que celle de Joseph Vissarionovitch...

Avant de passer en revue quelques problèmes soulevés par ce livre, évoquons quelques détails, comme la carte bourrée de fautes de la page 10, l'étrange obstination à déformer le nom de Ngô Van Chieu, l'auteur du Journal d'un combattant viêt-minh (Paris, le Seuil, 1955), sans parler de Ghandi et du ghandisme. Plus grave, et qui montre bien les lacunes de la documentation: la branche sudiste du PCV, le Parti révolutionnaire du peuple (Dang Nhan Dan Cach Mang Viêt Nam) n'est mentionné que deux fois, très brièvement, et sous un sigle insolite (PPR, p. 206 et 292). Un livre sur le PC viêtnamien pourrait au moins se poser le problème de ce qu'a été l'action de sa branche du Sud au cours de la guerre qui vient de s'achever, s'interroger sur le sens qu'avait, en septembre 1969, la disparition de Hanoi du nº4 du Parti, le premier vice-premier ministre, Pham Hung, et sa réapparition en 1975 comme dirigeant principal du Sud.

Dans le catalogue des étrangetés, on peut ranger la fausse érudition, par exemple le panachage des pseudonymes des militants qui étudièrent à Moscou, p. 33), le jargon de chapelle (la "transcroissance", passim), l'obscurantisme militant (la CIA qui utilise la psychanalyse pour torturer, p. l75), le rêve (l'occupation de l'ambassade américaine au moment du Têt 68, p. 207) et, le plus souvent, l'affirmation dogmatique (par exemple sur la nature prolétarienne du PCV, p. 142). Il emboîte toujours le pas avec énergie: "Le trait le plus fondamental de la stratégie militaire viêtnamienne est probablement son caractère éminemment politique. De là, par exemple, la place assignée à l'autodéfense et au soulèvement des masses dans la théorie de la guerre." (p. 210) Il ne voit pas qu'il s'agit là d'un discours politique au sujet de la guerre et que la théorie ne remplace pas de bons chars d'assaut.

Il est évident que les vrais problèmes logistiques sont très dévalués dans ce genre de discours, mais qu'ils tiennent une place certainement décisive dans la pratique. Comment improvise-t-on la concentration d'une quinzaine de divisions autour de Saigon, avec des camions ou avec des concepts? Une bonne part de ce qui s'est passé au Viêt-nam relève au moins autant de la plus classique des écoles de guerre que de la théorie politique. Marx et Engels, qui n'avaient pas la chance de posséder la théorie toute faite, s'intéressaient de près aux questions militaires et surtout à l'intendance. Quant aux soulèvements de masse, il faut bien constater qu'ils ne se sont produits nulle part, ni au Têt 68, ni en avril 75, en dépit de la théorie qui les prévoit et des discours qui les évoquent. C'est ce divorce entre les faits observables et l'affirmation congratulatoire qui rend, par exemple, encore aujourd'hui, extrêmement difficile de juger de la réussite ou de l'échec de l'offensive du Têt. Il faudrait probablement des nuances que l'ignorance où nous sommes toujours des buts véritables que se fixait l'offensive ne permet pas de formuler. La version qu'en a donnée le Front passera sans doute dans les manuels d'histoire, mais on ne voit pas ce que P. Rousset peut gagner à la suivre aveuglément.

On s'amuse à retrouver la vieille lune trotskyste quand il affirme, en soulignant: "C'est un Etat ouvrier qui voit le jour au Sud Viêtnam" (p. 46) et qu'il ajoute: "la détermination des rythmes optimums de socialisation [passons sur ce terme bizarre] de l'économie dépend du choix politique, donc d'une analyse concrète. Mais cela ne nous autorise pas pour autant, à éviter de caractériser l'Etat actuel au Sud-Viêt-nam." (p. 47) Quel meilleur aveu de dogmatisme? La page suivante démontre avec entrain que le PC viêtnamien a correctement appliqué les thèses de Trotsky sur la Révolution permanente. On peut donc "caractériser" librement. On trouve enfin le délire classique sur la "montée des luttes de classes régionales" (p. 61) où se mélangent les guérillas philippines (sans distinction de couleur), la répression sud-coréenne, l'agitation des étudiants indonésiens, etc.

P. Rousset garde pour la bonne bouche un presque dernier chapitre sur la bureaucratie. D'octobre 1945 (Hô Chi Minh) à avril 1976 (Pham Van Dông), les dirigeants communistes viêtnamiens n'ont guère cessé de fustiger dans leurs discours l'esprit bureaucratique, avec des accents parfois très durs. L'auteur pèse subtilement les composantes: une goutte de stalinisme par-ci, une pincée de démocratie soviétiste par-là. On voit affleurer l'inquiétude: "Le problème n'est pas tant l'état de réalisation de la démocratie soviétique que celui des objectifs que se fixent en ce domaine les dirigeants viêtnamiens. L'inquiétant dans les analyses de Truong Chinh, qui se contente de relever les "trois formes" qu'a connues l'Etat de dictature du prolétariat, est que, nulle part, il ne donne pour orientation l'établissement d'un système soviétique de pouvoir, à la différence du Parti bolchevique d'avant la stalinisation." (p. 329-30)

Nostalgique, P. Rousset voit pourtant le problème: "Le parti ouvrier doit dans une certaine mesure se substituer à la classe pour diriger une armée révolutionnaire paysanne dans la lutte pour le socialisme." Ce fait qui pourrait être jugé par certains comme capital et susceptible de remettre en cause toutes les analyses qui précèdent est traité en passant, à la fin de l'ouvrage (p. 331). Il est vrai que non seulement ses avatars exotiques, mais le léninisme lui-même sont justifiables de cette terrible critique. Et P. Rousset préfère en rester là.

Tous ces reproches étant faits, il reste que ce livre est intéressant puisqu'il présente une synthèse habile des idées des dirigeants communistes viêtnamiens. Il n'est pas possible d'entrer dans le détail de ce qui est justement le corps de l'ouvrage, non plus que de dire si les intéressés peuvent s'y reconnaître entièrement. Mais voilà un tableau de certains aspects essentiels de la politique viêtnamienne, réalisé avec un choix habile des textes, qui permet de juger sur pièces avec une certaine économie de moyens. L'interprétation est discutable et sera discutée.

Il existe une pièce intéressante à verser au dossier des discussions des marxistes viêtnamiens entre les deux guerres. Il s'agit d'un texte sur la question paysanne dû à la plume de deux activistes des années trente, jeunes nationalistes convertis au marxisme et cheminant entre la clandestinité et la prison. Ayant changé de nom de plume, ils se sont acquis quelque célébrité par la suite sous le noms de Truong Chinh et Vô Nguyên Giap 5. Ce sont des amis de longue date bien que la rumeur publique leur attribue des divergences d'opinion. Cette étude a été publiée en deux fascicules, en 1937 et 1938. Une troisième partie a été perdue avant que d'être éditée. Ce texte ne semble pas avoir été très connu et les éditions Su That de Hanoi, en le republiant en 1959, semblent s'être servi d'un exemplaire unique auquel manquaient quelques pages. Malheureusement, l'éditeur viêtnamien indique qu'"à notre demande, les auteurs ont relu leur texte et ont procédé à quelques révisions sur des points essentiels", qui ne sont pas indiqués. On sait que le procédé est courant (Cf. l'édition de Pékin des Oeuvres choisies de Mao Tsé-Toung et les "rétablissements" de Stuart Schram), mais il ne semble pas que l'on puisse retrouver l'original. Il reste peut-être un espoir dans certaines archives de la Sûreté coloniale qui, on se demande pourquoi, n'ont pas encore été mises la disposition des chercheurs.

