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Du bon usage des momies en politique

par Serge Thion

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[Avertissement de 1987: A la suite de l'assassinat d'Henri Curiel, que j'avais un peu connu du temps de la guerre d'Algérie, et en raison de ce qui se publiait dans la presse, j'ai été amené à rédiger quelques considérations que je fis précéder de la notule suivante: "En raison de la raréfaction de la liberté de l'esprit qui se constate de nos jours, ce texte est impubliable". En effet, l'épouse de Curiel avait menacé la presse qui attaquerait la mémoire de son mari de poursuites judiciaires. On verra ensuite ce qu'il en fut. Je publiai donc ce texte en février 1980 et l'adresssai à de nombreuses personnes, y compris les proches du défunt. Aucune poursuite ne fut engagée contre moi. Voici ce texte.]


Une pétition publiée dans Le Monde. Elle est lue en diagonale, il s'en publie tous les jours, et ce sont presque toujours les mêmes signatures. Ne voit-on pas Philippe Sollers signer en ce moment (janvier 80) un appel aux Chrétiens pour qu'ils envoient des bibles aux malheureux Russes privés des lumières de la religion? En voici une pourtant qui mérite qu'on s'y arrête. J'en donne le texte, en y ajoutant quelques notes:

 

 

Fait exceptionnel, la rédaction du Monde (16 janvier 1980) a cru devoir faire suivre ce texte d'un commentaire dont voici la teneur:

Résumons-nous: voici un homme, Henri Curiel, qui est un révolutionnaire professionnel. Il a choisi de lutter, avec une énergie sans faille, contre des Etats bourgeois et capitalistes et leur politique, en particulier contre l'Etat français et ses politiques coloniale et néo-coloniale, par des moyens divers, dont certains réclamaient la clandestinité.

Il se trouve que ces activités clandestines viennent à être connues par diverses personnes, des anciens de son réseau qui s'en sont éloignés, des membres d'organisations qui ont eu à faire en certaines occasions à son réseau, des policiers (ils s'intéressent à Curiel depuis avant son arrestation de fin 1960) et, les uns parlant parfois aux autres, des journalistes. Pendant des années, tous ces gens se taisent, les uns par un sentiment plus ou moins vague qu'il y a là une sorte de solidarité, les autres, les flics, parce qu'il vaut toujours mieux se renseigner que d'arrêter.

Un journaliste, qui fait dans cette presse qui n'a rien à refuser aux puissants du jour, prend connaissance de cette affaire. Très probablement, on la lui apporte, pour des raisons qui restent ignorées. Peut-être recoupe-t- il ces informations avec celles de la maison poulaga. Allait-il se taire? Allait-il, mû par une subite attraction pour une cause si contraire à ses épaisses certitudes de bien-pensant, jeter un voile pudique sur cette surprenante histoire (surprenante pour lui)? Il a fait son boulot, tout comme Le Canarad enchaîné a fait le sien avec l'affaire des diamants. Faut-il redire que nous vivons dans un monde où même les Suffert ont le droit de s'exprimer, quelle que soit la minceur de l'intérêt que suscitent en nous leurs vues? 4 Dans tout cela, à qui la faute? A Curiel précisément, puisqu'il n'a pas su protéger rigoureusement la clandestinité dans laquelle il lui arrivait d'agir. Entrer dans la clandestinité, c'est bien prendre le risque qu'elle soit percée à jour, et que s'ensuivent des conséquences plus ou moins graves.

