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[23 A--"Le Congrès de l'ugta", Fiches d'Information -- Etudes anticolonialistes, n . 3-4, 5 février 1963, 14 p. [avec Henri Stern et Dan Sperber; cf. p. 7-11; non-signé.]

 

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Le Congrès de L'Union Générale des Travailleurs Algériens

 

Alger, 17-20 janvier 1963

 

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Le Congrès de l'UGTA 1 a vu l'un des derniers affrontements publics entre deux conceptions de la révolution algérienne. Il est important d'en connaître le déroulement: il a cristallisé pendant quelques jours la résistance à la politique du gouvernement et celui-ci a dû appliquer ses méthodes au grand jour. Alors qu'il est si difficile d'analyser la réalité contradictoire de la politique algérienne et les forces qui rivalisent sourdement, on a ici un phénomène clair dont un grand nombre de gens ont été les témoins, qu'il est possible d'exposer dans ses propres limites, au lieu de se contenter de généralités dont tout fait croire qu'elles seraient fallacieuses

Nous accordons une importance particulière au congrès de l'UGTA parce que, tel une démonstration mathématique, il comporte des prémices et une conclusion, et que les facteurs en présence se sont combinés suivant leur propre logique interne.

Nous pensons qu'il est préférable d'analyser un événement concret dont on peut tirer des éclaircissements sur les articulations de la politique en Algérie, plutôt que d'utiliser des schémas théoriques plus ou moins bien faits, qui ne visent pratiquement qu'à justifier les obsessions ou les remords d'une attitude passée un peu trop prudente.


L'UGTA, DU CESSEZ-LE-FEU AU CONGRES


L'Union Générale des Travailleurs Algériens qui avait été créée en 1956, n'avait guère pu effectuer de travail syndical en territoire algérien pendant la lutte de libération nationale. Certains de ses cadres étaient en prison, d'autres intégrés dans les divers organismes du Front où les possibilités d'action syndicale étaient réduites; d'autres enfin résidaient à Tunis où ils poursuivaient des taches de formation. Il existait en France une Association Générale des Travailleurs Algériens (AGTA) bien organisée, dont les militants avaient généralement une formation pratique supérieure à celles de leurs camarades restés en Algérie.

Après le cessez-le-feu, quelques militants se réunissent à Alger, dans la banlieue de Maison Carrée et commencent à réorganiser l'Union. Ils partent de zéro, sans moyens, sans cadres, dans une situation troublée, A ce petit noyau, des forces se joignent: travailleurs qui veulent se syndiquer, et cadres qui viennent de France et de Tunisie. Dès lors le travail d'organisation s'amplifie, et porte ses fruits. Il se crée de nombreuses unions locales parce que le recrutement est facile: les travailleurs cherchent fréquemment d'eux-mêmes le contact avec la Centrale. Le mouvement se poursuit tout l'été, et encore jusqu'à la fin de l'année; à ce moment-là, l'UGTA n'est pas loin, semble-t-il, de compter 300.000 adhérents effectifs,

 

L'ATTITUDE DES DIRIGEANTS SYNDICAUX

Comment les dirigeants de la Centrale d'Alger, aussi bien que les cadres locaux, concevaient-ils leur "rôle dans la Nation"? Dans le premier numéro de son journal L'Ouvrier algérien (août 1962), l'UGTA déclarait: "Pour nous, travailleurs, l'UGTA, n'est pas un moyen d'amélioration sociale, mais un moyen de transformation sociale. La démocratie économique et sociale est à la fois la condition sine qua non et le complément de la démocratie politique. Le mouvement syndical est par nature unitaire, dans le cadre d'un syndicalisme autonome qui ne soit pas le pâle reflet d'un parti, mais la vivante expression des intérêts supérieurs et indivisibles des travailleurs et du peuple algériens. S'il veut être réaliste et non verbal, le syndicalisme doit mettre l'accent sur l'utilité des institutions ouvrières qui permettront aux travailleurs de faire un apprentissage de la gestion". Et dans son numéro 2 (octobre), elle précisait: "L'UGTA n'a nullement l'intention de s'opposer négativement à un pouvoir que nous avons ardemment souhaité et qui vient à peine de voir le jour".

Plus précisément encore, la réforme agraire devait être engagée par "la reprise des terres situées dans les régions riches où la prolétarisation est assez poussée, leur cogestion par les services agricoles (état) d'une part, et les travailleurs (UGTA) d'autre part, apparaissant indispensable".

En pratique, dans les régions où elle jouait le rôle moteur-- comme par exemple l'Orléansvillois, le Sud Constantinois, Saida, Boufarik, Bougie-- l'UGTA entreprenait la remise en marche des biens vacants (fermes et industries locales) par ses propres moyens, l'outil essentiel étant les comités de gestion. Elle suscitait ces comités, puis assurait leur coordination, essayant toujours d'inculquer le maximum de sens des responsabilités aux membres des comités de gestion eux mêmes; l'accent était mis sur la démocratie à observer dans l'élection puis le contrôle par les travailleurs de ces comités bien que les résultats ne soient pas partout identiques.

Dans le numéro 4 de L'Ouvrier algérien (9 novembre), la Fédération des syndicats de travailleurs agricoles exposait ainsi sa conception des comités de gestion: elle compte sur l'appui des travailleurs des villes en faveur de leurs camarades de la campagne. Puis elle expose les difficultés qui se présentent à chaque étape "du fait du caractère peu révolutionnaire des institutions administratives et des méthodes de gestion", et ses propositions pour résoudre ces difficultés: accélération du recensement des biens vacants, mise en place généralisée des comités, commercialisation, constitution d'unions des comités de gestion pour une meilleure organisation technique et financière et un renforcement du "mouvement rural d'autogestion ouvrière, transformation des structures et des méthodes administratives pour faciliter l'éclosion et le développement des comités: "les institutions ne sont pas apolitiques et il faut alors savoir choisir celle de la politique qu'on poursuit, en l'occurrence le socialisme.


UN EXEMPLE CONCRET: BOUFARIK ET BLIDA:


Un exemple régional parmi d'autres, Boufarik et Blida, deux des centres les plus importants de la Mitidja montrera sur le terrain la politique réelle des cadres UGTA d'une part, et des partisans de Ben Bella de l'autre.

