Totus

| Accueil Totus |

["Despote à vendre", Les Temps Modernes, Paris, n. (spécial) 402, janvier 1980, p.1254-68.]


*************

DESPOTE A VENDRE

par Serge Thion

*******


Pour la plupart des étrangers, le Cambodge, c'était le prince Sihanouk, jovial, rubicond, plaisant, auréolé des anciennes splendeurs angkoriennes, entouré des gracieuses évolutions du ballet royal. A cette image idyllique s'est ensuite substituée celle d'un enfer tropical, robotisé et absurde; les références au Goulag et à Auschwitz n'ont pas manqué. Ces deux images antithétiques sont certes nécessaires à nos manichéismes politiques mais elles n'ont, on s'en doute, qu'un rapport assez lointain avec la réalité. Puisque le prince Sihanouk entreprend une tournée européenne pour trouver les appuis qui lui manquent encore dans sa tentative de retrouver le chemin du pouvoir, il n'est pas inutile de procéder à quelques rappels de caractère historique et politique pour apprécier à sa juste valeur l'opération politique qui se déroule devant nous, en cherchant quelle était la réalité sous l'image apaisante que l'on nous propose un peu partout.

Lorsque le jeune lycéen Norodom Sihanouk monte sur le trône en 1941, le despotisme absolu des monarques khmers est sérieusement tempéré par un protectorat français, doté d'une administration au rabais, qui ne cherche qu'à perdurer. Ces autoritarismes mêlés et solidaires n'ont pu empêcher la naissance d'un mouvement nationaliste, antifrançais et assez bien vu des Japonais. Comme le dit Michael Vickery 1, ce groupe "comprenait des citadins khmers assez prospères, dotés d'une éducation française et d'un certain goût pour le commerce, rassemblés autour de Son Ngoc Thanh, un Cambodgien de Cochinchine. En 1936, ils avaient fondé le premier journal de langue khmère, dans lequel ils réclamaient des réformes très modérées: une plus grande participation des Cambodgiens au commerce, de plus larges facilités scolaires, un statut égal pour les Cambodgiens et les Français, toutes choses qui devaient embarrasser davantage l'élite cambodgienne que les Français puisque leur mise en pratique eût amené davantage d'hommes nouveaux à des situations de richesse et de pouvoir, au détriment de la vieille oligarchie."

Pendant la guerre, ces nationalistes étendirent leur influence auprès des auxiliaires cambodgiens de l'armée française et des bonzes. Les Français brisèrent le mouvement en 1942, malgré l'appui encore discret que lui donnaient les Japonais. "Bien que ces hommes-- dit Vickery-- aient été peu connus au-dehors de leur pays, ils furent ensuite considérés comme les héros du premier mouvement cambodgien d'indépendance, et Sihanouk a nettement mésestimé l'état d'esprit de ses concitoyens lorsque, quelques années plus tard, ils les a accusés de trahison pour avoir essayé de renverser le maître colonial qui était le leur, mais aussi le sien." On trouve en effet là, à la racine, l'une des ambiguïtés fondamentales du rôle politique de Sihanouk: de façon presque héréditaire, les monarques cambodgiens s'étaient révélés plutôt serviles à l'égard de leurs maîtres étrangers, et surtout depuis la conquête française. Il y a toujours eu, à chaque génération politique, une fraction notable de jeunes arrivant dans la vie politique avec le sentiment que la monarchie était l'instrument de l'étranger. Cette tare héréditaire, Sihanouk a toujours voulu essayer de la faire oublier en lançant des surenchères nationalistes, sans d'ailleurs toujours convaincre. L'ultra-nationalisme des Khmers Rouges trouve sans doute dans cette compétition son origine première.

Ramené au pouvoir par les Japonais après le coup de force du 9 mars 1945, Son Ngoc Thanh et ses partisans devenaient les rivaux momentanément victorieux du prince et de l'élite traditionnelle. Le retour des Français fut donc bien accueilli par elle et, comme le remarque Vickery, "la tradition orale de l'époque affirme, sans qu'aucun document publié ne prouve le contraire, que Son Ngoc Thanh a été livré aux Français par Sihanouk et les ministres qui lui étaient fidèles." Exilé en France, il est longtemps resté un héros pour une grande partie de l'opinion publique cambodgienne parce qu'il avait montré la voie d'un nationalisme nouveau, teinté de principes républicains.