L'information donnée par Suffert est-elle fausse de bout en bout? L'association, dans son appel, ne le dit nullement. Ceux qui ont été mêlés de près ou de loin à toutes ces affaires, depuis une vingtaines d'années, trouveront dans l'article de Suffert beaucoup de choses vraies, ainsi que des éléments douteux ou faux. C'est un mélange de vérités et d'absurdités dont le dosage ne diffère pas sensiblement de la moyenne des articles publiés par ce genre d'hebdomadaires, qui aiment le vite-fait et le spectaculaire. L'association des amis d'Henri Curiel, sans donc rejeter en bloc les affirmations contenues dans l'article de Suffert, le juge diffamatoire, ce qui pourrait fort bien se débattre devant un tribunal. J'observe que notre code pénal n'empêche nullement une vérité d'être jugée diffamatoire si le contexte juridique s'y prête formellement. Mais en regard du vrai et du faux, il me parait absolument incontestable que Curiel inspirait et dirigeait des activités clandestines par l'intermédiaire d'un réseau, plus ou moins bien cloisonné selon les méthodes classiques. Le jugement que l'on pourra porter sur ce fait dépendra du détail de ces activités, de leur finalité, toutes choses difficilement connaissable par leur nature même, et surtout de l'opinion politique que l'on s'en fait. M. Suffert les trouvait condamnables. C'est bien son droit. Moi aussi, mais pour des raisons radicalement inverses. On remarquera que les seules personnes à pouvoir jeter une lumière crue sur la réalité des activités de Curiel ont jusqu'à présent soigneusement omis de signaler ce qu'elles pouvaient avoir d'illégal, de clandestin, tout en insistant sans retenue sur ce qu'elles avaient par ailleurs de public, d'inoffensif et, ajouterais-je, de bon ton. Leur silence sur ce qui est précisémment le centre de la controverse jette une ombre qui sert à couvrir la part qu'ils ont pu y prendre eux-mêmes. Ils ne sont donc guère fondés à réclamer à Suffert des "preuves" dont ils seraient les seuls à pouvoir nous dire au juste ce qu'elles seraient.

L'imputation de "diffamation aux conséquences fatales" est, par la faute des amis de Curiel, dénuée du premier élément de preuve et Le Monde a cent fois raison de dire que la démonstration n'est pas faite. Mais avant d'examiner sur quoi se fonde le procès ainsi fait à un publiciste très quelconque (c'est un qualunquista, dirait-on en Italie), il convient de revenir un peu en arrière pour évoquer la trajectoire politique d'Henri Curiel.

Quelques jours après son assassinat, comme je voyais que la presse allait se borner à bêtifier sur son compte, j'envoyai le texte suivant au Monde:

Je dois ajouter, pour le sel de l'anecdote, que ces quelques lignes provoquèrent un petit remous à la rédaction du Monde, car elles rendaient un autre son que celui des cloches qui se faisaient entendre un peu partout. Un journaliste, M. Kajman, fut alors chargé de faire une enquête. Je le rencontrai, lui fournit quelques documents datant de la guerre d'Algérie, et attendis la suite. Son article parut bientôt, qui n'éclairait pas beaucoup la confusion de cette affaire et n'évoquait mon propos que de façon allusive et ambigue. Un fait nouveau, me dit-on à la rédaction, était intervenu: Mme Curiel menaçait de poursuivre quiconque porterait atteinte à la mémoire de son mari. Le Spiegel qui avait sans doute reproduit certaines affirmations du Point, avait été trainé en justice par Henri Curiel: finalement, moyennant excuses et finances, une transaction venait d'éteindre l'action en justice. Au Monde, mon petit papier fit craindre un procès que l'on ne se souciait pas d'avoir et il termina sa trajectoire à la corbeille.

Depuis lors, la situation est la suivante: les amis de Curiel ont formé une association qui entretient le culte au moyen d'un bulletin hagiographique, où se pressent les signatures de personnes connues et honorables qui ont pour point commun d'avoir eu des relations mondaines avec Curiel et de n'avoir jamais été mêlées de près ou de loin aux activités souterraines du groupe qu'il dirigeait. Selon une technique éprouvée, l'association recrute dans divers milieux des gens qui n'ont pas connu Curiel, et donc encore moins ses activités réelles. Par une prédisposition à un naif manichéisme qui les signale à des recruteurs expérimentés, ils sont alors facilement convaincus que Curiel, intellectuel candide, réfugié dans l'empyrée des abstractions militantes, a été la victime d'un noir complot où barbotent obscurément la Presse, le Pouvoir, la Police et le Fascisme, les quatre faces d'un même Brahma qu'il faut abattre. Je me suis ainsi vu demander de contribuer à ce nouveau culte par diverses personnes, aussi simples qu'ignorantes, parce qu'elles croyaient savoir que j'avais été mêlé à quelques péripéties de l'affaire algérienne. Des requêtes de ce genre ont même fait le détour par l'Allemagne et l'Angleterre.

Toute vue divergente à l'égard de Curiel est ainsi à peu près interdite de publication, soit que les amis de Curiel disposent d'amitiés bien placées dans les journaux, soit qu'ils menacent les éventuels contestataires des foudres d'une justice qui leur doit bien quelque service puisqu'elle est totalement incapable de résoudre l'affaire de l'assassinat de Curiel.


