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LE CAMBODGE, LA PRESSE ET SES BÊTES NOIRES

par Serge Thion

(1980)

PENDANT vingt ans, la presse nous a vendu un Cambodge de rêve. Depuis cinq ans, elle nous propose un Cambodge de cauchemar. J'ai assez protesté contre le premier pour me précautionner quelque peu contre le second. Il ne serait pas inintéressant de faire une analyse minutieuse de la façon dont la presse a rendu compte, depuis 1975, de la situation cambodgienne. Une telle étude, d'ailleurs, existe : elle est parue à Copenhague sous la plume du sourcilleux Törben Retbøll. On verra combien d'éditeurs se précipiteront pour la faire traduire du danois. (1)

Avant d'entrer dans les détails, il convient de savoir que parmi tous les journalistes français qui couvrent le Cambodge, il ne s'en trouve aucun qui parle khmer ou qui possède une connaissance intime de la société et de la culture khmères. Je crois que l'on peut en dire autant des presses allemande, anglaise et américaine. Il existe donc, par la force des choses, un réseau d'intermédiaires entre les journalistes et les gens qui sortent du Cambodge, constitué par des interprètes khmers et viêtnamiens, dépendant étroitement soit des militaires thaïlandais, soit des chefs de camp cambodgiens, soit des missionnaires repliés, soit enfin des différents groupes politiques qui cherchent par tous les moyens à contrôler la masse des réfugiés. Nous avons eu un bel exemple de ce qui se passe dans ce genre de conditions, lors d'une émission de FR3, le 30 novembre 1979. Un Khmer vient acheter du riz à la frontière; on lui demande pourquoi; il répond, en khmer, "parce que le riz n'est pas encore mûr". L'interprète khmer serei traduit ainsi cette réponse : "parce que les Viêtnamiens nous prennent tout le riz". C'est passé comme une lettre à la poste et le cas est fréquent.

L'enquête auprès des réfugiés est un travail d'une extrême complexité parce que l'enquêteur qui débarque dans ce panier de crabes n'a guère de moyen de savoir comment ses témoins sont choisis et parfois manipulés, que les Cambodgiens n'ont aucune propension à ouvrir leur coeur à des étrangers qu'ils ne connaîtraient pas depuis des années, qu'ils n'ont eux-mêmes qu'un sens très relatif de la précision dans le temps et dans l'espace, qu'ils viennent d'un monde totalement dénué de tout moyen régulier d'information, parcouru par les rumeurs de tous genres. Au surplus, l'énorme brassage des populations a brisé presque toutes les cellules familiales et les gens ont souvent tendance à déclarer morts les membres de leur famille qu'ils ont perdus de vue.

Un bref exemple : le journaliste communiste Francis Crémieux, retour du Cambodge, passe le 1 er septembre 1979 à France-culture des témoignages enregistrés à Phnom Penh. Les différentes personnes interrogées déclarent le décès d'un total cumulé de 353 membres de leurs diverses familles. Mais en fait de témoignages oculaires, ils rapportent l'exécution de deux personnes et le décès par maladie d'un homme qui a refusé d'aller à l'hôpital khmer rouge parce qu'il croyait qu'on allait l'y tuer. Il est évidemment impossible de dire combien de ces 353 décès sont fictifs. Sur le millier de personnes que comprenaient peut-être ces familles en 1975, des bourgeois de Phnom Penh puisqu'ils témoignent en français, le nombre de morts est quelque part entre 3 et 353. Rien, dans les témoignages recueillis, ne nous autorise à plus de précision. Et si même il fallait accepter le chiffre donné par ces témoins-là, rien n'autorise à l'extrapoler à l'échelle du pays.

C'est pourtant ce que fait la presse avec un vigoureux entrain. Ainsi, le 28 mai 1979, au cours d'une émission spéciale sur l'Indochine, le commentateur d'Antenne 2 avait, le premier, semble-t-il, dans la presse occidentale, lancé le chiffre de trois millions de morts. Il ne faisait ainsi que reprendre le chiffre donné brusquement par Hanoï, qui s'était longtemps contenté des deux millions véhiculés par la presse américaine depuis la fin de 1976. Il n'est pas inutile de rappeler que le dernier recensement date de 1959, que les estimations démographiques faites à la veille de la guerre faisaient l'objet de discussions entre les spécialistes, et que depuis dix ans, aucune administration cambodgienne n'a pu se faire une idée un peu précise du niveau de la population. Tous les chiffres qui circulent sont donc hautement fantaisistes.

La plus raisonnable des estimations, celle qui provient des services qui ont sans doute les plus grands moyens de la faire, est celle du Département d'Etat américain. On la trouve dans une dépêche de quelques lignes, en bas de page, dans Le Monde du 6 octobre 1979 : "Environ 1,2 million de Cambodgiens sont morts depuis 1975 du fait de la guerre et de la famine, réduisant la population du Kampuchea à environ 5,7 millions de personnes." Ceci reviendrait, si ces chiffres venaient à être confirmés, à une perte effrayante de 17 % de la population (en la supposant sans accroissement). Il y a pourtant des gens pour trouver que c'est trop peu. Le jeudi 11 octobre, dans "Spéciale Cambodge", les commentateurs d'Antenne 2 battent leur record du mois de mai : "Il y avait huit millions d'habitants il y a deux ans, il y en a quatre millions aujourd'hui", ce qui impliquerait, si l'on y prenait garde, que la population se serait accrue d'environ un million entre 1975 et 1977, puisque les estimations les plus courantes tournaient autour de 7 millions à la fin de la guerre. Record battu dès le lendemain par J.-M. Cavada, sur FR3, qui, en présentant, avec réticence, le film de Jérôme Kanapa, Cambodge année néant, affirme qu'il y a eu 4 millions de morts sur 7 millions d'habitants. On arrive à 57 %. Le mensonge est comme une boule de neige, plus il roule, plus il grossit. Le chiffre du Département d'Etat, quant à lui, n'est jamais reparu dans le reste de la presse.

Il est évident que dans ces conditions, le petit maniaque qui examine à la loupe le pathos de la grande presse fait vite figure d'empêcheur de dramatiser en rond. S'il insiste, s'il démonte les truquages, s'il dégonfle les exagérations, il devient peu à peu l'homme à abattre. C'est ce qui est arrivé en particulier à Noam Chomsky par un processus qui vaut la peine d'être examiné.

L'affaire a commencé par un retentissant article de Jean Lacouture intitulé tout simplement "La démence cambodgienne" (Le Nouvel Observateur, 28 mars 1977). Il rend compte de l'ouvrage du père Ponchaud, Cambodge, année zéro, et lance une violente diatribe contre le régime Pol Pot, tout en faisant acte de contrition. Il a, affirme-t-il, soutenu auparavant ces gens-là. On a beau fouiller sa mémoire, on ne voit pas très bien à quoi il fait allusion. Il a certes écrit contre la guerre américaine mais il s'est surtout signalé par les couronnes de laurier qu'il a tressées pour Sihanouk. Dans ce mariage de la carpe et du lapin qu'était l'alliance entre Sihanouk et les communistes khmers, il y a quelque malhonnêteté à nous faire croire qu'il aidait le lapin parce qu'il adorait la carpe. La confession de ce péché imaginaire fournit un si bon papier qu'il est, séance tenante, traduit dans la New York Review of Books (31 mars 1977).