Dans le Cambodge devenu autonome au sein de l'Union française, les premières élections se tinrent en septembre 1946 pour désigner une assemblée constituante qui avait à examiner le projet de constitution élaboré par une commission mixte khméro-française. Elles furent largement gagnées par le Parti démocrate, dirigé par le prince Sisowath Youtevong, avec cinquante sièges sur soixante-sept. Dans la mouvance de Son Ngoc Thanh, le Parti démocrate souhaitait l'établissement d'un régime parlementaire à la française et un vaste élargissement des droits démocratiques. Venait ensuite le Parti libéral, avec quatorze sièges; nettement monarchiste, il jouissait des faveurs d'une partie de la bourgeoisie de Phnom Penh et ses opposants le considéraient comme pro-français. L'élite ancienne des bureaucrates conservateurs était à peu près absente de la représentation populaire.

La constitution de 1947, bien qu'"octroyée" par le roi, établissait donc un système de gouvernement dominé par l'assemblée nationale. Aux différentes élections qui suivirent, le Parti démocrate continuait à remporter de confortables majorités. Par conséquent, la droite conservatrice ne parvenait pas à s'imposer. Divisée entre bourgeois et mandarins, émiettée entre divers partis qui regroupaient surtout des clientèles personnelles de notables souvent issus de la famille royale, elle était foncièrement monarchiste et attachée avant tout au maintien d'un ordre menacé par l'extension de la guerre, la présence montante du Viêt-minh et la prolifération des petits groupes de guérilleros nationalistes, les Issarak, qui luttaient pour l'indépendance et s'attaquaient à la présence française.

La situation était donc très conflictuelle: les démocrates et Son Ngoc Thanh appuyaient plus ou moins discrètement les Issarak, et le roi refusait d'accepter le fait majoritaire. Dissolution de l'assemblée, formation de gouvernements responsables directement devant le roi, assassinats de leaders démocrates, tentative de réforme constitutionnelle, aucune manoeuvre du roi et de son entourage ne parvint, de 1947 à 1950, à enrayer la montée de l'agitation et de l'insécurité. Malgré plusieurs tentatives de Sihanouk pour les éviter, il fallut que se tiennent de nouvelles élections. La participation électorale fut basse et les démocrates l'emportèrent à nouveau, avec près de 150.000 voix, contre 72.000 aux libéraux et près de 110.000 aux divers petits partis de droite et d'extrême droite.

La crise politique était à peu près permanente. "Les démocrates, dit Vickery, se tenaient en réalité sur la défensive. Ils tentaient de négocier l'indépendance avec les Français mais ceux-ci les accusaient de soutenir les Issarak et par conséquent le Viêt-minh. Les démocrates se refusaient en effet à sévir contre les Issarak cambodgiens qu'ils considéraient comme des patriotes, fourvoyés mais authentiques, et faisaient, entre les Issarak et les Viêt-minh, une distinction que rejetaient leurs interlocuteurs. Leurs opposants reprenaient les mêmes accusations, en y ajoutant que les démocrates cherchaient le pouvoir absolu, à la manière de Mussolini et Hitler. Le journal de Lon Nol se montrait particulièrement prolixe sur ce sujet; il semble bien que cela ait été un faux procès, car les démocrates ont subi de violentes critiques de la part de leurs adversaires sans jamais s'attaquer aux journaux de l'opposition, comme l'a si bien fait la droite cambodgienne quand elle est arrivée au pouvoir."

De crise en crise, Sihanouk parvint à obtenir en 1952-1953 la suspension des activités du Parti démocrate, la dissolution des assemblées, le contrôle du gouvernement ainsi que des pleins pouvoirs qui permirent de décimer les rangs démocrates. Un anticommunisme sommaire servait à amalgamer tous ceux qui s'opposaient au pouvoir personnel du roi Sihanouk. C'est dans ces conditions que les Français, soucieux de soulager leurs arrières, purent donner à la droite khmère, solidement accrochée au pouvoir, les attributs de l'indépendance, en 1953. Et Sihanouk lançait aussitôt une campagne militaire d'opérette contre la présence des éléments viêtminh dans le pays.