Sur le rôle de ce dernier pendant la guerre d'Algérie, on consultera avec intérêt l'ouvrage d'Hervé Hamon et Patrick Rotman, Les Porteurs de valises, la résistance française à la guerre d'Algérie (Albin Michel, 1979, 434p.). L'ouvrage de référence sur cette période reste cependant celui de Janine Cahen et Micheline Pouteau, Una Reistenza incompiuta, la guerre d'Algeria e gli anticolonialisti francese, 1954-1962(Milan, Il Saggiatore, 1964, 2 vol., 991 p.). L'ouvrage de Hamon et Rotman, écrit d'un point de vue à peu près apolitique, penche plus vers Francis Jeanson que vers Henri Curiel, dans le récit des événements. Il faut lire un peu entre les lignes pour comprendre la politique de Curiel dans les réseaux d'aide aux Algériens, et en particulier sa tentative d'établir un contrôle centralisé au congrès de Saint-Cergue, pendant l'été 1960. Mais ce sont finalement là des appréciations dont l'intérêt est devenu assez mince.

Sur le rôle de Curiel tout de suite après la fin de la guerre d'Algérie, il me revient à l'esprit une affaire aussi oubliée que révélatrice. Elle avait fait l'objet d'un petit texte à propos d'une pétition -- déjà -- organisée par Curiel lui-même. Ce texte est paru dans Etudes anticolonialistes - Fiches d'Information, n. 11-12, octobre-novembre 1963, p. 23-25:

L'ALGERIE ET LES ANTICOLONIALISTES


Dans le courant de l'été dernier <1963>, de nombreux militants algériens et européens ont été arrêtés en Algérie; tantôt pour avoir appartenu au PRS (Parti de la révolution Socialiste, clandestin, dirigé par Mohammed Boudiaf), tantôt pour avoir participé au "maquis" de Dra-el-Mizan, tantôt sans aucune charge. Si l'on excepte ces derniers qui ont été arrêtés par hasard, les autres ne cachaient pas leur hostilité au régime de Ben Bella, et les activités de certains en Kabylie étaient un secret de polichinelle depuis de longs mois. leur "maquis" ne s'était signalé par aucune action armée, à la différence d'ailleurs d'autres maquis.

Tout cela laissait penser que les arrestations constituaient plus une opération politique qu'une opération policière, qu'on voulait faire croire à la menace plus que la déjouer. Les arrêtés furent dans les propos publics amalgamés entre eux, PRS et amis d'Abdel Kader, et accusés d'être à la solde de l'impérialisme, du néo-colonialisme et du sionisme. Ce qui est au su de tout le monde une calomnie. Le ministre algérien de l'information d'alors vit la preuve des accointances sionistes du "maquis" de Dra-el-Mizan dans le nombre de juifs inculpés. Conférence de presse, numéro spécial du Peuple, discours, on fit toute la publicité possible à ces accusations. Pendant ce temps, certains prisonniers étaient victimes de violences policières; leurs avocats n'étaient pas autorisés à les voir.

Parce que nous savons que ce sont des militants honnêtes, parce qu'ils sont emprisonnés, parce qu'ils sont l'objet de calomnies, nous leur exprimons notre solidarité. Nous pensons que tout doit être fait pour leur venir en aide.

Nous connaissons personnellement une partie d'entre eux, comme les connaissent bon nombre de militants anticolonialistes français. Tous ces gens étaient plus ou moins engagés avant l'indépendance dans le soutien au FLN et dans la lutte pour l'insoumission. Après l'indépendance, certains partirent en Algérie. La majorité d'entre eux y travaille encore, mais d'autres, donc, y sont en prison. Parmi les premiers, il s'en est trouvés soixante-et-un pour condamner publiquement l'activité des seconds. Voici le texte de leur déclaration et la liste des signataires:

"Au cours de la lutte pour l'indépendance et durant l'effort de construction de l'Algérie nouvelle, des rapports fraternels se sont établis entre les militants algériens et étranger. La participation d'un petit nombre de ces derniers à des activités hostiles au régime algérien risque de compromettre la solidité de ces liens.

"Par ailleurs, la campagne menée à cette occasion par une certaine presse, en France et dans d'autres pays européens, tend à faire croire que la majorité des étrangers qui ont aidé les révolutionnaires algériens s'oppose au régime actuel. Cette campagne fait partie d'une série de manoeuvres destinées à freiner le courant croissant de sympathie agissante des peuples européens -- et en particulier du peuple français -- pour l'expérience de l'édification du socialisme en Algérie.