C'est l'occasion rêvée pour la grande presse américaine qui, longtemps avant le dégagement américain, et pour l'empêcher ou le retarder, n'a cessé de vaticiner sur le "bain de sang" qui devait noyer l'Indochine. En même temps que sort à Paris le livre du père Ponchaud, en février, le Readers' Digest propose à ses dizaines de millions de lecteurs des articles de John Barron et Anthony Paul, qui feront l'objet, quelques mois plus tard, d'un livre à succès, Murder of a Gentle Land. Certaines de leurs données viennent d'ailleurs du père Ponchaud et du réseau missionnaire en Thailande. Le scoop que constituait la confession d'un journaliste comme Lacouture connu aux Etats-Unis pour avoir critiqué la guerre, venait à point nommé faire frissonner ses semblables. Les éditoriaux se multiplièrent partout, en s'appuyant sur le compte rendu d'un livre que personne n'avait encore eu le temps de lire en Amérique. Le seul petit accroc vint ensuite d'un lecteur flegmatique et attentif qui eut l'étrange idée de comparer le livre original avec sa recension, pour s'apercevoir que la plupart des affirmations de Lacouture n'avaient pas de fondement dans l'ouvrage cité.

Ce lecteur, Noam Chomsky, écrivit à Lacouture pour lui faire part de sa surprise. Un peu coincé, ce dernier fut obligé de rétracter une partie de ses affirmations dans des "corrections" (NYRB, 26 mai 1977) où il reconnut avoir procédé à une lecture trop hâtive du livre de Ponchaud, tout en insistant sur l'inanité qu'il y a à s'interroger sur le détail des faits quand il s'agit "d'entreprises aussi monstrueuses" que celles du gouvernement cambodgien, ou de Dachau, ou de Katyn. Par un hasard demeuré à ce jour inexpliqué, ces "corrections" n'ont pas été portées à la connaissance des lecteurs du Nouvel Observateur, qui avaient pourtant eu la primeur de ses affirmations fantaisistes.

"Après la publication des corrections de Lacouture, un scientifique connu, lauréat du prix Nobel, envoya une lettre à la NYRB où il remarquait que dans son domaine, lorsqu'on publie des conclusions en les appuyant sur certaines preuves et qu'il apparaît que les preuves citées sont incorrectes, on ne rétracte pas ses preuves tout en maintenant les conclusions mais il n'en va évidemment pas de même dans le journalisme. La lettre n'a pas été publiée." (2)

Le point de vue de Lacouture, dont l'ensemble de la presse allait emboîter le pas, est clairement celui-ci : qu'importe le détail des faits, puisque nous avons matière à condamnation, et dans la mesure où nous nous donnons le droit de condamner sans considérer l'ensemble des faits, c'est une faute vénielle que d'en rajouter. Si ce n'est pas vrai, c'est au moins vraisemblable.

Les choses auraient pu en rester là sans la ténacité de quelques esprits curieux, dont Chomsky n'est que le plus connu. Se penchant sur l'ouvrage de Ponchaud ( "Distortion at Fourth Hand", The Nation, 25 juin 1977), il remarque qu'il est impossible de contrôler les dires des réfugiés tels qu'ils sont rapportés par l'auteur mais que l'on peut concentrer l'analyse sur ce qui est vérifiable par recoupement (sources extérieures, références, citations diverses) afin de se faire une idée de la rigueur qui a présidé à la confection de l'ouvrage tout entier. Sur l'exposé des antécédents historiques du régime installé en 1975, il trouve des faiblesses très remarquables. Dans quelques cas, il montre que Ponchaud n'écrit pas la même chose dans son livre que dans une série d'articles parus dans Le Monde en février 1976, que certaines de ses affirmations sont incontestablement fausses (sur l'état des stocks de riz à Phnom Penh, par exemple, alors que les données sont disponibles). Il conclut : "Là où une vérification indépendante est possible, le récit de Ponchaud paraît pour le moins négligent, parfois de façon assez significative. Néanmoins, le livre est un travail sérieux, quelle que soit la façon dont la presse l'a déformé."

Dès lors, le compte de Chomsky était bon. On en tenait un. Enfin, un suppôt de Pol Pot, un de ces intellectuels dépravés dont le pinaillage ne peut avoir pour but que de cacher les horreurs du goulag angkorien.

Une campagne, d'abord subtile, allait se développer peu à peu pour ériger Chomsky en épouvantail polpotesque. Les rumeurs allaient faire surface de temps à autre dans la presse. Lacouture s'en est fait l'ardent propagateur dans le Nouvel Observateur, dans son pamphlet Survive le peuple cambodgien (p.135-6), dans le Bulletin d'Information sur le Cambodge (voir l'échange de lettres entre Maria Jolas (numéro· 4) et Noam Chomsky (numéro· 6) : "J'ai trouvé regrettable, écrit Maria Jolas, [É] qu'il ait cherché la petite, la toute petite bête au grand journaliste qu'est Jean Lacouture" !), ainsi que dans la presse internationale. De la déformation des arguments de Chomsky, ce "grand journaliste" est passé à la calomnie pure et simple : "Chomsky ne veut pas entendre parler d'autre chose que des fautes de la droite américaine, et quand il s'agit du Cambodge, il en vient à des arguments qui sont, à mon avis, tout à fait irrationnels. Exactement comme les Européens le faisaient autrefois en divaguant sur le péril jaune, Chomsky divague en disant que les Asiatiques sont différents des Blancs. En d'autres termes : la vie d'un individu ne signifie rien. Des choses comme ça, je ne peux pas les accepter" (Berlingske Tidende, Copenhague, 1er janvier 1979, interview de J. Lacouture par H. Stangerup).

Il y a les coups de plus en plus bas, et aussi la diversité des procédés. Ainsi celui qui consiste à pratiquer des coupures dans le texte d'une lettre de réponse que Chomsky a expressément demandé au directeur du Nouvel Observateur de publier intégralement ou de ne pas publier du tout. Un exemple, un seul (20 novembre 1978) : "Dans The Nation -- mon article auquel Lacouture se réfère -- nous faisions remarquer qu'il y a une grande palette d'opinions chez les spécialistes quant à l'importance (le texte anglais dit scale, l'échelle) des atrocités aussi bien que de leurs causes (la politique gouvernementale, la revanche des paysans, la famine et la maladie qui sont, dans une large mesure, le legs de la guerre américaine, etc.)." Stop. On a coupé ici, sans le signaler, le membre de phrase suivant, juste avant le "etc." : "les mesures draconiennes du régime". Cela ne faisait pas bien dans le tableau. On ne peut pas laisser un archipolpotien réputé envisager une seconde que les atrocités soient dues, même en partie, aux "mesures draconiennes du régime" Pol Pot. Alors, on supprime. Comme on supprime froidement des dizaines d'autres phrases, en signalant parfois les coupures, et parfois non.