A Boufarik l'équipe de l'UGTA menée par Si Mahmoud Bouamra, a dès le mois de juin 1962 pris l'initiative de la réforme agraire: "Quand les colons sont partis, déclarait Bouamra à L'Ouvrier algérien (n. 2, 19 octobre 1962), j'ai été trouver les autorités, mais personne ne voulait prendre ses responsabilités et d'ailleurs la plupart des autorités n'étaient pas encore en place. C'est alors que j'ai pris l'initiative de mettre la caisse de l'UGTA à la disposition des paysans à condition qu'ils organisent des comités de gestion et qu'ils prennent toutes les dispositions utiles. Chaque ferme a sa propre comptabilité et la plus riche de toutes, Ste. Marguerite (2.600 ha) nous sert de banque."

Quarante-trois fermes de quelques dizaines à quelques centaines d'hectares, produisant des agrumes, du vin et du blé furent ainsi reprises en main par leurs ouvriers agricoles. Le syndicat a joué un rôle d'animation et de coordination. Il fixa le salaire minimum à 850 AF par jour au lieu des 732 AF payés par le colon, et se donna pour tâche d'organiser une coopérative de production et de vente. Mais au mois de septembre, la sous-préfecture de Blida retira à l'UGTA la responsabilité des comités de gestion Elle vendit aux enchères les récoltes sur pied à des grossistes européens (qui les eurent, semble-t-il, à bas prix). Elle fit procéder à de nouvelles élections des comités de gestion, qui furent d'ailleurs tous réélus. Mais depuis, en l'absence de l'autorité centrale d'une coopérative, certains comités ont pu commettre des abus sans être inquiétés.

D'autre part, la sous-préfecture a pris en charge la direction financière et a fait redescendre les salaires minimum à 732 AF au mois de décembre, les investissements nécessaires (engrais, essence pour les tracteurs) n'étaient toujours pas faits. Les ouvriers agricoles, et en particulier les membres des comités de gestion, se plaignaient de ce que la sous-préfecture ne se souciât pas de leurs problèmes et ne leur laissât pas les moyens de les résoudre eux-mêmes.

En fait, sinon en droit, le rôle d'animation restait à l'UGTA. Ses responsables s'y consacraient entièrement. Ils expliquaient aux paysans que la terre devait leur appartenir sous forme coopérative

La politique de la sous-préfecture est plus difficile à interpréter. Pour mieux la comprendre, il convient de considérer ce qui se passe à Blida, à une vingtaine de kilomètres de Boufarik.

Là, les choses ont commencé beaucoup plus tard. Tandis que Boufarik subissait la crise de cet été et poursuivait son travail d'organisation, les responsables de Blida y prenaient activement parti. Aussi ce n'est que le 29 novembre qu'y fut créée la coopérative Aissat Idir. Elle est dirigée par Safi Boudissa, ancien militant syndicaliste en France, puis officier de l'ALN en Tunisie, qui a composé une équipe très dynamique et entièrement dévouée à son chef, En moins d'un mois, la coopérative contrôlait une part très importante de l'économie de Blida et de la région, Fermes, commerces, ateliers, étaient organisés en comités de gestion élus. Mais il y a plusieurs exemples de membres de ces comités qui étaient inconnus de leurs électeurs et qui avaient été "parachutés" par la coopérative. Dans les fermes importantes, les membres du comité effectuaient au mieux un travail de contremaître.

Ici, comme à Boufarik, la récolte avait été commercialisée par la sous-préfecture. C'est la sous-préfecture qui payait les ouvriers, Mais tandis qu'elle donnait 732 AF à ceux de Boufarik, à ceux de Blida elle payait près de 900 AF et parlait d'augmentation. Ses rapports avec la coopérative étaient des meilleurs, surtout après le passage à Blida de Ben Bella à la mi-décembre, C'est même plus la sous-préfecture qui obéissait à la coopérative que le contraire,

En fait, toute la vie économique, politique, et administrative de Blida est dirigée par Boudissa et son équipe. Il a fait venir un syndicaliste, Slimane, ancien membre benbelliste de la Fédération de France, qui n'avait jamais mis les pieds à Blida auparavant, pour prendre la responsabilité de l'UGTA.

 

Les cadres locaux se sont soumis ou ont dû se démettre.

Organisant la vie économique, pourchassant les spéculateurs, il n'est pas douteux que la coopérative soit populaire à Blida, Mais demain on s'apercevra que tout est centralisé, autoritaire.

D'ailleurs, dès aujourd'hui, Boudissa n'hésite pas à lancer des accusations de spéculation contre ses adversaires politiques. Un exemple précis qui nous ramène à Boufarik:

L'équipe de Blida accuse Bouamra, militant syndicaliste de longue date, et qui fut, nous l'avons montré, un des tout premiers en Algérie à se consacrer à la réforme agraire sur le terrain, d'être un "ennemi du peuple". Le motif réel de cette accusation est le suivant: la coopérative Aissat Idir veut s'étendre sur Boufarik et y implanter ses méthodes. La popularité et surtout le travail de Bouamra constituent le principal obstacle.

Rappelons d'autre part la différence des salaires payés par la sous-préfecture. Si la coopérative Aissat Idir s'étend sur Boufarik, les salaires y seront du même coup portés au niveau de ceux de Blida, et les résistances des ouvriers agricoles risquent de succomber à un tel argument.

D'un côté donc une tentative de démocratie de base et de collectivisme agraire, soutenue par l'ancien bureau de l'UGTA, et dont le responsable est sérieusement menacé d'emprisonnement. De l'autre, un travail passionné, efficace, désintéressé, mais totalitaire par l'esprit et les méthodes, soutenu par Ben Bella et l'ANP, et dont le principal acteur, Boudissa vient d'accéder-- nous verrons dans quelles conditions-- au nouveau bureau de l'UGTA.

Constatant également l'existence de deux méthodes, René Dumont rapporte: "Ces comités élus ont fonctionné correctement dans les zones de tradition syndicaliste, notamment dans la Mitidja, là où les ouvriers avaient lutté contre leurs employeurs et éprouvaient un sentiment de solidarité et de responsabilité vis-à-vis du bien public plus marqué qu'ailleurs. Dans d'autres secteurs, la situation est bien différente. Il arrive par exemple que des membres du Comité se considèrent comme une classe privilégiée: on leur a promis des bénéfices, ils ne travaillent pas de leurs mains, A Sétif par exemple certains nous ont dit: "Nous allons voir comment les ouvriers-- ils n'ont pas dit nos ouvriers, mais c'était tout juste-- travaillent."" (Jeune Afrique, n. 119). On sait que Sétif est une région qui est sous le contrôle du parti, et plus encore sous celui de l'ANP (Armée Nationale Populaire).