"C'est pourquoi les signataires de ce texte, conscients d'exprimer la très grande majorité des étrangers, amis de la révolution algérienne, qui travaillent en Algérie: - s'adressent, tout d'abord, à l'héroique peuple algérien, pour souligner que la solidarité constante de ses amis des heures difficiles ne peut être mise en doute à cause de l'égarement de quelques uns, puisqu'à chaque nouvelle étape d'une révolution, il se trouve des éléments pour verser dans l'extrêmisme de gauche ou de droite:

-- ils s'adressent ensuite aux démocrates de France et d'Europe pour préciser que, tant par le rôle infime qu'ils ont eu dans la lutte pour l'indépendance de l'Algérie que par leur petit nombre, les étrangers impliqués récemment ne sont aucunement représentatifs des anticolonialistes travaillant en Algérie; ceux-ci, pour leur part, font confiance aux responsables que le peuple algérien s'est choisis pour mener, dans le cadre de ses nouvelles institutions, de son Parti et de ses organisations nationales, l'édification du socialisme en Algérie;

-- ils s'adressent enfin à tous leurs camarades travaillant en Algérie et qu'ils n'ont pu joindre, pour leur demander d'approuver ce texte; ils les appellent à prendre conscience du tort que cause la dispersion et à se grouper dans une Amicale des travailleurs étrangers en Algérie. Vive la solidarité de tous les travailleurs pour la construction du socialisme!"

R. Anstett, M. Boulliane, C. Belmas, G. Berger, M. Bidault, M. Blair, N. Blau, J.-M. Boeglin, E. Bolo, P. Bolo, J. Breynaert, H. Cuènat, J. Day, J. Drouet, M. Dubois, D. Fawzi Hetata, P. Ferrebach, A. Franos, M. Gauthier, F. Gay, J. Gonze, P. Gouget, J. Grattiot, A. Gregorio, E. Grumbach, C. Huardeaux, J.-L. Hurst, E. Klein, P. Kobisch, M. Masbou, G. Mathieu, Y. Mathieu, M.-O. Meguerditchian, G. Paillard, M.-R. Paillard, G. Michel, H. Muller-Benad, C. Pascoat, J. Peyrega, S. Pinchon, M. Piris, A. Preiss, J.-P. Ribes, C. Roulette, O. Schlemmer, P. Soleme, J. Tabet, E. Tranvouez, A. Tayler, R. Vautier, B. Vezat, C. Vignes, P. Vignes, E. Lagache, A. Laude, G. Pirello, A.-P. Capitaine, H. Capitaine, T. Agopian (Alger Républicain, 31 mars 1963).

Sans entrer dans les commentaires d'ordre personnel, on peut malgré tout s'étonner de ce que le principal instigateur du texte <Henri Curiel> ne l'ait pas signé. Quoi qu'il en soit, plusieurs raisons peuvent être à première vue avancées pour expliquer cette action contre des prisonniers.

La première, la plus simple, ce serait que les signataires pensent ce qu'ils publient. Mais ce qu'ils ne pourraient pas penser, c'est que les arrêtés aient été "à la solde de l'impérialisme et du sionisme". Or, attaquant les accusés sans exprimer de réserves sur les accusations, ils donnent du poids à celle-ci, qu'ils savent pourtant être fausses. Quelle que soit leur réprobation à l'égard des prisonniers, rien ne les dispense, dès lors qu'ils s'expriment, de réprouver d'abord les conditions de détention manifestement irrégulières auxquelles ceux-là sont soumis.

Non, la conviction est douteuse, ou elle s'exprime bien mal, alors que rien ne l'obligeait à s'exprimer. Nous écartons l'hypothèse de pressions auxquelles les signataires auraient cédé. On n'imagine guère qu'aucun d'entre eux ait pu signer pour affermir sa position en Algérie; car si son travail est technique, elle n'est pas menacée; s'il est politique, c'est en signant qu'il la compromet.

Les signataires n'ont pas dû le sentir ainsi. On a, à les lire, l'impression qu'ils se seraient cru compromis en se taisant. Des militants européens sont arrêtés; d'autres qui ne le sont pas craignent tout de même qu'on les confonde, et que les Algériens perdent confiance en eux. Une telle attitude impliquerait un rejet de l'internationalisme qui veut qu'un militant soit partout un militant. On peut penser qu'une telle conception relève de l'utopie, et qu'en Algérie, par exemple, il n'est permis que de servir. Encore faudrait-il s'en expliquer, alors qu'on y était parti avec des idées contraires, avant de critiquer ceux qui n'ont pas changé d'avis. En outre, ce serait faire peu confiance aux Algériens que de les soupçonner de confondre une petite minorité oppositionnelle avec la grande majorité des Européens qui soutient le pouvoir.

