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126A "Guerre et révolution en Afrique", Esprit, numéro 6, juin 1978, p. 83-100.



Guerre et révolution en Afrique

par Serge Thion



Au Mozambique, la révolution octroyée

Il est un peu trop facile de prendre les discours et les proclamations des dirigeants africains pour argent comptant. Lorsque quelque part, dans une de ces vieilles villes coloniales perdues dans la brousse africaine, un parti politique se proclame soudainement marxiste-léniniste, l'opinion internationale feint de croire à cette transmutation, qui pour s'en plaindre, qui pour s'en féliciter. On préfère ainsi accepter le jeu sur les mots plutôt que de considérer les réalités sociales qu'ils recouvrent bien mal.

Le Mozambique, terre de vieille colonisation portugaise, figure ainsi sur la liste des pays qui ont accédé à la révolution, avec les attributs que cela comporte: meetings de masse, parti unique "d'avant-garde de l'alliance ouvriers-paysans", politisation généralisée, appelée souvent "conscientisation" ou "dynamisation", prédominance de la construction de l'état et intensification de l'effort productif et collectif.

Il ne manque pas de gens, en Europe et en Afrique, pour considérer l'expérience mozambicaine comme une réussite de la ligne révolutionnaire, voire comme un modèle pour l'Afrique, similaire à beaucoup d'égards à ce que fut Cuba pour l'Amérique latine. Les discours du président Samora Machel voient lentement monter leur cote sur le marché des théoriciens révolutionnaires. On a connu assez d'autres exemples de ces engouements de l'intelligentsia politique pour y voir ce qu'elle y cherche: une rhétorique et une symbolique qui confortent ses propres orthodoxies.

Au Mozambique, la prise du pouvoir par les révolutionnaires qui animaient le mouvement de lutte armée contre la présence coloniale, s'est faite en deux temps: le 25 avril 1974 a vu l'effondrement du régime salazariste, et a ouvert une période de transition assez longue pour que le Frelimo (Front de libération du Mozambique) puisse se saisir peu à peu des leviers de commande. L'indépendance a été proclamée le 25 juin 1975.

Maputo n'est plus Lourenço Marquès. Le nombre de voitures a beaucoup diminué; les rues chaudes du port sont désertes; les magasins de luxe exhibent quelques modèles dépareillés mais, aux portes des nouveaux magasins coopératifs, les lojas do povo, s'allongent des queues de ménagères aux robes multicolores. Ce n'est pas la pénurie, mais il y a des ruptures d'approvisionnement car le système de distribution géré par l'Etat est assez chaotique. Les échoppes privées, souvent tenues par des Indiens, sont mieux fournies mais plus chères.

Grande fête populaire à Maputo, en décembre, pour marquer l'achèvement du processus électoral. Dans chaque localité, dans chaque quartier des grandes villes, la population s'est réunie pour élire les membres de l'assemblée populaire locale. Sous l'oeil vigilant du parti, les électeurs étaient appelés, avant de voter, à dénoncer ceux qui, électeurs ou candidats, avaient un passé trouble, ou des vices connus, ou des tendances à la corruption. Ces brebis galeuses étaient alors ignominieusement chassées. Ces psychodrames moralisateurs, "orientés" (c'est le terme officiel) par des membres du parti Frelimo, avaient pour but de faire ratifier par les masses l'installation du régime. Les interpellations, à la base, ne manquaient pas de vivacité. Les élus auront un petit rôle à jouer dans la gestion des affaires locales. Ils forment aussi le vivier où se puisera le personnel politique de l'échelon supérieur, jusqu'à l'Assemblée nationale qui n'est guère qu'une chambre d'enregistrement. Ce choix démocratique, qui devient fictif dès que l'on monte dans la hiérarchie, parachève l'installation du nouvel Etat, qui est dit "populaire" ou encore "Etat du peuple travailleur",

La grande fête se déroule sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Plusieurs milliers de badauds viennent admirer quelques danses folkloriques, des démonstrations d'athlètes, une clique militaire, des policiers karatéka et surtout le président Samora qui vient serrer la main des nouveaux élus. Jeune, jovial, il se lance au pas de course dans la foule. Elle n'avait pas bougé jusque-là, maintenant elle vibre pendant que le président distribue risettes, poignées de main et tapes dans le dos. Il prend le micro, fait répéter quelques slogans, une ou deux chansons et, ravi, il disparaît, au grand soulagement de ses gardes du corps.

Scène banale en apparence, et qui pourrait se passer presque n'importe où sur le continent. Le contexte, pourtant, lui donne une résonance particulière. Que s'est-il passé dans cette immense savane en bordure de laquelle les navigateurs lusitaniens n'ont fait pendant longtemps que relâcher pour y faire de l'eau et un peu de commerce? A l'exception de la riche vallée du Zambèze où ils avaient installé au XVIIIe siècle une sorte de système féodal, les prazos, les Portugais n'ont occupé l'intérieur des terres qu'au tournant du siècle dernier. Faute de moyens propres, ils ont concédé l'exploitation des meilleures terres à des compagnies internationales ou à de petits colons démunis. Pour le reste, ce fut le règne de l'esclavage, puis de la capitation et du travail forcé. L'infrastructure était embryonnaire; la société locale restait en l'état, usée seulement par les corvées et les impôts. Beaucoup d'hommes durent apprendre le chemin des mines d'or sud-africaines.

L'insurrection nationaliste qui se prépare dans les années soixante prend sa source dans la petite bourgeoisie africaine des auxiliaires de la colonisation et dans la mémoire paysanne des guerres de résistance que les tribus ont menées lors de l'installation portugaise. La conjoncture internationale se prête à la formation d'un front de libération qui met plusieurs années à sortir de ses crises internes, de son inexpérience militaire et de sa méconnaissance des réalités rurales. C'est vers 1971 qu'il commence à faire des progrès réels sur le terrain et qu'il oblige l'armée portugaise à resserrer son dispositif.

Ce sera une guerre populaire puisque la recette a fait ses preuves ailleurs. La mobilisation des communautés paysannes donne un élan nouveau, avec un objectif clair: le départ des Portugais. Aussi, quand arrive la divine surprise du coup de Lisbonne, les maquisards, sans rivaux sur le terrain, peuvent-ils prétendre à la succession. Elle ne sera contestée que par des colons d'extrême-droite qui rêvent d'une nouvelle Rhodésie, et par quelques politiciens dont le passé est fâcheusement suspect. Le Frelimo arrive au pouvoir sur un tapis volant; c'est à peine une métaphore car, malgré ses progrès, il est très loin de s'être implanté partout et c'est en avion qu'arrivent de Dar-es-Salaam ses premiers délégués avec leur escorte militaire.

Proclamer une république populaire, transformer un front de libération en parti marxiste-léniniste n'est plus qu'une simple question de vocabulaire. En réalité, l'appareil administratif colonial passe dans les mains d'un petit groupe, idéologiquement uni, mais qui socialement ne représente pas grand-chose. La paysannerie ne réclame rien sinon la fin des corvées et des impôts. Les commerçants veulent s'enrichir et les ouvriers casser les cadences tout en doublant leurs salaires. Il y a dans l'administration un fort appel d'air; avec les promotions et les carrières qu'ouvre le départ des Portugais, le récent effort de scolarisation entrepris par les derniers gouverneurs trouve ici son débouché immédiat.