Quant aux commentaires de Lacouture qui suivent la lettre censurée de Chomsky, ils valent leurs taëls d'or: "Ce qui nous oppose, Noam Chomsky et moi, paraît être : a) que le crime lui paraît mesurable en chiffres quand il est établi en système" ; on cherche, ahuri, ce qui pourrait bien, dans la lettre de Chomsky, mener à une idée aussi saugrenue; b) qu'il juge plus dangereux l'appel à l'aide en faveur d'un peuple torturé, si cet appel risque d'alerter le Sénateur McGovern, que la torture de ce peuple". "Alerté" par les affabulations de Lacouture, McGovern ne réclamait rien d'autre qu'une intervention militaire au Cambodge. Lacouture veut peut-être dire qu'une intervention militaire (américaine ?) serait bénéfique pour les Cambodgiens, mais il ne va pas jusqu'au bout de ce raisonnement. Il n'a d'ailleurs pas applaudi très fort l'intervention viêtnamienne (Cf. NO, 8 janvier 1979). "Que signifie cette exigence, continue-t-il en parlant d'une ''enquête honnête et sérieuse qui prouverait le crime'', quand se déroule le massacre ? Nous avons préféré crier, au risque d'ajouter un zéro au chiffre des victimes, plutôt que d'attendre le bon vouloir du bourreau." C'est évidemment la réponse la plus claire à la question que posait Chomsky dans sa lettre : "Est-il important d'être scrupuleux sur les faits, au Cambodge ou ailleurs?" La réponse de Lacouture est non. On remarquera que l'ajout d'un zéro change singulièrement la nature des phénomènes, selon la grandeur à laquelle on l'applique : passer de 2 à 20 victimes n'entraîne pas exactement les mêmes effets que de passer de 2 millions à 20 millions... Et pour bien préciser qu'on a le droit d'écrire n'importe quoi, Lacouture rétracte les "corrections" qu'il avait dû publier aux Etats-Unis : "... c'était il y a dix-huit mois. Aujourd'hui, avec les innombrables témoignages recueillis depuis lors, et la vision du terrible film de Victorovic qui nous a ''montré'' l'horreur (les guillemets sont sans doute là parce que ce film, tourné officiellement, ne montre justement aucune ''horreur'', ce qui est, avouons-le, bien pire), je regrette cette concession faite à ses exigences de ''doute scientifique''."

Les doutes ainsi dissipés, on peut lâcher les rênes, à une dernière condition : il ne faut pas qu'il y ait de témoin gênant, d'observateur qui vienne semer la contradiction. On affirmera donc comme allant de soi qu'aucun journaliste, aucun observateur étranger indépendant ne peut se rendre dans le pays. Du temps du régime Pol Pot, cette affirmation avait vite cessé d'être vraie. On peut certes écarter de la catégorie des observateurs indépendants les délégations maoïstes (bien que leurs témoignages ne soient pas forcément sans valeur) mais on passe aussi sous silence les récits des diplomates scandinaves, des journalistes scandinaves, des observateurs belges, comme le professeur Rigaux, un bon catholique, et d'autres venus du tiers monde, sans oublier les journalistes américains Richard Dudman (Saint Louis Post Dispatch) et Elizabeth Becker (Washington Post) qu'accompagnait le regretté Malcolm Caldwell. A l'exception du film de Victorovic, soigneusement ficelé par les commentaires ineptes d'Elkabbach, et quelques phrases de diplomates suédois, rien de tout cela n'a été transmis dans la presse française, ni dans les commentaires de nos spécialistes.

Le même sort a été infligé au Cambodge sous occupation viêtnamienne. Le 5 janvier 1980, par exemple, sur France-Culture, J. Leclerc du Sablon, chef du service étranger du Matin de Paris, peut affirmer tranquillement qu'aucun journaliste non communiste n'est admis au Cambodge, au moment où j'ai sous les yeux un long reportage de Jim Laurie, le chef du bureau de Hong-Kong de la télévision américaine ABC News, qui vient de passer trois semaines à parcourir le Cambodge (Far Eastern Economic Review, 4 janvier 1980), qu'on a lu dans la presse de langue anglaise nombre d'autres reportages, comme ceux de Nayan Chanda et John Pilger (Daily Mirror), pour ne citer que des reporters non communistes. Le film rapporté par Pilger est passé à toutes les télévisions européennes, mais les Français l'ont refusé. Et je ne mentionne que pour mémoire les petits plaisantins de l'UDF ou du bateau "Ile-de-lumière" qui n'ont à peu près rien vu mais qui ont tout compris. (La palme de l'ignorance et de la crédulité revient incontestablement à Bernard Kouchner pour son reportage lartéguyste "Remontez le Mékong jusqu'à Auschwitz", Actuel, 3 janvier 1980, p. 90-6.)

 

Guerre des propagandes, où la première victime est le souci de la réalité. Chacun y va de son grand seau d'huile sur le feu. Ainsi le père François Ponchaud, aux "Dossiers de l'écran" (Antenne 2, 27.11.79) n'hésite pas à chausser les sandales du nationalisme khmer et à déclarer : "Je pense que mes sources sont valables puisqu'elles m'ont permis de décrire la société khmère rouge, en 1976-1977, déjà fin 1975, Jean Lacouture en est témoin... Ces mêmes sources actuelles me permettent actuellement également d'affirmer avec la même autorité que nous sommes en face d'un génocide... Un génocide subtil et planifié... » L'autorité, qui semble si chère à l'exégète qu'est le père Ponchaud, il l'invoque beaucoup dans ses interventions publiques, peut-être parce que la sienne n'est pas demeurée incontestée. Sa description de la société cambodgienne de 1975-1976 pèche par beaucoup de lacunes, en premier lieu son incompréhension à peu près complète de la problématique politique de la gauche locale et, surtout, malgré l'affirmation de Lacouture selon laquelle "il a constamment privilégié dans ses enquêtes les dires des paysans", l'absence complète du point de vue des ruraux. Ponchaud donne la liste des professions de ceux dont il a retenu le témoignage, p. 10-11 : il n'y a pas un seul paysan. Tout porte à croire que les paysans ont assez bien accepté le nouveau régime pendant les deux premières années et que c'est à partir du début de 1977, à la suite de violentes crises internes du PCK, que la situation a commencé à se dégrader dans beaucoup d'endroits.

Il ne faut donc pas recevoir les affirmations du bon père sans quelques précautions. Se souvenir, par exemple, du rôle traditionnel des missions en Indochine, et de leur premier coup de maître au Cambodge qui est d'y avoir, grâce à Mgr Miche, provoqué l'installation du protectorat. Ces précautions, c'est d'ailleurs le père Ponchaud lui-même qui nous invite à les prendre au cours d'une réunion publique (avec MM. Meyer, Devillers, Boudarel, Schwartz, Mme Rebérioux, et d'autres). Quinze jours après l'émission télévisée, il déclara que ses informations se cantonnaient au nord-est du pays, zone où l'on sait que se concentrent les affrontements militaires. Il a également accordé que le terme de "génocide" pouvait ne pas être le meilleur pour caractériser la situation. Ces réserves réduisent ses informations à rien que l'on ne sache déjà, autrement dit le blocus des zones de guerre par les troupes viêtnamiennes; il en a fait part à cinq cents personnes. A la télévision, il a préféré brandir son "autorité" et parler de "génocide subtil et planifié", sans le moindre argument. On est donc assez tenté de penser que le bon père fait passer des intérêts politiques avant ceux de la véritable information. Il est vrai que l'entreprise des missionnaires au Cambodge n'est qu'un long échec dû à l'indifférence de bronze que les Khmers ont opposée à tout projet de conversion. Pensent-ils que le drame actuel leur permettra de s'implanter enfin en milieu khmer, quitte à fabriquer ce qu'en Chine et en Corée, dans des circonstances également dramatiques, on a appelé des "chrétiens de riz" ? (3)