Si pourtant le risque de confusion existe, il ne peut être que le fait du gouvernement lui-même: les prisonniers n'ont pas eu le loisir de s'exprimer publiquement, et ils n'auraient jamais prétendu représenter l'ensemble des anticolonialistes. Toutes les informations à leur sujet, l'image qu'a pu s'en faire l'opinion algérienne, viennent exclusivement du Parti et de l'Etat. Il serait alors particulièrement injuste de faire grief aux accusés des calomnies de l'accusation, sous prétexte qu'on s'en trouve éclaboussé. Ben Bella déclare: "Certains Français nous ont aidé pendant la guerre de libération nationale mais maintenant certains de ces Français, heureusement pas tous, cherchent à se substituer à nous. Cela, nous ne l'accepterons jamais" (Le Monde, 14 août 63). Heureusement pas tous. Quand la perche est tendue, il faut la saisir.

Ou peut-être, si l'on cherche tant à éviter la confusion, c'est qu'on a les meilleures raisons de la craindre. Le texte veut donner l'impression que les emprisonnés non seulement sont peu nombreux (ce qui se constate), mais encore que leur rôle fut infime pendant la guerre. Tandis les anticolonialistes, les vrais, représentés par les signataires, dont le rôle fut bien autrement important, soutiennent les "responsables que le peuple algérien s'est choisis". Il y a en effet parmi les 61 plusieurs militants à qui leurs activités ont valu la prison ou l'exil. Il en est d'autres aussi dont l'inactivité pendant la guerre est notoire. Si bien que les deux groupes, celui des oppositionnels et celui des soutiens du régime, ne diffèrent guère par leur militantisme passé. La raison en est simple: les uns et les autres ont travaillé ensemble pendant la guerre, et les différences d'alors ne recoupent pas les divergences d'aujourd'hui.

Les différences d'alors tenaient à l'origine des groupes, à leurs rapports extérieurs, à la répartition des activités. Elles étaient de peu de poids à côté des facteurs de cohésion: tous s'accordaient à désigner même ennemi et même allié, et s'entendaient à peu près quant aux moyens de combattre. Presque tous avaient conscience de participer à la Révolution contre le capitalisme impérialiste et pour le socialisme; il était clair pour eux qu'après l'indépendance il faudrait ou bien continuer le combat avec les Algériens contre le néo-colonialisme, ou bien édifier le socialisme avec eux, ou encore faire l'une et l'autre chose à la fois.

Nous étions bien peu pour penser que notre engagement serait remis en question par la victoire, pour se demander si, dans un mouvement à la fois national et révolutionnaire, la construction de l'Etat n'allait pas largement privilégier le premier aspect par rapport au second. Pour nous, le choix de la solidarité avec les Algériens allaient contre les idéologies au nom desquelles les partis de gauche nous critiquaient et, si dans l'immédiat il rendait les choses claires, il nous laisserait bientôt disponibles et incertains.

La plupart de nos camarades trouvaient au contraire dans ce choix un statut de révolutionnaire: ils seraient désormais les premiers sur la brêche, conscients ou inconscients des nécessités de leur situation d'étrangers: avoir plus de devoirs que de droits, être au service d'un Etat, leur vocation internationaliste se caricaturant en "Amicale des travailleurs étrangers". Mais malgré cela, les choses étaient plus simples, les coups et les fronts connus.

L'indépendance, la crise de l'été 1962, le nouveau régime: la situation se brouille; il est difficile d'affirmer que Ben Bella et ses adversaires incarnent respectivement la Révolution et la Contre-Révolution, ou l'inverse. Et si l'on veut s'engager comme révolutionnaire, il faudra prêter à la situation le pathos qui lui manque. Il faudra comploter d'autant plus que le combat est faible, s'exprimer d'autant plus que les faits sont indécis. C'est donc en partie par une attitude commune que les uns se retrouvent dans l'opposition, les autres dans le soutien actif au gouvernement d'Alger, avec des formules mixtes d'opposition dans les couloirs des ministères, et de conspiration au service du pouvoir. La plupart ont sans doute des raisons plus politiques. Mais il en est pour qui les choix sont interchangeables: tels des signataires qui étaient quelques semaines plus tôt du camp des arrêtés.