Tout se met en place. Le corps social mozambicain, comme soulagé par ce subit allégement, ne réagit que mollement. La construction de l'Etat n'est que l'application formelle de la nouvelle idéologie dominante. La révolution qui ne se fait manifestement pas dans l'épaisseur sociale sera octroyée par un bon gouvernement, soucieux de moralité et d'efficacité économique.

Les paysans, vivant traditionnellement en habitat très dispersé, seront incités à se rassembler dans des villages communautaires (aldeais comunais) où le, travail collectif devra subventionner l'érection du village, ses services sociaux et surtout l'amélioration du niveau de vie. L'expérience est lancée à l'aveuglette, sans aucune analyse de la réalité paysanne, et s'applique d'abord aux populations déplacées, anciens réfugiés de guerre et victimes des inondations.

Pour le reste, on constate une assez grande passivité et même des traces de méfiance chez des paysans que le changement de couleur de peau des administrateurs ne semble pas avoir bouleversés. C'est en effet avec une aise déconcertante que fonctionnaires et membres du parti se sont coulés dans le moule de la bureaucratie provinciale. Leur bonne conscience donne la mesure de ce que peut octroyer un régime dépourvu de moyens où tout se décide au niveau le plus élevé, dans un cénacle d'une quinzaine de personnes. Ce sont d'ailleurs des gens estimés, connus pour leur probité et leur dévouement. Ils font tout; ils donnent les orientations sur tous les problèmes, vont partout les expliquer et veiller personnellement à leur application. Ce sont les vertus d'un centralisme qui n'est appelé démocratique que parce que ses bienfaits doivent en principe s'étendre à tout le peuple.

Dans un pays où l'économie moderne n'a agi que de façon disparate, la différenciation des classes reste embryonnaire, mal dégagée de la gangue familière de l'autarcie paysanne et des relations de parenté étendue. Le socialismo cientifico, dans sa version toujours plus simplifiée, se réduit à un moralisme économiste. La situation de départ n'est pas très favorable: la campagne ne nourrit pas la ville, dont les activités dépendent encore presque entièrement de l'étranger. N'a-t-il pas fallu récemment, dans ce pays qui comprend 85% de paysans, importer de la viande du Pérou? L'Etat s'endette à court terme et l'on ne voit pas qu'il puisse prélever un surplus nécessaire aux investissements sur le travail d'une paysannerie réservée et hautement improductive, ou sur une classe ouvrière microscopique, qui reste en grande partie intégrée au dispositif économique sud-africain. Il y a de beaux jours à venir pour l'aide étrangère.

Il reste, au-delà d'un verbalisme plein de bonnes intentions, que le régime, pour autoritaire qu'il soit, ne s'impose pas de manière brutale et qu'on ne lui connaît pas d'épuration sanglante. C'est, dans l'Afrique d'aujourd'hui, quelque chose comme une exception. Certes, les opposants notoires et les nostalgiques de la colonisation ont toutes chances de se retrouver dans un centre de rééducation, où les rejoignent les proxénètes et les prévaricateurs. Mais pour un pays qui se veut révolutionnaire et qui connaît la guerre à l'une de ses frontières, il règne une atmosphère détendue. Après tout, si la révolution doit venir d'en haut, elle y mettra du temps, pendant lequel la vie continue.

Afrique australe: L'attente de l'implosion

Un Etat révolutionnaire aux portes du bastion blanc! La tension monte? Mouvements de troupes aux frontières? Oui et non. Les stratèges, de part et d'autre, ont fait les calculs les plus prudents.

Du côté sud-africain, le déplaisir de voir les "rouges" s'installer à cinq heures de voiture du coeur industriel que constitue le Witwatersrand pourrait être allégé par le sentiment de l'énorme différence de potentiel militaire. Malgré les chants de sirène venus de quelques milieux d'affaires, personne n'a voulu tenter une aventure militaire facile, comme l'occupation de Lourenço Marquès, qui aurait mis la république sud-africaine en fâcheuse posture vis-à-vis d'une opinion internationale plutôt mal disposée à son égard. C'est d'ailleurs la même considération qui a amené le retrait des colonnes d'invasion envoyées en Angola où l'affrontement militaire a, pour l'essentiel, été esquivé.

Pretoria a fait comme si rien ne s'était passé au Mozambique, en maintenant les accords sur les chemins de fer, sur les fournitures d'électricité du barrage de Cahora Bassa, en continuant à y exporter des biens d'équipement et de consommation. On peut encore rencontrer à Maputo des experts et des hommes d'affaires sud-africains. Ils sont bien placés pour mesurer la dépendance de l'économie mozambicaine, et les profits qu'ils en retirent. Les Sud-Africains pratiquent donc la séduction commerciale, sans menace militaire mais sans relation politique. Comme pour leurs relations avec d'autres pays africains, tout doit demeurer tacite.

Les Mozambicains, pour leur part, ont développé une politique d'abstention: on dénonce l'apartheid mais on s'abstient de parler des relations commerciales. On s'abstient de fournir aux militants sud-africains des facilités quelconques.

On s'abstient surtout de constituer une force militaire qui indisposerait le redoutable voisin. C'est évidemment la voie du réalisme. L'extrême dénuement du pays, la chute des productions causée par le départ des Portugais, ne lui permettent certainement pas de se risquer dans une confrontation avec l'Etat industriel le plus puissant de toute l'Afrique, qui, de surcroît, se prépare à la guerre depuis une quinzaine d'années. C'est la disproportion des forces qui rend aujourd'hui une guerre improbable, à moins d'interventions extérieures que Maputo ne semble pas souhaiter.

Mais entre les deux, les intermédiaires existent et qui se battent déjà. La Rhodésie voisine, qui fait un peu figure de continuation géographique et ethnique du Mozambique, voit se développer la guérilla de la ZANU (Zimbabwe African National Union), implantée depuis 1972 dans le Nord-Est, puis dans tout l'Est du pays, y compris Salisbury et la région frontalière avec l'Afrique du Sud. Le régime raciste de Ian Smith survit, assez bien jusqu'ici, par la grâce du gouvernement de Pretoria qui en a fait un atout dans son propre jeu. Il y a sans doute plusieurs années que M. Vorster s'est décidé à abattre cette carte, le moment venu. Mais il entend en tirer le plus grand profit, quelque chose comme une déclaration de neutralité de la communauté africaine à l'égard du régime de l'apartheid. Il continue donc de couvrir le commerce illégal de la Rhodésie, de lui fournir une assistance militaire discrète et de manipuler le gouvernement Smith au gré des nécessités. La Namibie constitue une autre carte majeure à concéder aux Occidentaux contre des garanties de non-intervention dans les affaires sud-africaines.

Dans cette distribution des rôles entre puissances, les révolutionnaires jouent les utilités. Il leur a fallu très longtemps pour trouver un style d'action qui leur permette de surmonter les difficultés qu'implique la transformation d'un mouvement revendicatif légaliste en organisation de "guerre du peuple"(1). L'influence du Frelimo a sans doute été déterminante pour montrer aux combattants que leurs échecs provenaient de leur attitude trop exclusivement militariste et de leur manque d'intimité avec la population rurale.