La traduction en langue anglaise, due à la plume experte de Christine Pelzer White, se divise en deux parties: la première traite de la position de la paysannerie dans la société et c'est la plus intéressant, car de cette analyse se déduira la position des révolutionnaires à son égard. La seconde est une description détaillée de la condition paysanne et de son arriération technique, sociale et intellectuelle. Beaucoup des données utilisées dans cette démonstration semblent empruntées aux travaux classiques de Yves Henry et Pierre Gourou.

Comment définir la paysannerie comme classe? On peut dire tout d'abord que les "paysans sont membres de la petite-bourgeoisie rurale, c'est-à-dire d'une classe de gens qui possèdent des moyens de production pour assurer leur propre subsistance. D'un point de vue général, les paysans ne sont pas membres du prolétariat parce qu'ils ont habituellement un peu de terre, des instrument aratoire, des animaux de trait, des bâtiments, des vergers, des potagers, etc. Seuls les travailleurs qui ne possèdent rien d'autre que leurs deux mains nues et qui, pour vivre, vendent leur force de travail aux capitalistes sont réellement des prolétaires. Les paysans ne sont pas non plus membres de la bourgeoisie, car ils travaillent pour vivre; ils ne restent pas assis à rien faire et à exploiter le travail des ouvriers comme les propriétaires d'usines. Les paysans sont une classe entre le prolétariat et la bourgeoisie." (p. l6) Ce "ni l'un ni l'autre" ne ressemble pas, notons-le, à l'analyse tardive de Lénine selon qui les paysans sont "et l'un et l'autre".

Cette classe se divise en plusieurs couches, selon le schéma adopté par les communistes chinois et qui a son origine en Union Soviétique: paysans sans terre--paysans pauvres-- paysans moyens-- paysans riches. Cette dernière couche se subdivise en paysans riches et en (grands) propriétaires fonciers. Le critère de classification est le rapport qui existe entre la superficie possédée et le degré de satisfaction des besoins familiaux qu'entraîne l'application du travail individuel sur ladite superficie. Ce qui différencie ces couches, ce n'est donc pas la richesse, mais la place dans le processus de production. Il y a évidemment là une ambiguité. Dans ce texte, il s'agit bien de couches, car on cherche à caractériser la classe paysanne dans son entier. Mais, vingt ans plus tard, au moment de la réforme agraire au Nord, on sera tenté de les comprendre comme des classes et leurs conflits d'intérêts comme des luttes de classes. Et en effet, les auteurs concluent: "Les paysans appartiennent à la classe petite-bourgeoise, entre la bourgeoisie et le prolétariat. Comme les intérêts des paysans riches sont assez semblables à ceux de la bourgeoisie, il tendent à s'aligner sur la bourgeoisie. Les intérêts des paysans pauvres et sans terre sont plutôt semblables à ceux du prolétariat et donc ils tendent à s'aligner sur cette classe.

Dans la mesure où les intérêts des différentes couches de la paysannerie divergent, l'opinion paysanne n'est pas unifiée. Son attitude est instable, en particulier dans le cas des paysans moyens. En regardant l'histoire, on voit que selon les époques les paysans ont rejoint une classe ou aune autre." (p. 19)

Suivent d'intéressants développements sur la mentalité paysanne qui aboutissent à la conclusion suivante, dont on mesurera la validité pratique: "Lorsqu'ils deviennent conscients qu'ils sont organisés et qu'ils ont une direction, ils sont une force invincible. Quand ils sont prêts, ils peuvent écarter n'importe quel obstacle mis à leur progrès et à celui de la nation. Tout le problème est celui de la conscience, de l'organisation et de la direction." (p. 22)

Ainsi les grandes lignes sont déjà tracées. Malgré le détail de la description donnée dans la deuxième partie, on n'entre pas dans l'analyse approfondie de la structure économique de la production agricole. On se contente de notations assez superficielles dans un tableau de la misère rurale qui est vraiment saisissant. L'effort d'une analyse proprement économique n'est pas fait et les auteurs s'en rendent compte: "Bien que les paysans vivent de la terre, la terre ne leur fournit pas une subsistance adéquate. Ce problème qui est crucial dans la discussion de la question paysanne, est vaste et compliqué. Comme nous n'avons pas rassemblé une documentation suffisante, nous n'allons considérer que la question de la distribution des terres, et en particulier des terres communales. Nous croyons que c'est la clé de la question agraire à l'époque actuelle." (p. 66) Ce point de vue était erroné comme les événements l'ont ensuite prouvé.

L'intérêt de ce texte, même révisé, est qu'il donne ainsi une sorte de version primitive de la doctrine qui explique ce que doit être l'action du parti sur les paysans. Il y a là un problème très profond, qui se pose aujourd'hui de manière nouvelle dans le Sud et qui n'a pas fini de soulever des difficultés au Nord, comme nous allons le voir dans la suite de cet article.

De Hanoi nous arrive une Histoire du Viêt-nam 6. Elle rassemble des textes parus dans "Etudes viêtnamiennes" dûs à la plume de son directeur Nguyên Khac Viên. Il est, par sa vaste culture, son engagement politique et sa longue familiarité avec la vie parisienne, le meilleur intermédiaire qui soit entre l'intelligentzia française et le Viêt-Nam socialiste. On n'oublie pas son film sur la terre et les hommes, passé à la télévision française, son excellent recueil d'essais, tout en finesse et en pénétration, Expériences viêtnamiennes, (Paris, Editions sociales, 1970) et surtout son extraordinaire traduction du Kim Van Kieu. Cette étonnante conciliation entre la culture mandarinale, le matérialisme marxiste et les chatoyances d'une sensibilité riche en harmonies poétiques, est proprement viêtnamienne, mais M. Nguyên Khac Viên la porte à un niveau rarement égalé.

Le titre est donc très prometteur, car si l'on excepte le livre depuis longtemps introuvable de Lê Thanh Khoi (Le Viêt-Nam, Paris, Ed. de Minuit, 1955) on ne dispose pas, en français, d'un bon manuel de l'histoire viêtnamienne, ce qui ne manque pas d'être étrange. Il en est paru un en 1975 à Hanoi en langue vietnamienne, mais il est peu probable qu'il remplisse l'office que nous souhaitons. Et malheureusement le livre de Nguyên Khac Viên ne peut guère y prétendre. Il donne en onze pages un petit résumé de la préhistoire où l'on sent le désir d'individualiser l'actuel territoire du Nord Viêt-Nam plus nettement que ne l'indiquent, tout bien pesé, les données de l'archéologie régionale. (Signalons à cette occasion un numéro special de la revue Arts Asiatiques, nºxxxi sur l'archéologie viêtnamienne.)

Ensuite, la période chinoise est totalement passée sous silence. On nous dit seulement que: "le peuple vietnamien finit par reconquérir au Xème siècle son indépendance." (p. 25) C'est probablement faire injure au nationalisme viêtnamien que de se demander s'il existait quelque chose comme une nation viêtnamienne avant les mille ans de domination chinoise ou si celle-ci ne s'et pas justement forgée dans un mouvement d'assimilation et de rejet de celle-là. En somme, un mouvement dialectique. Une autre preuve de l'étroitesse de vue qui préside à cette façon d'exposer l'histoire, c'est l'absence totale des Chams, des Khmers, des peuples montagnards. Ceci importe, non parce qu'ils se trouvent, pour une part d'entre eux, dans les frontières viêtnamiennes actuelles, mais parce qu'ils ont évidemment contribué de diverses manières au façonnage de la société des Kinh, un terme intraduisible (comme han pour le chinois) désignant les Viêtnamiens--mongoloides--sinisés--riziculteurs de plaine (mais qui signifie "lieu élevé, résidence de la Cour"). Espérons que le renouveau des études ethnographiques en cours au Nord se traduira dans le domaine de l'histoire.