L'antagonisme va parfois plus loin. A El Achour, par exemple, dans la Mitidja, l'argent du comité de gestion des biens vacants a été réquisitionné par l'ANP, soit 7.260.000 AF, ce qui a mis 3.000 ouvriers agricoles en chômage (L'Ouvrier algérien, n. 2).


LES PROBLEMES URBAINS


Mais l'action dans le milieu paysan était menée parallèlement à l'implantation et au renforcement du syndicalisme urbain: de nouvelles unions étaient créées dans les Pétroles et chez les dockers. Les syndicalistes prenaient en main la réorganisation des services publics tels que les P etT à Alger, et l'enseignement. C'est ainsi qu'au lendemain du cessez-le-feu, pendant la période OAS, les postiers ont assuré les services essentiels (mandats); puis, devant le départ des cadres européens, ils ont assumé la gestion de l'administration complexe des PetT (chèques postaux, expéditions, recettes) en plaçant des syndicalistes aux postes de responsabilité et en organisant des cours accélérés de formation: "chaque postier est élève ou moniteur"; en même temps étaient réorganisés la mutuelle et le service social.

Les affectations de syndicalistes aux postes de responsabilité revêtaient un caractère provisoire sur la demande du syndicat lui-même: les camarades promus gardaient leur ancienne situation administrative en attendant une consultation générale sur le plan algérien. Cela démontre un état d'esprit généralisé gestionnaire et non arriviste que l'on ne rencontre que dans les services gérés par l'UGTA.

Dans l'enseignement un grand travail d'élaboration des programmes et de formation de cadres a été fourni par le Syndicat Algérien des Enseignants (SAE). De bonnes études ont également été faites sur le rôle et la structure de la fonction publique en Algérie. Enfin, l'UGTA a créé une école de formation de cadres à Ben Aknoun, dans la banlieue d'Alger.

Tout cet effort de réflexion et de réalisation a trouvé son expression dans le journal de l'UGTA, l'Ouvrier algérien: d'une bonne qualité technique, il reflète la vie intense du syndicat, contenant des analyses politiques et théoriques, des études sur des secteurs précis, et-- ce qui n'est pas le moins intéressant-- de nombreux échos de la vie des unions locales, Ce journal est sûrement meilleur que beaucoup d'organes syndicaux ailleurs dans le monde,


L'UGTA ET LES CONFLITS POLITIQUES


L'UGTA pendant la crise de l'été [1962], se tenait à l'écart et continuait son travail; pendant les fusillades de la Casbah, elle demandait: "Elections rapides de l'Assemblée Nationale constituante et souveraine; participation de l'UGTA au législatif selon le rôle prépondérant qu'elle joue dans l'économie du pays, et sa forte implantation organique en Algérie." Elle réclamait en outre la création de divers comités nationaux (économie, salaires, sécurité sociale) avec participation ouvrière (Alger Républicain, 30 août).

Il y avait inévitablement contradiction entre la volonté d'effectuer des transformations économiques et sociales, et celle de ne pas entrer en conflit avec l'autorité.

Cette contradiction, les dirigeants de la Centrale ne l'ont pas résolue. Pour bien comprendre ce fait, il est nécessaire de se rendre compte qu'ils donnaient une priorité absolue aux problèmes concrets d'organisation et de mise en marche des syndicats locaux. En plus, la direction n'a pas toujours été unanime sur la conduite à tenir. La marge que cela lui laissait ne lui permit que de prendre la tête du peuple algérois qui voulait le retour au calme. Le 31 août, elle organisait dans Alger une remarquable manifestation de près de 20.000 personnes. Mais les dirigeants n'ont pas pu ou pas voulu dépasser le slogan de "17 ans, ça suffit". La lassitude, certes, était très grande, Le moment pendant lequel les travailleurs pouvaient tenter dimposer leur volonté n'a pas été saisi, et les intrigues et les rivalités pouvaient reprendre de plus belle.

Dès cette époque, et jusquau bout, la politique de la Centrale a été de négocier avec l'autorité, en l'occurrence avec le Bureau Politique (BP), un modus vivendi qui lui permettrait de continuer son activité librement tout en bénéficiant de la relative sécurité rétablie par le nouveau pouvoir central. Mais si l'UGTA avait sa politique, le BP avait la sienne: quand l'UGTA pensait assurer son autonomie daction par l'accord verbal du 29 octobre d'abord, par l'accord écrit du 19 décembre ensuite ("Le parti veillera constamment à respecter et à faire respecter l'autonomie organique et de gestion de l'UGTA"), le BP s'accordait un délai pour renforcer sa position et introduire des ferments de division dans l'UGTA.

Tandis que les cadres nationaux et locaux accueillaient l'accord du 19 décembre comme une victoire, puisque les autorités allaient cesser d'entraver leur activité sur le terrain, le BP se donnait la possibilité d'intervenir dans la préparation du congrès prévu pour le mois de janvier, en faisant élargir la commission chargée de le préparer.

 

LES PREPARATIFS DU CONGRES


La tenue de ce congrès avait été décidée par la Commission Exécutive de l'UGTA, réunie les 6 et 7 octobre à Alger, pour permettre une élection démocratique des dirigeants à tous les échelons et pour définir le rôle et les objectifs du syndicat; une commission de préparation du congrès dune quinzaine de membres était élue à cet effet. Le rapport de cette commission sur la préparation du congrès était adopté à une très large majorité par le Conseil National des 24 et 25 novembre. Entre temps, une campagne orchestrée par les tenants du BP était déclenchée, "une avalanche de motions préfabriquées en série étant publiée par certains quotidiens: des syndicats, des sections syndicales, pour le moins bizarrement formées, qui nont jamais adressé un quelconque procès-verbal de constitution à la Centrale, désapprouvent le secrétariat national sous prétexte quil ne représente que lui-même, et décident de se désaffilier de l'UGTA." (L'Ouvrier algérien, n. 6).

