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24B -- Aléthéia, Paris, numéro 1-2, janvier 1964, p. 22-52.


 

Le dossier kurde

par Serge Thion

 

(Ce texte a été publié pour la première fois en avril 1963 dans la Fiche d'information No 6-7 des Etudes anticolonialistes. Avec de minimes corrections, il a été remis à jour à la fin juin 1963)


Introduction générale


Géographie, histoire, société

(des origines à 1940)

 

Pourquoi les Kurdes ?

 

Le Kurdistan fait partie de ces régions charnières que nulle invasion ne dépasse sans dépérir ou être transformée. Zone de haute montagne où le fonds de population remonte à la haute antiquité, les moeurs et les croyances en portent le signe. L'habitat actuel des Kurdes se distingue par sa structure et ses ressources du plateau anatolien, de la plaine de Mésopotamie et du plateau iranien. Avant que d'être humaine, le Kurdistan est une entité géographique qui forme ligue de crête. Naturellement protégées, les régions kurdes ont permis que se forme une société complète, avec ses propres types de relations humaines, ses propres pratiques religieuses, sa propre langue et sa propre culture, surtout orale.

Les Kurdes, agriculteurs et transhumants, n'ont jamais, jusqu'à l'instauration de méthodes "modernes" d'administration et de répression, été intégrés ou même réellement soumis. Ils vivaient dans le cadre des clans, et les chefs locaux, selon les circonstances, faisaient acte d'allégeance à la Porte, à l'empereur perse, ou bien restaient indépendants. Les luttes internes et les révoltes étaient fréquentes, et donnent à la longue histoire de cette région un aspect si profondément désordonné et irrationnel qu'elle semble réservée à de pointilleux spécialistes.

Pendant des siècles, le sort des Kurdes n'apparaît pas comme tellement différent de celui de quantité de minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, manipulées les unes contre les autres par la politique ottomane, et dont les pérégrinations et les affrontements forment la trame du passé moyen-oriental.

Longtemps, la "question kurde" relève d'un style politique particulier, celui des intrigues de la haute diplomatie des "Puissances", des calculs de prestige de tel ou tel souverain européen mégalomane, en un mot le style de la "question d'Orient" du XIXe siècle curieusement continué jusqu'au milieu du XXe. Le jeu trouve ses acteurs dans les chefs féodaux, maîtres de milliers de "fusils" qui se divisent et s'allient en clans instables, où le prestige chevaleresque le dispute aux petits profits.

Vers la fin du siècle dernier, un nouveau facteur typiquement européen, modifie lentement les données fondamentales du problème: le nationalisme, issu d'une élite intellectuelle, et souvent encore féodale. Contemporain des nationalismes turc et arabe, frotté comme eux d'histoire et de grands principes, il semble comme eux près d'aboutir puisque le traité de Sèvres (1920) consacre le droit à l'indépendance du Kurdistan. Bousculée par la ruée de Mustafa Kemal, qui nettoie l'Anatolie des Grecs et des Arméniens, la prétention kurde, insuffisamment soutenue sur le plan diplomatique, ne résiste pas au compromis du traité de Montreux (1923) et aux Anglais qui ont reniflé le pétrole (kurde) de Mossoul. Une longue période de balancement entre révoltes et répressions engage définitivement les Kurdes dans la voie des revendications nationales. A l'heure actuelle, devant la guerre coloniale qui leur est faite en Irak, un véritable mouvement de libération nationale a émergé, commence à bouleverser la société kurde et, par contrecoup, son environnement.


LA GÉOGRAPHIE

1. -- Le cadre.


Le Kurdistan est une région d'environ 500.000 km2, très montagneuse. Le système montagneux du Nord est axé sur le mont Ararat et la région d'Alexandrette (Iskenderun). De celle-ci part en arc de cercle l'Anti-Taurus, ligne de partage des eaux entre Mer Noire et Mésopotamie, continué par la dépression de l'Araxe, il forme la limite nord du Kurdistan, et avec le Taurus oriental (d'Alexandrette au sud du lac de Van) il enserre le plateau arménien (1.500 à 2.000 m), qui est limité à l'est par une chaîne haute (4.000 m) et escarpée sur un axe nord-sud partant de l'Ararat. Un premier compartiment est donc défini, le plateau arménien, qui contient le lac salé de Van. Signalons que les Arméniens en ont a peu près disparu depuis les massacres turcs des années 1915-1920. Le Mourad, l'Euphrate, et même le Tigre fragmentent le plateau en collines et plaines alluviales. On y trouve un climat fortement contrasté, enneigé l'hiver et sec l'été. La plaine connaît les herbages pendant les saisons intermédiaires, la transhumance estivale se fait sur les montagnes proches. Il ne s'agit donc pas d'un réel nomadisme. Dans le piedmont (syrien) se trouve une zone de contact et de sédentarisation mal délimitée, mais où la population kurde tend à s'accroître du fait de l'oppression turque et irakienne.

Sur le coté oriental de l'axe nord-sud, et comme le plateau déséquilibré d'une balance, se trouve l'Azerbaidjan, avec le lac d'Ourmiah. Seul le sud-ouest du plateau est kurde, le reste étant habité par des populations turques superficiellement iranisées (Azéris). Le relief en est moins violent, et le climat légèrement plus favorable. Une petite région montagneuse très tourmentée, le Harki Oramar, sert d'articulation à la grande chaîne du Zagros (1.000 à 3.000 m) qui, rectiligne du nord-ouest au sud-est, sert de frontière et de zone tampon entre l'Irak et l'Iran, entre Arabes et Persans. Les cols sont d'accès difficile. Des bassins fluviaux suscitent quelques hautes plaines comme le Kurdistan mukri, l'Ardelan, le Luristan (du nord au sud). Le Sud est habité par les Lur et les Bakhtiar (1). Le climat est continental, les hivers sont très froids. Dans certains endroits, la température varie entre 30 et +20. En règle générale, le versant oriental du Zagros est un peu plus favorisé que le versant occidental.

 

2. -- Les ressources

L'économie kurde est évidemment surtout agricole et pastorale. La variété des conditions géographiques entraîne la variété des cultures. On trouve le blé, l'orge, le riz, le maïs, le lin, le tabac d'une qualité remarquable. On trouve également toutes sortes de fruits et de légumes; la vigne connaît un petit développement.

A part quelques gisements de fer et de cuivre, la grande ressource naturelle est le pétrole: champs de Mossoul et Kirkouk, mais aussi en Iran et en Turquie. D'autres ressources en zinc, plomb, argent, chrome ne sont pas exploitées actuellement.

Le Kurdistan ne connaît pratiquement aucune industrialisation; ceci tient d'une part à sa structure sociale longtemps retardataire, mais aussi à une politique délibérée de la part des gouvernements dont relèvent les régions kurdes. Le réseau routier est déplorable et le chemin de fer est quasiment inconnu. En plus, la commercialisation des biens a presque toujours été soumise à des réglementations étatiques fort proches de l'exploitation coloniale, au moins en ce qui concerne les échanges avec l'extérieur (tabac). Il existe un artisanat de qualité, assumé pendant longtemps par les Arméniens ou les juifs.