La conception que cet ecclésiastique "autoritaire", dans tous les sens du terme, se fait de l'intégrité intellectuelle se retrouve dans la polémique qui a suivi l'intervention de Chomsky et est curieusement illustrée par les préfaces qu'il a données aux éditions anglaise et américaine de son ouvrage (éditions apparemment semblables, l'anglaise ne pouvant être vendue aux Etats-Unis et vice versa). La préface à l'édition américaine, datée du 20 septembre 1977, commence ainsi :

"Le 31 mars 1977, la New York Review of Books a publié un compte rendu de mon livre, sous la signature de Jean Lacouture, qui a provoqué une réaction considérable dans tous les milieux concernés par l'Asie et l'avenir du socialisme. Avec l'attitude responsable et la précision de pensée qui sont si caractéristiques de lui, Noam Chomsky s'est alors lancé dans un échange polémique avec Robert Silvers, rédacteur en chef de la NYRB, et avec Jean Lacouture, ce qui a mené à la publication par ce dernier d'une rectification de son compte rendu initial. M. Chomsky était d'opinion que Jean Lacouture avait substantiellement déformé les preuves que j'avais apportées, et, considérant que mon livre était ''sérieux et valait la peine d'être lu, par contraste avec beaucoup des commentaires qu'il avait provoqués'', il m'écrivit une lettre personnelle le 17 octobre 1977 où il attirait mon attention sur la façon dont il était utilisé par les propagandistes antirévolutionnaires..."

La préface à l'édition britannique, datée du même jour, commence ainsi :

"Avant même que ce livre ne soit traduit, il a été durement critiqué par MM. Noam Chomsky et Gareth Porter (au cours d'un témoignage devant une commission parlementaire). Ces deux "experts" sur l'Asie prétendent que je commets l'erreur de vouloir convaincre les gens de ce que le Cambodge a été noyé dans une mer de sang après le départ des derniers diplomates américains. Ils disent qu'il n'y a pas eu de massacre, et ils attribuent la responsabilité de la tragédie du peuple khmer aux bombardements américains. Ils m'accusent de ne pas être suffisamment critique dans mon traitement des récits des réfugiés. Pour eux, les réfugiés ne sont pas une source valable..." La version britannique se poursuit avec le paragraphe suivant, absent de l'édition américaine : "Après une enquête de ce genre, il est surprenant de voir que des "experts" qui n'ont parlé qu'avec peu de réfugiés khmers, sinon aucun, rejettent la place très significative qu'ils ont dans toute étude du Cambodge moderne. Ces experts préfèrent sans doute fonder leurs arguments sur le raisonnement : si quelque chose semble impossible dans leur logique personnelle, alors ça n'existe pas. Leurs seules sources d'évaluation sont des déclarations officielles soigneusement choisies. Où est cette approche critique qu'ils accusent les autres de ne pas pratiquer ?"

Vérité au-delà de l'Atlantique, erreur en deçà. Etrange dédoublement de personnalité d'un auteur qui s'adresse à des publics fort différemment informés. La version anglaise est très nettement mensongère, ainsi que l'on peut le voir en consultant les textes auxquels il fait référence, ceux de Chomsky, déjà cités, comme celui de Gareth Porter (Hearing before the Subcommittee on International Organizations of the Committee on International Relations, House of Representatives, 3 mai 1977, avec les dépositions de Peter A. Poole, John Barron et de l'historien David P. Chandler. Parmi les appendices, l'article de Lacouture et ses "corrections"). Nous emprunterons au bon père une once de charité, car il serait cruel d'aller plus loin.

La série des attaques contre Chomsky continue chez les ténors de notre intelligentsia de gauche. Claude Roy a lu le texte d'un entretien avec Chomsky publié dans Change (numéro· 38, octobre 1979). Et il est inquiet, Claude Roy. Il résume assez bien dans sa "lettre ouverte à Noam Chomsky" les idées reçues de la gauche à laquelle il appartient (Le Nouvel Observateur, 03.12.79). "Ce que la lecture de votre texte de Change me contraint à penser, c'est que, assuré qu'en ce qui concerne le Cambodge, par exemple, il y a des faits réels mais aussi des faits exagérés, truqués, inventés, vous gardez en bloc, à l'égard de tous les faits "affichés", une sorte de réserve préliminaire et de scepticisme provisoire." Claude Roy n'éprouve donc pas de goût pour le scepticisme, ce qui se comprend si l'on considère les fois qu'il a successivement partagées. Mais il y a autre chose qui le rend "mal à l'aise". Il reconnaît que Chomsky ne semble pas "en général nourrir la moindre illusion sur les vertus du socialisme existant" ; il trouve louable son souci de précision et d'exactitude, mais il restreint curieusement ce souci "à des travaux de comptabilité des cadavres et d'arithmétique du sang versé". Ce préambule est nécessaire.

Claude Roy, en effet, ajoute aussitôt : "Ces calculs risquent d'obscurcir les questions plutôt que de les éclairer." Le tour est ébouriffant. Claude Roy trouve que l'exercice, souvent difficile, de la précision et de l'exactitude, risque d'obscurcir les problèmes. En y réfléchissant un peu, je trouve qu'il n'a pas entièrement tort. J'avoue à mon tour que je passe tout mon temps à "obscurcir" des problèmes politiques qui apparaissent comme fort simple dans les propagandes qui s'entrecroisent au-dessus de nos têtes et que je m'efforce de faire tomber des étoiles cette "obscure clarté" qui évite de nous faire voir le monde en tout noir et en tout blanc.

"Mais à partir de quel chiffre une répression devient-elle scandaleuse ?" demande Roy à Chomsky en citant Auschwitz et la Kolyma. Comme Lacouture, il n'a manifestement rien compris. Pour les libertaires, dont est Chomsky (voir son For Reasons of State, N.Y., Pantheon, 1973, p. 441), toute répression est scandaleuse, et dès le début. On ne transige pas sur ce genre de principe. Mais ce que demandent en réalité Claude Roy, Lacouture et d'autres, c'est à partir de quel moment on peut commencer à phantasmer, on peut se dispenser de scruter les faits pour les comprendre, aussi horribles soient-ils, mais les mettre au rancart pour être libre de produire du verbe. Autrement dit, si quinze types sont bastonnés dans une prison lointaine, il faudra nommer une commission d'enquête et se donner la peine d'établir les faits avec précision. Mais si un gouvernement fourre un million de personnes dans des camps de concentration, on peut bien écrire qu'il y en a deux millions, ou trois, ou plus. C'est plus parlant, c'est moins "obscur".