"C'est également à cette période, remarque Vickery, que Lon Nol s'est solidement installé dans les allées du pouvoir. En 1952, on réorganisa la province de Battambang, dans le Nord-Ouest, le grenier à riz du pays, en une "région autonome de Battambang" où les responsabilités militaires passèrent des Français, qui retirèrent leurs troupes, aux Cambodgiens. Lon Nol en assura le commandement; venant de l'administration civile, il avait rang de colonel. Par la suite, il n'est jamais resté très loin du sommet de la hiérarchie militaire. Au cours des deux années suivantes, les forces gouvernementales opérèrent dans la région en usant de méthodes gratuitement brutales à l'encontre des Issarak et des Viêt-minh. L'un des participants m'a raconté que les troupes de Lon Nol quand elles entraient dans les villages, tuaient les hommes et les femmes qui n'avaient pas pris la fuite et se livraient à de petits jeux de force, comme celui qui consiste à tenir un enfant par les jambes et à l'écarteler. Ces événements n'ont probablement pas été oubliés par les gens qui ont survécu et qui ont rejoint plus tard les Khmers Rouges." Il faut ajouter que le seul bataillon entièrement cambodgien de la résistance communiste au Cambodge, organisé par le Viêt-minh, a été annihilé à ce moment-là par Lon Nol, et son chef, Kum Tralay, liquidé.

Le pouvoir personnel de Sihanouk, encore instable, allait être paradoxalement remis en question par la conférence de Genève, en 1954, qui prévoyait que des élections générales se tiendraient l'année suivante dans le royaume, avec la participation des anciens maquisards de gauche (ceux de droite s'étaient ralliés à Sihanouk), sous le contrôle d'une Commission internationale. En même temps commençait à revenir de France une nouvelle génération d'étudiants dont beaucoup, au cours de leur séjour en métropole, avaient pris des positions de gauche. Certains étaient communistes et d'autres non. Ils introduisirent un nouveau dynamisme dans un Parti démocrate essoufflé, victime de sa propre modération et de ses divisions internes. L'épreuve de force qui se profilait devait être décisive: il en sortirait ou bien un pouvoir personnel, avec son cortège de courtisans corrompus, de militaires affairistes et de sbires en tous genres, ou bien une démocratie encore vacillante aux mains d'une petite bourgeoisie avide d'enrichissement, mais directement intéressée au développement économique du pays, à l'amélioration du niveau de vie rural, et à l'élargissement des bases sociales du pouvoir.

La lutte fut longue et confuse. Sihanouk réussit le coup de maître d'unifier la droite en créant un rassemblement, le Sangkum, dont il était le conseiller suprême. Il manifesta, dès le début, note M. Vickery, "son idéologie conservatrice. Dans les premiers numéros du journal qu'il commença à publier en juin 1955, il exposa les principes d'une philosophie autoritariste selon laquelle les chefs naturels doivent diriger, et ceux qui ont moins de chance ne doivent pas les envier. Les chefs naturels sont les riches et les puissants qui bénéficient de leur situation présente à cause des mérites qu'ils ont accumulés dans des existences antérieures, ce qui est une croyance courante dans le bouddhisme populaire de l'Asie du Sud-Est. Les pauvres et les malheureux doivent accepter leur sort et chercher à se ménager une meilleure vie future par une conduite vertueuse dans le présent. Le Sangkum était également très anticommuniste, il désirait des relations étroites avec les Etats-unis et une aide militaire américaine en affirmant que le pays ne devait pas être lié par les Accords de Genève puisque l'indépendance avait été acquise antérieurement à eux."