Dans le seul numéro dAl Chaab du 4 décembre, on relève cinq de ces motions, toutes rédigées dans le même style stéréotypé, par des sections et unions qui viennent de se créer. Ainsi: "Une section locale de l'UGTA vient d'être constituée à Ain Kerma le 29.11. A cette occasion, les travailleurs dAin-Kerma, soucieux des intérêts supérieurs de la nation, estiment que lunité nationale conditionne la finalité de la Révolution Nationale. Considérant que conformément à la Charte de Tripoli, l'UGTA est une organisation nationale du Parti, -- approuvent la décision de lUnion des Travailleurs de Bône qui a retiré sa confiance du bureau dit "national" de l'UGTA pour son activité fractionnelle, -- appuient sans réserve le Bureau Politique pour sa politique de rénovation nationale".

Par l'accord du 19 décembre, le BP marquait un point qui allait se révéler décisif, malgré l'apparente sauvegarde de lautonomie de lUGTA: "La commission chargée de préparer le Premier Congrès de l'UGTA est élargie". Autrement dit, on imposait à la commission plusieurs personnages, dont Cheikh Benghazi (MNA rallié en 1958, opportuniste notoire, considéré par beaucoup de gens comme l'homme de main du BP dans le domaine syndical).

L'apparente naiveté des dirigeants de lUGTA, leur confiance dans la nécessaire démocratie qui devait présider au congrès permit à Benghazi de tripoter l'ordre du jour, d'organiser la distribution des mandats dans l'intérêt bien compris du BP, sur la base d'une représentation territorialement homogène, sans égard à l'implantation syndicale réelle qui varie de région à région: par exemple: 180 000 militants à Bougie, mais aucune activité à Sétif. Ou encore: 110 mandats environ pour l'Oranie où les organisations sont embryonnaires, contre 140 pour l'Algérois, où elles sont incomparablement plus développées.

Il semble d'autre part que-- comme devait le confirmer son attitude au cours du congrès et sa nomination dans le nouveau secrétariat national-- Rabah Djermane, secrétaire sortant, s'était rallié aux vues du BP au moment de l'accord du 19 décembre. Mais jusqu'au congrès, il a conservé une façade de solidarité avec le reste du secrétariat.


LE DEROULEMENT DU CONGRES

 

 

(Nous avons tenu à rapporter les faits dans lordre où ils se sont déroulés, en dépit de l'extrême confusion des débats.)


OUVERTURE ET DISCOURS DES DELEGATIONS ETRANGERES
(Jeudi 17 janvier 1963)


Le congrès s'est ouvert le jeudi au Foyer Civique avec la participation denviron 400 délégués. Les observateurs étrangers étaient au nombre d'une soixantaine, représentant divers pays et syndicats. Au cours de la séance d'ouverture, le président Ben Bella a fait un discours où, après avoir condamné les spéculateurs et évoqué "la dévolution des biens vacants aux comités de gestion", le chef du gouvernement algérien annonça que les paysans de ces comités seraient rassemblés dans un vaste mouvement national tandis que les ouvriers, de leur côté, seraient appelés à remettre en fonctionnement les usines abandonnées. Une fois encore, il critique "les revendications ouvriéristes qui menacent de se manifester et qui nuisent à l'unité et à la stabilité du pays" (Le Monde, 19 janvier). Plus précisément, il a déclaré que l'on réunirait une conférence nationale des fellahs au mois de mars.

Si l'on comprend bien la pensée du chef du gouvernement, les paysans se verront encadrés dans une organisation à part, tandis que "de leur côté" les ouvriers ont la leur, mais ce sont-- paraît-il-- les revendications "ouvriéristes" qui nuisent à l'unité du pays. Nous reviendrons à la lumière du congrès sur cette apparente contradiction.

Ensuite, pendant une journée et demie s'est déroulé à la tribune un défilé de représentants étrangers qui ont proclamé leur admiration pour la lutte de libération algérienne, et stigmatisé divers colonialismes et impérialismes. Le comité chargé de l'organisation a été ainsi accusé de vouloir réduire au minimum le temps des débats, rien ne justifiant dutiliser un tiers de la durée du congrès à de stériles polémiques, alors qu'il y avait tant de questions à régler. D'ailleurs ces formalités navaient pas été prévues dans lordre du jour primitif élaboré au Conseil National des 24 et 25 novembre.


INTERVENTIONS ETRANGERES (suite) ET RAPPORT DORIENTATION (Vendredi matin)


Le Vendredi 18 voit le début réel des travaux du congrès. Le camarade Tahar Gaid, du secrétariat sortant, présente un rapport dorientation, intercalé entre des déclarations de représentants étrangers. Ce rapport, très complet, traite des problèmes essentiels posés sur les plans économique, social et syndical à l'Algérie nouvelle. On en trouvera le compte-rendu presque intégral dans Alger Républicain du 19 janvier 1963.


Après avoir exposé les dangers qui proviennent du capitalisme international, il demande une planification, une réforme agraire qui provoquera "la satisfaction des intérêts matériels et culturels de la Paysannerie, valorisera la production, dégagera un marché pour lindustrie et ramènera la stabilité dans les campagnes durement éprouvées par la guerre coloniale". Il demande ensuite une industrialisation, qui ne doit pas servir de base à la bourgeoisie locale, et définit les tâches immédiates du pouvoir dans la période transitoire "sans perdre de vue les objectifs socialiste". Abordant les problèmes syndicaux, Tahar Gaid souligne la nécessité de la démocratie à lintérieur du syndicat unique. "Les minorités daujourdhui peuvent devenir demain des majorités... La démocratie syndicale exige que les organes de direction soient élus de la base au sommet par les travailleurs." Précision utile, nous le verrons.

LUGTA doit oeuvrer à la transformation des structures administratives, économiques et sociales: "En passant sous silence l'opération politique pour restreindre la lutte aux seules questions économiques, on laissera le champ libre à tous ceux qui sefforcent de détourner la lutte syndicale de sa voie révolutionnaire." Parlant alors de la place et du rôle de l'UGTA dans la nation, "pendant une longue période, les malentendus et la confusion dans les rapports du Parti et de l'UGTA ont conduit certains responsables du Parti, qui n'ont rien de syndicaliste et probablement à des fins personnelles, à essayer de s'accaparer la structure de l'UGTA et ses organisations. C'est ainsi que des bureaux syndicaux élus ont été remplacés par des délégués désignés... Des responsables syndicaux opportunistes profitant des difficultés dans les relations UGTA-BP, tentent de briller en criant plus fort que les autres en faveur du FLN, lorsqueux-mêmes ny sont venus que très tard... Actuellement, lapparent désaccord qui dressait l'UGTA [face] au Parti sest dissipé. Il ne reste plus quà faire jouer au syndicalisme algérien le rôle qui lui est dévolu. (Si le Parti ne respectait pas lautonomie de lorganisation) le syndicalisme algérien, gage de mieux être pour les classes laborieuses et garde-fou de la démocratie, serait frappé de sclérose et son existence même ne se justifierait plus."