L'évocation de la période "féodale" souffre un peu de schématisme. On y voit surtout s'affronter le "mouvement dirigé par Un Tel" au "mouvement dirigé par Tel Autre", sans que ces "mouvements" soient bien caractérisés. Ils sont implicitement traités comme de simples précurseurs des "mouvements" contemporains, imparfaits parce qu'ils ne rassemblent pas toutes les caractéristiques de l'orthodoxie qui seule assure le succès durable. C'est Spartacus précurseur de Jésus-Christ. L'histoire est alors facile à écrire. On s'arrête à l'épisode des Tay Son, mieux traité que les autres mouvements, et la première partie du XIXème siècle tient tout entière dans la phrase suivante: "Avec Gia Long, le Viêt-nam entre dans une sombre période." (p. 93) Voilà pourquoi cet ouvrage ne mérite pas le titre qu'il se donne.

Son mérite réside plutôt dans la dernière partie, celle qui traite de la période coloniale et de sa suite. L'exposé est plus complet, plus vigoureux, même s'il n'utilise que des données bien connues. En abordant les problèmes politiques liés à l'émergence du mouvement communiste, il évite habilement les questions épineuses. L'épisode de La Lutte ne prend que quelques lignes et ne mentionne pas le rôle des trotskystes. N. K. Viên se montre partout un adroit rationalisateur, et sa conclusion est remarquable par la concision et l'élégance avec lesquelles il résume les buts politiques du mouvement révolutionnaire. Pour cette dernière partie, la plus volumineuse, ce livre mérite d'être lu, car il se situe dans le sillage de l'histoire qui se fait.

Pour en terminer avec l'histoire du mouvement communiste, signalons une bonne mise au point sur la formation de l'"alliance" entre les intellectuels, les travailleurs et les paysans, par Christine Pelzer White, la traductrice de Truong Chinh et Vô Nguyên Giap 7. Ce texte figure dans un recueil d'essais assez inégal qui comporte aussi un essai de Jeffrey Race, centré sur le Viêt-Nam, dont les considérations théoriques sur la révolution et les processus politiques laissent un peu pantois. Nous reviendrons plus loin sur quelques exemples du jargon sociologique américain et sur l'efficacité de son emploi.

 

On retrouve un bref article de Nguyên Khac Viên dans un gros numéro d'Etudes Rurales sur "agriculture et société en Asie du Sud-Est". 8 Dans ces quelques pages qui n'apportent guère de nouveauté, on relève une phrase qui donne un peu à rêver: "Si le paysan nord-viêtnamien ne mange pas encore tout-à-fait à sa faim, parce qu'il a conscience d'un avenir, les mots politique, science, culture prennent un sens pour lui." (p. 511).

Ce numéro porte bien la marque de la tradition française: voilà un thème d'une importance massive, agriculture et société. On trouve le moyen, pour l'Indochine, de ne pas traiter des grandes sociétés historiques, bâtisseuses d'empires et de sociétés hydrauliques, à l'exception d'une magistrale étude de B.-P. Groslier sur l'empire angkorien (p. 95 à 117) et de l'article de N. K. Viên. On ne s'intéresse, et avec talent, qu'aux minorités ethniques, les Mnong Gar (G. Condominas), Jarai (J. Dournes) du Viêt-Nam, les Brou (J. Matras-Troubetzkoi) et les Pear (M.-A. Martin) du Cambodge. L'époque du "dahir berbère" ne semble pas révolue. Il faut probablement voir dans cette fascination des minorités, si caractéristique de la sociologie des populations coloniales, une sorte de refus d'envisager le problème de l'Etat. Certes, la situation coloniale pouvait fausser la perspective, mais c'est encore elle qui domine, même parmi les jeunes chercheurs.

L'histoire ne sera pas beaucoup mieux servie avec le livre de Nicole-Dominique Lê sur les Missions étrangères et la pénétration française au Viêt-Nam qui semble, lui aussi, issu de préoccupations partisanes. 2

L'auteur indique que ce sont les affrontements entre Ngô Dinh Diêm et les bouddhistes (1963) qui l'engagèrent à rechercher "si cette mésentente était toute récente" ou non. La question peut sembler frivole à quiconque est familier des manuels d'histoire coloniale. Mais, sur le fond, le problème des rapports entre chrétiens (il ne s'agit ici que des catholiques) et non-chrétiens ne manque pas d'intérêt. Malheureusement, ce livre dont le ton reste toujours mesuré, ne sort pas des sentiers battus.

N-D Lê traite le bouddhisme avec une certaine condescendance. "Dans cet amalgame religieux et philosophique, le bouddhisme n'a qu'une place circonstancielle" (p. 6-7). Elle lui reproche son manque de cohérence, de force religieuse, en un mot, mais sans le dire, de ne pas être une Eglise. Incompréhension totale également du confucianisme qui se résume à l'égoisme des hauts fonctionnaires, menacés par la montée du catholicisme: "Les lettrés désiraient maintenir leurs privilèges, et un souverain agnostique comme Gia Long, qui ne montrait aucune préférence religieuse, dut agir en tenant compte de leurs réactions." (p. 77) Ces affirmations gratuites sont contredites par les instructions que Gia Long laissa à son successeur Minh Mang.

L'histoire que décrit N-D Lê est une suite d'anecdotes puisées dans les sources du XIXème siècle, utilisées sans précaution. Pas d'histoire sociale, mais une avalanche de documents diplomatiques déjà vus dans La Geste française de Taboulet. L'enjeu même de ces antagonismes politico-religieux n'est pas explicité et la politique des souverains de Huê apparaît comme une suite bizarre de décisions plus ou moins cohérentes. L'auteur endosse sans discuter la psychologie des missionnaires farouchement accrochés à leur lutte pour le pouvoir. On ne saura rien de la vie concrète des communautés catholiques, de l'action sur le terrain des missionnaires eux-mêmes. Et toute l'histoire semble commencer avec Gia Long et l'évêque d'Adran à qui revient "le mérite de cette première intervention" militaire du colonialisme français en Indochine.

L'ouvrage s'achève sur l'implantation du protectorat, mais la conclusion semble manquer: quel a été le rôle des catholiques viêtnamiens et quelles étaient leurs relations avec le reste du pays? On trouvera mille preuves, dans les citations de missionnaires, de la séparation des catholiques et de leur rôle subversif d'alliés de l'étranger. L'Eglise triomphante du XIXe siècle ne pouvait pas concevoir d'évangélisation qui ne fût dominatrice. Il reste à écrire l'histoire de la communauté catholique viêtnamienne pour chercher quels étaient les liens réels qui l'attachaient encore au reste de la société en dépit de sa trahison de l'Etat impérial. Ils prennent leur importance aujourd'hui où, battus militairement et politiquement, les catholiques viêtnamiens doivent chercher le chemin de leur intégration dans une nation qui se reforge. Ce livre crispé ne leur apportera pas de lueur nouvelle.


La présence américaine


Plus que le Viêt-Nam lui-même, la présence américaine a provoqué une avalanche de littératures en tous genres. Nous noterons en premier lieu la parution en français d'un pamphlet de Noam Chomsky et Edward S. Herman (auteur de Atrocities in Vietnam, Boston, 1970), intitulé Bains de sang, qui se rapporte pour une grande part à la politique américaine au Viêt-Nam. 10

Le livre est une coproduction de Mme Marie-Odile Faye, traductrice, et de M. Jean-Pierre Faye qui, outre sa participation à la traduction, a rédigé un avant-propos, des annexes et a édité le tout dans sa collection "Change". Cet avant-propos, intitulé L'Archipel Bloodbath est d'un insupportable gongorisme. On apprend, par exemple, que Noam Chomsky "est la contribution décisive à une tout autre figure-- à la figure de cette pensée qui va être et sans doute ne pourra être que collectivement--, inventant à la fois le Kant et le Marx, ou le Rousseau et le Nietzsche du siècle qui se fait et qui vient, dont vont se déceler et se déterminer tout à la fois les formes, et le change." (p. l9) Quel meilleur moyen pour se hausser du col que d'affirmer aux crédules que le livre que l'on édite est d'une importance extraordinaire et qu'en raison du silence de la presse sur l'éditions originale (Warner Modular Publication, 1973), il faut considérer la publication française comme "pratiquement la première édition... dans le monde contemporain" (p. 194)?