Inquiet malgré tout devant la difficulté qu'il y avait à battre la coalition assez hétéroclite des démocrates de gauche, des militants issus de la résistance pro-communiste et des partisans de Son Ngoc Thanh, Sihanouk chercha à gagner du temps, les élections furent repoussées de plusieurs mois pour essayer de modifier la constitution (il n'y parvint pas) et surtout de faire donner à plein la machine administrative pour qu'elle impose aux masses rurales de voter pour le Sangkum. On se serait cru sous le Second Empire, avec le grand jeu: référendum, abdication soudain de Sihanouk qui, les mains libres, se lance dans la bataille. Elle lui coûta le trône mais lui rapporta le pouvoir: en septembre, le Sangkum, avec 83% des voix, rafla la totalité des sièges, avec la bénédiction de la Commission internationale de contrôle. Les opposants n'étaient plus dès lors que des factieux, des traîtres en puissance. Les autres partis proclamèrent leur dissolution les uns après les autres. Parmi les militants actifs de ces différentes formations, certains ralliaient de mauvais gré le Sangkum, d'autres abandonnaient la vie politique ou partaient en France, d'autres enfin, surtout chez les communistes, prenaient le chemin du maquis, pour fuir les prisons et les liquidations.

Il serait trop long de retracer ici ce qu'ont été quinze ans de régime sangkumien 2. Il serait sans doute possible d'établir un bilan politique, mais là n'est pas mon propos. A cause de ce qui s'est passé ensuite, et des circonstances présente, je voudrais seulement rappeler quel était le style de ce régime. Je suis en mesure d'éviter tout anachronisme en citant quelques extraits d'un article que j'ai écrit en juin 1969, sur place, après un séjour de dix mois, et qui eut l'honneur d'être refusé par le Monde, en raison de son manque de pittoresque.

"Il n'est pas un journal ou une revue publiés au Cambodge, pas une page, ou presque, de ces journaux, qui ne comporte un portrait de "Samdech chef de l'Etat" (Samdech est un titre princier) ou une tirade à sa louange. Sur un fond où l'information brille par son absence, la servilité la plus grande s'étale et occupe la place. Chaque fonctionnaire de haut rang, et même de second ordre, doit, à certaines occasions, y aller de son épître au prince, empreinte d'une gauche flagornerie, et que reproduit à satiété l'ensemble de la "presse nationale". Certaines revues sont ainsi exclusivement composées de lettres obséquieuses et béates, émanant de fonctionnaires, ou de touristes émus par la royale simplicité du personnage. Le prince répond à chacun personnellement et choisit les photos (de lui) qui illustrent cette prose. Et l'on proclame à l'envi que le prince est "le premier journaliste du Cambodge". Les Cambodgiens sont ainsi soumis à un intense pilonnage "sihanoukiste" facilité par l'interdiction dans le pays de tous les journaux étrangers.

"La vie politique se décompose en trois aspects très différenciés. Le premier est représenté par les innombrables manifestations de loyalisme envers le régime et le chef de l'Etat auxquelles la population est instamment conviée. Le second résulte des discussions publiques, institutionnelles parfois, des problèmes administratifs. Mais ces discussions, auxquelles ne participent véritablement que les fonctionnaires, sont limitées aux thèmes proposés par l'administration; la portée des interventions est elle-même soigneusement bornée; quant aux résultats concrets, ils sont généralement invérifiables. Enfin, le troisième volet de la vie politique, de loin le plus important, est l'orientation que le prince donne aux affaires. Dans ce régime hypergaulliste, rien n'échappe au domaine réservé du chef de l'Etat; il peut être amené à donner de "hautes directives" pour le goudronnage d'une route ou l'habillement des écoliers. Ses apparentes sautes d'humeur ne semblent telles qu'en raison de l'excessive personnalisation du pouvoir, qui rejette dans une ombre quasi impénétrable les différentes pressions et tractations qui se déroulent autour du palais princier de Chamcar Mon. Différentes camarillas, tantôt alliées, tantôt antagonistes, se disputent en toutes circonstances l'oreille du prince. Les relations de cousinage, si étendues dans cette société, sont utilement mises à profit, non pas tant pour modifier brusquement les grandes lignes de la politique du prince, que pour bénéficier, directement ou par intermédiaire, des grandes charges de l'administration ou du contrôle des circuits économiques. Outre la rivalité entre les deux branches de la famille royale, Sisowath et Norodom, il faut compter le clan (roturier) de l'actuelle épouse du prince qui semble disposer d'une puissance occulte si forte que le prince en arrive parfois à la dénoncer à mots couverts. Cette belle-famille, qui contrôle les services de police, est réputée avoir la haute main sur les plus fructueux trafics du pays."