Le recrutement social des maquisards se fait dans un éventail assez large, professions libérales, ouvriers, souvent émigrés dans le Copperbelt, paysans engagés sur place, etc. La société africaine de Rhodésie, il faut le rappeler, est profondément pénétrée par l'économie moderne et les deux tiers de ses membres dépendent en grande partie des salaires gagnés par eux-mêmes ou leurs proches. La discrimination raciale et le système du travail migratoire n'ont guère permis la constitution d'un prolétariat permanent, mais c'est une forme de vie qu'ont connue une bonne partie des hommes en âge de travailler. Le repli sur la petite ferme familiale a été rendu très difficile par l'accaparement des terres au profit de quelques milliers de colons blancs, entrepreneurs modernes et employeurs de main-d'oeuvre étrangère ou saisonnière.

C'est donc la petite bourgeoisie urbaine, alliée aux syndicats, qui a levé l'étendard du nationalisme à une époque de relatif libéralisme politique. Elle pensait qu'à l'instar des autres colonies britanniques, l'indépendance serait octroyée après quelques marchandages constitutionnels. Elle se divisait déjà en fractions qui rivalisaient pour le pouvoir (scission ZANU-ZAPU en 1963) lorsqu'elle fut prise à contre-pied par la déclaration unilatérale d'indépendance de Ian Smith, en 1965. Voilà une couche dirigeante, la même qui s'installe dans les délices du pouvoir à Lusaka, Blantyre ou Nairobi, qui est brutalement suspendue dans le vide et même bientôt, après quelques incidents, muselée et interdite. La reconversion aura été pénible, pleine de compromis et de compromissions, d'erreurs sanglantes et de manipulations plus ou moins ouvertes.

Il en ressort aujourd'hui un mouvement divisé qui se reconnaît, par fragments, en une galerie de personnages, dont il faut citer quelques-uns. Robert Mugabe, un enseignant, a suivi la dérive idéologique de la ZANU, avec ceux qui ont pensé trouver une solution en mâtinant leur nationalisme d'un maoïsme édulcoré. Le mélange est encore instable, bien que la recette ne manque pas d'avoir une certaine efficacité sur le terrain, où se maintiennent aujourd'hui plusieurs milliers de maquisards. C'est sans doute au Frelimo qu'il doit son ascension au cours des différentes crises violentes qui ont secoué l'organisation, un Frelimo bien embarrassé par la pagaille et l'impréparation qui règne dans les camps de réfugiés rhodésiens et sur les lignes arrières de la guérilla. Cela en fait des cibles faciles pour les commandos venus de Rhodésie qui y massacrent les civils par centaines, comme à l'exercice. Les dirigeants de Maputo ne cachent pas, en privé, les soucis que leur cause la pétaudière du nationalisme zimbabwéen. Il semble qu'ils répugnent à en prendre, même en sous-main, le contrôle et qu'ils préféreraient qu'une solution, n'importe laquelle, intervienne rapidement. La fermeture de la frontière et les raids rhodésiens leur coûtent cher et surtout ils mobilisent sur les frontières un grand nombre de cadres politico-militaires qui font sérieusement défaut en cette période de construction de l'Etat.

A l'opposé de l'éventail politique on trouve Abel Muzorewa, évêque d'une petite secte prospère surtout aux Etats-Unis, qui a été porté à la tête du mouvement de refus des Propositions Pearce en 1972 par l'état-major nationaliste enfermé dans les camps de concentration. Ce petit homme sautillant et retors, ayant pris goût à son rôle, s'est mis à la tête des conservateurs, une tendance influente dans l'opinion africaine. Les chefs nommés par l'administration, les petits commerçants et les gros hommes d'affaires sont si proches du festin capitaliste qu'ils entendent bien s'y asseoir sans risquer, en chassant les autres convives, de voir la table dégarnie. Le socialisme chanté par la ZANU les inquiète fort, et même la ZAPU leur semble pencher trop à gauche. Ils ne sont ni sans moyens, ni sans influence et, en acceptant de signer un accord avec Smith, ils pensent prendre des gages pour un règlement définitif qui sera, dans tous les cas, négocié. Mais l'homme qui monte dans ce "règlement interne", c'est le révérend Ndabaningi Sitholé, fondateur de la ZANU qui n'a cessé depuis lors de modérer ses opinions au bénéfice de ses ambitions. Il semble jouir d'une audience particulière auprès des Anglo-Américains et dispose, semble-t-il, de combattants à l'entraînement au Zaïre, en Uganda et dans d'autres pays africains, hors de la ligne de front (2). Il y a suffisamment d'indices dans les démarches politiques des signataires du pacte avec Smith pour se poser au moins la question de savoir si certains milieux internationaux ne sont pas en train de monter une sorte d'opération Tschombé afin de maquiller en noir la Rhodésie blanche. Nul ne peut croire, dans la région, que Ian Smith poserait volontairement sa signature au bas d'un document qui lui ferait perdre le pouvoir réel.

Le véritable arbitre de la situation, c'est un vieil éléphant qui combine à merveille la ruse et la puissance. Joshua Nkomo, un ancien syndicaliste, est depuis très longtemps la figure de proue du nationalisme. Son audience est très grande, dans tous les milieux. La structure politique de la ZAPU s'est en grande partie reconstituée à l'intérieur du pays; il forme des freedom fighters (maquisards de la liberté) en Zambie, sans beaucoup les engager sur le terrain. Il sait qu'il faudra négocier la reddition du régime rebelle, mais qu'ensuite l'affrontement avec la ZANU ne sera évitable que si les forces militaires des deux mouvements, provisoirement regroupés dans une alliance assez lâche, le Front patriotique, s'équilibrent. Il sait pouvoir gagner la partie politique à l'intérieur ; il a dans ses manches des cartes américaines, soviétiques et zambiennes mais il a souvent été médiocre négociateur face aux Britanniques. Il se donne les apparences d'un vieux chef, plein de sagesse et de calme autorité. Je lui fais remarquer, pour avoir entendu leurs doléances, qu'il aura du mal à dissiper la méfiance et à convaincre ses partenaires de la ZANU. Qui parle de les convaincre? dit-il avec un sourire entendu. Pour qu'ils soient d'accord avec nous, il suffira qu'ils se retrouvent dans une situation appropriée ajoute-t-il en caressant le petit bâton sculpté qu'il ne quitte pas.

La petite guerre de Rhodésie a déjà causé sept à huit mille morts, surtout depuis son redémarrage au début de 1976. Elle s'était presque arrêtée quand, à la suite de l'effondrement portugais, les pays africains de la ligne de front ont cru que le tandem Vorster-Smith était prêt à des concessions réelles, sous caution anglo-américaine. Dans sa hâte à se rapprocher de l'Afrique du Sud, le régime zambien alla jusqu'à fermer les centres d'entraînement, incarcérer les militants nationalistes rhodésiens par centaines et attiser les dissensions internes en lançant des rumeurs sur le tribalisme qui régnerait dans les organisations de libération. La Rhodésie est suffisamment modernisée pour que des considérations de cet ordre ne soient plus prépondérantes dans les querelles politiques. Ce qui est plutôt frappant, c'est à quel point les différents groupes se ressemblent, et les mêmes individus sont souvent passés des uns aux autres, sans considération d'origine tribale.

Au moment où le président Kaunda faisait ainsi le forcing, Vorster imposait son diktat à Smith en menaçant la monnaie et les exportations rhodésiennes. A plusieurs reprises un accord a semblé se dessiner puis il a dérapé. La raison en est simple: alors même qu'ils négociaient, les Africains se débarrassaient du seul moyen de pression dont ils disposaient, la guérilla à l'intérieur de la Rhodésie. Les Anglo-Américains, voyant que les Soviétiques ne semblaient pas à l'époque déborder d'Angola, et étant peu désireux d'exercer de trop fortes pressions sur une économie sud-africaine qui fonctionne bien, laissèrent passer l'occasion. L'affrontement est donc reparti pour un tour, avec une possibilité accrue de le voir tourner en guerre civile.