Il aurait fallu, au moins, pour étayer cette mégalomanie que la traduction fût correcte. Or, elle est absolument déplorable et tombe même fréquemment dans l'ineptie. Ouvrons au hasard: après les "vigilants paramilitaires" (p. 58) on passe au "meilleur moyen de convaincre de sa propre bona fides le soupçonneux militaire local" pour en arriver à un "combat vitrine... qui comprenait, entre autres choses, un impôt sur les vacances." (p. 59) On ne fait pas de grâce, même fiscale, au pauvre lecteur.

Comme on pouvait s'y attendre, la montagne accouche d'une souris. On apprend qu'il y a des massacres dans l'histoire, que les autorités politiques ne les voient pas tous du même oeil, soit qu'elles les ignorent, soit qu'elles les condamnent ou bien encore qu'elles les provoquent. Des dossiers de presse, plus ou moins bien fournis (très médiocre, par exemple, sur l`Indonésie) viennent étayer cette thèse d'une naiveté énorme et doctorale. On était accoutumé à plus de finesse dans les analyses de Chomsky. Il fait un bon usage de la très remarquable étude de D. Gareth Porter, The Myth of the Bloodbath: North Vietnam`s Land Reform Reconsidered (Cornell University Press, 197) qui mériterait à coup sûr d'être mieux connue. Certains clichés que l`on retrouve absolument partout y sont soigneusement décortiqués et vidés de leur substance. Dans le texte de Chomsky, le seul point qui n'est pas sans intérêt est la discussion de la réalité des massacre de Huê, en 1968, imputés au FNL (p. l08-115). Mais ce débat n'est probablement pas clos. Pour le reste, les références sont bien connues et très incomplètes. S'il fallait démontrer que la politique américaine peut être à la fois brutale et hypocrite, c'est trop. Si l'on veut dire que toutes les violences ne se valent pas, ce n'est pas assez.

Le livre sur les Femmes du Vietnam est l'émanation du Women's Lib américain, à sa jonction californienne avec l'université et le mouvement contre la guerre au Viêt-Nam. 11

Publié aux Etats-Unis en 1974, c'est un vaste recueil d'anecdotes, d'historiettes noires ou roses, de tableautins de moeurs, accrochés les uns à la suite des autres, sans ordre précis. Avec des bribes de témoignages et de coupures de presse, l'ouvrage veut rendre compte de la situation de la femme au Viêt-Nam, surtout pendant la guerre de libération. Tel qu'il est, c'est un livre qu'on pourrait dire de propagande: il choisit des histoires simples qui portent toutes la même, signification. Ainsi l'oppression à l'égard des femmes semble avoir éternellement été la même des temps "féodaux" à ceux de la présence américaine.

Le genre entraîne inévitablement des inexactitudes assez nombreuse, l'écorchement de noms propres, et surtout des naivetés, charmantes ou stupides, selon les cas. "Quand une femme descend un B-52 ou un F-111, elle se sent déjà moins incapable." (p. 194) La formule est amusante, avec ce correctif que l'on ne descendait pas au Viêt-Nam les F-111 dont seuls quelques prototypes sont allés s'écraser au sol d'eux-mêmes. Mais on confine parfois au délire, telle cette histoire d'un commando de femmes qui a "occupé cinq des sept étages de l'Ambassade [américaine lors de l'offensive du Têt], tué 2000 employés américains et forcé l'ambassadeur à s'enfuir en hélicoptère." (p. 254) Les amateurs de mythologie pourraient observer là les diverses étapes du lancement d'un mythe moderne.

A part ces défauts qui rendent l'ouvrage absolument inutile en tant que source d'information nouvelle, il y a quelques passages d'une atrocité poignante-- les horreurs de la guerre, qui peut s'y habituer? -- et une conclusion qui, très brièvement, donne à penser que, même au Nord, tout n'est pas réglé. L'égalité de droit n'est pas encore l'égalité de fait. On sort des images d'Epinal pour éprouver une réalité plus mouvante. Il est certain que la deuxième guerre de résistance a permis aux femmes de faire évoluer très vite leur rôle économique et social. La guerre a de ces conséquences, comme on l'a vu en Europe après 1918. Le retour à la paix et les démobilisations qui vont s'ensuivre devraient créer une situation intéressante à cet égard. Mais qu'a-t-on à gagner à accumuler des simplifications outrancières?

Signalons brièvement trois articles qui ont chacun un caractère de bilan. Celui de T. Wildgruber, fondé sur un très attentif dépouillement de la presse internationale, fait le point de la situation économique au Sud, un an après les Accords de Paris, à un moment où une solution politique paraissait à certains encore pensable, ou juste en passe d'échouer. 12

C'est probablement vers ce moment-là que l'offensive du printemps 1975 a été décidée. L'auteur se livre à une critique du rapport Lilienthal sur l'après-guerre (qui parait bien poussiéreux aujourd'hui) et fait un bilan des destructions intervenues dans l'appareil économique. Il analyse ensuite la situation économique, secteur par secteur, avec un pessimisme prudent, surtout en ce qui concerne le riz et les tentatives du président Thieu de contrôler le stockage. Il note enfin que le départ des Américains "aiguise les conflits sociaux".

W. L. Thomas, du département de géographie de l'Université de Californie, a participé à l'enquête que l'Académie des sciences américaines a ouverte sur l'utilisation des défoliants au Viêt-Nam. 13

Il décrit les procédures employées par les militaires, reproduit des cartes et des photos qui portent un terrible témoignage sur l'indifférence avec laquelle étaient traitées, si l'on peut dire, les agglomérations rurales. Ce texte trop court montre aussi que certaines zones défoliées ont fait l'objet, dans la région saigonnaise, d'une colonisation sauvage de réfugiés.

M. Bac-Phi, lui, se pose le problème de l'avenir économique du Viêt-Nam du Sud. 14

Mais il y a des inconséquences qui ont la vie dure. L'auteur, qui n'a probablement pas résidé au pays depuis longtemps, donne des leçons sur ce qu'il faut faire. Ainsi, les coopératives agricoles devraient être "semi-socialistes", car la formule socialiste "ne peut pas être appliquée à la mentalité sud-viêtnamienne." Quelle mentalité paysanne serait spontanément socialiste, ou même semi-socialiste, si ce mot a un sens? Il ignore que le problème de la grande propriété foncière est dépasse depuis longtemps, que le barrage sur le Da Nhim a été construit par les Japonais depuis belle lurette. Il n'hésite pas devant le cliché de "l'infrastructure industrielle solide" laissée par les Français au Nord. Et le plus incroyable: "Imposer une politique d'austérité au Viêtnam du Sud serait anachronique." Ces gens-là n'ont jamais rien compris.

On pardonnera à l'auteur de ces lignes d'avoir pris un vif plaisir à la lecture du livre de Jean-Claude Pomonti, avec qui il a eu plusieurs fois l'occasion de collaborer. 15

Des lieux, des itinéraires, certains personnages qui apparaissent au fil des pages ont été ainsi "partagés" et nous interdisent de prétendre porter ici un jugement objectif. Correspondant du journal Le Monde à Saigon de 1968 à 1973, parlant viêtnamien, J.-C. Pomonti a rapidement pris rang parmi les meilleurs observateurs internationaux des choses viêtnamiennes. Ceci ne le mettait pas à l'abri des tracasseries, ni parfois de l'intoxication soigneusement montée. Mais, seul de son espèce, il eut le courage de s'en expliquer avec ses lecteurs.