Aujourd'hui la symétrie est rompue. Les uns sont en prison et les autres ont entrepris une action nouvelle: s'attaquer aux prisonniers. Peut-être ont-ils agi à la légère; peut-être feront-ils leur propre critique; du moins, nous l'espérons. Mais sinon, qu'ils se rassurent, on ne les confondra plus, même si, comme il en est question, les prisonniers sont libérés.

Il n'y avait guère de raison de croire qu'un certain stalinisme de base serait épargné à notre génération. Quand il se manifeste, on a pourtant de la peine à l'admettre. Lorsqu'on le reconnaît, on le combat.

(Fin du texte d'octobre 1963)

<J'ai souligné les dernières phrases de ce texte de 1963. Elles marquent bien la rupture qui s'opérait dans la "génération algérienne", tout de suite après la fin de cette interminable guerre, entre ceux qui allaient chercher à tâtons leur voie vers une forme ou une autre de pouvoir et ceux qui fondaient leur action sur quelques principes élémentaires et intangibles.>

Quelques ultimes remarques sur cette pétition de 1963: elle dessine bien en filigrane le portrait politique de Curiel. D'abord, il est masqué, il ne signe pas lui-même et la plupart de ses proches s'en abstiennent également. La main reste cachée. Ensuite, la tentative de contrôle des militants dans une vague "amicale", c'est notre "association des amis" d'aujourd'hui. Ensuite, la référence dévote à l'Etat et au Parti qui "construisent le socialisme". Cela parait plutôt rigolo dix-sept ans plus tard mais la recette a longtemps fait fureur. Enfin l'aplomb avec lequel il parle des "dirigeants" que les Algériens se seraient choisis. Ben Bella est venu au pouvoir par un coup de force militaire en août 1962 et il en a été chassé par un putsch, trois ans plus tard. Ce fut d'ailleurs la déconfiture des grands projets de Curiel en Algérie. Mais la "construction du socialisme" n'a pas cessé depuis. A quoi l'on voit que les langues de bois durent plus longtemps que ceux qui les parlent.

La dernière remarque de notre texte concernant le stalinisme manifesté dans cette petite opération garde évidemment toute son actualité, au moment de revenir sur l'affaire de la pétition contre Suffert. Son article de 1976 comprend des inexactitudes de détail. Il est surtout politiquement faux. Curiel et ses amis n'ont jamais été partisans du terrorisme et le titre de l'article est très stupide. Il aurait été plus juste de parler de réseaux d'aide aux militants de différents mouvements anti-impérialistes ou anticolonialistes, ou encore antifascistes. Je retrouve une note de la fin 1962 qui concerne un "bureau africain" du "mouvement anticolonialsite" (c'était le nom de l'époque). Ce "bureau" devait comporter des "groupes" qui étaient chacun chargés des contacts avec telle ou telle organisation: il s'agissait essentiellement de l'Union des Populations Camerounaises, du Sawaba (Mali), du MPLA angolais, de l'UGEAN (Union générale des Etudiants d'Afrique Noire), du PAI (le PC sénégalais), de l'ANC sud-africaine, de la West African Student Organization, etc. Il y avait aussi des "bureaux" pour la péninsule ibérique, le Moyen-orient, etc. Il s'agissait donc surtout de mouvements communistes, ou de mouvements où les communistes avaient des positions influentes. L'organisation avait quatre niveaux: le noyau central autour de "Julien", un groupe composé surtout de communistes anti-thoréziens et pro-khrouchtchéviens, des compagnons de route qui servaient d'infanterie et qui voulaient simplement faire oeuvre utile, et enfin une surface légale, style "Comité culturel franco-africain", avec des noms connus. A côté de cela, des "services techniques".

Il a pu se faire, par la suite, que certains de ces mouvements ou certaines fractions d'entre eux recourent à des formes de lutte armée, qui ne se confond pas forcément avec le terrorisme, même si parfois elle peut l'impliquer. Que des militants mêlés à des affaires de terrorisme, comme le Japonais Yutaka, dont parle Suffert, aient eu des rapports en Europe avec d'autres militants qui, de leur côté, pouvaient entretenir des rapports avec le groupe Solidarité n'implique pas que Curiel les ait aidé directement. Suffert, dans cette histoire, raisonne comme le dernier des pandores.