L'élevage est la principale richesse du Kurde, et il est pour le montagnard la raison de vivre. A part quelques élevages de chevaux, il s'agit de moutons et de chèvres que l'on fait transhumer pendant la bonne saison et que l'on met dans des étables souterraines pendant l'hiver. Toute l'organisation sociale et la vie religieuse et collective sont liées aux nécessités de l'élevage.

Le Kurdistan a de très nombreuses possibilités de développement économique. Il a été retardé par une lourde féodalité foncière ou pastorale encore puissance jusqu'à une époque récente. Le rôle de celle-ci semble fortement mis en question depuis plusieurs années.

 

3. -- La population

En dehors du Kurdistan proprement dit, on trouve, à la suite de déportations dues aux Shahs de Perse pour des motifs militaires, des noyaux kurdes près de la Caspienne (Mazanderan), au nord-ouest de la ville sainte de Mechhed (près de la frontière entre l'Iran et la R.S.S. de Turkmenistan), sur les bords du détroit d'Oman, dans la plaine de Bampour (sud-est iranien) et celle de Kelat, au Pakistan. De même en Turquie, la politique gouvernementale de déportation a disséminé en Anatolie des groupes kurdes. Des quartiers kurdes importants existent à Beyrouth et surtout à Damas.

Enfin, on trouve dans les régions de peuplement kurde, des minorités comme les Assyriens (chrétiens) et les Turcomans (100.000) dans la région de Mossoul.

Quoique essentiellement rurale, la population kurde a depuis des époques lointaines des centres d'urbanisation. Soit à cause de la structure économique, soit à cause de très longues périodes d'insécurité, les villes n'ont pas joué un rôle aussi important que dans les sociétés arabes et arabisées. Les villes les plus importantes sont (en Turquie), Dyarbekir, Kharpout, Urfa, Mardin, Van, Bitlis, Djeziret ibn Omar; (en Iran) Khoy, Mahabad, Sekkiz; (en Irak) Suleimanye, Kirkouk, Hawler, Zakho, Amadié, Rawandouz, etc.

Le nombre des Kurdes est traditionnellement un sujet de controverse. Les pays concernés publient très rarement des statistiques à ce sujet, et souvent elles sont fausses. En évitant les estimations par trop extrémistes, on arrive, en moyenne, aux résultats suivants:

Turquie: 30 millions d'habitants (4 à 6 millions de Kurdes), soit 15 à 20%.

Iran: 20 millions d'habitants (3,5 millions de Kurdes), soit presque 20%.

Irak: 6,5 millions d'habitante (1,5 à 2 millions de Kurdes), soit 25 à 30%.

Syrie: 4,5 millions d'habitants (250.000 à 300.000 Kurdes), soit 5 à 8%.

URSS: environ 150.000 Kurdes.

Soit, au total, entre 9 et 11 millions de Kurdes. Il est donc tout à fait inutile de souligner l'importance d'un tel groupe ethnique. En admettant même qu'ils ne soient que la moitié de ces chiffres, leur nombre, à lui seul, justifierait l'existence d'un Etat national. Dans cette hypothèse, la Syrie, l'Irak, la Jordanie, sans parler d'Israël, seraient encore des Etats moins peuplés.


PROBLEMES D'ORIGINE

Une approche scientifique de la question des origines du peuple kurde rend celle-ci très délicate. On a coutume de leur appliquer le terme d'Indo-Européens, ce qui ne rend compte que de leur appartenance linguistique. La difficulté provient de la haute antiquité de leur origine attestée.

Considérons par l'exemple l'Encyclopédie britannique: "Il n'y a aucun doute que par une étude comparative des archives de Sargon II et Assarhaddon d'Assyrie, d'Hérodote, de Moïse de Chorene et des poèmes épiques persans, quelques-unes des grandes tribus kurdes, les Bokhtis, les Mubris, les Hadabanis, les Mihranis, les Babans et autres puissent voir leur existence identifiée des le VIe siècle avant J.-C. avec le même genre de vie qu'aujourd'hui." (vol. 13, p. 521).

Les historiens s'accordent tous sur un point: la haute antiquité du peuple kurde et, selon les auteurs, il est mentionné comme étant tel ou tel peuple cité par les chroniqueurs antiques. Il nous est a peu près impossible, vu l'état des recherches, de présenter ici une explication cohérente. Il est prouvé que ce groupe ethnique a vu son origine dans la migration et la fixation dans son habitat actuel de tribus iraniennes ou iranisées venant de l'est, vers une date sans doute antérieure à l'ère chrétienne (le groupe iranien, venant du nord, était arrivé sur l'actuel plateau iranien vers le Xe-IXe siècle avant J.-C.). Ces tribus se sont amalgamées à des groupes variés par les guerres et les vassalisations. La langue, en dépit des variations dialectales, a conservé les caractères spécifiques du groupe ouest des langues iraniennes.


HISTOIRE ANCIENNE

Les sources qui concernent à coup sûr les Kurdes remontent à peu près à l'introduction de l'Islam et la conquête arabe. C'est l'époque également des débuts de la littérature kurde écrite. Mais, d'une manière générale, ces sources sont anecdotiques, relatant des conflits tribaux et dynastiques, où la réalité sociale est fort peu apparente.

A notre avis, l'étude du passé kurde relève plus, par ses méthodes, de l'anthropologie sociale que de l'histoire événementielle des orientalistes. Seules, des monographies anthropologiques pourraient expliquer les modifications locales apportées à l'organisation de la tribu, unité de base économique et sociale, relativement peu sensible aux influences extérieures, se modifiant lentement dans un sens puis dans un autre, sans que les unités contiguës en soient affectées. L'histoire kurde, de cette façon, est ramenée à un mouvement brownien de tribus composites, dont on peut mesurer le degré d'agitation, et parfois en affinant l'observation statistique, les tendances momentanées dans l'organisation de cette agitation. Ainsi, l'époque de Saladin, chef de la dynastie kurde des Ayoubides (1169-1520) marque leur installation dans des positions dominantes, comme couche gouvernante privilégiée des Etats musulmans. Leur poids politique et militaire est grand, mais ce n'est pas un processus organique durable; il ne concerne même pas l'ensemble des Kurdes, et quand la dynastie disparaît, elle ne laisse que peu de traces. Inversement, les invasions turques et surtout mongoles ont des effets très dévastateurs au Kurdistan, où les guerres et les massacres ne cessent pas pendant des dizaines d'années; le seul mouvement d'ensemble est un cantonnement plus strict, un repli dans la montagne.

Mais ces mouvements, que l'on peut qualifier d'historiques, ne se situent jamais au niveau d'une structure immédiatement perceptible, comme une nation ou un Etat. Un petit peu comparables à celles de la Suisse, les conditions géographiques ont favorisé le morcellement aux dépens de l'unité; l'échelle des phénomènes de transformation les rend précaires, soumis aux hasards des alliances féodales, des intrigues, des coups de main.