Ce livre est plus une sorte de long reportage qu'une étude organisée. Parsemé de vignettes, le récit nous entraîne dans le dédale d'un Saigon vu au ras des murs et des visages. Cette topologie se veut celle de l'imaginaire viêtnamien, de ce qui fait dans l'entrecroisement de l'histoire et du paysage, l'être viêtnamien.

Sans rompre ce fil essentiel, cette invariance des individus, le récit évoque ensuite des aspects plus visibles de la société. On passe ainsi de la cautèle politique de Thieu aux hiérarques militaires, des "lieutenants à qui l'on a donné un jouet intéressant" (p. 138) et au cessez-le-feu de 1973 où l'on voit resurgir tous les acteurs du drame viêtnamien, y compris le vieux canbô du Delta. On sent tous une sorte de haine méprisante pour Thieu et son régime qui a confiné au désespoir dans les moments qui ont précédé sa ruine et son départ.

La meilleure partie est certainement la dernière. Elle est centrée sur les réflexions de Bac Nam, l'oncle nº Cinq, le petit lettré modeste et profond dont les réflexions font écho à la méditation de Paul Mus et au vieux fonds de la poésie viêtnamienne. Il faut être bien proche du pays pour provoquer tant de lucide introspection et une longue familiarité pour se risquer à la transcrire. Pour qui veut comprendre le Viêt-Nam, ces pages-là sont vraies et fortes.

Il est peu de problèmes qui n'aient si largement fait l'unanimité parmi les acteurs américains du drame viêtnamien, politiciens, sociologues, militaires, journalistes, que la nécessité de la réforme agraire. L'idée est simple: abolissez les latifundia et vous aurez une classe de petits propriétaires ruraux, attachés à l'ordre et à la stabilité, qui soutiendra un gouvernement anticommuniste. Aussi, dès 1954, des experts en réforme agraire furent-ils dépêchés auprès du président Diêm pour l'aider à mettre sur pied un programme cohérent. L'inertie et les contradictions du régime allaient vite ruiner les espoir des experts qui se succédaient à Saigon. Il a fallu arriver en 1970 pour qu'une loi dite "La Terre aux Cultivateurs" vienne abolir, pour l'essentiel, l'existence du fermage et remettre la propriété du sol aux fermiers qui la cultivaient, dans la limite de 15 ha. La presse américaine salua dans cet événement le début d'une ère nouvelle qui pouvait bien amener une défaite politique et militaire des communistes.

Les effets politiques furent difficiles à percevoir. Les responsables de l'USAID demandèrent en 1972 à Control Data un rapport sur l'impact de la loi dans le Delta pendant qu'un de ses attachés, M. Stuart Callison, faisait une enquête plus intensive dans quatre villages. Ce travail qui a fait l'objet d'un Ph.D. encore inédit a donné lieu à une première publication sommaire. 16

Il note d'abord qu'en trois ans un million d'hectares ont été attribués, c'est-à-dire à peu près la moitié des terres du Delta. L'effet a été de faire passer la proportion des fermiers par rapport au nombre de cultivateurs de 60 à 15%, la plupart de ceux-ci travaillant des terres qui relèvent de fondations pieuses. L'abolition des fermages signifiait un accroissement des revenus paysans et une possibilité d'investissements nouveaux. Le sondage effectué par M. Callison lui permet de dire que "le groupe qui a reçu des titres de propriété a vu s'accroître sa production brute de paddy de 30% entre 1969-70 et 1971-72, alors que les fermiers et les propriétaires ont vu les leurs augmenter respectivement de 18 et 36%." (p. l9) En considérant les autres chiffres qu'il a rassemblés, l'auteur en conclut que l réforme a permis à de nombreux cultivateurs de passer à des techniques nouvelles, mais que celles-ci ne sont pas toujours disponibles et que la réforme à elle seule ne peut pas empêcher que continue à diminuer la quantité de riz mise sur le marché. Cette quantité mesurable était un critère certainement valide pour juger de la situation politique dans le Delta.

Voici, avec Paul Berman et Jeffrey Milstein, l'arrivée de la sociologie américaine. Elle est américaine non pas à cause de la nationalité des auteurs, mais parce qu'il s'agit d'une production marquée par une tradition universitaire qui révère le béhaviorisme et la quantification et qui ne peut plus se passer d'ordinateur. Ce sont deux produits passés par les mêmes moules: Rand Corp., MIT et Yale pour P. Berman; Michigan, Stanford et Yale pour J. Milstein, et qui pourraient être complémentaires. Milstein analyse le côté américain et Berman l'aspect viêtnamien.

J. Milstein se propose d'étudier la dynamique de la guerre, c'est-à-dire des facteurs qui affectent son déroulement. 17

Il écrit au début de 1973. La donnée essentielle du problème est pour lui l'affrontement entre la théorie des "colombes" et celle des "faucons". "Après l'engagement dans une guerre limitée, la théorie des faucons prévoit que l'escalade réduira le comportement hostile d'un ennemi. La théorie des colombes prévoit que l'escalade de ses propres actions hostiles accroîtra celles de l'ennemi." (p. 4) Il délimite ensuite l'infrastructure psychologique de ces théories et trouve qu'elles reposent sur trois éléments fondamentaux dont il rappelle les fondations théoriques: le stress, l'apprentissage et l'échange.

Là-dessus, J. Milstein se propose de construire les deux modèles de l'alternative politique. Pour ce faire, il doit d'abord élaborer des indices et des variables qui soient représentatif de ses concepts théoriques. Ils se rangent en plusieurs groupes: effort militaire, conséquences des actions militaires, soutien politique, déclarations publiques (de politique américaine), sans compter un indice de variations saisonnières. Ces indices sont affectés de coefficients dont on apprend, p. 28, qu'ils feront l'objet d'un choix "subjectif" effectué par le chercheur. Nous n'en prendrons qu'un seul exemple, dont la "subjectivité" ne laisse pas d'étonner: les perte américaines sont mesurées par le nombre de tués multiplié par dix, auquel s'ajoute le nombre de blessés hospitalisés et la moitié du nombre de blessés qui ne sont pas hospitalisés. Les pertes nord-viêtnamiennes et viêt cong représentent deux fois le nombre d'armes saisies plus le nombre de communistes faits prisonniers. Les pertes sud-viêtnamiennes sont indiquées par quatre fois le total des soldats tués auquel s'ajoute le nombre des blessés graves. Et rien pour nous expliquer la rationalité de ces indices.

Dans le domaine politique, la formule est encore plus belle. Il s'avère difficile en effet de quantifier la confiance que les citoyens portent au gouvernement de Saigon. Mais on peut mesurer la confiance qu'ils éprouvent dans leur monnaie grâce au taux du marché noir de la piastre. Il suffit de reprendre ce taux et le pondérer par l'indice des prix au détail et celui de la masse monétaire en circulation. Le tour est joué. L'auteur admet que ses indices ne sont peut-être pas fameux, mais que c'est à leur égard que l'opinion publique américaine a réagi.

Nous passerons sur la manipulation des modèles, dont l'explication n'est accessible qu'à des statisticiens chevronnés. L'évolution de chaque variable nous est donnée dans une suite de graphiques qui forme sans doute la partie la plus intéressante du livre. "En utilisant seulement les données initiales des mois de janvier- février et mars 1965, la simulation du modèle a permis de faire des prévisions pour chaque mois à partir d'avril 1965. La simulation a généralement prévu les tendances principales de l'escalade de la guerre jusqu'à décembre 1967." (p. 81) Evidemment, cette prévision était prévisible: la politique américaine faisait montre de constance. Et le modèle n'a pas prévu l'imprévisible, c'est-à-dire l'offensive du Têt de janvier-février 1968. Le modèle permet ensuite de simuler une politique totalement "colombe" et une totalement "faucon". La conclusion s'énonce comme suit: "Une politique plus colombine aurait entraîné moins de pertes militaires et plus de soutien envers le président pour un risque accru de "perdre" le Sud-Viêtnam au profit des communistes. Une politique plus fauconnière aurait plus de chances de battre les communistes mais au prix de pertes américaines plus élevées et d'un désastre politique pour le président des Etats-Unis." (p. 111) On se demande si une lecture attentive des Pentagon Papers ne nous a pas déjà appris cela, et beaucoup d'autres choses.