Pendant que l'on bat l'estrade avec des chinoiseries constitutionnelles qui visent à maintenir les privilèges des Blancs, les Africains se convainquent en nombre croissant que la seule issue est le retour de Chimurenga, le grand soulèvement populaire de 1897. La guerre de libération est menée aujourd'hui par des bureaucrates tatillons en mal de bureaucratie, divisés par les variantes de leur opportunisme, incapables de concevoir une politique réellement révolutionnaire, mais dont le succès est garanti par l'énorme capital de haine que les atrocités et les humiliations coloniales ont accumulé au coeur de l'Afrique australe.

Passer des plateaux verdoyants et des petites villes désuètes de Rhodésie à la grande métropole minière de Johannesburg, avec ses allures américaines, c'est changer de continent. On comprend vite que le sort de la Rhodésie, cette sous-colonie rurale, est secondaire. C'est ici que se trouvent le poids de l'histoire et de l'économie, le centre de la volonté et les moyens de la puissance. Le reste est périphérique: quelle que soit la couleur du pouvoir, blanc, noir, rouge, il sera obligé de composer et nul ne l'ignore. Il y a cent ans que le capitalisme international a commencé à investir en Afrique du Sud et le résultat est là: il s'est parfaitement adapté à l'antique système des relations de maître à esclave, établi aux XVIIe-XVIIIe siècles par les colons hollandais et il en tire des profits rapides et substantiels.

Les Africains, sur place, n'ont guère cessé de manifester leur désaccord. Après les guerres locales du XIXe siècle vinrent les revendications politiques avec, en 1912, la création de l'ANC (African National Congress). Une délégation vint à Versailles en 1918 mais ne fut évidemment pas écoutée. Cette organisation politique et pétitionnaire permettait à la petite bourgeoisie urbaine et aux chefs paysans d'exprimer leurs doléances. Tout cela a été soigneusement démantelé par les nationalistes boers après leur arrivée au pouvoir en 1948. Les moyens de communication entre Blancs et Noirs ont été systématiquement amenuisés.

La seule alternative à la docilité complète, c'est donc l'émeute, attendue avec espoir par les responsables de la sécurité. Le scénario est classique: chaque génération nouvelle a droit à son défoulement, immédiatement suivi d'un sévère matraquage qui doit lui ôter toute velléité de recommencer. Le dernier en date était Sharpeville en 1960. Et puis à Soweto, en juin 1976, la règle du jeu n'a pas été respectée. Le matraquage, qui a fait au moins quatre cents morts, n'a pas convaincu les matraqués. Une rébellion rampante continue à se manifester dans la jeunesse des faubourgs noirs (townships). Comme lors des grandes grèves du Natal en 1973, le pouvoir a dû limiter l'usage de la force et même faire des concessions aux Africains. Elles ne sont pas d'une importance capitale mais le fait demeure important: le pouvoir n'a plus rien à gagner de l'explosion d'une "émeute raciale"; il redoute au contraire de ne plus pouvoir en garder le contrôle. L'énorme accroissement de l'appareil répressif se révèle médiocrement utile pour faire face aux nouveaux problèmes que pose l'intégration progressive d'un grand nombre de travailleurs africains dans un appareil de production de plus en plus moderne et complexe.

On pouvait encore, il y a vingt ans, tirer dans une foule de grévistes. Le lendemain, des chômeurs ruraux faisaient l'affaire pour remplacer les absents. Aujourd'hui le colour bar, la barrière raciale dans l'emploi, a été haussée, souvent discrètement, de plusieurs degrés dans la hiérarchie du travail, et ce dans plusieurs branches d'activité.

Si on emploie les forces répressives telles qu'elles existent aujourd'hui, avec les principes qui ont sous-tendu leur renforcement (se préparer à l'affrontement final), on risque de voir la paralysie gagner de secteur en secteur une économie moins rustique parce que plus développée. Voilà pourquoi Soweto marque une étape, même si pour le moment le mouvement semble avoir épuisé presque toutes ses virtualités.

Le problème crucial que les Africains ont à résoudre est celui de l'organisation qu'ils doivent se donner pour rendre efficace cette force potentielle. Leur porte-parole traditionnel, l'ANC, a disparu sous les coups de l'interdiction qui a entraîné l'exil, la déportation, le silence. Les petits groupes clandestins qui se sont constitués pour pratiquer le sabotage économique ont été rapidement déjoués par une police très expérimentée. Il n'est resté que les amertumes de l'exil, alimentées par le petit courant des émigrés clandestins. Il y a ainsi au Botswana quatre ou cinq cents jeunes animateurs du mouvement de Soweto.

A la mission extérieure de l'ANC, le spectacle n'est pas très brillant. Une petite clique de bureaucrates, rongée par les querelles intérieures, règne sur des camps où se morfondent des centaines de militants de base qui rêvent d'en découdre mais qui n'ont guère la parole. Les dirigeants en exil ont cru habile de jouer la carte de leurs "alliés naturels", ces Soviéto-Cubains qui ont si inopinément réglé le problème angolais et dont on espère qu'ils régleront le problème sud-africain, à peu de frais pour le mouvement de libération. Ils s'en remettent largement, pour l'inspiration de leur action, au petit groupe, lui aussi exilé, qui forme le PC sud-africain.

Celui-ci, le plus ancien d'Afrique, n'a jamais réussi à s'implanter véritablement en milieu africain, ni même à recruter en milieu ouvrier. Ayant suivi fidèlement tous les tournants de la politique soviétique, dépourvu de moyens d'action propres, il croit, en circonvenant l'ANC, se doter d'un mouvement de masse qui puisse lui servir de relais.

Le PC sud-africain a toujours éprouvé de grosses difficultés théoriques dans l'analyse de la situation locale, surtout depuis l'insurrection des ouvriers blancs du Rand, en 1922, pour le maintien des barrières raciales dans l'emploi. Il y a une forte composante ouvrière dans l'extrémisme raciste sud-africain -- un peu comme dans le fascisme et le nazisme -- et le PC a dû se livrer à de sérieuses contorsions pour élaborer une théorie d'un "colonialisme d'un type spécial". Il est vrai qu'aujourd'hui ces belles constructions s'effritent pour faire place, chez les marxistes britanniques et sud-africains, à une floraison d'analyses hypermaoïstes ou néoalthussériennes

Pendant ces quinze dernières années, la mission extérieure de l'ANC, créée par Oliver Tambo, s'est cantonnée dans la diplomatie de couloir. Aucun travail politique sérieux n'a été fait dans le pays, où son nom n'est plus qu'un vague souvenir. Les mouvements récents qui ont cristallisé le ressentiment des habitants des faubourgs ségrégés, Black Consciousness Movement, Black People's Convention, South African Students' Association, se sont fondés sur le constat il n'y avait rien à espérer d'aucune forme de coexistence avec les Blancs. Des critiques sourcilleux y voient l'expression d'une petite bourgeoisie frustrée, donnant plus ou moins dans le racisme. Ils en tirent la conclusion qu'elle est incapable de diriger la révolution. Ou est-ce leur révolution?