Répétons donc que le scandale est dans le principe de la répression, non dans l'échelle de son application. Et c'est un peu faire la bête que de ne pas voir la question que soulève Chomsky en parlant de l'utilisation qui a été faite par la droite impérialiste de L'Archipel du Goulag. Il rappelle que le savoir sur le système concentrationnaire soviétique est disponible en Occident depuis fort longtemps. Il mentionne, toujours dans l'entretien publié dans Change, un ouvrage de deux socialistes allemands, Beck et Godin, "bien plus exact et plus crédible que celui de Soljénitsyne". Et Roy ajoute : "Ce "bien plus" est vague, insaisissable comme une insinuation." Je n'y vois rien de vague. Il y a, c'est assez connu des spécialistes de l'histoire soviétique, dans l'ouvrage de Soljénitsyne que je tiens pour ma part pour un grand livre des inexactitudes, des erreurs, des exagérations. Si l'on veut s'en tenir aux faits, il y a d'autres sources, antérieures, plus exactes et moins impressionnistes. Chomsky cite Ciliga et Victor Serge; j'y ajouterai Paul Barton, (4) les grands procès Kravchenko et David Rousset, avec leurs défilés de témoins. Il y a de quoi faire là quelques recoupements.

Mais Cl. Roy ne s'est pas donné l'exactitude pour but. Cela lui aurait peut-être évité de croire que Pasqualini avait "révélé" l'existence des camps chinois. Je peux révéler à l'auteur de Clefs pour la Chine qu'existe un irremplaçable Livre blanc sur le travail forcé dans la République populaire de Chine, publié par la Commission internationale contre le régime concentrationnaire, animée entre autres par David Rousset, qui comprend deux volumes et qui publie p. 300 une carte de la Chine où figurent 297 camps de concentration. Cet ouvrage date de 1957.

"Je vous interroge ici, cher Chomsky. (Claude Roy sait-il seulement que Chomsky ne peut pas lui répondre puisque le NO le censure ?) La question fondamentale est-elle de savoir si la révélation du massacre de My Lai servait ou ne servait pas les intérêts de l'URSS et "détournait l'attention" de Prague ou Budapest, ou de savoir s'il y a eu un massacre à My Lai ? La question fondamentale est-elle de savoir si le Goulag sert ou ne sert pas les intérêts américains, ou de savoir si le Goulag existe et s'il sert les intérêts du peuple soviétique chez lui et du socialisme partout ?"

La réponse, pour moi, est simple : ce sont de fausses alternatives. Il est très important de savoir que le Goulag existe (et Soljénitsyne n'épuise pas le savoir possible) mais il importe aussi de comprendre et de critiquer la représentation que l'Occident s'en fait et quels sont les intérêts établis qu'elle conforte, à d'autres fins que d'alléger le sort des zek. Il importe certes de savoir que My Lai a eu lieu (et même des My Lai par centaines) et il importe évidemment aussi de comprendre comment My Lai pouvait servir les intérêts de la bureaucratie de Moscou, ainsi que ceux, d'ailleurs, de Hanoï. Pour saisir cela, il suffit de n'être pas un esprit manichéen. Qu'est-ce que le souci de la précision et de l'exactitude, sinon le seul garde-fou contre toutes les manipulations de toutes les propagandes ?

"La question fondamentale est-elle de savoir si le malheur du Cambodge est un "coup" publicitaire bien joué, ou bien de savoir si cela est vrai, et comment cela fut accompli, et pourquoi et par qui ?" Très bonne question, M. Roy. Peut-on vous faire comprendre qu'il faudrait pouvoir répondre à cette double question par une double affirmative, mais que justement la transformation du Cambodge en mythe politique par des esprits simplificateurs interdit que l'on puisse donner une réponse complexe et réaliste à la question de savoir ce qui s'est réellement passé parce que personne n'en veut plus : la réponse est moins spectaculaire que le battage d'estrade. Le Cambodge est indéniablement un "coup" excellent puisque tout le monde en parle sans en rien savoir. M. Roy se demande si cela est vrai et comment cela fut accompli et pourquoi et par qui. Qu'il ouvre une collection du Nouvel Observateur: il y verra que ces questions n'ont jamais été traitées avec un minimum de sérieux. Pas un seul article de synthèse qui décrive et explique la situation cambodgienne depuis bientôt cinq ans. N'est-ce pas extraordinaire ?

On peut d'ailleurs faire le même procès à l'ensemble de la presse. Le Monde, depuis deux ans, se cantonne frileusement dans les interprétations que l'on donne à Pékin. Que ce soient les quotidiens ou les mensuels, aucun n'a jamais entrepris de reconstituer l'ensemble des données de base, de publier, par exemple, un historique du Parti communiste cambodgien. Au Monde, à Libération, à Esprit, aux Temps Modernes, on considère, on me l'a dit, que cela n'intéresserait que les spécialistes. Les "spécialistes" de l'histoire politique de la gauche cambodgienne, ils ne sont pas une dizaine dans le vaste monde. Personne ne vient les trouver parce que la question fondamentale dont parle Claude Roy n'est jamais considérée comme telle ni par le journal où il écrit, ni par les autres... Ils préfèrent tous la mythologie galopante. (5)

Pourquoi ? Parce que ces données de base, qui sont accessibles à tout journaliste qui voudrait se donner la peine de les réunir, sont assez contradictoires, que, tant pour le régime Pol Pot que pour celui de Heng Samrin, les témoignages, une fois recoupés, donnent des vues négatives et des vues positives, toujours parcellaires. Qu'en un mot, la politique cambodgienne est une série de conflits à plusieurs échelons, qu'ils engendrent des vues irréconciliables et qu'ils se résolvent souvent par la force. Les idéologues de la grande presse se croient donc obligés de trier les sources et d'écarter ce qui ne conforte pas leurs vues. On le voit bien dans le petit livre de Lacouture, Survive le peuple cambodgien (Seuil, 1978). Son analyse ? Il se borne à répéter de façon monotone que les leaders khmers rouges sont des "aventuriers avides de sang" (p. 58), des "copistes au front bas" (p. 93), des "professeurs bornés" (p. 105), des "frères musulmans" (p. 65) animés d'un "épais délire idéologique" (p. 97). S'est-il au moins penché sur l'ensemble des pièces de ce volumineux dossier ? Nenni. Il puise dans quelques ouvrages et articles récents, sans jamais discuter leurs erreurs ou leurs balourdises les plus évidentes, et dans ce qui ne va pas dans le même sens que lui, il ne cite qu'un ouvrage américain, qui traite de la situation alimentaire et de l'évacuation des villes en 1975. Il lui consacre onze lignes dédaigneuses, puis déclare qu'il "doit être consulté, nul procès ne pouvant se passer d'avocat" (p. 79). Mais il se garde de le consulter et l'avocat n'aura jamais la parole. Alors citons le livre de George C. Hildebrand et Gareth Porter, Cambodia : Starvation and Revolution, New York, Monthly Review Press, 1976, 124 p., dont les idées méritent certes d'être discutées, mais qui apporte beaucoup de renseignements précis. Ce traitement cavalier par Lacouture est totalement injustifié. Sa manière sélective ôte à son texte toute crédibilité.