D'ailleurs, l'histoire du peuple kurde n'a rien de fondamentalement différent de celle de tous les autres peuples de l'Asie antérieure. L'exposé qu'on en peut faire n'atteint que rarement une réalité sociale fluctuante, en perpétuel balancement. Simplement, il est plus difficile de saisir ce qui est réversible et ce qui ne l'est pas, afin de voir s'il est possible de construire sur ce choix le schéma d'une évolution, ou même d'utiliser une idée opératoire, comme celle de "société hydraulique", valable pour la proche Mésopotamie. L'importance est bien faible de savoir que telle ou telle dynastie locale est inféodée à la puissance persane ou à l'ottomane, de savoir qu'une ville donnée a été détruite par les Turcs ou les Mongols. Ce que nous apprennent les sources nous semble presque toujours à côté de l'essentiel.

 

LA SOCIETE (premier quart du XXe siècle).

Des descriptions de la société nous sont données par des oeuvres littéraires (Cheref Nameh, 1596), au siècle dernier par des voyageurs plus ou moins lucides, et au nôtre principalement par des anciens officiers de renseignement.

Nous ne pouvons donner ici que quelques éléments. On trouvera une description assez détaillée par exemple dans l'ouvrage de Nikitine, cité en bibliographie.

Il faut faire une remarque préliminaire sur les termes de tribu et de féodalité. Ils recouvrent l'un et l'autre plusieurs problèmes: outre des formes différentes d'organisation sociale, ils définissent deux types différents de propriété et deux types de rapports avec le pouvoir central. Mais, dans le contexte moyen-oriental, ces deux structures ne se trouvent jamais à l'état pur: elles sont toujours imbriquées et c'est la prédominance de l'une sur l'autre qui est variable. On peut dire, en première approximation, qu'en période de renforcement du pouvoir central, la tendance à la féodalisation l'emporte, et vice-versa. Nous ne pouvons malheureusement approfondir la question ici et, par habitude, nous continuerons d'appeler tribus les unités sociales.

La tribu kurde n'est pas homogène, et ce sur plusieurs plans. Sa composition est variable. Elle s'accroît en période de prospérité, et diminue, parfois jusqu'à disparaître, quand la guerre ou la disette s'installent. Il y a ainsi toujours des éléments flottants qui passent d'une tribu à l'autre, ce qui est admis. Il existe évidemment une différence entre les nomades et les sédentaires, ceux-ci constituant soit des tribus particulières, soit seulement une partie d'une tribu dont l'autre est nomade. De plus, on trouve une différenciation sociale interne, généralement en deux groupes: les rayet sont les sujets, ceux qui cultivent, qui doivent l'impôt, etc., mais on ne saurait les assimiler à des serfs. De l'autre côté se trouvent le chef (agha) et sa famille, les hommes de religion (mollah) qui, parfois, forment une caste séparée (2) ou sont eux-mêmes les chefs. Ces derniers possèdent la terre et disposent de plus ou moins nombreux serviteurs armés. Ces chefs forment le noyau de la tribu, et il peut arriver qu'ils soient imposés par le sultan ou le shah; il est parfois d'origine étrangère. Mais, d'une manière générale, il s'impose soit par sa personnalité, soit de façon héréditaire. L'un n'exclut pas l'autre, l'hérédité n'étant pas stricte. Important propriétaire foncier et chef de guerre, il tire ses ressources de l'élevage, car il a souvent le plus important troupeau, et des prestations de ses sujets. En retour, il leur doit des cadeaux et, périodiquement, il doit faire acte de vassalité aux autorités gouvernementales. Il va sans dire que, dans ce domaine, toute une gamme d'attitudes est possible.

Malgré son hétérogénéité apparente et sa composition variable, "la tribu kurde est un petit monde replié sur lui-même, un organisme de défense. C'est une institution traditionnelle et conservatrice." (Pierre Rondot, Les Tribus montagnardes de l'Asie antérieure, Damas, 1936). Elle influe dans tous les domaines de la vie, et jusque dans la politique et la religion, qui s'y est adaptée.

Deux phénomènes, d'intensité variable selon les époques, affaiblissent le cadre tribal: ce sont les assimilations en milieu étranger et la sédentarisation. Cette dernière est d'ailleurs valable pour d'autres groupes tribaux, comme les Bédouins arabes ou certains nomades iraniens. L'affaiblissement du pouvoir du chef ou sa transformation en rentier de la terre en est le signe le plus voyant. A ce sujet, nous sommes très mal renseignés sur les résultats de la politique de sédentarisation menée par les Soviétiques. Il semble qu'elle ait été moins brutale que pour d'autres groupes ethniques en URSS.

Quant aux Kurdes assimilés, il est bien sûr impossible d'en connaître, même approximativement, le nombre. Il est important parce que les caractéristiques culturelles kurdes n'ont pas eu pendant très longtemps le ciment d'un sentiment national clair, et résistaient mal à l'érosion d'un milieu culturel différent où, de plus, les Kurdes éprouvaient un sentiment d'infériorité "rustique". Cela n'est pas vrai quand les émigrés se sont rassemblés et concentrés en un même point, comme par exemple à Damas. Ces émigrations ont eu généralement des causes économiques.


UNE HISTOIRE PLUS MODERNE

1. -- Le XIXe siècle

Le XIXe siècle voit le monde kurde se transformer partiellement et élaborer les premiers éléments de son nationalisme moderne C'est surtout en Turquie que les mouvements sont sensibles. Un homme habile, Rashid Pasha, gouverneur de Sivas, essaie de pacifier la région et d'installer des autorités turques à la tête des provinces kurdes, qui représentent dans la politique ottomane un perpétuel moyen de pression pour les contestations permanentes de frontières avec l'Empire perse. Les dernières principautés autonomes tentent de résister et, de 1830 à 1847, il faut presque une dizaine de campagnes pour venir à bout des révoltes de Bedir Khan, de Nurullah Beg et d'autres. Des régions sont dévastées et l'on compte les victimes par dizaines de milliers.

Les guerres russo-turques ont des répercussions dans le Kurdistan qui s'agite. Le sheikh Ubeidullah, de la confrérie Naqshibendi, tente d'unifier un Kurdistan autonome sous suzeraineté ottomane (1880), mais il doit s'incliner devant les mobilisations perses et russes, et l'hostilité de la Porte, qui l'arrête et l'exile à La Mecque.

Ces mouvements sont entrecoupés de révoltes de caractère populaire qui se lèvent aussi bien contre l'administration ottomane que contre l'oppression féodale qui se fait trop lourde. Les prestations de guerre et les ravages provoquent une tension persistante. L'apparition d'un embryon de bourgeoisie rurale, les obabachi, menace les circuits économiques traditionnels par un mercantilisme alors inconnu.