On ne pouvait mieux exprimer ce besoin vital des Algériens-- la démocratie-- exposer le cadre et les limites de la revendication, et poser les termes de l'alternative offerte au BP.

Dans une intervention qui suivait celle de Tahar Gaid, Bachir Boumaza, ministre, expliquait qu'il "faut éviter deux écueils, l'ouvriérisme et le corporatisme". Nous aurons à montrer qui est le tenant de louvriérisme et du corporatisme. Parmi les questions concrètes évoquées par le ministre, on citera-- pour réflexion-- la phrase suivante: "Il faudra aussi revoir les problèmes de la représentation ouvrière dans les comités dentreprise. Le rôle de ces comités sera revu et ils se verront confier des tâches, des responsabilités nouvelles."


VENDREDI APRES-MIDI: LE VERITABLE CONGRES


Cette séance présidée par Djermane fut, d'après des observateurs, celle où le niveau des interventions fut le plus élevé. Plusieurs orateurs firent des exposés de très bonne qualité, comme celui de Mesbahi (des Assurances Sociales) sur l'organisation des caisses. Délaissant les problèmes syndicaux, les partisans du BP revenaient à la charge. Un discours de Ali Habbache, de Sétif, proclame: "Cest le FLN qui a créé lUGTA. Le BP, à mon sens, est lémanation suprême de la nation". Il dénonce les "affirmations mensongères et les calomnies" du rapport dorientation, et il conclue: "Ou bien on respecte les accords et cest bien, ou bien on ne les respecte pas, et alors qu'on sen aille", proposition intéressante puisque le surlendemain Ali Habbache était désigné comme secrétaire national.

Cette intervention ayant provoqué des protestations, M. Benghazi monta à la tribune pour demander que la suite des travaux se déroule à huis clos. Il semble que la manoeuvre ait été mal préparée puisque les protestations et les cris sélevèrent, non seulement de plus belle parmi les "minoritaires" mais aussi dans le reste de lassemblée (les syndicalistes UGTA ont été qualifiés de minoritaires par la presse, ce qui sexplique quand on sait comment les délégués ont été envoyés au congrès); la confusion s'étendit à tel point qu'aucun vote n'intervint et que la question s'est dissoute d'elle-même.

Après une intervention dun délégué de lAGTA, la tendance proche du Parti attaqua à nouveau en faisant déclarer par le président de la séance que la commission de préparation "dans un souci de bon déroulement des travaux" a décidé de faire passer à la lecture des rapports. Or la question avait été posée au début de la séance et une majorité avait préféré entamer la discussion du rapport dorientation. C'est donc au cours de la même séance la troisième manoeuvre pour empêcher un débat davoir lieu sur les problèmes les plus brûlants. Néanmoins, après une heure de suspension et une brève prise de parole de Boumaza ("Souhaitons seulement que chez nous, les discussions entre militants ne dépassent pas certaines limites"), les débats poursuivent leur cours jusquà 18h 30. Ce fut en fait la fin du congrès. Les problèmes syndicaux ne devaient plus être abordés, et les adversaires de lancienne direction avaient compris que par des manoeuvres classiques, ils parviendraient difficilement à leurs fins.

Au cours d'une réunion tenue ensuite entre les leaders de la tendance favorable au BP et avec Rabah Djermane (dockers-Alger) et Mohamed Flissi (SAE), tous deux du secrétariat sortant, il a été décidé que le lendemain la séance serait présidée par Abdelkader Drider (Bel Abbès) au lieu de Djermane. Il semble que ce soit pour permettre à ce dernier de paraître en dehors du coup de force et de sembler se rallier par conviction politique.


SAMEDI MATIN: PREMIER COUP DE FORCE


Longtemps avant l'ouverture de la séance, la tribune est occupée par des sympathisants du BP. Ils étaient là-- paraît-il-- depuis six heures du matin. Quand les membres du secrétariat sortant arrivèrent, de violents remous se produisirent et l'accès de la tribune leur étant interdit, ils quittèrent la salle suivis d'une cinquantaine de sympathisants pour n'y revenir que quelques heures plus tard.

Par ailleurs, la salle était composée essentiellement de sympathisants du BP, et tout le monde a pu remarquer le rôle joué, au congrès, par Safi Boudissa, directeur de la coopérative de Blida, chef dorchestre désigné des chahuts et des obstructions aux interventions des "minoritaires".

Rahmoun DEKKAR, militant des P et T où il est très connu pour son dynamisme, essaie de prendre la parole pour mettre en garde les congressistes: "C'est un coup de force pour enterrer l'UGTA-- déclare-t-il notamment. Vous pouvez faire tout ce que vous voulez, mais les travailleurs ne vous suivront pas. Nous savons tous ici de quoi il sagit. Le gouvernement et le Bureau Politique eux-mêmes avaient affirmé que la démocratie serait respectée. Vous avez violé en réalité toutes les règles démocratiques, mais attention! Ce qui vient de se passer est extrêmement grave. Vous croyez avoir gagné, mais je vous dis: la partie est loin dêtre jouée!". Sa voix est couverte par un chahut prolongé. Benghazi lance alors un appel "à la discipline" et Bachir Boumaza intervient "en tant que militant pour demander aux congressistes de ne pas séchauffer; car le peuple est uni et ne tolérera pas la désunion." M. Boumaza demande, au sujet de la grande liberté d'expression au congrès, de ne pas mettre en cause telle ou telle personne et de ne citer aucun nom (Al Chaab, 20-21 janvier). D'après certains témoins, et sans que cela soit vérifié, il aurait dit que Boualem Bourouiba, du secrétariat sortant est un patriote exemplaire. Il faut rapprocher ceci des déclarations beaucoup plus tranchantes de Mohammed Khider, le dimanche, que l'on verra plus loin.

Selon certains "minoritaires", cet appel du pied ne viserait qu'à rallier des responsables, dont la valeur de militant est fort utile à la bonne marche de la Centrale. (Cette interprétation semble confirmée par le discours de clôture de Djermane).

C'est dans cette ambiance, où personne narrive à saisir exactement tout ce qui se passe, que les diverses commissions sont élues. Le rapport d'activité et moral, rédigé par Bourouiba, et quil devait lire lui-même, est lu par Drider, puis rejeté par une large majorité. Flissi donne lecture du rapport financier.