La moitié du dossier, celle qui traite du "coup" publicitaire, on la trouvera dans le dernier ouvrage de Chomsky où il pratique une sorte de critique interne de la grande presse par la confrontation générale des sources publiées. (6) Il ne s'assigne pas pour tâche de rechercher la réalité de ce qui s'est passé au Cambodge, mais de jauger la valeur des comptes rendus qui en sont donnés. Ainsi note-t-il que "les visiteurs et les réfugiés brossent des tableaux très différents. Les réfugiés furent brutalisés, opprimés, ou mécontentés : autrement, ils ne seraient pas réfugiés. Les visiteurs ne disposent que d'une vue partielle, et ils inclinaient au début plutôt à la sympathie. Il faut donc s'attendre à ce que les comptes rendus des visiteurs soient plus favorables que ceux des réfugiés bien que, comme nous l'avons noté et comme nous le verrons encore, les récits des réfugiés ne soient pas aussi uniformes que le laisse croire le pilonnage des media. Remarquons à nouveau que si l'on corrige par les facteurs déjà mentionnés, les conflits qui existent entre les récits des réfugiés et ceux des visiteurs n'indiquent pas que les uns et les autres doivent être rejetés; tout peut être exact, dans un pays qui présente une image confuse avec des variations locales considérables. C'est ce qui, en fait, pourrait apparaître comme une conclusion correcte tirée de l'ensemble de toutes les sources actuellement disponibles." (II, p. 200.)

Cette analyse qui couvre un vaste champ (le Cambodge n'occupe que les p. 135-383 du tome II) montre à quel point nos systèmes d'information sont moutonniers et incapables de réagir à des données contradictoires autrement que par la fuite en avant, la tendance à la falsification, agrémentée de chantage moral.

Les grands spécialistes du chantage moral sont évidemment les intellectuels les plus compromis dans les divers projets d'enrégimentement politique et culturel Nous en avons un bel exemple dans le cadre limité de cette brève évocation des avatars du Cambodge et de ses ombres portées.

Jacques Attali et Bernard-Henri Lévy n'ont pas aimé les propos tenus par Chomsky et rapportés dans Le Matin de Paris du 4 décembre 1979, en particulier les deux phrases suivantes : "La soudaine campagne américaine en faveur des droits de l'homme est le dernier visage de la guerre du Viêtnam. Quant aux intellectuels, ils sont satisfaits. Impliqués dans la reconstruction de la religion d'Etat, ils sont contents de voir que ça a marché." Une remarque préliminaire s'impose : nos deux auteurs sont visés. Jacques Attali, en tant qu'idéologue officiel d'un parti socialiste qui prétend nous gouverner et qui a pris d'ailleurs des positions sur le Cambodge tout à fait similaires à celles de Washington (voir Lionel Jospin, dans Le Monde du 11 octobre 1979) est par nature un religionnaire de l'Etat. Quant à B.-H. Lévy, c'est un adepte de la reconstruction de la religion moderne, sous forme de rhabillage de vieux mythes. Pour eux aussi, Chomsky est un épouvantail inespéré à qui, pour faire bonne mesure, il vont faire à nouveau un faux procès ( "Réponse à Noam Chomsky. Et Timor, et le Cambodge...", Le Matin de Paris, 17.12.79) :

"Sait-il bien ce qu'il dit et ce que parler veut dire, le linguiste Noam Chomsky quand il oppose ici et ailleurs les "bons" morts du Timor aux "mauvais" du Cambodge ? Que signifie-t-elle, cette étrange rumeur qui nous somme de choisir entre affamés "progressistes" et faméliques "réactionnaires" selon la couleur politique du despote qui les accable, ici soviétique et là indonésien ?" Et ensuite d'assimiler simplement Chomsky aux staliniens des années trente. L'idée qu'il s'agirait d'une rumeur ne provoque en eux aucun réflexe critique, aucune interrogation réelle. Passons sur ces procédés d'un autre âge.

Je n'insisterai pas sur le fait qu'un minimum d'information peut facilement montrer que la politique soviétique, en l'occurrence, ne consiste pas à affamer les populations cambodgiennes, mais plutôt à les nourrir, exception faite du blocus imposé aux troupes de Pol Pot et aux civils qui sont dans leur mouvance. On aime ou on n'aime pas ce fait, mais le fait est que les Soviétiques ont envoyé une importante aide alimentaire et médicale six mois avant les Occidentaux. Je n'y insiste pas parce que je crois que les Soviétiques, s'ils y avaient intérêt, feraient le contraire, et qu'assez probablement, c'est ce qu'ils seront amenés à faire en Afghanistan, pour réduire la paysannerie insurgée. Mais l'ignominie consiste à attribuer une telle alternative à Chomsky, qui fait une constatation bien différente et fort simple à comprendre pour des esprits plus candides : autant la presse occidentale s'intéresse à l'Indochine en faisant référence à des notions de droits de l'homme qui n'avaient pas cours quand l'Amérique écrasait la région sous ses bombes, autant elle dissimule systématiquement l'ampleur, pourtant comparable, du massacre par les armes et la famine organisée (napalmage des récoltes), pratiquée à Timor après l'annexion brutale de cette ancienne colonie portugaise par un gouvernement entièrement dévoué à l'Occident. Chomsky affirme que ce que nous pouvons faire pour aider les Cambodgiens n'est rien à côté de ce que nous aurions pu et que nous pourrions encore faire pour sauver les gens de Timor, puisqu'ils sont massacrés là par des autorités qui finalement dépendent de nous, et avec l'aide active de nos propres gouvernements, que les armes viennent directement des Etats-Unis, de France, d'Italie, de Suède, qu'à plusieurs reprises notre ministre des Affaires étrangères est allé regarnir les arsenaux indonésiens, signer des contrats de fabrication d'hélicoptères lourds, en sachant évidemment que tous ces engins de mort allaient aussitôt servir contre une paysannerie aux abois. "Qui réagit ? dit Chomsky dans Change, Où sont les intellectuels bouleversés par les droits de l'homme ? Où est le Nouvel Observateur ? Dans ce cas, ils peuvent arrêter le massacre." C'est dur pour nos pauvres intellectuels; ils n'ont pas de Mémorial du Timorais inconnu où ils pourraient venir faire de beaux discours, puisque c'est Timor qui est inconnu. Il faut être un intellectuel dépravé, comme Chomsky, pour se battre depuis des années sur cette question. (7)

Voilà pourtant une situation concrète qui semble échapper à ces deux fleurons de l'intelligence française. Leur total manque d'information ne leur permet évidemment pas de voir que si on parle aujourd'hui de Timor, ce n'est malheureusement pas parce que Chomsky et quelques autres ont crevé le mur du silence, mais parce que l'armée indonésienne est à peu près parvenue à ses fins. Il n'y a plus grand chose qui bouge, à Timor. C'est maintenant l'armée indonésienne qui fait appel à la charité internationale pour payer les pots qu'elle a cassés (voir le reportage de David Jenkins dans la Far Eastern Economic Review, 16.11.79). Attali et Lévy, qui ont le culot de dire à Chomsky qu'il est "bien nourri", croient qu'il n'y a qu'un camp, celui de la famine et que "le temps de l'action est venu". Sans doute n'y avait-il pas de famine avant que le temps d'Attali et Lévy soit venu.