Le fait le plus important de l'histoire sociale kurde apparaît vers cette époque: c'est l'introduction généralisée de la propriété privée du sol, processus dont nous ne pouvons malheureusement saisir les détails. La dégénérescence anarchique des structures tribales accroît l'insécurité des agriculteurs, qui ne trouvent refuge que dans l'autorité des féodaux. Ceux-ci lèvent des contributions, accaparent la terre, recrutent des serviteurs armés parmi les nomades qui ne peuvent plus transhumer à cause de l'appropriation du sol et qui refusent le statut de paysan. Les nomades peuvent aussi devenir bergers rétribués, en développant ainsi la richesse en bétail du chef féodal. Les structures tribales sont souvent conservées dans la forme parce que les conflits entre féodaux concurrents sont placés sur le terrain tribal, où la solidarité perpétue ainsi l'apparence du groupe social. Les bases sont réalisées pour une solide exploitation des paysans et pour une différenciation accrue de la société kurde.

Sur le plan politique, c'est encore l'époque ou les premiers contacts avec l'Occident sont pris par des fils de famille qui vont étudier à Paris ou à Londres, et qui voyagent au Caire ou à Moscou. Les idées libérales qui circulent à Stambul ne sont pas sans avoir des effets.

"Comme dans le cas des patriotes arabes et celui des Jeunes Turcs eux-mêmes, c'est autour d'un journal que s'instaura le contact des pionniers du mouvement et se cristalliseront les aspirations d'émancipation nationale" (3). Ce journal -- Kurdistan -- fondé au Caire en 1898 par la famille Bedir Khan, entraîne la création d'autres organes de presse, puis de groupes d'étudiants et de juristes qui se fondent en association (1910). Cette intelligentsia d'origine féodale participe donc à la formation d'une bourgeoisie nationaliste, évolution générale au Moyen-Orient à cette époque.

 

2. -- La première guerre mondiale.

"Au cours de la guerre de 1914-1918, les Kurdes furent de nouveau tiraillés par des influences opposées (3)." Le problème kurde était lié à celui d'un éventuel Etat arménien, aux hésitations de la diplomatie tsariste et aux manoeuvres anglaises. Les Français, bien que surpassés par les Britanniques, ne sont pas absents du débat. Pour résister à la pression impérialiste, et en particulier pour déjouer une possible insurrection dans les vilayets (provinces) orientaux, les autorités nationalistes turques (Comité Union et Progrès) déclenchent au cours de la guerre une répression qui les dessert par son caractère excessif. Près de 700.000 personnes furent déportées en Anatolie. "La population qui avait échappé à la déportation n'échappa pas aux pillages, viols, massacres, destructions de villages de la soldatesque." (Mémorandum à l'ONU, 1948, p. 11.) Cela n'empêche pas les autorités turques de tenter d'amadouer les chefs kurdes en déclarant la guerre sainte. Les résultats furent inégaux. Ces mesures ne pouvaient qu'accroître la vigueur de la revendication nationaliste. Dès l'armistice, des comités kurdes se forment un peu partout, des associations, des partis, qui devaient fusionner plus tard. Une délégation fut envoyée à Paris, menée par Sharif Pasha.

Négocié sur la base des principes " wilsoniens", le traité de Sèvres (10 août 1920), dans lequel la bourgeoisie nationaliste kurde voyait ses revendications satisfaites, prévoyait l'autonomie locale du Kurdistan, la possibilité d'un recours de la population à la SDN en vue de l'indépendance, et l'éventuelle adhésion à l'Etat kurde des régions concernées du vilayet de Mossoul.

Malheureusement pour les revendications kurdes, ce traité était totalement inacceptable pour la Turquie de Mustafa Kemal. Il consacrait le système des zones d'influence contrôlées par les Alliés et ne laissait en fait de Turquie que le centre anatolien. La reconquête achevée en 1922 de la Turquie par les armées kémalistes balayait la conjonction des intérêts occidentaux et kurdes, du moins en Turquie même.

En Irak, les Britanniques, qui avaient un moment favorisé la tentative d'autonomie kurde du sheikh Mahmoud à Suleimaniye, abandonneront rapidement ces espoirs pour faire de l'Irak hashémite " le tremplin d'une grande politique arabe", après avoir obtenu des Français qu'ils renoncent à la région de Mossoul.

Cette période se clôt avec le traité de Lausanne (24 juin 1923) qui établit le territoire turc à peu près dans les limites du peuplement turc et qui confirme l'annexion des régions kurdes en garantissant les droits traditionnels des minorités.


3. --La révolte permanente (1925-1940).

Après le traité, Mustafa Kemal renversa sa politique. Il fit dissoudre l'Assemblée nationale, où se trouvaient des députés kurdes: fermetures d'écoles, arrestations, interdiction de la langue kurde (1924), nouvelle dénomination imposée aux Kurdes de "Turcs montagnards ".

Ainsi, l'état économique et social du Kurdistan n'avait pas pu donner à une autre couche qu'à une bourgeoisie encore très liée à la féodalité le soin de mener la lutte nationaliste en coordination avec les politiques des pays colonialistes. L'intransigeance jacobine de la révolution kémaliste, appuyée sur une petite bourgeoisie moderniste longtemps opprimée, soutenue par la diplomatie soviétique en dépit de l'anticommunisme du régime, ne pouvait pas faire la séparation entre les moyens et les buts du nationalisme kurde.

Il ne restait à ce dernier qu'une seule voie, celle de la révolte au sein de laquelle tous les éléments n'étaient pas également progressistes.

En 1925 éclate la révolte du sheikh Said de Pirane, appuyée par les confréries, les intellectuels et des officiers (kurdes) de l'armée turque. Certains auteurs dogmatiques y virent une réaction purement féodale, religieuse et monarchiste devant le régime laïque et moderniste d'Atatürk, fomentée par les agents britanniques, comme Lawrence qui se trouvait -- paraît-il -- dans la région. (Par exemple: Le Conflit judéo-arabe, d'Abdel Kader, 1961, p. 72). En fait, la réalité est plus complexe. Les différentes couches de la population participent toutes aux révoltes, du fait du terrorisme officiel des autorités turques. "Sheikh Said devint "accidentellement" la tête de cette révolte. Il était en effet un homme de religion, mais aussi un nationaliste, et la révolte de 1925 fut une révolte nationale. Est-ce que la dernière révolte de Chypre fut une révolte religieuse parce que Mgr Makarios est un ecclésiastique? " (Ismet Sheriff Vanly, secrétaire du Comité pour la défense des droits du peuple kurde, KF [Kurdish Facts], n· 7.) D'ailleurs, le caractère nationaliste de la révolte a été souligné par le procureur et le président du tribunal chargé d'en juger les chefs.