Le même type de démonstration est ensuite appliqué à la période qui va du Têt 1968 à l'invasion du Cambodge (mai 1970). Le livre se termine sur la question de savoir si la politique américaine a été produite par un bon ou un faux calcul. Et il conclut qu'il y a un peu des deux (p. 185).

P. Berman, étudie les Forces armées populaires de Libération (FAPL), ce qui désigne l'appareil militaire du FNL. 18

Il veut analyser le processus de l'institutionnalisation: comment et pourquoi des individus adhèrent à une organisation qui devient une institution et qui en retour transforme ses adhérents en éléments du fonctionnement de ladite institution? C'est du moins la traduction qui me parait probable du terme employé par l'auteur américain. Il traduit de son côté: pourquoi les paysans obéissent-ils à une autorité nouvelle? Pour y répondre, il utilise la masse des interviews réalises par la Rand Corporation avec environ 1200 prisonniers et transfuges viêt cong. Il y a là une quarantaine de milliers de pages dont M. Berman n'utilise qu'une sélection.

En battant le rappel de divers théoriciens de la psychologie, l'auteur décèle trois aspects de l'institutionnalisation: mobiliser, intégrer, se maintenir. Cela s'appelle une "approche microstructurale". Pour établir les "dimensions de la réceptivité" des paysans viêtnamiens devant le recrutement, il faut construire une "personnalité modale du paysan viêtnamien". Reconnaissons que cet arsenal conceptuel est impressionnant. Cet appui sur de solides théories générales, cette rigueur dans l'articulation et la définition des concepts essentiels nous fait augurer un renouvellement de notre perception, un peu béotienne, de ces processus politiques. Au fur et à mesure du dévoilement de cette image nouvelle, on s'étonne de l'impression du déjà-vu: la caractéristique dominante de la paysannerie viêtnamienne est le fatalisme (mais un fatalisme pragmatique); pour eux, mourir, c'est seulement entrer dans un état différent; le sentiment d'identité vietnamien est proche de la xénophobie; la famille est, plus que l'individu, l'unité de base de la société, etc... Ce sont tous les vieux clichés colonialistes, appliqués aussi bien aux Arabes ou aux Africains, qui ressurgissent tout armés, dans l'étincelante cuirasse de la théorie scientifique. Disons-le simplement: c'est de la supercherie. Ce jargon prétentieux ne sert qu'à camoufler une totale indigence de la pensée. Au lieu de produire du sens par l'arrangement interne de la phrase, on fabrique des mots ou des syntagmes (fatalisme pragmatique, purposive behavior) dont l'acception est totalement dénuée de généralité.

L'escroquerie à la science se poursuit par la sélection de 344 interviews, faites sur des critères mystérieux, et dont on essaie de tirer, avec un maximum de garanties statistiques, autre chose que ce que les personnes interrogées ont dite. Deux questions déterminantes restent sans réponse: pourquoi ne pas publier, au moins en partie, les interviews de la Rand? Pourquoi, si l'on se posait des questions sur l'attitude des paysans viêtnamiens ne pas aller les interroger sur place? Il y avait, au moment où ce livre a été écrit, plusieurs dizaines (ou centaines) de milliers de prisonniers et de transfuges. En leur posant les bonnes questions, on eût obtenu les bonne réponses. Le triturage mathématique, le passage par l'ordinateur n'engendrent que les plus détestables banalités. Il suffit pour s'en convaincre de se reporter aux conclusions: "D'un point de vue général, la révolution communiste au Viêtnam est un type extrême et spécial de construction institutionnelle par ce que nous appelons une organisation mobilisatrice, un système politique modernisateur qui recherche un ordre nouveau fondé sur un haut niveau de participation de masse et un haut niveau d'intégration des hommes dans une structure organisationnelle centralisée." (p. 197) Et plus loin: "En bref, les liens qui unissent l'individu conforme à l'organisation révolutionnaire au Viêt-Nam étaient fondés sur la satisfaction de besoins personnels au sein d'un cadre institutionnel qui était perçu comme légitime et correct." (p. 202)

Il y a sans doute une leçon à tirer au vu de ces trivialités. On pourrait décrire l'affrontement indochinois comme celui de deux pratiques de la sociologie. Les cadres du FNL, dans leurs villages, ne pouvaient agir qu'en fonction d'une connaissance plus ou moins approfondie des mécanismes de leur société. Toute erreur de jugement devenait assez vite, pour eux, une question de vie ou de mort. Les Américains de leur côté, ont fondé leur action sur une utilisation extensive des sciences sociale: c'est dès 1954 que débarquent à Saigon les gros bataillons de la Michigan State University. Beaucoup d'autres allaient suivre. D'un côté, terrés dans leurs abris, les praticiens de la psychologie de groupe; de l'autre, s'épongeant dans leurs bureaux climatisés, les analystes quantificateurs des institutions. De chaque côté, des armes et des soldats. La décision s'est faite en faveur de ceux qui étaient les plus proches de la réalité. (Voir l'excellente contribution de Georges Boudarel, "Sciences sociales et contre-insurrection au Vietnam" dans Le Mal de voir, Cahiers Jussieu nº7, Paris, 10/18, 1976, p. 136-97).

Un dernier mot sur M.Berman: il dit avoir une dette intellectuelle à l'égard de Paul Mus, dont il ne semble d'ailleurs pas connaître les oeuvres en français (p. 10). C'est là une affirmation totalement dénuée de fondement.

La chute de Saigon et après

Ils étaient quelques uns, des anciens de l'Indo, à se retrouver à Saigon au moment de la chute. M. Lartéguy, rendu célèbre par le succès des Centurions en était et livre son témoignage avec l'aide de M. Raoul Coutard, cinéaste, un ancien lui aussi, auteur d'un film assez malhonnête intitulé Hoa Binh. 19

Avant d'être expulsé par "trois Martiens venus d'Hanoi" l'auteur raconte sur un ton de baroudeur fatigué, à la fois dramatique et débraillé, les derniers jours de Saigon. Le style est un peu du Zévaco: "L'âme damnée de Thieu est un gros porc, le général Quang, dont personne n'ignore que sa femme a trafiqué avec les communistes." Les noms propres sont traités avec la plus insigne désinvolture, jusqu'au vainqueur de Diên Biên Phu qui s'appelle Nguyen van Giap (p. 96) On ne répugne pas devant une petite invention par ci ou par là: M. Lartéguy, qui n'était pas là, a vu, pendant l'offensive du Têt, le Consul de France Lambroschini aller "chercher les journalistes sous les balles". En fait, le consul était alors M. Giovagrandi que les événements ont surpris sur les plages du Cap Saint Jacques.

Ce livre ne fait que rapporter les ragots et les rumeurs qui couraient à Saigon et la seule affaire rapportée avec quelque soin est l'assassinat du journaliste Léandri. Les platitudes et les stupidités politiques pourraient peut-être passer si l'auteur témoignait d'un amour véritable du pays, mais on ne respire que l'ennui d'un ouvrage de commande.