Voilà à quoi mènent les grandes visions du prêt-à-penser. Soixante-dix ans, ou plus, après les Croix-Rouges, les Quakers, les missionnaires et leurs petits Chinois, nos philosophes découvrent que la seule chose à faire, tous comptes politiques faits, c'est la charité. A ces nouveaux frères des pauvres, il faut dire très clairement que nous les approuvons. Nourrir les affamés, soigner les malades, c'est très bien. Fermons les yeux, provisoirement, sur les arrière-pensées de quelques organisations caritatives et versons notre obole. Il est très souhaitable que nos nouveaux philosophes se cantonnent désormais dans leurs nouvelles activités et qu'ils n'en fassent pas l'ultime rationalisation de leurs faillites politiques. Il est habituel que les croyants, quand leurs croyances s'effondrent, commencent par s'en prendre à ceux qui ne croyaient pas avec eux. Certains penseront que cette "génération perdue" n'en finira jamais de discourir sur le fait qu'elle est perdue. (8)

Non. Aux naufragés des illusions politiques qui crient "jetez-vous à l'eau", il faut dire non. La politique consiste d'abord à penser et à comprendre le monde réel. Sans compter qu'à la plupart de ces nouveaux secouristes, on ne donne pas deux ans pour se trouver une nouvelle marotte.

Ce qui affleure, c'est une sorte de culpabilité. "La honte d'avoir contribué, si peu que ce soit, si faible qu'ait pu être en la matière l'influence de la presse, à l'instauration de l'un des pouvoirs les plus oppressifs que l'histoire ait connus" (J. Lacouture, Survive... p. 5). "Mais devant les morts de l'URSS, de la Chine, des démocraties populaires, du Viêtnam, du Cambodge, les "intellectuels de gauche" de tous les pays se sentent souvent devant des morts tués avec leur complicité. Tués par eux, sans le vouloir, sans le savoir ? Mais tués." (C. Roy "Lettre ouverte..."). "C'est le même "deux poids et deux mesures", encore, qui nous a si longtemps rendus aveugles à la réalité brute de l'horreur totalitaire..." (J. Attali et B.-H. Lévy). "Nous n'étions pas seulement du côté du bébé napalmisé, nous chantions aussi "Ho Ho Chi Minh" du côté du vainqueur, du côté du gagnant moral et militaire" (A. Glucksmann, "La preuve par le Cambodge"). Une vraie muraille de Chine des lamentations

Tout cela serait très beau si ce n'était de la pure rhétorique, de la poudre à gratter les consciences. Tous ces gens-là n'ont joué aucun rôle dans les prises de décisions des instances communistes, en Asie et ailleurs. Ce dont nous étions tous organiquement partie prenante jusqu'à 1975, c'était l'intervention militaire occidentale en Indochine. La France, malgré les soliloques de de Gaulle, y était impliquée jusqu'au cou. Si nos batteurs de coulpe veulent dire qu'ils préféreraient aujourd'hui que la guerre américaine continue (je fais l'hypothèse que les Etats-Unis ne pouvaient pas la gagner), ils devraient le dire franchement. Je doute qu'ils l'osent. Il était de notre responsabilité de tâcher d'y mettre un terme. Comme il est de la responsabilité des citoyens soviétiques de vouloir le retrait des troupes engagées en Afghanistan, ou de la responsabilité des citoyens viêtnamiens de désirer mettre un terme à la présence de leurs troupes dans les pays voisins. La comparaison n'est pas si bizarre qu'il y paraît si l'on pense au peu d'influence que nous avons pu avoir en Occident pour mettre un terme à cette aventure impériale. La suite n'est plus dans le champ de nos responsabilités directes.

On n'a pas à partager les culpabilités de ces donneurs de leçons si l'on a su faire la distinction entre promouvoir des régimes non démocratiques et s'opposer à des régimes qui, sous couvert de démocratie parlementaire, pratiquent le terrorisme à grande échelle. Il y a quelques raisons de penser, et j'ai pu m'en assurer sur place, que si les Indochinois ont parfois regretté, au moment crucial, d'avoir si peu de choix quant au régime politique qu'ils auraient voulu voir succéder au départ des Américains, c'est bien parce que ces mêmes Américains y ont systématiquement détruit toutes les alternatives politiques qu'il y avait entre eux et le communisme le plus dur. C'est dans le fait que nous n'avons pas pu empêcher ça que gît notre responsabilité, et c'est celle d'un échec.

Mais les vieux réflexes de militants n'ont pas disparus. Il faut qu'Attali et Lévy s'inventent une "bête noire" pour justifier leur dernier gadget. Peindre un libertaire en stalinien, il fallait y penser. Le plus fascinant, dans cette petite histoire, c'est de voir avec quelle facilité un soupçon absurde se répand partout. On a connu Chomsky opposant farouche à l'intervention américaine. On n'a peut-être pas pris garde qu'il ne s'est nullement fait le défenseur des régimes attaqués par l'Amérique. Il s'est simplement abstenu, sur le moment, d'en parler pour ne pas se joindre au choeur des propagandistes de l'intervention. Après la fin de la guerre, il a simplement continué le même travail de critique de l'idéologie dominante. Les rumeurs lancées par des plumitifs en mal de sensation ont assez vite atteint leur but : le renversement de la réalité. Ce tour de magie n'étonnera presque personne.

 

Les lignes qui précèdent, écrites au début de janvier 1980, réclament hélas un complément. Dans la catégorie du mensonge froid, on peut inscrire, dans son dialogue avec André Glucksmann, le journaliste Christian Descamps : "Chomsky, qui dénonce les massacres de Timor, dit aussi que les questions humanitaires sont secondaires en ce qui concerne l'Asie du Sud-Est." (Le Monde dimanche, 30.03.80). "Raisonnement de guerre froide" répond le "philosophe politique" Glucksmann qui ne voit pas qu'il doit en attribuer la paternité à son seul interlocuteur. Il faut trouver à cela une explication; heureusement, Glucksmann en a une : "Souvent, les intellectuels américains pèchent par américanocentrisme. Kissinger et Chomsky, l'un à droite, l'autre à gauche, pensent en fait de la même façon. Kissinger ne pensait pas au Cambodge quand il entreprenait de le faire bombarder. Il ne pensait qu'à Washington, qu'à Moscou, qu'à sa position de superministre des Affaires étrangères. Pour Chomsky, le Cambodge n'entre pas vraiment en ligne de compte. Comme il veut détruire le centre de l'impérialisme, il ne veut surtout pas apporter de l'eau au moulin de l'adversaire." Encore un peu, et vous verrez que c'est Chomsky qui a fait bombarder le Cambodge pour rendre service à son copain Pol Pot et embêter Kissinger.

Le sommet de l'aberration, pourtant, c'est incontestablement Claude Roy qui l'atteint dans un "document de la semaine", intitulé "Le gauchisme, maladie sénile du communisme ?", publié dans le Nouvel Observateur numéro· 815 du 21.06.80.

Roy a reçu, en réponse à sa "lettre ouverte", citée plus haut, une lettre de Chomsky, qu'il publie avec six mois de retard, accompagnée des commentaires les plus ahurissants. Roy croit assister à l'éclatement du gauchisme, ou, en vérité, à l'idée qu'il s'en faisait. Chomsky, qu'il qualifie drôlement de dernière "figure de proue internationale" du gauchisme, ne lui semble pas, comme d autres, retourner sa veste. On peut donc à bon droit le suspecter de devenir stalinien et surtout, ce qui n'est pas précisément stalinien, de pratiquer un "amalgame" qui consisterait à établir une équivalence complète entre les régimes totalitaires et les démocraties bourgeoises. C'est contre cette idée-force, totalement inventée par Roy et ceux qui le suivent, qu'il part en guerre. Même en sollicitant fortement les citations, il n'arrive pas à prouver que Chomsky aurait écrit pareille énormité. Peu importe. Ce qui compte, c'est de le dire et de le faire croire, et surtout d'établir que même si nos régimes démocratiques bourgeois connaissent des imperfections et même des "tares", il ne saurait y avoir aucun point de comparaison possible avec les "totalitaires expansionnistes" et "sauvagement répressifs".