Ces révoltes, caractérisées par ce mélange d'éléments réactionnaires et progressistes qui entravait sans doute leur efficacité, se répètent en Turquie: Ararat, 1930, qui provoque -- sur intervention arménienne -- une protestation de la IIe Internationale, bombardements de 1934, révolte du Dersim, 1937; en Irak, incidents en 1920, 1923, soulèvements en 1930-1931, 1933. Si ces révoltes, tournées l'une vers Ankara, l'autre vers Baghdad, ne se font pas en coordination, c'est sans doute que l'unité nationale n'est pas suffisamment avancée, et aussi, et surtout, parce que les problèmes sont très différents. En Iran, la situation est à peu près calme, parce que tout le pays est sous le régime tribal ou féodal et que les Kurdes, apparentés aux Persans, ne sont pas dans une situation différente. Néanmoins, le processus nationaliste fait une apparition un peu plus tardive, et des incidents éclatent (1930, 1932).

Les méthodes du gouvernement turc se signalent par leur brutalité. D'après une source kurde, entre 1925 et 1928, 200 villages sont détruits et 15.000 personnes massacrées. Il y a plus d'un demi-million de déportés dans les vilayet occidentaux, le taux de dépopulation atteint 70% dans les régions de Van, Bitlis, Hakkari. Le premier ministre Ismet Inönü déclare: " La seule nation turque est en droit de revendiquer des droits ethniques et raciaux dans ce pays. Aucun autre élément n'a ce droit. " (Millyet, 31 août 1930.) Les personnalités officielles multiplient les déclarations de ce genre. Les lois de déportation et de spoliation sont votées en 1932, qui sont la cause immédiate des insurrections.

Pour contester cet état de fait, les Kurdes se sont organisés. En 1927, tous les petits groupes existant fusionnent dans la Ligue nationale kurde Hoyboun, qui crée une armée de 20.000 à 30.000 hommes dirigés par Ihsan Noury Pasha et une administration civile dans les montagnes de l'Agri Dagh. Après l'intervention turque, Hoyboun n'est que l'expression politique de la revendication nationale. En fait, la ligne suivie est surtout opportuniste en ce qui concerne de possibles appuis, Est et Ouest, Paul Reynaud, Vichy et de Gaulle. "En bref, Hoyboun était un centre de propagande plutôt qu'un parti politique" (W. Z. Laqueur).

En Irak, les conditions étaient différentes, parce que l'existence d'une importante minorité kurde n'a jamais été niée et que le gouvernement n'était qu'une émanation des intérêts anglais qui suivent une politique assez hésitante, en favorisant des mouvements d'autonomie, puis en les réprimant, en réalisant l'implantation administrative arabe, etc. En 1929, l'Irak accède à l'indépendance mais c'est toujours la RAF (aviation militaire anglaise) qui, en dernier recours, doit intervenir pour assurer l'autorité de Baghdad. Il existe cependant dans l'opposition arabe de nettes tendances à reconnaître la personnalité kurde et à dénoncer "la classe gouvernante pourrie", origine de tous les maux dont souffre l'Irak.

L'entre-deux guerres n'en est pas moins marqué par un déclin du potentiel combatif des grandes tribus de la plaine d'Arbil et de celles de la montagne, symbolisé par l'ouverture et la pacification de la route Rawandouz-frontière iranienne.

La période de la deuxième guerre mondiale va marquer un tournant. Ce sont dans des termes et dans un contexte nouveaux que va se poser le problème de l'émancipation culturelle et politique du Kurdistan. La période qui précède, et que nous n'avons qu'esquissée, voit au long des épreuves s'amorcer l'unité nationale et les transformations de la société qui sont nécessaires pour que celle-là aboutisse.


II.--Le changement kurde (1940-1963)


 

LA REPUBLIQUE DE MAHABAD

En 1943, le mollah Mustafa Barzani, frère du chef de la révolte de 1933, échappe à la surveillance de la police et déclenche une révolte qui oblige le gouvernement irakien à négocier. Un accord fut conclu dans les termes suivants: "1· Libération de tous les détenus de la tribu rebelle; 2· la tribu (de Barzan) conserve toutes ses forces et son armement complet, y compris les armes prises à l'armée irakienne; 3· répartition équitable du ravitaillement en Kurdistan irakien; 4· remplacement de tous les fonctionnaires arabes par des fonctionnaires kurdes dans les régions kurdes; 5· le Kurdistan irakien doit jouir de l'autonomie culturelle et en matière d'enseignement des écoles et des hôpitaux doivent être ouverts."

Ceci reflète dans son extrémisme les revendications kurdes de cette époque, revendications principalement culturelles En 1945, le gouvernement, n'ayant pas tenu ses promesses, essaya de négocier avec Barzani, puis concentra 40.000 hommes pour engager le combat. Barzani avait rallié la plupart des tribus combattantes de la région et bon nombre d'officiers kurdes exclus de l'armée, ainsi que des intellectuels et des étudiants venus des villes, en tout quelque 5.000 hommes. La déroute des troupes irakiennes fut complète, et il fallut l'intervention de la RAF pour protéger Kirkouk. Ayant saisi un important armement, les troupes kurdes durent reculer et passeront bientôt en Iran, où s'organisait la République de Mahabad.

L'occupation d'une grande partie du territoire persan en 1941 par les troupes anglaises et soviétiques avait provoqué un affaiblissement considérable du pouvoir central. En ce qui concerne les régions de l'ouest, les Soviétiques occupaient le nord (Azerbaidjan) et les Anglais le sud. La zone centrale échappait à tout contrôle autre que nominal.

En 1942, des discussions ont lieu à Bakou entre leaders kurdes et autorités soviétiques, qui jouent un rôle protecteur à l'égard du mouvement national kurde, sans d'ailleurs le soutenir matériellement, ni essayer de le contrôler. En août 1943 est créé à Mahabad (20.000 habitants) le Comité de la Jeunesse kurde: Komela Zioni Kurd, qui organise l'activité nationaliste en liaison avec les personnalités locales, comme Qadi Mohammed, juge héréditaire, et Mohammed Hamo Rashid, petit féodal. Devant l'organisation par les Soviétiques de la République populaire d'Azerbaidjan (au Nord), et pour ne pas risquer une intégration, un "Gouvernement du peuple kurde" est proclamé le 15 décembre 1945. Etendu du nord au sud, de Khoi à Simteh, le territoire contrôlé comprenait environ 1 million d'habitants. Pour s'adapter à la nouvelle situation, le Komela était sorti de la clandestinité, dès le mois d'avril 1945. De longues hésitations avaient précédé l'entrée de Qadi Mohammed, dont la forte personnalité était un peu redoutée. Vraisemblablement, la pression soviétique a joué en sa faveur (4), outre le fait qu'il était le seul à avoir une très large audience. Le nouveau Parti démocrate kurde appuie l'action de Qadi Mohammed, élu président de la République en janvier 1946, qui installe une administration assez lâche à base de comités locaux. L'armée est dirigée par Barzani, promu général. Le programme suivi était celui du Parti démocrate kurde, établi en septembre 1945:

1/ Self-government dans l'administration des affaires locales kurdes et autonomie dans les limites de l'Etat persan;

2/ La langue kurde sera utilisée dans l'enseignement et sera la langue officielle;

3/Election immédiate du Conseil provincial du Kurdistan;

4/ Tous les fonctionnaires de l'Etat sont autochtones;

5/ Une seule loi pour les paysans et les notables;

6/ Un effort spécial pour établir une unité et une fraternité complètes avec le peuple d'Azerbaidjan;

7/ Elévation du niveau moral et économique du peuple kurde par l'exploitation des nombreuses ressources naturelles du Kurdistan, le progrès de l'agriculture et du commerce et le développement de l'hygiène et de l'éducation.