En revanche, l'idée que Curiel pouvait servir d'observatoire avancé pour des Soviétiques dont la tiédeur n'avait sans doute pas très bonne réputation dans certains milieux activistes, me parait avoir la logique politique pour soi. Il n'en existe, à ma connaissance, aucune preuve. Cette conviction était partagée par des gens qui ont approché Curiel au Caire, ou à Alger, ou à Paris, ou qui l'ont tirée de leurs rapports avec des mouvements de libération qui avaient des contacts étroits avec le groupe Curiel. Comme dans le texte de 1963, je ne citerai pas de noms. Ces affaires-là ne se règlent pas à la barre des témoins, qu'ils soient vrais ou faux.


L'article de Suffert a embarrassé les autorités françaises. Feignant la surprise, elles ont pris à l'encontre de Curiel un arrêté d'assignation à résidence dans une petite ville de province. C'était trop ou trop peu. Les circonstances ne se prêtaient sans doute pas à un procès qui aurait fait du bruit. Cette lettre de cachet semblait donc absurde et les pétitions ainsi que diverses interventions organisées par les proches en firent bientôt ordonner la levée.

Quelques mois plus tard, Curiel fut lâchement assassiné en bas de chez lui, avec un pistolet dont la police a dit qu'il avait servi auparavant à tuer un membre de l'Association des Algériens en France. Cette mince piste n'a pour l'instant mené nulle part. Je doute fort que la police et la justice soient très pressées de faire la lumière sur ce crime odieux. Il convient évidemment, sans illusion, de continuer à réclamer la recherche et l'arrestation des assassins.

Affecter de croire que Suffert y est pour quelque chose relève du grotesque. L'existence du réseau Curiel et de ses activités (au moins pour une part) était un secret de polichinelle. Des milliers de gens étaient au courant, sans parler de la police, ou de l'une des polices, qui n'a sans doute pas apprécié que Suffert casse le morceau.

La vindicte dont les amis de Curiel poursuivent depuis lors ce pauvre Suffert, promu récemment spécialiste en cuistrerie culturelle, a l'avantage de fournir un bouc émissaire propice au rassemblement de signatures et de témoignages de moralité qui donnent de Curiel une image teintée d'angélisme. Il est trop facile de s'attaquer à un plouc, de demander son interdiction d'antenne au nom de la liberté et de la justice, quand on sait que les idées de justice et de liberté qu'entretenait Curiel justifient aujourd'hui l'occupation de l'Afghanistan.


C'est donc vers les signataires de cette pétition du 16 janvier qu'il faut se retourner. Qui, parmi eux, ne voit qu'il s'est prêté à une assez basse manoeuvre qui attente aux libertés? Qui, parmi eux, aura le front de réclamer de l'association Henri-Curiel qu'elle rende compte dans tous les détails du rôle joué par le réseau Curiel? Qui, parmi eux, continuera à confondre le fait de réclamer justice et le soutien à un groupe de manoeuvriers staliniens dont l'inconséquence, pour ne pas dire plus, a causé la perte de nombreux militants, aux quatre coins du monde? Il y a parmi les signatires, je m'en suis assuré, des naifs et des trompés. Les autres, comment les qualifier?


4 février 1980.


Commentaire de 1987:

L'affaire Curiel s'enfonce doucement dans l'oubli. En 1981, les proches de Curiel qui en avaient obtenu la promesse avant les élections ont obtenu que l'on examine les dossiers de police concernant Curiel. La toilette avait été probablement bien faite car il n'en est rien ressorti. Mon petit texte avait aussi fait son petit chemin. L'avocat de Suffert m'en demanda copie ainsi que l'autorisation d'en exciper au procès. Je lui répondis que le texte était public et qu'il pouvait bien faire ce qu'il en voulait. Suffert d'ailleurs cherchait moins à se défendre qu'à amortir cette affaire et à s'en sortir discrètement. Je reçus divers témoignages d'intérêt, en particulier de Raymond Aron qui m'affirma avoir lu ce texte "avec plaisir". Il ajouta: "Je suis très tenté de lui donner une diffusion supplémentaire par l'intermédiaire d'une revue. Mais je me demande quelle sera la réaction de mes amis de la revue à laquelle je songe." (Lettre du 20 février 1980). La publication, deux mois plus tard, de Vérité historique ou vérité politique? allait faire qu'Aron n'allait plus du tout songer à me faire publier. Courageux mais pas téméraire.