On pourrait s'étendre longuement sur ce qu'avaient d'insupportablement grotesque ce régime, son despote et son sérail. Mais on peut résumer en deux traits essentiels les conditions de son maintien: la stagnation économique et sociale et le vide politique. C'est une paysannerie soigneusement tondue, sans aucun accès à quoi que ce soit de moderne (argent, biens divers, médecine) qui, en 1970, a refusé le régime de Sihanouk sans Sihanouk: de par son origine royale, il avait affaire au surnaturel, mais pas les Lon Nol ou les Sirik Matak. Comme le remarque Vickery, la grande faute des comploteurs de mars 1970 est sans doute de ne pas avoir désigné un nouveau roi. Quant au vide politique, il était complet. La police et l'armée y veillaient. C'est. je crois, cet ensemble de résultats qui ont le plus contribué à plonger le Cambodge dans une catastrophe d'où il n'est pas encore sorti.

L'intervention américaine, le soutien qu'elle a donné au régime continuellement moribond de Lon Nol, ont évidemment provoqué des dégâts énormes. On a parlé de six cents mille morts entre 1970 et 1975, ce qui est peut-être exagéré mais il est certain que les pertes en vies humaines ont été lourdes. La petite infrastructure en place a été aussi sérieusement endommagée. Mais le pire a été la destruction sociale provoquée par le laminage sihanoukiste. Il faut se rendre compte de l'impuissance intellectuelle, politique et organisationnelle des sihanoukistes qui ont pris le maquis après le coup d'Etat. Ils devaient dominer numériquement les communistes dans une proportion qui était peut-être de l'ordre de 50 pour 1. Il y avait là des fonctionnaires, des militaires, des intellectuels. Ils ont été à peu près totalement incapables d'initiatives, ils se sont fait peu à peu éliminer politiquement et, dans certains cas, physiquement, au cours de la guerre. C'est un groupe incroyablement minoritaire qui s'installe à Phnom Penh en avril 1975 et, de plus. il est profondément divisé. Aucune force politique n'a été capable de lui faire pièce, et moins encore de jouer sur ses divisions internes. Même le puissant clergé bouddhiste, qui avait de soixante à quatre-vingt mille membres avant la guerre, s'est complètement volatilisé. Démembré, décervelé, le Cambodge était à prendre. Un petit groupe d'audacieux était seul à y prétendre. Il leur a suffi de s'assurer de la personne de Sihanouk, d'abord en le maintenant à l'étranger, puis en l'assignant à résidence. De la responsabilité de toutes choses au dérisoire de l'oisiveté totale, c'est la leçon de Sainte-Hélène.

Quand il le fallait, le héros a su filer doux. A une ou deux reprises, ses gardes ont "oublié" d'apporter à manger. C'est un point sensible. Il a préféré avaler les couleuvres et signer les textes qu'on lui demandait de signer. Mais pourquoi le lui reprocher? Il a préféré une vie indigne à un trépas glorieux. Je ne jetterai certes pas la première pierre. Cette survie végétative, il ne l'a due qu'à la prudence des dirigeants chinois, qui n'ont pas coutume de se débarrasser de leurs atouts en cours de partie. C'est donc propulsé par les Chinois que Sihanouk saute de Phnom Penh à Pékin et New York où il se requinque au Waldorf Astoria. Comme toujours dans les crises, il songe un instant à se retirer puis se relance dans l'action, toujours la même, se rapproprier le pouvoir au Cambodge.

Son pays est à feu et à sang, ses fidèles ne sont plus qu'une cohorte squelettique et vieillissante, l'armée vietnamienne est là qui pourchasse Pol Pot dans les forêts et lui, benoîtement, se propose de rentrer comme chef de l'Etat. En politique, faillite et prescription se suivent de près. Mais il faut, pour être juste, se demander si les épreuves, l'isolement, si favorable à la réflexion, n'ont pas changé l'homme, transformé l'ancien despote en une autorité morale armée d'une nouvelle tolérance, d'un sens nouveau du respect des règles démocratiques. Ses innombrables déclarations, depuis le mois de janvier, sont propres à nous éclairer sur une question qui n'est d'ailleurs venue sous la plume de personne: y a-t-il un nouveau Sihanouk?