Les plus amères et les plus révoltées sont les classes les plus intégrées à l'économie urbaine, les plus à même de profiter de privilèges qui ne leur sont octroyés qu'au compte-gouttes. Le fait qu'elles expriment un nationalisme plus ou moins exacerbé les replace, après tout, dans le droit fil de ce qu'était l'ANC jusqu'à son interdiction. C'est une révolution bourgeoise de plein droit qui est à l'ordre du jour. A ce nationalisme il manque encore de consolider ses liens avec les autres groupes sociaux, les Métis, les Indiens, les syndicats ouvriers, les leaders paysans et tribaux des Réserves. Il leur faut suivre la voie tracée par le leader zoulou Gatsha Buthelezi qui leur montre comment on peut jouer avec les structures existantes, coaliser des forces, mettre le gouvernement sur la défensive. Cela fait grincer des dents ceux qui attendent le prolétariat et voient arriver un gentleman éduqué à l'anglaise, membre d'une famille royale, qui discute avec Vorster, Tambo, Andrew Young, avec les chefs, les syndicalistes et les étudiants. Tant pis pour les schémas.

Il est clair que la communauté internationale, et surtout les Etats-Unis et l'Europe ont seuls les moyens de faire plier Pretoria. Ils ne se décideront à employer les grands moyens que si l'économie sud-africaine menace de sombrer dans le chaos ou de passer sous l'obédience des pays de l'Est. Ces derniers, jugeant sans doute le morceau un peu gros, ont toujours fait preuve d'une extrême modération, sinon même de passivité.

A Pretoria, on a mis un petit moment à comprendre que les Américains n'avaient en fait de politique que de bonnes paroles. L'inquiétude passée, le régime a repris l'initiative en retournant à ses vieilles marottes, répression à l'intérieur et ouverture diplomatique vers l'Afrique, sans beaucoup de résultats positifs. La construction séculaire qui se fonde sur la discrimination raciale subsiste, intacte. Elle ne changera pas parce qu'on aura repeint quelques bancs publics ou qu'on aura donné un drapeau à quelques créatures de l'administration des affaires bantoues. Il y a encore beaucoup d'argent à gagner en Afrique du sud, et les grandes firmes françaises ne s'en privent pas. Quand le sang y coulera assez pour faire baisser les taux de profit, gageons que nos bonnes fées se pencheront sérieusement sur le problème.

La Corne de l'Afrique ou l'enchevêtrement

Les événements qui se déroulent dans la Corne de l'Afrique entrent dans la mythologie politique contemporaine; on le remarque à certains signes: la presse barre la une de titres sensationnels, "terreur rouge", "un nouveau Cambodge?", "Nouveau Vietnam pour les Soviétiques", "la plus grande guerre d'Afrique". Les articles sont d'ailleurs unanimes à trouver "absurdes" ou "incompréhensibles" les luttes qui se déroulent et les affrontements qui en résultent. Alors que l'Ethiopie accède au rang de pays mythique, la pénible complexité de ses problèmes politiques échappe de plus en plus. Nous voudrions ici démêler un peu cet enchevêtrement de guerres et de révolutions pour dissiper un peu de cette obscurité où tombent tant de commentaires.

Le plus simple est sans doute d'examiner successivement les trois conflits contigus mais de nature différente que sont la guerre de l'Ogaden avec l'affrontement somalo-éthiopien, la question érythréenne et les luttes politiques internes de l'Ethiopie.

L'étrange conflit de l'Ogaden

Le point de départ est clairement établi: après une intense préparation par les guérillas du FLSO (Front de Libération de la Somalie occidentale, c'est-à-dire de l'Ogaden, puisque ce nom est consacré par l'usage) l'armée somalienne envahit l'Ogaden presque sans coup férir, s'empare de Jijiga, coupe le chemin de fer franco-éthiopien et bute devant les défenses de Harrar. Première contradiction de Mogadiscio qui refuse d'admettre que ses troupes ont pénétré sur un territoire si ardemment revendiqué. On recule devant le mot d'annexion et on ne dit mot du statut éventuel qu'on veut lui voir appliqué. Par contre, au moment où les troupes éthiopiennes montent une contre-offensive, on se plaint d'une menace dirigée contre le territoire somalien.

Comme à Maputo, à Addis Abeba, à Aden, la politique nationale à Mogadiscio se mène au nom du "socialisme scientifique". Bien qu'assez peu connue, l'expérience "socialiste" somalienne a ses hérauts et ses admirateurs, comme Basil Davidson (3). Il vaut la peine d'y voir d'un peu plus près.

Le régime parlementaire mis en place par les Italiens au moment de l'indépendance, en 1960, s'était risqué à un affrontement militaire dans l'Ogaden en 1964. L'Ethiopie, armée par les Américains, avait été retenue par les diplomaties africaines de punir trop sévèrement la Somalie qui dès lors demanda une aide militaire aux Soviétiques et envoya ses jeunes officiers se former dans les prytanées des pays de l'Est. En 1969, ces militaires, mécontents de la gabegie parlementaire, prennent le pouvoir. Un an plus tard, le président du conseil révolutionnaire suprême, le général Mohamed Siyad Barre, déclare: "Nous nous proclamons solennellement et résolument Etat socialiste." Et d'expliquer, à maintes reprises, qu'il ne s'agit pas d'une variante locale mais bien du "vrai socialisme".

Au vu de la situation -- une population aux deux tiers nomade (sinon davantage), le reste étant partagé entre petits agriculteurs et petits commerçants, avec une mince couche bourgeoise déposée là par le reflux colonial -- il ne restait qu'une seule solution : enseigner le socialisme puisqu'il était inconnu dans le pays. Fiévreusement, on multiplia les séminaires et les cours de doctrine. On ouvrit un camp spécial où tous les fonctionnaires durent effectuer un stage. Des militaires et de jeunes intellectuels frottés au PCI au cours de leurs études en Italie en assuraient la direction idéologique. Ce fut une belle floraison de discours, de décrets, de campagnes d'explication et de guidage. Il fallut aussi justifier l'étrangeté de la situation par de hardis détours théoriques; on expliquait ainsi que dans certaines conditions l'armée pouvait se muer en avant-garde d'un prolétariat qui n'existait pas encore. Il fallut aussi faire preuve de prudence dans les questions touchant la condition féminine et l'islam. Pour rassurer les milieux religieux, la Somalie parvint même à adhérer à la Ligue arabe, dont elle est le seul membre non-arabe. On dénonça aussi, lors d'une brève campagne, les méfaits du tribalisme mais assez vite on se borna à interdire sous peine de sanction toute référence à l'existence même des tribus.

C'est évidemment dans le piège de ces beaux discours et de ces excellentes intentions que sont tombés les thuriféraires du régime, et même ses propres dirigeants. A force d'invoquer le besoin d'une "analyse concrète" ils ont divorcé d'avec la réalité. On peut certes mettre à leur crédit l'efficacité nouvelle de l'administration -- qui a fait ses preuves lors des opérations de secours aux nomades menacés par la sécheresse en 1975-1976 -- et le lancement d'une transcription en caractères latins de la langue somalie qui, jusqu'alors, n'était pas écrite. Bien que l'on ne trouve encore que fort peu de livres en somali dans les librairies de Mogadiscio, c'est là une mesure d'une portée considérable. Pour le reste, l'économie a connu de modestes progrès. Il demeure que l'exportation principale est celle du bétail en Arabie Séoudite (62%), que le salariat ne s'étendait en 1975 qu'à 21.000 personnes sur trois à quatre millions d'habitants, que le programme de développement 1974-1978 prévoit un financement extérieur de 76%, que l'augmentation du coût de la vie devient rapide (20% par an de 1973 à 1975) et que les maigres finances publiques ne sont certainement pas en état de supporter une guerre prolongée.