D'une manière générale, la situation a toujours été calme. Le gouvernement avait derrière lui l'ensemble de la population, en dehors des discordes de quelques féodaux; il réalisait une politique de front national, sympathique aux communistes, avec qui il entretenait de très bons rapports. Les relations avec la République azerbaidjanaise, par contre, furent mauvaises, en dépit d'un traité d'amitié signé en avril 1946, surtout à cause de contestations territoriales.

En Irak, pendant cette période, les forces politiques kurdes se réorganisent. Vers la fin 1944, des leaders venus du Komela fondent, avec l'aile gauche du vieux parti Heiwa et des communistes, le Ruskari Kurd (époque kurde), sorte de front populaire. Pourtant, il était violemment attaqué par le PC irakien pour ses " tendances séparatistes" et pour le refus des communistes kurdes d'entrer dans les sections kurdes du PCI. Ceux-ci répliquaient que le "PC du Kurdistan irakien luttait au sein du peuple kurde contre l'impérialisme". Cette attitude provoqua une crise dans l'existence déjà agitée du PCI.

Vers la fin 1946, les communistes quittent le Ruskari, qui prend alors le nom désormais classique de Parti démocrate kurde, tout en continuant la politique de front national.

En Iran, les événements se précipitent. Les Russes viennent d'évacuer l'Azerbaidjan. Sous la pression de ses grands féodaux et de la diplomatie britannique, Téhéran durcit son attitude. Tout en entamant des négociations, les troupes gouvernementales pénètrent sans difficulté dans Tabriz (capitale de l'Azerbaidjan) et, de là, occupent Mababad (17 décembre 1946) que Barzani avait évacué. Sous le masque officiel de relations amicales, la répression commence. Qadi Mohammed et d'autres ministres sont exécutés en mars 1947. Les livres et imprimeries kurdes sont détruits, la langue interdite, les villages bombardés, les réfugiés mitraillés de concert par les troupes iraniennes et irakiennes. Barzani, refoulé d'Irak, parvient en juillet à gagner l'Union soviétique (5). 4.000 femmes et enfants du clan Barzani sont internés. En Turquie, l'oppression s'accroît sur les Kurdes, "qui collaborent avec les ordres religieux fanatiques"...

La République de Mahabad marque un tournant dans l'évolution politique kurde. C'est le premier exemple de création d'un Etat national entièrement kurde. Bien que due à des circonstances particulières, elle en a démontré la possibilité. Elle a représenté pour des millions de Kurdes la concrétisation d'un espoir.

Pourtant, l'expérience a échoué. Parmi les facteurs externes, citons l'isolement diplomatique de Mahabad, puisque les Soviétiques n'étaient pas disposés à la soutenir réellement. La solidarité kurde n'a que très peu joué, mais le gouvernement ne lui demandait rien, puisqu'il se plaçait délibérément dans le cadre de l'Etat iranien. C'est sans doute la grande faute tactique.

Sur le plan interne, Mahabad était l'association hétéroclite de la bourgeoisie lettrée des petites villes et des forces issues de " l'anarchie tribale ". Il n'y a eu pratiquement aucune participation populaire au pouvoir, pas de réforme agraire. La cohérence interne était trop faible, aggravée par le manque de cadres, pour que la simple entrée d'une colonne iranienne ne suffise à disperser l'oeuvre d'un an de régime républicain. Là où elles se trouvent, les forces politiques kurdes sont au niveau de celles qui les environnent. Elles sont nettement plus avancées en Irak, où une plus forte urbanisation a favorisé la maturation du PDK, de même, ses contacts avec des organisations démocratiques irakiennes dont l'équivalent n'existait pas en Iran, sans parler de la Turquie. (Par exemple, le PDK demandait en Irak, outre un Etat fédéral, la nationalisation des ressources naturelles et la séparation de la religion et de l'Etat, alors qu'à Mahabad le clergé jouait un rôle prééminent.)

Les années cinquante

Les années cinquante sont marquées par un calme relatif dans le Kurdistan. Il faut bien se rendre compte, quand on aborde cette période, que l'on ne dispose que d'informations très fragmentaires et que, pour les deux points de vue auxquels nous allons nous placer, politique et social, d'inévitables et importantes lacunes doivent apparaître dans notre connaissance des faits.

En Iran, la répression s'est installée, favorisée par des moyens administratifs plus modernes. Les publications, la langue et le costume kurdes sont interdits. Les Kurdes sont dorénavant des "anciens Iraniens" qu'il convient de civiliser. Le shah ayant décrété que les paysans kurdes devaient un impôt supplémentaire de 20% à sa personne, la tribu Djawanroud se rebella devant les flagellations et les arrestations (1950). L'artillerie et l'aviation réduisirent ces récalcitrants.

En Irak, on continue à déporter les leaders politiques, mais l'oppression se fait économique: le gouvernement abaisse le prix du tabac (principale exportation agricole du Kurdistan) et modifie la classification des qualités, ce qui provoque un vif mécontentement chez les paysans. Des mesures d'amnistie sont prises en 1950 à l'égard de certains Barzani.

En URSS, la situation semble bonne, surtout au point de vue culturel où de gros efforts sont faits. La formation des kolkhoz, retardée -- semble-t-il -- pendant la guerre, s'effectue sans qu'il soit possible d'en connaître les résultats concrets. L'influence idéologique dans le Kurdistan paraît très faible: "On est bien fondé à croire que le général Barzani et ses partisans ne s'inquiètent guère de la dialectique communiste, de la lutte de classe ou de leur mère la Russie. " (New Statesman, 22 avril 1950.)

En Turquie, la version officielle des "Turcs montagnards" a toujours cours. Des voix s'élèvent pour déplorer la mauvaise administration et l'arbitraire qui sévissent dans les vilayets orientaux. Le Parti démocrate, venu au pouvoir en 1950, allège un petit peu, vers la fin des années cinquante, le carcan des régions sous régime militaire. Mais aucun changement fondamental n'intervient.

Sur le plan social, nous ne retiendrons que l'Irak d'où nous pouvons tirer quelques lueurs et, dans une moindre mesure, l'Iran.

En ce qui concerne donc le Kurdistan irakien, il faut distinguer entre les régions montagneuses et les plaines avec les centres urbains. Dans les montagnes, où aucun effort n'est fait pour le développement économique, le nomadisme décroît depuis trois générations, et 5 à 10% seulement gagnent les pâturages d'été en altitude. La terre est presque toujours la propriété des aghas et des sheikhs qui prélèvent une part importante des récoltes: le quart pour les cultures non irriguées et la moitié pour les cultures irriguées. On peut donc supposer que les structures agraires ont tendance à se rapprocher de celles qui existent dans la plaine. D'autre part, le rôle de la couche dirigeante se transforme. Le surplus de biens qui lui échoit sert de moins en moins aux activités guerrières et davantage à l'achat de maisons en villes et d'automobiles. Les fils sont envoyés faire des études.