Parmi les ouvrages qui traitent, sur le mode express, de la chute de Saigon, l'un des meilleurs est sans doute le plus modeste: il réunit en 130 pages les contributions, dont la nôtre, de neuf journalistes et observateurs présents à Saigon. 20

L'éditeur Boerries Gallasch, du Spiegel, était le seul journaliste présent au palais Dôc-Lap au moment où "Big" Minh et Vû Van Mau tâchèrent d'accueillir dignement les premiers officiers de l'Armée de libération. Pham Xuan Thé, commandant le groupe d'armées Doan Don Son, entre, pistolet russe à la main, et dit d'une voix forte: "Monsieur Minh, nous voulons que vous veniez aussitôt avec nous à la radio et que vous ordonniez la capitulation totale pour éviter les effusion de sang." Minh aurait préféré enregistrer le message au palais, mais on n'y trouve pas de magnétophone.

Dans le studio, Vû Van Mau, l'ancien ministre de Diêm, l'un des leaders de la troisième force, a l'air rayonnant. Il y a longtemps, sans doute, qu'il a tout compris: "Il n'y a plus de première force, on n'a donc plus besoin de la troisième. La réconciliation nationale est intervenue plus vite que nous ne l'avions prévu. Maintenant nous allons travailler ensemble pour notre peuple, sans différence." Sans différence d'opinion? demande le reporter. "Si, les opinions diffèrent, mais elles ne diffèrent que sur le chemin à prendre. Nous voulons tous aller vers le même but." (p. 59).

On notera aussi le récit de Klaus Liedtke, du Stern, qui a rejoint Phan Tiêt en bateau pour accompagner les troupes viêt cong dans leur avance sur Saigon. Il a été gentiment mais fermement assigné à résidence pendant les quelques jours cruciaux.

Un résumé équilibré et précis de la situation politique à Saigon, du cessez-le-feu à la chute, a été donné à Esprit par M. Georges Boudarel, l'un des meilleurs connaisseurs de la RDVN. 21

Sur le camouflage des activités américaines après ce qu'il a été convenu d'appeler le cessez-le-feu, il utilise le rapport sénatorial de l'équipe Kennedy et les informations des neutralistes de Paris (voir Saigon, un régime en question, les prisonniers politiques, par la Communauté vietnamienne, Paris, 1974, 409p.). Il faudra attendre l'exploitation des archives policières de Saigon pour préciser le tableau effrayant de ce qu'a été la répression des opposants du régime Thieu. On pense en particulier aux grands camps de l'île de Phu Quôc, qui servirent en mai 1975 d'asile ultime-- et provisoire-- à des milliers de réfugiés épuisés, venus du Centre par la mer.

En quelques pages, M. Boudarel montre bien les difficultés que cette répression a fait peser sur la "troisième composante". Annihilée, dispersée, elle n'a pu que s'effacer au moment où le pouvoir passait au Front. L'ambiguité des accords internationaux, si pleine d'arrière-pensées, était définitivement levée. M. Boudarel n'a pas tort de dire qu'"à l'exception des titulaires de gros comptes en banque à Zuerich ou à Genève, aucun Viêtnamien n'a perdu cette guerre, même si un petit nombre d'entre eux y a perdu des préjugés sur les révolutionnaires ou des illusions sur l'Occident." (p. 130) Quelques pages sur l'attitude de l'Eglise catholique montrent bien qu'au milieu de ses hésitations, elle commençait à marquer une nette réticence à soutenir Thieu: dès lors, il se trouvait suspendu dans le vide.

Une nouvelle ère a commencé, certains acteurs se retrouveront suer la nouvelle scène: l'Eglise, qui devra s'accommoder (aidée en cela par l'expulsion de certains missionnaires étrangers fort compromis), les neutralistes, qui auront à exprimer parfois le sentiment propre des Sudistes.

Le livre de Joel Luguern est une suite de vignette. 15

A l'inverse de la plupart des jeunes coopérants français qui n'étaient là que pour faire de la piastre ou fréquenter les lupanars du Sud-Est asiatique, M. Luguern s'est mêlé étroitement à la vie locale et ses images de la vie quotidienne sont bien vues. Sa présence à plusieurs moments cruciaux ne l'amène toutefois pas à tenter une analyse politique. Le lecteur appréciera beaucoup les traductions des admirables chansons de Trinh Con,g Son, qui ont longtemps circulé à Saigon par une sorte de samizdat de musicassettes. Deux de ces cinq poèmes avaient déjà été traduits, de façon assez différente, par le Bac Nam du livre de Jean-Claude Pomonti, dans une page du journal Le Monde, présentée par ce dernier et consacrée au poète viêtnamien (17 mai 1969).

Nous terminerons avec un texte tourné vers le futur. La brochure, en provenance de Hanoi, intitulée Vers une agriculture de grande production socialiste regroupe quelques interventions à une conférence nationale sur les problèmes de développement agricole qui s'est tenue en août 1974. 23

Elle comporte trois textes de Lê Duan, Pham Van Dông et Hoang Anh, secrétaire du CC et vice-premier ministre. Ce dernier texte, donné en annexe, catalogue les efforts à accomplir pour améliorer la production; le point de vue reste assez conformiste; il faut faire mieux et des règlements seront publiés. La conclusion appartient au meilleur style bureaucratique: "Toutes ces politiques, une fois promulguées et appliquées, encourageront les paysans et les bases de production à s'adonner avec ardeur au travail et à pratiquer l'économie, tout en exigeant de chacun qu'il applique des techniques nouvelles, planifie son travail et gère la production conformément à la réglementation en vigueur." (p. 116)

Les deux premiers textes posent plus clairement le problème du passage de l'agriculture nord-viêtnamienne à un stade nouveau de son développement. Le discours du premier ministre souligne l'insuffisance du point de vue qui a toujours prévalu, celui de la riziculture inondée; élevage moderne et culture industrielle pourraient jouer un grand rôle pour l'exportation. Il donne comme une loi universelle l'idée que la valeur de la production fournie par l'élevage doit rattraper et dépasser celle de la production agricole, elle-même en augmentation constante.

Comment accroître la production? Par la concentration, la mécanisation, l'électrification, la "chimisation", etc. C'est un nouvel échelon, le district, qui va jouer un rôle crucial dans la coordination des tâches dont la complexité va s'accroître.

C'est la contribution de Lê Duan, le premier secrétaire, qui soulève les questions les plus fondamentales. Ses critiques sont aussi les plus claires: "Au cours de cette conférence, certains camarades ont estimé que le porblème des prix était une des causes du manque d'enthousiasme pour le travail productif des coopératives. il est vrai que certains prix d'achat par l'administration des produits agricoles ne sont pas rationnels et que l'Etat doit les corriger en conséquence." (p. 9) Dans certaines cellules rurales, une bonne partie des militants sont "moyens" ou même "médiocres", c'est-à-dire inactifs. "Certains grignotent illégalement les terres collectives et les utilisent en les gaspillant, dérogent aux principe et au régime de gestion socialiste, les revenus ne sont pas répartis de façon vraiment équitable et rationnelle selon le travail fourni, etc." (p. 22) Le bilan est sévère et montre, sans la désigner clairement, une sourde résistance au collectivisme. On peut néanmoins considérer qu'un long chemin a été parcouru si l'on compare avec le tableau de la campagne tonkinoise que décrivaient Truong Chinh et Vô Nguyen Giap.