Au début de son nouvel exil, il désirait s'établir à l'Ouest, aux Etats-unis ou en France. Les fermes exhortations de Deng Xiaoping jointes à la tiédeur de la réception qu'on lui réservait ici l'ont vite convaincu de reprendre le chemin de Pékin. C'est dans cet isolement relatif qu'il a lancé son offensive de retour, en visant trois directions: la presse internationale, les gouvernements occidentaux, et les réfugiés khmers à l'étranger, propres à fournir une masse de manoeuvre politique, et éventuellement militaire.

La pièce centrale de ce dispositif devait être la tenue d'un "Congrès national", en août ou septembre, représentant la plupart des multiples associations de Khmers à l'étranger. La sortie du livre de Sihanouk devait coïncider avec la tenue du Congrès 3. Afin de le préparer, Sihanouk a envoyé une série de "messages" à ses compatriotes 4. Dans le premier de ces messages, il propose, recette connue, un "Front uni khmer pour le salut national" et un gouvernement provisoire. "D'ores et déjà-- ajoute-t-il-- j'ai l'honneur de poser officiellement ma candidature pour les postes de président du Front, Premier ministre et ministre des Affaires étrangères." Le programme politique, c'est "le respect de la démocratie à l'occidentale", les Droits de l'Homme, la Charte de l'ONU, etc., la coopération avec tous les pays du monde (sauf Israël et la Corée du Sud). "Nous opterons pour un système économique libéral avec garantie de non nationalisation. Il faut conquérir la sympathie et le soutien mondiaux." Les autres messages portent sur des questions administratives et surtout sur la question du drapeau et de l'hymne national. Il explique longuement qu'il tient beaucoup à ce que l'on reprenne le drapeau et l'hymne de l'ancien temps, parce qu'ils "portaient chance" à la patrie.

Cette étonnante vacuité politique et l'inanité même de ses propos a soulevé de nombreuses critiques parmi les Khmers réfugiés en Occident. Il faut se souvenir qu'une bonne partie d'entre eux ont trempé à un moment ou à un autre dans les douteuses affaires de la république de Lon Nol. Dans son "huitième message", le prince fait marche arrière: "A Paris, mes ennemis à l'heure actuelle sont en train de lancer des attaques calomnieuses contre moi pour saboter le Congrès national et la formation du gouvernement provisoire que je vous ai proposés. Je ne riposterai pas à ces attaques... Je ne nourris aucune ambition personnelle. Grâce à l'amitié exceptionnelle de la République populaire de Chine et du président Kim Il Sung de la République populaire de Corée, ma vie actuelle sur les plans moral et matériel est bien plus enviable que celle du temps de ma splendeur dans les années 50 et 60. Mes palais de Pékin et de Pyongyang sont cinq fois plus grands et plus luxueux que le palais Khémarin." Et le "neuvième message" précise: "Primo, il est bien entendu que nous voulons pour le Cambodge libéré un système politique pluripartite. Par conséquent, le Congrès, le front et le gouvernement provisoire proposés ne seront en aucun cas ceux des pro-Sihanouk, mais ils symboliseront seulement Union Sacrée momentanée pour essayer d'obtenir la neutralisation du Cambodge et des élections générales au suffrage universel sous un contrôle international. Participeront à ces élections tous les partis khmers déjà formés ou qui seront formés plus tard. Sihanouk aura son propre parti. Les mouvements de Son Excellence Son Sann et des autres personnes se présenteront indépendamment. MM. Lon Nol, Pol Pot, Heng Samrin, etc. auront leur parti respectif. Aucun groupe ne pourra être interdit. Le peuple souverain fera son choix en toute liberté. Secondo, pour ne pas gêner les anti-Sihanouk, je suis volontiers disposé à retirer ma candidature pour le poste de président du Front uni. Je suis aussi disposé à renoncer à faire partie du gouvernement..."