Dans la plaine, l'absentéisme des propriétaires est un phénomène courant et dans certaines régions la bourgeoisie urbaine possède une grande partie des terres. Après les slogans nationalistes, les idées de réforme agraire pénètrent la campagne. En 1950-1954 eurent lieu des mouvements de désobéissance aux aghas, non-paiements, incendies, troubles armés, etc. (dans le liwa de Souleimaniye). Le gouvernement de Baghdad intervint pour protéger les propriétaires, mais aussi pour distribuer des terres désormais cadastrées et restreindre les droits féodaux. Bien que le sentiment nationaliste -- dans son acception moderne -- ne soit pleinement assumé que dans les villes, en particulier à Souleimaniye, principal centre culturel (35.000 habitants), il a évolué sous la pression des transformations sociales. La substitution de rapports entre propriétaires et tenanciers aux rapports féodaux érode fortement le caractère "tribal" du nationalisme en secteur rural. L'autorité des chefs décroît et l'agitation politique apparaît. Des fellahs font partie du comité central du PDK. Dans les villes, les fils de familles dirigeantes n'ont plus le monopole de la revendication. Les couches moyennes et les travailleurs, accrus par l'industrialisation des régions pétrolifères marginales, inclinent vers la gauche, et il existe des tendances communistes.

En Iran, d'après un kurdologue soviétique, 95% des terres sont données à bail aux paysans que l'on peut diviser en plusieurs catégories: 10% sont ouvriers agricoles (et touchent 130 kg de blé par an et l'habillement), 30% cultivent moins d'un hectare, 45% cultivent de 1 à 2,5 ha et possèdent un peu de bétail, 10% cultivent plus de 5 ha et possèdent plus de cinq têtes de bétail; les 5% restant sont les artisans et commerçants. Dans les villes, la majorité de la population participe de la classe laborieuse: artisans, employés, etc. Une bourgeoisie commerçante, qui possède la moitié du sol cultivable, cohabite avec quelques grandes familles et contrôlent la ville, comme la famille de juges héréditaires de Mahabad (celle de Qadi Mohammed) ou des familles de chefs tribaux, gros propriétaires qui ne dédaignent pas le commerce. Une main-d'oeuvre semi-industrielle est apparue dès avant la guerre, sans aucune attache rurale. C'est d'elle qu'est né, en 1942, l'embryon de ce qui allait devenir le PDK.


BOULEVERSEMENTS POLITIQUES (IRAK, SYRIE, TURQUIE)

1/ En Irak, le 14 juillet 1958, une révolution menée par une junte militaire renverse la monarchie hashémite, moribonde. Le gouvernement d'Abdel Kerim Qassem s'appuie sur les différentes forces de gauche -- PC, Ba'as, Parti national démocratique et d'autres. Une Constitution provisoire stipule que le peuple irakien est formé d'Arabes et de Kurdes, mais que "l'Irak fait partie de la nation arabe". Le Parti démocrate kurde unifié est autorisé et Barzani rentre en Irak. La presse kurde chante les louanges du nouveau régime, l'indestructible fraternité arabo-kurde, et Qassem fait de nombreuses promesses. En février 1959, Qassem exclut les nassériens du pouvoir, fait condamner à mort le colonel Aref -- arrêté en novembre 1958 -- et effectue un rapprochement avec le bloc soviétique En mars, les nassériens, appuyés sur la grande bourgeoisie foncière du Nord et sur les bédouins Chammars, tentent un coup d'Etat à Mossoul qui échoue devant l'intervention des milices communistes et des tribus kurdes, rapidement mobilisées: un puissant mouvement populaire se déclenche contre les grands possédants; les excès de la répression menée par les communistes leur aliènent cependant de nombreuses sympathies. Petit à petit, Qassem se détache des forces qui soutiennent son régime; il interdit certains partis, comme le PC, mais autorise le PDKU. Barzani fait un voyage en URSS et, au retour, passe -- dit-on -- par le Caire où il s'entretient avec le président Abdel Nasser.

En janvier 1960, au PDKU succède le "Parti démocratique du Kurdistan irakien" dont Mustafa Barzani est président. Le programme, confirmé dans ses grandes lignes par un congrès en 1961, définissait les buts du PDKI de la manière suivante:

Par ailleurs, l'organisation du parti se faisait sur le modèle léniniste avec Politburo, Plenum et Comité central. L'ensemble est marqué par une influence communiste certaine, surtout en ce qui concerne la question kurde elle-même; au printemps 1959, le PCI avait confirmé la ligne de conduite adoptée en septembre 1956 (sous la pression d'éléments kurdes), qui peut se résumer comme suit:

Cette ligue ne reflète pas une position très cohérente, mais elle est adoptée par le PDKI avec vigueur, puisque, dans un manifeste, il déclare:

Tout cela est en retrait sur les revendications antérieures, celles de 1947, par exemple, qui réclamaient un Etat fédéral. On ne peut non plus s'empêcher de penser qu'il s'agit là d'une position purement tactique, puisque l'insurrection de 1961 allait la démentir suffisamment. D'ailleurs, à la même époque, Barzani élimine certains responsables importants du PDK (comme Hamza) à cause de leurs sympathies -- au moins présumées -- pour le communisme. Ibrahim Ahmed, écarté quelque temps auparavant, redevient secrétaire général.

Quoi qu'il en soit, le mouvement kurde est, jusqu'en 1960, un important soutien du régime. Par la volonté de Qassem, les événements allaient prendre une allure différente.

2/ En Syrie, l'année 1958 est celle de la fusion avec l'Egypte. En tant que nationaliste arabe, le régime nassérien ne pouvait qu'être opposé au nationalisme kurde. Pourtant, en juin 1958, la radio de la République arabe unie (union syro-égyptienne) commence à diffuser des émissions en langue kurde, destinées -- dit-on au Caire -- à la population kurde de Syrie Ceci provoque l'affolement des autorités iraniennes, qui protestent et prennent immédiatement des mesures en faveur des Kurdes. Des signes d'agitation sont perceptibles en Turquie.

Ayant interdit les partis politiques au profit de l'Union nationale, le régime nassérien commença en 1960 à réprimer les activités du PDK en Syrie. Plusieurs centaines de membres du parti furent arrêtés, du matériel d'impression découvert, et des procès intentés pour provocation à la révolte, intelligence avec l'Irak et atteinte à l'unité de la République. Le Dr N. Zara, leader du PDKS, et d'autres furent condamnés à des peines de un à deux ans de prison. Les inculpés étaient tous des intellectuels et des officiers.