Vers la fin de la séance, les "minoritaires" reviennent dans la salle. Ils avaient tenu une réunion sur l'attitude à adopter. C'est à la demande de Ben Bella, venu spécialement au Foyer Civique, qu'ils reprennent place dans la salle sans avoir rien décidé. La séance est levée à 12h 30.

Décidés à résister au coup de force quétait loccupation de la tribune avant l'ouverture de la séance du matin, les membres du secrétariat sortant veulent réoccuper celle-ci pendant l'interruption du déjeuner. Une vive altercation les met aux prises avec Benghazi qui n'aime pas s'entendre dire certaines choses, et qui menace de les faire arrêter. Les policiers en uniforme, qui ont été constamment présents à lintérieur du congrès, ne veulent d'ailleurs pas s'en mêler.


SAMEDI APRES-MIDI: DEUXIEME COUP DE FORCE


C'est à la reprise des débats que se situe le deuxième coup de force, celui qui fera dire à la presse internationale que M Ben Bella use "de méthodes au demeurant assez peu démocratiques".

Vers 13 h, avant l'ouverture de la séance, pénètrent dans la tribune du public un nombre important de "travailleurs", selon le mot dAl Chaab, ironie malheureuse, car il sagit de chômeurs. On les a ramassés avec des camions à Maison Carrée en leur disant qu'on débattait de leur sort au Foyer Civique, qu'ils devaient aider le gouvernement, qu'il y avait dans la salle des provocateurs et des messalistes. Aucun d'entre eux n'appartenait à l'UGTA et très peu sans doute au FNL. La grande majorité ne parlait que l'arabe et ne pouvait que répéter sans les comprendre les slogans lancés par un faible encadrement FLN. Un observateur rapporte cette phrase que leur meneur a dite à un militant "minoritaire" qui lui reprochait son attitude: "Nous vous écraserons comme des sauterelles; le Parti me donne un ordre, je l'exécute." On ne peut qu'exprimer une grande inquiétude devant de tels propos.

"Des membres de l'ancien bureau qui tentèrent de les haranguer virent leurs voix couvertes par des applaudissements frénétiques" dit Al Chaab. Frénétiques, en effet. On expulse, à ce moment, après une courte bousculade, les "minoritaires" qui étaient encore à la tribune officielle. L'un dentre eux, Omar (AGTA) fut séquestré toute l'après-midi au Palais Bruce (siège du FLN) pour qu'il ne puisse pas prendre la parole.

A 15h 30, la séance reprend sous la présidence d'Azzedine Mazghi (Constantine) qui donne immédiatement lecture des noms des membres de la commission de contrôle des finances.

Il circule à ce moment-là un tract émanant du secrétariat sortant dénonçant les manoeuvres et le passé discutable de Benghazi. Celui-ci monte à la tribune, et déclare: "Je suis très satisfait de cette séance et des travaux qui se déroulent dans la plus grande sérénité. Nous, nous n'avons jamais insulté personne. Ce sont les autres qui nous insultent. La minorité a publié un tract pour informer la presse. Je reconnais avoir fait une erreur dans le passé, mais j'ai fait une déclaration publique par radio. Quand on fait une erreur, qu'on la reconnaît, et qu'on la condamne, c'est un apport pour la révolution. Mais eux, ont-ils condamné le PRS? [Parti de la révolution socialiste, opposant et clandestin]. Je leur lance un défi: qu'ils viennent tous à cette tribune, qu'ils condamnent le PRS, qu'ils saffirment militants du FLN, qu'ils viennent dire devant le monde entier qu'ils soutiennent le Bureau Politique! Cela, ils ne le diront pas..." Ces paroles provoquant des remous et des cris, il termine alors: "Le peuple a répondu, et il laisse les chiens aboyer!"

Dans une brève prise de parole, au milieu d'un incroyable brouhaha, Bourouiba parvient à dire: "Nous sommes certains qu'il faut organiser les travailleurs dans les villes pour pouvoir organiser et défendre les travailleurs dans les campagnes. Si l'unité se brisait, et je le regretterais, ce serait peut-être à partir de ce congrès. Que signifie cette majorité qui est dans la salle? Jai connu beaucoup de syndicalistes algériens, mais il y a dans cette salle beaucoup de visages qui me sont inconnus. Pourquoi faire intervenir une force extérieure si vous êtes majoritaires?". On remarque, pendant cette période, que le ministre Boumaza ne semble pas tout à fait à son aise. Il faut signaler également une tentative d'intervention de Medjaher, militant très connu dans l'Orléansvillois, qui déplore que les statuts ne soient pas vraiment soumis à discussion et qui réclame que les votes aient lieu à bulletins secrets, avec la mandat et la carte syndicale, ce qui eut vraisemblablement gêné certains délégués. D'autres orateurs de la tendance "majoritaire" viennent ensuite vanter les mérites de l'unité entre le FLN et l'UGTA.


DIMANCHE 20: RAPPORTS DES COMMISSIONS ET DISCOURS DES AUTORITES:


Les travaux se sont poursuivis avec les rapports de plusieurs commissions (statuts, épuration--très applaudi--, affiliation extérieure, candidatures-- celle-ci désignant la liste des membres de la Commission Exécutive). Les rapports sont adoptés à l'esbroufe, et la séance est suspendue pour que la Commission Exécutive se réunisse et désigne le Secrétariat National. Chaque événement est suivi de cris, de démonstrations de la part du "public".

A une occasion d'ailleurs, on a vu se produire un incident dans ce public quand un homme s'est levé pour demander-- en arabe-- ce qu'ils faisaient là, pourquoi on les avait amenés, etc. Mais il n'y eut pas de suite, quoique les gens de la tribune officielle se soient un peu affolés, faisant resserrer autour deux le service d'ordre.

A la reprise de la séance, et avant qu'un certain nombre de motions préparées d'avance soient adoptées, le président lit la liste des membres du Secrétariat National: ce sont Rabah Djermane, Safi Boudissa, Mohammed Flissi, Cheikh Benghazi, Mohammed Chafai (de Batna), Areski Ziani (métallo) et Ali Habbache. Cette liste n'a bien sûr provoqué aucune surprise, puisqu'en fait, beaucoup de monde le savait, elle avait été arrêtée avant le congrès.