Plus loin, le premier secrétaire note que pour Marx le socialisme ne se conçoit qu'assis sur une puissante base industrielle. Lénine a fait avancer la question en donnant aux coopératives le rôle d'"acheminer les paysans vers le socialisme" en attendant que la grande industrie puise les consolider en retour. Lê Duan remarque que les "pays frères" disposaient d'"une certaine infrastructure industrielle léguée par le capitalisme" et qu'il leur était possible d'accélérer le développement de l'industrie lourde. Or, dit-il, ce n'est pas le cas au Viêt-Nam. "Jusqu'à ce jour, il n'y a peut-être pas eu dans l'histoire de pays qui se soit trouvé dans des conditions semblables. il nous a fallu mener immédiatement nos paysans et notre agriculture au socialisme sans attendre le développement de l'industrie, bien que nous réalisions nettement qu'en l'absence d'une puissante activité industrielle, il n'était pas possible d'avoir une agriculture de grande production, ni de consolider les nouveaux rapports de production." (p. 28)

Mais est-ce conforme aux lois économiques? Pour connaître ces lois, il faut agir et étudier en même temps car "il n'est pas possible de saisir en une seule fois tous les problèmes" (p. 29). A la pointe du progrès se trouvent "le régime socialiste et maître collectif, la science de l'organisation du travail et de la gestion de l'économie, l'hydraulique, les engrais, les semences, les outils". Il suffirait, d'après l'auteur, de maîtriser progressivement ce qu'il appelle les "sommets" des connaissances actuelles.

Si l'on résume, on voit que la loi de passage d'un stade économique a l'autre (dérive à la fois d'un système social et d'un niveau technique. Les lignes suivantes clarifient le point de vue du parti: "Ces rapports sociaux (dictature du prolétariat et régime de maître collectif), qui auraient dû résulter de la grande industrie, ont, dans notre pays, découlé naturellement du déroulement de la révolution nationale démocratique et des premiers pas de la transformation socialiste en l'absence de grande industrie. Nous ne pouvions pas attendre l'apparition de la grande industrie pour construire ces rapports, l'histoire nous a à la fois permis et contraints de nous y engager. Ce qui, aux yeux d'Engels, avait semblé bien difficile pour maints pays-- c'est pourquoi il a conseillé d'"attendre" -- était réalisable chez nous dans des conditions favorables... Inaugurer l'édification du socialisme par l'instauration du régime de maître collectif est une particularité de développement historique de notre pays, un aspect théorique important des sciences sociales au Viêt-Nam." (p. 31)

On ne peut être plus clair. La contradiction avec la théorie classique est reconnue et évacuée comme "particularité" historique. Mais contrairement à ce que dit Lê Duan, ceci n'engendre aucune théorie. La pratique en question, malgré ses légers atours marxistes, relève du plus pur empirisme politique. Ce fait, que l'on peut juger bon ou mauvais, n'est pas sans conséquences sur le terrain. Puisque les producteurs eux-mêmes ne semblent pas être à même de donner une impulsion, il faut renforcer l'échelon administratif du district-- environ 10.000 ha., 40.000 travailleurs-- pour que la bureaucratie se substitue une fois de plus, ad infinitum, à la classe défaillante. On peut donc prévoir qu'il faudra bientôt dénoncer le bureaucratisme, le gaspillage et la corruption de certains districts. C'est une système économique dont l'efficacité est réelle, mais faible.

Il n'y a pas de raisons de penser que les nouvelles directives seront sensiblement modifiées par la réunification. Pour un bon moment, il restera une sorte d'étanchéité entre les zones de production du Nord et du Sud. Il reste à voir par quels moyens la volonté d'homogénéisation se manifestera.

D'un telle diversité, peut-on tirer quelque semblant de raison? On constatera, mais on s'userait à le déplorer, la prédominance massive de l'idéologie politique et du scientisme. L'un et l'autre témoignent de la profondeur des ténèbres où se meut encore, peut-être pour toujours, la quête du savoir. L'impressionnisme et la poésie s'accordent souvent mieux à l'expérience vécue d'une société comme celle du Viêt-Nam que les puissantes constructions, souvent creuses, de sciences manifestement usurpatrices. Il faut bien reconnaître qu'une partie des réflexions exposées ici n'apparaissent comme évidentes ou acceptables que parce que les événements ont tranché dans le vif de l'histoire. Songeons à tous les malheureux qui, au cours des années, ont échafaudé de fortes théories et qui, dans le secret de leur cabinet, les ont vues emportées par la débâcle d'avril 1975. Leurs écrits demeurent. Aucun de ces centaines de savants ne s'est encore, à ma connaissance, demandé publiquement pourquoi nous sommes-nous trompés? Les sciences sociales, si elles veulent mériter ce titre, pourraient saisir ce genre d'occasion pour s'interroger sur elles-mêmes.


juillet 1976

 

Note. Il reste à mentionner, pour les lecteurs intéressés, divers travaux, parus en 1974-75, que nous n'avons pas passés en revue.

Dans l'ordre des travaux savants, citons N. Louis-Hénard, Viet-Nam Phon-Tuc, traduction, Publications de l'Ecole française d'Extrême-Orient, Textes et Documents sur l'Indochine, XI, 1975; R. B. Smith et W. Watson, eds., Early Southeast Asia: Essays in Archaeology, History and Historical Geography, Londres, School of African and Oriental Studies, 1975, 528p., qui rend compte d'un colloque tenu à Londres en 1973 sur l'histoire de la région de 1000 avant J.C. à 1000 après; Pham Cao Duong, Evolution de la situation économique et sociale de la paysannerie vietnamienne de 1861 à 1945, Thèse de 3ème cycle, Paris VII, 1975; Dinh Van Trung, La Psychologie du paysan du Delta. Etudes sur la culture vietnamienne, Thèse d'Etat, Paris V, 1974; Thai Quang Nam, L'Aide américaine et l'économie du Sud Vietnam (1954-1974), Thèse de 3ème cycle, EPHE, 1975, 483p.; Quach Thanh Tam Langlet, "Notes sur les changements du milieu humain dans la République du Viet Nam", Bulletin de la Société des Etudes Indochinoses, XLIX, 1974.

Pour des raisons matérielles, nous n'avons pas encore pu consulter Robert F. Turner, Vietnamese Communism. Its Origins and Development, Stanford University Press, 1975, 517p. ni Joseph J. Zasloff & McAlister Brown, eds., Communism in Indochina, Lexington, D.Heath, 1975, XI-295p. Signalons enfin la parution en 1976 d'un ouvrage du bon historien qu'est William J. Duiker, The Rise of Nationalism in Vietnam, 1900-1941, Cornell U. P., 320p.

Dans l'ordre des textes journalistiques, citons Paul Dreyfus, Et Saigon tomba, Paris, Arthaud, 1975, 368p. qui n'apporte pas de nouveauté; Pierre Darcourt, Vietnam, qu'as-tu fait de tes fils? Paris, Albatros, 1975, 261p.; Zalin Grant, Survivors, New-York, Norton, 1975 interviewe les prisonniers américains du FNL.; G. Boudarel, P. Brocheux et D. Hémery, "L'Histoire du communisme vietnamien et les perspectives de "réconciliation nationale"", Le Monde Diplomatique, mai 1975. Le meilleur compte-rendu de la "campagne Hô Chi Minh" est probablement celui de Nayan Chanda, "Suddenly Last Spring" dans la Far Eastern Economic Review du 12 septembre 1975. Dans le premier numéro de la revue Hérodote, Yves Lacoste publie un texte sur les digues du Nord Viêt-Nam pendant la guerre. Le petit livre de Richard West, Victory in Vietnam, Londres, André Deutsch, 1975, 196p. publié avant la chute de Saigon, est un reportage d'une intéressante perspicacité. Faut-il citer le roman de M. Olivier Todd, Les Canards de Ca-Mao? Comme journaliste du Nouvel Observateur, il avait laissé à Saigon, parmi les informateurs viêtnamiens de la presse internationale le souvenir d'un amusant gogo. Ne lui avaient-ils pas fait écrire que les Viêtcong avaient poussé le génie révolutionnaire jusqu'à inventer le riz flottant? Déçu dans ses enthousiasmes, il avait ensuite confié aux lecteurs de Réalite ce qu'il ne disait pas à ceux du Nouvel Observateur. On mesurera la rouerie du roman à celle du titre: on ne connaît au Viêt-Nam qu'une ville qui s'appelle Ca Mau. L'orthographe est là pour faire de la réclame à ces "canards".

 

 


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