Quand Sihanouk propose de réaliser le programme politique qui était inscrit dans la constitution de 1947, après avoir passé presque dix ans à le vider de son contenu, il n'inspire pas beaucoup plus de confiance que M. Pol Pot proposant au printemps 1979 un programme de "Front de grande union nationale patriotique et démocratique", avec toutes les garanties de toutes les libertés, en incorporant précisément tout ce qu'il y avait dans le programme du FUNK (1970-1975) et qui a été totalement renié au moment de la victoire. Ces pantalonnades n'ont convaincu personne et les exilés cambodgiens ont préféré ne pas tenir ce fameux congrès national. Ils ont assez vite compris qu'en fait d'idées politiques, Sihanouk n'a à offrir que sa précieuse personne. On a senti que la déception était grande chez beaucoup de ces réfugiés, qui n'ont d'ailleurs pas fait montre, depuis la chute du sihanoukisme, d'une grande imagination politique.

Comme à son habitude la plus ancienne, Sihanouk a cherché à cajoler la presse, et surtout les journalistes qui lui paraissaient susceptibles de véhiculer une bonne image de lui. On apprend par exemple que l'une des préoccupations essentielles de Sihanouk à Pékin est la cuisine. Il avait certes publié, au cours de son premier exil, un livre de recettes (comment faire la cuisine française avec les ingrédients chinois) mais il est surtout fier d'avoir récupéré le chef qui le servait auparavant. Le fait que ce chef soit entre-temps devenu député à l'assemblée nationale chinoise ne change rien. Après les repas somptueux dont Sihanouk compose lui-même les menus, il emmène ses hôtes visiter les cuisines, l'office de la cave, avec ses vins de France 5. "Quand je suis au pouvoir, dit-il, la presse me critique, mais quand je n'y suis plus, elle me soutient. Je la comprends. Le coeur de la presse est bon. Mais que ferait-elle sans Sihanouk? Cet enfant terrible? Je lui donne beaucoup. Quand je suis là, c'est plus intéressant."

Cette image d'un Sihanouk devenu tolérant à l'égard de la critique, il la détruit lui-même vigoureusement dans une longue interview au Spiegel (23 octobre 1979). Les journaliste se hasardent à lui demander si, le 13 mars 1970, cinq jours avant le coup d'Etat, il n'aurait pas commis une faute en ne rentrant pas immédiatement au pays pour y retourner la situation. Sihanouk: "Pas du tout. Non, je n'ai fait aucune faute! Plus tard, j'ai appris que Lon Nol et Sirik Matak avaient prévu la chose suivante: à ma descente d'avion, je devais être emmené non pas à Phnom Penh mais à Kirirom, à soixante-dix kilomètres de là, pour être tué dans la forêt. Un peloton d'exécution était déjà prêt..." (Il affabule certainement, mais peu importe). Spiegel: "Aucune faute?" Sihanouk: "Vous êtes allemands. Je suis cambodgien, je connais les choses mieux que vous! Comme vous le constatez, dois-je vous le faire remarquer, je ne me mêle pas des affaires allemandes! Vous avez bien vu que je ne critique pas l'Allemagne, ni l'Est, ni l'Ouest. Je ne vous dis pas ce qu'Helmut Schmidt doit faire ou ne pas faire! Je ne vous dis pas non plus ce que le Spiegel doit faire! Alors, ne me dites pas que j'aurais dû faire ci ou ça.

"Je vous donne uniquement des informations sur la situation cambodgienne, mais nous n'allons pas en discuter. C'est mon principe: ni les Chinois, ni les Soviétiques ni les Américains n'ont le droit de discuter des affaires cambodgiennes. Ce droit, le Spiegel ne l'a pas non plus. [...] Je sais ce que j'ai à faire. Je sais manoeuvrer. La preuve: je suis encore en vie. Je ne suis pas mort. Je ne suis pas encore vaincu, alors que Kissinger et Nixon sont vaincus! Pol Pot, Ieng Sary, ils sont vaincus! Nous ne devons pas suivre les arguments occidentaux. Le monde libre a perdu la guerre et cherche maintenant un bouc émissaire. C'est comme en France, la Troisième République, qui avait perdu la guerre. Le maréchal Pétain a fait passer Daladier en jugement. Mais il était normal de juger Daladier parce qu'il était français. Mais si le monde libre veut juger Sihanouk, qui n'appartient pas au monde libre, ce n'est pas juste! C'est passer la mesure! Vous avez perdu une guerre, cela ne me regarde pas! J'ai gagné la guerre!"