La rhétorique socialiste manque singulièrement de prise sur une société dominée par l'esprit clanique, pastoral et traditionaliste. L'excision et l'infibulation des femmes continuent comme par le passé, mais nul n'en parle. Les puissantes tribus du nord et du centre tolèrent un régime tenu en mains par des éléments issus de tribus de rang inférieur pour autant que sa gestion et son nationalisme assurent des revenus aux grands éleveurs. Un certain degré de modernisation est possible s'il ne bouleverse pas les circuits fondamentaux du commerce nomade et la hiérarchie des prestiges de clan. La junte, en dépit des apparences, n'exerce donc qu'un pouvoir assez aléatoire. Il n'est pas sûr qu'elle survive à une défaite, si elle paraît trop humiliante à un monde du désert qui prise par-dessus tout les vertus guerrières et leur sauvage poésie.

Qu'en est-il, dans ce contexte, de la revendication sur l'Ogaden? Il faut d'abord remarquer qu'elle s'appuie -- dans l'argumentation officielle -- sur une incroyable série de falsifications historiques. Il convient donc de rétablir quelques faits: alors que l'Ethiopie est le produit de l'évolution presque bimillénaire d'un Etat, les Somalis n'apparaissent dans l'histoire que vers le XVIe siècle, sous la forme d'une petite fédération tribale formée dans l'arrière-pays de Berbera, qui envoie quelques contingents participer à l'assaut que le grand conquérant Gragne lance, avec des tribus gallas, contre les hauts plateaux éthiopiens. Les Somalis apparaissent donc à une date très récente, dans l'état actuel de la documentation, comme la dernière émanation d'un bouillon de culture nomade qui a déjà suscité les tribus gallas et les tribus afar (Danakil). Jusque-là, le territoire de l'actuelle Somalie semble peuplé essentiellement de pasteurs gallas et d'agriculteurs-chasseurs, de langue bantoue (4), célèbres dans les chroniques musulmanes sous le nom de Zendj. Certains groupes proto-somalis ou déjà somalis s'y trouvent peut-être. La "somalisation" est sans doute un phénomène plus culturel que réellement démographique. Sur les côtes s'est développé depuis l'Antiquité un actif commerce arabe et persan. La région exporte, outre les produits éthiopiens en transit, la myrrhe, l'encens, et les esclaves bantous.

Pour des raisons qui sont loin d'être éclaircies, les tribus somalies font preuve d'un dynamisme remarquable qui se traduit par un expansionnisme sans limite. Ils repoussent une partie des Gallas vers l'Ouest et le Sud, asservissent les retardataires et les cultivateurs sédentaires des deux grandes vallées du Schebelli et du Juba. Dominés, ceux-ci sont bientôt assimilés linguistiquement et culturellement. Ils forment le gros des lignages et des tribus de statut inférieur; l'islam pousse aussi à l'homogénéisation. En perpétuel mouvement, les tribus somalies se bousculent les unes les autres et se disputent les puits et les pâturages. Elles arrivent au Juba vers la fin du siècle dernier, puis elles descendent, par petits détachements, vers ce qui est aujourd'hui le Nord-Est du Kenya en refoulant Gallas et Bantous. Les Somalis s'infiltrent aussi dans les villes côtières, Zeïla, Mogadiscio, Brava et bientôt Djibouti, en pays afar, où ils deviennent bientôt majoritaires. Ce mouvement se poursuit à l'heure actuelle; il est sensible au Kenya, il s'est manifesté dans les revendications territoriales du jeune Etat somalien et s'est concrétisé par deux guerres pour l'Ogaden. Il est à noter, à ce propos, que Mogadiscio revendique dans la région de Harrar et du Sud éthiopien des territoires qui ne sont pas encore somalisés mais où les Gallas qui l'habitent ont fort à faire pour contenir la pression des tribus venues du désert.

Cette expansion est concomitante avec l'apparition des puissances maritimes de l'Europe qui, après s'être disputées les escales côtières cherchent à prendre pied dans l'hinterland. Le vieil empire féodal éthiopien, déjà secoué par des querelles intestines, se débat, combat et négocie tour à tour en tâchant de diviser les puissances qui l'encerclent. Pour sauver son indépendance, la seule en Afrique, il fait des concessions et laisse Français, Italiens et Britanniques s'emparer des côtes et contrôler ses débouchés (5).

La duplicité des Européens est sans bornes, mais les aristocrates éthiopiens ont une longue pratique de l'Etat, de la guerre et de la diplomatie. Ils parviennent à sauver l'essentiel et même à réoccuper des zones méridionales dont ils avaient perdu le contrôle depuis les grandes invasions gallas. Ils y introduisent des pratiques politiques qui font aujourd'hui crier au colonialisme. C'est là une confusion intéressée entre la politique de conquête menée par les Européens (et les Turcs, dans cette région) et l'extension du système féodal éthiopien qui exploitait, à peu près de la même façon, l'Ethiopie tout entière au plus grand profit d une caste dirigeante, formée essentiellement d'Amharas ou d'amharisés.

L'Empire a toujours fédéré des groupes sociaux très variés. Il n'en reste pas moins qu'il existe une frappante communauté d'histoire et une étroite parenté de langues et de coutumes. Cette Corne de l'Afrique est l'espace d'une civilisation singulière, avec ses diversités internes. Que l'on en croie l'oeil du voyageur: qu'il se trouve sur le grand marché de Mogadiscio, d'Harrar, d'Addis ou d'Asmara, ce sont les mêmes gens, les mêmes odeurs, les mêmes gestes et les mêmes visages, uniques au monde. Ces guerres sont tristement fratricides

Le centre politique de ce vaste ensemble humain a toujours été ce qu'on appelait l'Abyssinie, l'Ethiopie d'aujourd'hui. Les autorités de Mogadiscio peuvent s'évertuer à prouver leur haute antiquité, il n'en reste pas moins qu'il n'a jamais existé d'Etat somali avant 1960, ce qui d'ailleurs ne nuit pas à sa légitimité. Au début du siècle, une longue révolte menée par un chef religieux, Mohamed Awullah Hassan, grand poète à ses heures, a soulevé des milliers de guerriers contre la présence étrangère. Sous une forme archaïque, c'était l'incontestable manifestation d'un nationalisme naissant. Les Anglais y mirent provisoirement fin en utilisant l'aviation, mais après 1945 ils encouragèrent le nationalisme somalien pour faire pression sur l'Ethiopie.

Si donc le dossier somalien, en dehors des aspects juridiques que nous laissons ici de côté (les Italiens ont toujours refusé de délimiter les frontières avec précision) est plutôt mince, il y reste deux pièces qui méritent considération: d'abord les habitants de l'Ogaden ont indubitablement souffert du régime impérial, de l'arrogance et de la brutalité des administrateurs qu'il y dépêchait et qui ont su s'attirer une haine tenace. On comprend qu'il subsiste une large méfiance à l'égard de tout ce qui provient d'Addis Abéba.

Ensuite, la frontière est absurde. Les nomades se déplacent au gré des pluies et les considérations diplomatiques ne pèsent pas lourd quand il s'agit de survie des troupeaux. D'autre part, l'Ogaden est un lieu de complémentarité économique entre les hauts-plateaux et la région côtière; en témoignent les nombreuses pistes caravanières qui desservent le Sud de l'Ethiopie.