Il est intéressant d'observer les soubresauts de Roy parce qu'il relève très exactement de ce phénomène qu'analyse Chomsky sur un plan plus général, la restructuration de l'idéologie impérialiste. On tend d'un côté à effacer les traces terribles laissées au sol et dans les corps sociaux meurtris par les interventions occidentales pendant que de l'autre on lance une campagne sur les droits de l'homme qui vise sélectivement la sphère politique de l'ennemi (Carter blanchissant le shah, etc.). On nous achemine ainsi gentiment vers une nouvelle période de reprise de l'expansion occidentale, avec l'éventualité d'une nouvelle guerre mondiale sur laquelle on insiste de plus en plus, de tous les côtés.

Roy n'hésite pas à présenter son texte comme un "débat" avec Chomsky alors que la part qu'il y prend n'est qu'une lettre de mise au point. Roy présente cette lettre comme intégrale alors qu'il la publie amputée en une dizaine d'endroits d'environ la moitié de sa longueur. Une rare impudence.

Il fait grand cas de la signature qu'a donnée Chomsky à une pétition d'universitaires américains pour protester contre la répression frappant le professeur Faurisson, l'auteur de travaux tendant à démontrer l'inexistence des chambres à gaz dans les camps de concentration hitlériens, et réclamant pour lui le droit à la recherche et à la liberté d'expression. Roy, contre toute évidence, affecte de croire que cette signature donnée à un texte portant sur l'exercice de la liberté d'expression, correspond à un aval donné aux thèses de Faurisson; il peut alors triomphalement affirmer que Chomsky et d'autres libertaires "dévoyés" se sont rangés dans le camp de l'antisémitisme. J'ai démonté ailleurs la mécanique de ces falsifications en chaîne (9) et l'emploi de citations multiples et tronquées, tirées d'un ouvrage qu'il utilise abondamment sans jamais le nommer, et dont je me trouve être l'auteur. (10)

Ce qui est intéressant, c'est de voir qu'entre les deux attaques de Roy, soit en sept mois, la question cambodgienne s'est singulièrement estompée. Le livre de Chomsky est sorti et le deuxième volume, After the Cataclysm (Cf. ici, plus haut, note 2) contient un chapitre de 160 pages, avec 427 notes, sur le Cambodge, ou plus précisément sur son image dans la presse occidentale. C'est depuis lors le silence chez tous les critiques acharnés à dénoncer la collusion de Chomsky avec Pol Pot. On ne trouve personne pour démontrer que cette accusation était juste, ou pour reconnaître qu'elle était fausse. (11)

Peu importe sans doute puisque désormais la rumeur circule.

L'évolution des media vis-à-vis de la formule Pol Pot est assez révélatrice. Il est évident maintenant que le soutien américain à Pol Pot, ce n'est pas Chomsky mais le président Carter. Les "pires violeurs des droits de l'homme" (Carter dixit) bénéficient maintenant de la bénédiction conjointe de Pékin, de Washington et de l'armée thailandaise. Il a fallu attendre le printemps 1980 pour que la presse en France commence à parler ouvertement de ce soutien, du contrôle que le groupe Pol Pot exerce sur certains grands camps comme Sakéo, toutes choses qui étaient écrites noir sur blanc depuis un an dans la presse anglo-saxonne.

Honnis hier, les Khmers rouges sont devenus le principal rempart de l'Occident devant les menées de l'impérialisme soviétique dans la région, tout comme les fondamentalistes musulmans sont des héros quand ils se battent dans les faubourgs de Kaboul, mais des fanatiques à abattre quand ils tiennent le haut du pavé à Téhéran. Et l'on entend dire, dans les salons de la gauche parisienne, qu'il faut malheureusement soutenir Pol Pot, politique que les mêmes avaient jugée crapuleuse chez Chomsky, il y a deux ans, alors même qu'il ne l a préconisée ni à ce moment-là, ni maintenant.

La seule constante de cette valse-hésitation est évidemment la défense prioritaire de notre monde politique, fût-ce au prix de l'existence, politique et matérielle, des Cambodgiens, et de tous ces autres gens qui demeurent dans cette vaste indétermination politique qu'est le tiers monde. Les richesses, la sécurité de l'Occident dépendant du contrôle qu'il exerce, par son emprise économique, ses institutions politiques et ses moyens militaires, sur le reste du monde. L'analyse de ce phénomène est facile à faire mais déborderait le cadre de cet article. De manière prévisible, la compétition avec le bloc soviétique s'intensifie et les risques de confrontation militaire sont probablement plus élevés que jamais.

Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour savoir comment la gauche non communiste réagira dans cette situation de tension croissante : son réflexe classique est le front commun pour la défense nationale, l'union sacrée, le chauvinisme. Mitterrand, avec son passé colonial, n'a-t-il pas déjà approuvé les raids sur Kolwezi et sur Tabas ? Dans le concert qui se prépare, où l'on entend déjà les violons s'accorder, où les grosses caisses du PCF ont déjà rejoint l'orchestre du Bolchoï, il ne restera que quelques voix discordantes, celles des anars, des autonomes, des conseillistes, des communistes de l'ultra-gauche, des libertaires, en un mot, de la poignée de ceux pour qui la critique de l'Etat est une tâche pratique qui exclut nécessairement le soutien à des Etats "réellement existants", que leurs idéologies soient léni-nistes ou léni-fiantes.

Ces gens-là qui ne sont pas les gauchistes sont maintenant dans le collimateur, non pas tant que leurs idées ou leurs pratiques plus ou moins militantes aient une force particulière de pénétration, mais parce que chacun sent confusément que le grand consensus ne se fera pas, que l'on ne partira pas comme en 14 et pas même comme en 40, que la dissidence de quelques intellectuels n'est que la partie visible d'une dissension beaucoup plus profonde au sein des sociétés de consommation. La classe politique s'inquiète de voir s'amenuiser ses possibilités de jouer sur de grandes masses de manoeuvre. Le vieil ordre moral et idéologique dont l'intelligentsia est la gardienne et la vestale est lui aussi davantage menacé de submersion que de subversion. Pour traverser le fleuve des Enfers qui nous entoure, le seul esquif qui nous reste s'appelle lucidité.

Serge Thion


"Le Cambodge, la presse et ses bêtes noires", Esprit, Paris, numéro 9, septembre 1980, p. 95-111.

Repris comme chapitre 6 de Khmers rouges! Matériaux pour l'histoire du communisme au Cambodge, de Serge Thion et Ben Kiernan, Paris, J.-E. Hallier / Albin Michel, 1981, aux pages 305-327. Les exemplaires restants de ce livre auraient, d'après l'éditeur, disparu dans un incendie...

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