Djermane monte ensuite à la tribune pour remercier les délégués, et explique "qu'il ny aura qu'une seule politique, le syndicalisme avec le Front de Libération National". Il déclare également que les membres de l'ancien secrétariat sont des gens honnêtes qui se sont trompés. Ce n'est sans doute pas exactement l'avis des orateurs qui lui succèdent.

En effet, Ben Bella prend la parole: "Il ne s'agit pas de savoir dans certaines conditions si tel ou tel frère est sincère. L'expérience a prouvé que l'on peut être sincère, formellement sincère, mais que l'on peut adopter une position contre-révolutionnaire". Cest le thème que vont développer d'autres orateurs. Mais on va entendre quelque chose de plus ahurissant encore: "Ceux qu'on a vu à l'Aletti faire de l'opposition devant des verres de whisky pourraient aller devant l'assemblée s'entretenir des problèmes qui se posent à ceux-là qui veulent faire de l'opposition". Pour qui a comparé de visu les clientèles de l'Aletti, et du Foyer Civique, cette phrase est une insulte aux syndicalistes algériens. Et M. Ben Bella de s'auto-féliciter: "Nous sommes tous de véritables démocrates car nous n'avons pas encore vu de ces cohortes de prisonniers devant la justice."

C'est ensuite Rabah Bitat, membre du BP, qui sadresse aux délégués et qui définit l'attitude du membre du parti à lintérieur du syndicat, où il doit respecter les règles de la démocratie et ne s'imposer que par ses qualités intrinsèques.

Enfin, Mohammed Khider, secrétaire du BP, félicite les congressistes davoir gardé à leurs "instances cette honnêteté, cette démocratie, malgré peut-être certains appels de sirène auxquels fort heureusement, la grande majorité de ce congrès est resté insensible". Après avoir affirmé que ce congrès apporte un enrichissement à la Révolution Algérienne, il s'écrie: "Cependant, je ne puis m'empêcher de constater avec quelque regret qu'il y a ici un vide, qu'il manque une classe extraordinaire: la classe paysanne". La claque donne à tout rompre. Comme Ben Bella, il se félicite chaudement de la conduite démocratique de ces assises; généreux, il pardonne: "Par moments, certes, on sest laissé aller à prononcer des paroles que l'on naurait pas dû dire, nous mettons cela sur le compte dun emballement verbal." Mais sa générosité, il l'admire tout de même un peu: "Cest une force de laisser nos frères, nos camarades s'exprimer, de les écouter attentivement, de les suivre, même s'il sagit de porter atteinte à l'unité de la classe ouvrière, ou d'une façon générale à l'unité du peuple algérien."


APRES LE CONGRES


Selon le mot dun témoin, syndicaliste de longue date, ce congrès a été "une mascarade". Une telle façon dagir ne pouvait pas satisfaire pleinement les délégations étrangères. Il est significatif que toutes les délégations, sauf la chinoise qui n'a rien dit, qu'elles viennent de l'Est ou de l'Ouest, sont parties mécontentes. Celles qui avaient apporté des cadeaux sont reparties avec. La renommée du syndicalisme algérien se fera sur une base solide.

Si un seul élément devait être retenu du déroulement de ce congrès, ce serait la présence constante à la tribune ou dans les coulisses de certains membres du gouvernement et du BP. Ils étaient là en permanence (comme Boumaza) ou passaient une ou plusieurs fois par jour. La presse a beaucoup fait le rapprochement entre le retour à Alger de Khider le vendredi soir et le coup de force du samedi matin. Quoiqu'il en soit, il est clair que les autorités ont considéré le congrès comme une épreuve, dont elles devaient absolument sortir victorieuses.


LE CONGRES DE L'UGTA ET LA REVOLUTION ALGERIENNE


Ainsi, ceux mêmes qui ont brutalement mis fin au déroulement démocratique du congrès, félicitent le congrès pour sa démocratie. Ceux mêmes qui reprochaient tantôt à l'UGTA de ne s'occuper que des ouvriers, tantôt parlent de créer une organisation séparée pour les paysans.

Or l'UGTA représentait justement les tendances les plus démocratiques de l'Algérie indépendante. L'UGTA était la seule organisation ayant une certaine base populaire, la seule dont les responsables locaux eussent été élus. Les informations régionales de la presse algérienne étaient pleines de ces élections syndicales, de ces réunions où, tous ceux qui y ont assisté le savent, chacun avait droit à la parole. Organisation populaire, alors que le parti ne parvenait pas à l'être; organisation démocratique alors que le parti refusait de l'être.


Quant au prétendu ouvriérisme de lUGTA, nous pensons avoir démontré qu'il n'est qu'un leurre, Les régions où le syndicat était le mieux implanté étaient souvent celles des grandes exploitations agricoles, celles où se pose de la façon la plus urgente le problème des biens vacants et donc de la réforme agraire.

Au moment où les actuels dirigeants se battaient pour le pouvoir, les cadres UGTA organisaient les coopératives. Si bien que, lorsque le Bureau Politique, le pouvoir conquis, en vint à se préoccuper de l'économie algérienne et particulièrement des biens vacants, il s'aperçut que la réforme agraire avait déjà commencé sur le terrain, et sous l'égide de l'UGTA. Le syndicat était la principale organisation du paysannat, là où il y en avait une.

Quand on sait cela, il faut de la bêtise ou de la mauvaise foi pour discuter de louvriérisme de lUGTA. Le vrai problème est: pourquoi le BP attaque-t-il le syndicat et pourquoi n'ose-t-il pas dire les raisons pour lesquelles il l'attaque.

Certains ont pensé que le nouveau gouvernement prendrait à son compte la politique agraire de l'UGTA, et, manquant de cadres, sappuierait sur ceux des syndicats qui ne demandaient pas mieux. Sil nen a pas été ainsi, cest que le gouvernement a une autre politique agraire. Voilà le noeud du conflit.

Lorsque le gouvernement attaque le "corporatisme ouvrier" de l'UGTA, c'est par simple démagogie. Sil se tait sur sa vraie politique, c'est qu'il ne saurait la rendre populaire.


LE PROBLEME EST DONC POLITIQUE, NON SYNDICAL


Problème général des Etats nouveaux. Les dirigeants politiques veulent d'abord construire, affermir, développer l'autorité de l'Etat. Sur le plan économique, ils se montrent beaucoup plus incertains et peuvent, par exemple, faire bon ménage avec le "néo-colonialisme".