Cette allergie à toute forme, même bénigne, de la critique, Sihanouk la manifeste tout au long de son dernier livre. Le poids du passé n'apparaît que dans une seule phrase: "Entre le 18 mars 1970 et le 7 janvier 1979, j'ai eu tout le temps de mesurer l'étendue de certaines erreurs passées" (p.215). C'est tout. Nous n'en saurons pas plus, pas même les sujets qui ont occupé ces neuf ans de réflexion.


*******

C'est donc toujours le même Sihanouk qu'autrefois, qui sait faire patte de velours et aussi, n'en doutons pas, envoyer les insolents dans les culs de basse-fosse. La seule chose qui ait vraiment changé, c'est sa situation, et ce qu'elle retranche à sa liberté d'action. En janvier 1979, son seul allié est le gouvernement chinois. Il résiste à grand-peine à la coalition avec Pol Pot sur laquelle insistent beaucoup les Chinois. C'est même la raison d'une sorte de petite brouille et, au lieu de rester à Pékin, il passe plusieurs mois à Pyongyang. Malgré toute la modération qu'il met à critiquer les Viêtnamiens, il subit la pression chinoise et en vient, vers l'automne, à préconiser la guerre, l'intervention des "volontaires chinois" comme en Corée, mais en y adjoignant cette fois des troupes françaises et marocaines. Il expose naïvement le calcul suivant: les Viêtnamiens vont d'abord liquider les troupes de Pol Pot, ce qui nous donnera sur le terrain un répit d'un an. A ce moment-là nous serons forts et nous pourrons contraindre les Viêtnamiens à négocier. Sur le fond, c'est la ligne chinoise-- créer le maximum de difficultés à un Viêt-Nam qui refuse de reconnaître la prééminence chinoise dans la région. Sur cette ligne, les Chinois proposent une sorte d'accord tacite aux Occidentaux: unissons les efforts des services chinois, de la CIA, du SDECE, pour monter des guérillas au Cambodge; ça ne coûte pas cher, et le matériel humain est cambodgien. Un seul inconvénient, mineur: les Thaïlandais ne veulent pas entendre parler de Sihanouk et n'hésitent pas à bombarder un camp de réfugiés où se trouvaient quelques poignées d'hommes en armes se réclamant du prince. Mais c'est un détail qui n'affecte pas la stratégie globale.

Pour l'Occident, c'est évidemment une tentation. Pouvoir revenir au Cambodge, regagner du terrain sur cette révolution indochinoise qui s'est montrée indomptable sur le terrain, ébranler l'armée et l'appareil communiste viêtnamiens, avec, cette fois-ci la coopération des Chinois, cela représente une perspective qui ne peut être ignorée dans l'évolution de la région. C'est dans ce cadre qu'intervient la campagne de Sihanouk. Il est, en cas de percée sino-occidentale, l'homme de la situation. Il offre de solides garanties aux uns comme aux autres, aux Chinois par sa docilité à l'égard de leurs impératifs de politique étrangère, aux Occidentaux par son goût d'un despotisme éclairé qui sait faire la part du fric et des combines. Les Cambodgiens ont déjà d'énormes difficultés qui consistent d'abord à s'assurer une alimentation suffisante, à survivre dans les forêts où les confinent les soldats de Pol Pot et les Khmers Serei, ou dans les camps thaïlandais, et surtout à alléger peu à peu la tutelle viêtnamienne. Il n'y a guère de raison de croire qu'ils voudraient s'embarrasser de surcroît d'un maître sans emploi dont ils ont subi trop longtemps les iniquités. C'est pourquoi nous sommes conviés, en Europe et aux Etats-Unis, au son des tambours et des trompettes, à acheter du Sihanouk, pour avoir notre homme là-bas. On prend les mêmes et on recommence? Non, merci.


| Accueil Totus |

[email protected]

L'adresse électronique de ce document est:

http://www.abbc.com/totus/135despoteavendre.html