La grande sécheresse, qui a provoqué la chute du régime impérial, a aussi exacerbé les conflits latents entre nomades et sédentaires. Il est d'ailleurs à noter que selon des estimations récentes, les sédentaires de l'Ogaden sont plus nombreux que les nomades, et que la population totale est plus importante que celle de la Somalie entière.

L'absence de pluies a obligé les nomades à se rapprocher des fleuves et à imposer la présence de leurs troupeaux sur des terrains de culture. Au cours des multiples incidents que cela a provoqué, les nouvelles autorités éthiopiennes semblent avoir pris le parti de protéger les sédentaires. Dans cette situation brûlante, les militants irrédentistes, issus principalement des milieux religieux et commerçants, n'ont pas eu de mal à souffler sur les braises et à mobilisa les pasteurs mécontents. La révolte était en marche et Addis n'avait ni le temps ni les moyens de mettre du baume sur de vieilles blessures ainsi rouvertes.

Misant sur l'effondrement du vieil Empire, les militaires de Mogadiscio qui juraient depuis huit ans qu'ils ne recherchaient qu'une solution pacifique, lancèrent leurs troupes en juillet 1977, grâce à l'armement que les Soviétiques leur avaient libéralement fourni. Qu'ils aient fait là une énorme erreur de calcul, les dirigeants somaliens le reconnaissent en privé depuis quelques mois. Les dirigeants du FLSO, en privé aussi, ne cachent pas leur inquiétude: un règlement politique se ferait une fois encore au détriment de leurs aspirations. Certains d'entre eux se souviennent d'avoir été mis à l'ombre après le règlement de 1964.

Mais la junte a misé toutes ses cartes, en retournant ses alliances, en mettant en péril sa fragile économie, en mettant tout son prestige dans la balance. La Somalie "socialiste" couvre d'opprobre les Soviétiques et les Cubains. La Somalie "anti-impérialiste" mendie des armes à Ryad et à Téhéran. Elle s'est trompée; elle aurait pu, en soutenant politiquement l'agitation des habitants de l'Ogaden, les aider à obtenir du nouveau régime éthiopien une autonomie qu'il concède à de nombreuses régions. La farce des militaires déguisés en militants se termine, comme toujours, dans le fracas des ferrailles tordues et le silence des corps calcinés.

L'Erythrée

La question de l'Erythrée est certainement beaucoup plus complexe et douloureuse. La responsabilité originelle en revient sans conteste à l'Italie qui y imposa sa présence aux dépens de l'Ethiopie et qui fut pour beaucoup dans le développement du mouvement indépendantiste. Elle l'a relancé après 1945 quand il devint clair qu'elle ne pourrait revenir ni comme colonisatrice ni comme tutrice, au contraire de ce qui s'est passé en Somalie. Ensuite, les maladresses du négus, ses brutalités et ses promesses non tenues ont contribué à creuser le fossé. Enfin, les vieilles rivalités régionales, sous l'habit neuf du panarabisme, ont aussi attisé le conflit, sans égard pour le sort des Erythréens eux-mêmes.

La chance historique d'un règlement négocié a été manquée de peu, à la fin de 1974, mais les maximalistes des deux bords l'ont emporté. Le paradoxe est évidemment dans le fait que les lignes politiques du pouvoir à Addis Abéba et de la fraction dominante en Erythrée, le FPLE (Front populaire de Libération de l'Erythrée), sont très proches et que sur cette base ils pourraient collaborer. Ils ne sont séparés que par la question de l'indépendance, inacceptable dans les conditions actuelles par les uns, préalable à toute conversation pour les autres. D'autre part, la division des Erythréens en deux organisations, l'une révolutionnaire, l'autre plus conservatrice et pro-arabe, favorise les surenchères. La guerre civile entre les deux fronts, qui a cessé depuis quelque temps, pourrait reprendre.

La situation dans les maquis a été récemment décrite dans la presse internationale et nous n'y reviendrons pas. (6). On pourrait seulement remarquer qu'à l'instar des Somaliens, les Erythréens ont peut-être trop misé sur la désintégration de l'Empire et qu'ils ont sous-estimé, comme presque tous les observateurs, la capacité, déjà prouvée dans le passé, de l'Ethiopie à survivre au sein de son propre chaos. Cette imbrication de villages, de peuples agrippés à leur terroir, a été tissée par une histoire longue et souvent violente. Il y a place, dans la culture commune des Ethiopiens, pour ces longs interrègnes qui voient l'affrontement des puissants et le malheur des pauvres. On peut ajouter qu'il n'y aura sûrement pas, en Erythrée, de règlement durable s'il est issu de la seule force des armes.

L'Ethiopie en gésine

Il n'y a pas de schéma dans lequel on puisse faire entrer commodément les événements qui se déroulent en Ethiopie depuis bientôt quatre ans. La France de 1789? La Russie de 1917? La Chine des années 20? Rien de tout cela n'est absurde, c'est seulement trop partiel. Il faut en effet tenir compte du fait que l'Ethiopie est un immense territoire, aux climats très variés, habité par une centaine de peuples dotés de micro-économies particulières, le tout baignant dans une civilisation commune. Les traditions centralisatrices de l'Etat et de l'Eglise ont dû, dans une grande mesure, s'adapter aux particularismes locaux, le plus souvent par le truchement d'institutions de type féodal. Il en résultait une autocratie, mitigée inégalement de libertés locales.

Le déverrouillage de cet appareil vermoulu a provoqué une remontée des aspirations à ces libertés locales et la remise en cause des autorités traditionnelles. Les conflits latents dans les petites sociétés rurales, plus ou moins closes, ont éclaté à leur tour. La question du pouvoir a donc été rouverte aussi bien à la direction de l'Etat qu'à celle des affaires locales. C'est ce qui donne aux événements éthiopiens la dimension d'une véritable révolution sociale. Les solutions apportées à ces crises varient beaucoup d'un endroit à l'autre puisqu'il n'y avait pas d'uniformité politique préalable. Personne n'est d'ailleurs en mesure de l'imposer aujourd'hui. C'est de ce bouillonnement, de la prédominance de tel ou tel type de pouvoir qui s'instaure plus ou moins durablement au sein des communautés rurales que surgit un rapport de force avec le pouvoir central.

Plus concrètement, on peut dire que c'est au sein des comités de paysans que se joue l'avenir de la révolution éthiopienne. Ces comités, élus par les cultivateurs -- les ouvriers agricoles semblent en avoir été exclus -- assument tous les pouvoirs administratifs, judiciaires, policiers ainsi que la gestion économique. Ils sont en rapport avec l'administration et aussi avec le pouvoir central par l'intermédiaire des représentants du Derg (Comité militaire) dans la province. Ces nouveaux organismes se définissent par rapport aux problèmes locaux et sont loin d'avoir tous la même composition. Les conflits internes entre les différentes couches de la paysannerie y sont souvent sérieux; dans certains dominent les paysans les plus pauvres, mais dans d'autres les cultivateurs aisés tiennent les rênes. On y sent parfois l'influence des anciens propriétaires réfugiés en ville, ou de partis qui, comme le PRPE (Parti révolutionnaire des peuples d'Ethiopie), mènent une lutte à mort contre le régime. Il est donc impossible d'entrer ici dans les détails. De plus, la situation est loin d'être stabilisée; des renversements politiques se produisent, soit que la direction du comité fasse politiquement faillite, soit que les rapports de force évoluent dans la région, soit encore qu'une intervention du Derg amène l'emprisonnement ou la liquidation des responsables qui lui sont devenus suspects à un titre ou à un autre.