Dans les campagnes, le problème est de stabiliser le paysannat, de l'encadrer, et éventuellement d'en tirer des revenus. A ces fins, la ferme d'Etat est préférable à la coopérative, le gérant au Comité de Gestion, le fonctionnaire au syndicaliste. Le mieux cest encore d'appeler coopérative la ferme dEtat, Président du Comité de Gestion le gérant, syndicaliste le fonctionnaire, etc. N'est-ce pas précisément la politique du BP en Algérie?

Un élément essentiel doit entrer ici en ligne de compte. La plupart des initiatives de base ont été, depuis lindépendance, la fait déléments émergeant de la masse par leur formation, de ouvriers, des instituteurs, danciens ouvriers aussi, si nombreux dans les campagnes algériennes où lémigration temporaire vers les villes est une des principales sources des revenus. Les masses paysannes, elles, ont coopéré avec ces petits cadres et pesé du poids de leurs revendications. Elles ne se sont guère montrées capables de rationaliser le contenu de leur révolution.

Couper alors la classe ouvrière du paysannat en dépit de la réalité sociale présente de l'Algérie, c'est désamorcer les revendications paysannes. Il faut pour cela organiser de façon isolée la classe ouvrière, et-- voire en la favorisant comme l'a fait Abdel Nasser en Egypte-- essayer d'en faire un soutien de l'Etat. Les membres du BP ne font pas autre chose en affirmant la nécessité de deux organisations, paysanne et ouvrière (même s'ils les rassemblent sous un même sigle). Si bien qu'en pratique, les ouvriéristes, ce sont eux.

Neutraliser les couches populaires, c'est le premier volet d'une telle politique. L'autre, c'est l'établissement d'une couche de cadres dévouée au régime. Là, outre les questions de personnes qui peuvent longtemps alimenter l'actualité, interviennent des divergences plus profondes. Un courant très puissant puisquil sappuie sur l'ANP, la seule force désormais organisée sur lensemble de l'Algérie, est décidé à éliminer les profiteurs et les spéculateurs, ainsi que la majorité des anciens politiques qui nagent dans le même bouillon de culture. Ces parasites nuisent plus qu'ils ne servent au développement de l'Etat. Les changements politiques à la tête qui pourraient intervenir sous peu en Algérie n'auraient pas d'autre contenu.


COMMENT, PAR RAPPORT AU POUVOIR, SE SITUAIT LA POLITIQUE DE L'UGTA?


Voyons les choses du point de vue du responsable local: les problèmes qui se posent à lui sont ceux de la gestion des fermes et des entreprises, ceux de la construction des coopératives. Problèmes d'approvisionnements, de débouchés, questions donc de coordination régionale et nationale. Si bien que le responsable local souhaiterait être soutenu par l'administration et serait prêt à la soutenir.

Bien des choses laissaient penser, et les récents événements confirment, que de tels espoirs étaient vains. La politique du BP et celle de l'UGTA. allaient l'une contre l'autre. L'accord était donc impossible. Mais quelles autres attitudes auraient été possibles pour l'UGTA?

Nous en voyons trois: La première eût consisté à profiter de la force acquise pendant la crise pour tenter, en faisant éventuellement certaines alliances, de prendre le pouvoir. Admettons qu'on y fût parvenu. Alors se posait aux nouveaux dirigeants le même problème qui se pose aux dirigeants daujourdhui: la construction de l'Etat. Problème prioritaire auquel les autres eussent été subordonnés. Les méthodes certes eussent pu être différentes de celles des actuels détenteurs du pouvoir. Mais rien ne permet de dire que la politique eût été fondamentalement autre.

La seconde politique possible, c'est de céder sur l'essentiel pour garder dans certains secteurs une influence prépondérante. Avec ces deux premières attitudes, le contenu fondamental de l'action de l'UGTA eût été sacrifié. La troisième consistait à revendiquer ce contenu et à l'opposer ouvertement à la politique du pouvoir. Au lieu d'entretenir l'espoir d'un accord, mettre en avant, et à tous les échelons, le sens politique de l'action sociale de l'UGTA. Certes, choisir ce combat, c'était renoncer à la victoire. La Victoire, en effet, c'eût été soit la prise du pouvoir, soit un certain compromis, ce qui ressortit aux politiques précédentes.

Pareillement, une opposition qui espérerait une victoire à court terme renoncerait par là même au meilleur de son contenu social. Au contraire, une opposition qui voudrait assumer ce contenu devrait renoncer à la prise du pouvoir comme objectif immédiat.

*****


Dire cela, c'est dire que grosso modo Ben Bella fait la seule politique de l'Etat possible. Certains alors approuveront cette politique, tout en critiquant par exemple le style de la liquidation de l'UGTA. Leur attitude sera "possibiliste". L'attitude révolutionnaire comporte, au contraire, de ne pas adopter a priori le point de vue du pouvoir.

Lerreur des militants de l'UGTA fut justement de vouloir concilier ces deux attitudes. Sur le terrain ils bouleversaient la structure sociale de l'Algérie: ils remplaçaient le système colonial par une organisation collectiviste. Or, il y a bien peu d'exemples de révolutions agraires entreprises si près de la base. A cet égard, la Révolution algérienne est comparable aux plus grandes. Comme la Commune de Paris, la Révolution espagnole ou la Révolution hongroise, elle aura donné un contenu social concret aux aspirations des travailleurs. Expérience décisive pour les luttes à venir.

Mais à présent? Les problèmes de lAlgérie sont nombreux, pressants; ils réclament le collaboration de chacun. Et il serait absurde de prétendre que le gouvernement ne pourra en résoudre aucun. Combien alors choisiront de se consacrer au travail de construction plutôt que de sy dérober? Certains oublieront leurs anciens objectifs, dautres militeront à la base. Ceux-ci risquent dêtre écartés de toute responsabilité, entravés dans leur travail, privés même de leur gagne-pain dans un pays où il y a des millions de chômeurs, voire un jour menacés. Ils nauront pas pour autant eu tort. Mais un tel choix aurait été plus efficace si, quand ils le pouvaient encore, ils avaient nettement signifié le sens de leur action.

Espérant toujours, les militants UGTA n'ont pas su entreprendre: en dépit des entraves multipliées sur le plan social, ils nont pas fait porter leur action sur le terrain politique. Si bien que le gouvernement a pu lui donner le coup de grâce-- un peu brutalement il est vrai-- dans le cadre d'un simple congrès syndical.

Répétons-le: la première révolution algérienne, prématurée sans doute, a vécu.


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