Je reçus plus tard une demande de Gilles Perrault au sujet de mon interprétation et des documents que je possèdais sur Curiel. J'avais eu quelques temps auparavant une longue conversation téléphonique avec Gilles Perrault. Je l'avais appelé dans son village normand au plus fort de la polémique soulevée par la publication de l'ouvrage mentionné plus haut, qui traitait longuement de l'affaire Faurisson. Il me semblait que l'on avait besoin d'une enquête sérieuse, objective, sur certains événements qui s'étaient passés dans les camps de concentration allemands. Perrault avait écrit plusieurs livres sur cette période, qu'il semblait affectionner; il avait mené des enquêtes difficiles, comme celle qui avait pour objet l'Orchestre rouge, un réseau d'espionnage soviétique installé en Fran,ce pendant la guerre. Bref, il me paraissait le mieux placé pour apporter des lumières sur les obscurités de cette période. Je lui exposai le problème, en particulier le fait que la quasi totalité des témoignages directs concernant les chambres à gaz sont soit douteux, soit trafiqués, soit franchement fantaisistes. Je lui proposai d'enquêter sur ces témoignages, d'en vérifier la crédibilité et surtout d'aborder la question sans idée toute faite. Il comprenait parfaitement mon propos. Il ressentit la très réelle nécessité de cette enquête, mais un moment de réflexion lui fit renoncer à l'idée parce que, dit-il, il y a des survivants et que ce serait trop pénible, que l'on risquait de heurter leurs sentiments. Bref, il voyait bien la nécessité de réaliser cette enquête pour répondre aux questions qui se posaient réellement, mais qu'il avait une carrière à continuer et qu'affronter les déportés et les forces politiques qui les promeuvent et les manipulent lui paraissait une tâche impossible.Je raccrochai en me disant que s'il fallait limiter les enquêtes aux sujets qui ne risquaient pas de heurter des sentiments, le métier d'enquêteur devait être assez pépère.

Aussi ne prit-il aucun risque avec la biographie de Curiel. Ce livre-là ne choquera aucun sentiment. Il m'envoya sa négresse, une jeune apprentie journaliste nommée Sylvie Braibant, qui, par un bienheureux hasard, se trouvait être une cousine de Curiel. Je vis la demoiselle, lui fournit des documents, des textes, des dates, des faits. Je n'en entendis plus parler jusqu'à la publication, deux ou trois ans plus tard, du livre intitulé Un Homme à part, paru chez Barrault en 1984. On a là 587 pages d'hagiographie comme on n'en écrit plus dans les couvents. Curiel était donc un saint et on ne le savait pas; il convenait d'ailleurs de l'appeler "abuna", ce qui en arabe signifie "notre père". On y glane quelques détails amusants certes, mais Perrault déploie surtout l'art d'esquiver les vrais problèmes et de noyer le poisson.

"Sotte et vieille histoire" dit-il dans les quelques lignes qu'il consacre à l'affaire de Dra-el-Mizan. Curiel, dit-il aussi, "était personnellement intervenu auprès du président algérien en faveur des malheureux", ce dont je ne crois évidemment rien. De l'avis de Gilles Perrault, je n'aurais pas dû soulever cette "sotte et vieille histoire" dans "un petit factum débordant de fiel" où je "pousse la perfidie jusqu'à insinuer, sans avoir le courage de l'écrire franchement, qu'Henri Curiel aurait eu un rôle peu clair dans l'arrestation de certains militants du tiers-monde". Perfide en effet, je croyais avoir été clair: Curiel était responsable entièrement et totalement de ces arrestations puisqu'il ne voulait pas voir que son réseau était infiltré et servait les flics. Point.

Mais le plus beau, c'est d'apprendre pourquoi Curiel n'a pas signé lui-même la pétition: c'est qu'il n'était pas coopérant... Il fallait y penser. J'aime assez la fin du petit règlement de compte de Perrault: "Ayant ainsi planté son croc dans le corps encore tiède d'Henri Curiel, Thion s'en fut trottinant vers six millions de momies pour lui problématiques: il mit sa plume au service du célèbre Faurisson, l'homme qui nie les chambres à gaz. Si par aventure je suis un jour tué, prière aux amis de tenir Serge Thion à l'écart de mon cadavre" (p. 377-8). Vainement, je cherche en moi quelle serait cette dilection pour les cadavres tièdes... Je ne trouve que ce vieux dicton chinois que je pratique tous les jours: "Si tu as des ennemis, assieds-toi au bord du fleuve et regarde passer leurs cadavres au fil de l'eau". J'en ai vu quelques uns, c'est vrai. Pour les autres, j'attendrai. Quand passera celui de Perrault, je n'y toucherai pas, pas même avec une gaffe. Promis.



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