L'actuel gouvernement, dirigé par le Derg, a joué la carte de l'autonomie des comités, dans certaines limites, et aussi de l'autonomie des provinces car il y reconnaît la source et la garantie de son pouvoir. Cette autonomie peut aller jusqu'à une certaine opposition, ou en tout cas au refus d'appliquer certaines mesures décidées à Addis Abéba. On voit par exemple d'importantes régions du Nord du pays refuser d'appliquer la réforme agraire parce qu'elle remettrait en cause des systèmes traditionnels de petite tenure foncière. Il ne semble pas que le Derg cherche à imposer une solution qui pourtant lui paraît préférable au statu quo. Mais c'est à la collectivité paysanne de trouver une solution politique et économique qui soit à la fois conforme aux principes révolutionnaires en vigueur et aux conditions léguées par le passé. C'est tout l'équilibrage des relations de propriété et de production qui est à refaire.

Le régime, qui a incontestablement des aspects autoritaires et bureaucratiques, doit faire montre de tolérance devant l'éclectisme des positions adoptées par les comités de paysans, s'il veut en tirer un appui politique et même militaire au cours des luttes qui se déroulent dans les villes et dans les allées du pouvoir. Ce sont elles qui retiennent l'attention des observateurs étrangers. Elles sont plus spectaculaires, c'est-à-dire plus sanglantes, et plus conformes, peut-être, à l'idée qu'on se fait d'une lutte de partis pour le pouvoir, mais elles sont -- il faut le dire -- moins importantes pour l'évolution globale du pays que ce qui se passe dans les campagnes. On y trouve la seule révolution véritable, l'enterrement d'un très vieux monde agraire féodal, que l'on puisse observer sur le planisphère politique. C'est justement parce qu'elle n'est pas dirigée par un parti, par un groupe quelconque qui se substituerait à elle ou qui la coifferait d'une hypothétique avant-garde, que la paysannerie éthiopienne a une petite chance de faire une révolution qui soit la sienne. Mais ce qu'elle sera quand un nouvel ordre se stabilisera, nul ne peut se hasarder à le prévoir.

En revanche, la nature du pouvoir central ne sera pas sans influence sur les campagnes, et les idéologues de tous bords l'ont bien compris. Issus des milieux estudiantins en vive opposition à l'ancien régime, divers groupuscules marxistes se sont crus investis d'une mission d'éducation et de direction des "larges masses". Les différences d'analyse sur la situation, sur la nature du Derg, sur l'enchaînement des phases tactiques, sur l'état de la lutte des classes, ne sont pas très considérables mais elles les ont amenés à s'affronter férocement. Deux d'entre eux au moins, le PRPE et le Meisone (Mouvement socialiste panéthiopien) ont connu et connaissent encore une certaine influence, en particulier auprès des étudiants et des écoliers.

Voyant dans le Derg l'expression d'une petite bourgeoisie incapable de mener la révolution à son terme (la dictature du prolétariat), la jugeant tentée de faire appel à la bureaucratie et à l'armée pour imposer sa volonté aux masses, le PRPE a choisi une opposition radicale et le Meisone un appui tactique que certains membres ont remis en cause en août 1977. Il n'en reste pas moins que ces petits groupes, qu'ils s'opposent ou se rallient au Derg, appartiennent manifestement à la même classe sociale que lui. A ceux qui s'indignent, à juste titre, de la liquidation physique de cette catégorie d'opposants, il faut dire aussi que lesdits opposants cherchent de leur côté à liquider les tenants du régime et que leurs méthodes politiques ont des relents stalino-maoïstes qui rendrait leur domination sans doute aussi sanglante que la répression qu'ils subissent à l'heure actuelle.

Il y a certes dans le Derg des éléments favorables à une politique très brutale. Mais le Comité est loin d'être homogène et l'on ne comprend pas très bien pourquoi la presse internationale est si prompte à faire le procès du lieutenant-colonel Mengistu alors qu'il se classe plutôt parmi les éléments modérateurs. La violence des réactions du Derg s'explique aussi par l'inconfort de sa position: issu de l'armée par un processus semi-démocratique assez complexe, réduit par la liquidation de plusieurs de ses membres, le Derg a vu l'armée s'éloigner peu à peu d'une révolution que beaucoup d'officiers ont jugée de plus en plus incompatible avec leurs aspirations bourgeoises. La question des terres, qui récompensaient autrefois les vétérans, des pensions, des divers privilèges de la caste, reste très conflictuelle et divers membres du Derg qui ont plaidé pour l'armée, se sont vu suspectés de complot et liquidés, comme le lieutenant-colonel Atnafu en novembre dernier.

C'est à cause de ce décalage grandissant que le Derg a été amené à recruter dans les milices villageoises des troupes qu'il a constituées en armée parallèle, en armée populaire encadrée par un petit nombre de sous-officiers. Ces milices hâtivement recrutées se sont fait tailler en pièces en Erythrée, ont mal manoeuvré devant les Somaliens, occasionnant la perte de Jijiga. Elles sont donc maintenant entraînées par les Cubains. (Les Russes, de ce point de vue, aux dires unanimes des guérilleros africains, ne valent rien.) La rivalité est profonde entre ces deux armées, ce qui rend les opérations combinées assez aléatoires. L'aide soviétique, assez mal ressentie par les officiers de carrière qui critiquent volontiers le matériel et la mentalité de leurs "conseillers" a sûrement aussi pour fonction de les tenir en mains et d'empêcher telle ou telle unité de risquer un coup, dont l'éventualité ne peut pas être complètement écartée.

Personne ne peut dire où va la révolution éthiopienne. De loin, on la juge sur ses violences, que l'on rapporte souvent de façon exagérée, et sur la présence des militaires soviétiques, cubains, est-allemands, yéménites, etc. Ce sont là des éléments secondaires. L'Ethiopie a toujours rejeté les influences étrangères quand elles s'attaquaient aux fibres profondes du pays. Il semble bien d'ailleurs qu'Addis Abéba paye cash les équipements militaires qui arrivent des pays de l'Est. (Les achats somaliens semblent être financés par l'Arabie séoudite.) Aucune partie étrangère ne peut prétendre s'y tailler une influence durable.

Pour les Ethiopiens, les questions se posent dans le contexte de la philosophie politique qu'a produite leur longue histoire. Le pouvoir restera-t-il amhara -- entendons par là son style et non par les hommes d'origine diverse qui l'occupent? Mengistu sera-t-il un nouveau Théodore, ce négus réformateur du siècle dernier, victime de sa politique et de l'intervention britannique? Comment le Sud récupéré par Ménélik va-t-il se situer par rapport au Nord, plus proche des racines anciennes? Sous quelles formes vont revenir les anciens systèmes politiques, pyramide des classes d'âge ici, royaume ou sultanat là? A qui, en fin de compte, seront dévolues les terres qui sont l'enjeu de luttes parfois séculaires entre populations voisines? Comment l'Ethiopie, qui était une construction axée sur l'institution impériale, va-t-elle se recentrer? Et aussi, comment va-t-on accroître le revenu des paysans et les sortir de leur effrayante misère? Voilà quelques questions que l'on se pose sur les places de village, sur les chemins poudreux, loin de tous les états-majors.

Serge Thion


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