Mais, par rapport aux normes du régime organisé par Abdel Hamid Sarraj [en Syrie], la répression n'a pas été très dure, et dans la presse du Caire des portes étaient laissées ouvertes à une entente avec les Kurdes. Après la scission entre Damas et le Caire, les prisonniers kurdes furent (tardivement) libérés, mais les candidats aux élections dans la Djézireh furent arrêtés et les urnes bourrées.

3/ En Iran, bien qu'il n'y ait pas eu de changement de régime, le contrecoup de ceux des autres capitales se fit sentir. Des mesures furent prises, émissions radiophoniques, étude d'un plan de développement, etc., parallèlement à un accroissement des forces "de sécurité". Au début de 1961, plusieurs centaines d'arrestations furent opérées, tandis que le gouvernement couvre un "Parti kurde paniraniste" qui, dans son journal Kurdistan, préconise l'anschhluss des autres régions kurdes (KF, No 9-10). Ihsan Nouri Pasha, chef de la révolte de 1927, réfugié à Téhéran, fit, lors d'un voyage en Europe, des déclarations qui faisaient douter de son indépendance à l'égard de la Savak (police politique). En juillet 1961 eurent lieu des troubles dans la région de Mahabad dirigés aussi bien contre les grands propriétaires kurdes que contre les "forces de l'ordre" iraniennes dépêchées sur place.

Signalons, à la même époque, l'arrestation au Liban de militants nationalistes kurdes pour activités politiques clandestines.

4/ En Turquie, le coup d'Etat militaire du 27 mai 1960 renverse le régime pourri de Menderes. L'orientation néo-kémaliste de la junte militaire est a priori assez défavorable à la cause kurde. Trois jours après la prise du pouvoir, la presse annonce qu'une fraction dans le Parti démocrate cherchait à créer un Etat kurde autonome! Les arrestations augmentent de fréquence; le gouvernement promulgue une loi de " déportation forcée" (Mecburi iskan kanunu) de type totalitaire qui permet de déporter, ou d'interner dans un camp, plusieurs centaines, sinon plusieurs milliers, de personnalités locales. Les officiers d'origine kurde sont épurés de l'armée, et diverses publications s'efforcent de démontrer le caractère turc des provinces orientales et des "Turcs arriérés". Les personnalités officielles se répandent en propos d'une incroyable violence, comme le général Gürsel (président de la République) à Dyarbekir, capitale du Kurdistan turc: "Il n'y a pas de peuple qui s'appelle kurde. Tous, vous êtes des Turcs, d'ailleurs, ce n'est pas seulement ce pays, c'est tout l'Est de la Turquie qui est turc" (24 octobre 1960).

En mai 1961, à l'occasion de la réouverture du procès de 49 intellectuels kurdes à Ankara, eurent lieu des manifestations nationalistes dans la plupart des grandes villes du Kurdistan turc (Dyarbekir, Bitlis, Van, Mardin). L'armée et la police tirent et font plusieurs centaines de morts, avec plus d'un millier de blessés. L'état de siège et la fermeture des frontières permirent d'étouffer l'incident, que les presses turque, occidentale et communiste qualifièrent généralement "d'émeutes pro-Menderes".

Depuis cette période, il est difficile d'être informé sur ce qui se passe réellement. La presse turque a fait abondamment état, en juillet-août 1962, de l'insécurité qui règne dans les provinces orientales, et du "banditisme" qui sévit. Il est difficile de se prononcer sur "le banditisme traditionnel" ou "banditisme turc" dans des régions peuplées de majorités kurdes, où, ces dernières années, les autorités locales avaient coutume de surveiller les événements de fort près. Il apparaît en tout cas qu'une assez large zone, contiguë de la région libérée par Barzani, échappait et échappe peut-être encore à tout contrôle efficace de la part des autorités d'Ankara. Il a même été question de faire évacuer la zone frontière pour créer un no man's land de 25 km de profondeur (Le Monde, 15 juillet 1962). Depuis juin 1963, des renforts ont été envoyés sur la frontière. Récemment, 2.500 réfugiés civils, surtout des femmes et des enfants, ont été remis aux autorités irakiennes. Certains observateurs pensent que le PDKT est très bien organisé, ou tout au moins qu'il s'organise plus facilement qu'en Iran, à cause d'une répression plus dure; celle-ci vise plus particulièrement à détruire les structures de la société kurde en frappant particulièrement les élites traditionnelles. L'apparition plus rapide de comportements politiques nouveaux en est la conséquence.

Pourtant, la crise sociale et politique ouverte par la révolution de mai 1960 pousse au jour des forces et des idées nouvelles dans de nombreux domaines; les prémices d'organisation de gauche sont visibles et, dans la presse, peuvent paraître actuellement de façon plus ou moins discrète, des revendications d'égalité kurdo-turque au sein d'un Etat moderne. C'est un premier pas qui en annonce sans doute d'autres, surtout après les derniers développements de la situation dans le Kurdistan irakien.

L'INSURRECTION CONTRE ABDEL KERIM QASSEM

Nous avons vu que, jusqu'en 1960, le PDK, expression politique du nationalisme kurde, est un des principaux soutiens de Qassem. Celui-ci jouit également du soutien soviétique, bien qu'il ait interdit le PC et qu'il commence à emprisonner des communistes.

Vers la fin de l'année, des ministres d'origine kurde (comme Youssef Awni, membre du Conseil du mouvement de la paix) démissionnent. Qassem n'a pas tenu ses promesses de développement de l'économie et de l'équipement scolaire et sanitaire du Kurdistan. En octobre, à la suite d'un éditorial de Khebat, organe du PDK en arabe intitulé "La Nation kurde", Ibrahim Ahmed, secrétaire général, passe devant un tribunal militaire, qui l'acquitte. Trois sur quinze publications kurdes sont interdites, en même temps que de nombreux journaux arabes. En novembre, Mustafa Barzani est invité en URSS, à l'occasion des fêtes du quarantième anniversaire. Il a plusieurs entretiens avec Mukhitdinov, important responsable uzbek et membre du CC du PCUS, dont la teneur n'est pas communiquée. Et ce n'est qu'en mars qu'il rentre chez lui, à Barzan. En fait, Qassem a entamé le processus de liquidation du PDK. En janvier 1961, la presse kurde parle de "vagues d'arrestations" qui touchent aussi bien les militants que des membres du CC. En mars, Ibrahim Ahmed échappe encore à l'incarcération, mais un des journaux interdits peut reparaître. Le parti prend des mesures pour pouvoir passer dans la clandestinité, bien qu'en s'efforçant encore de soutenir le régime. Dans un recensement fait en mai 1961, KF (No 7) compte, sur onze membres du CC, deux arrêtés, trois cachés, trois libres et trois dont le sort est incertain. Au même moment, le siège du PDK à Baghdad était mis sous scellés, et Barzani fait la sourde oreille à Qassem qui le rappelle à Baghdad. Le sheikh Ahmed, frère aîné de Mustafa, envoie un message de chaleureuse solidarité au moment de l'affaire de Koweit.

Le 8 juin, une note impérative du PDK demande à Qassem la réalisation de l'autonomie, la libération des prisonniers politiques et l'arrêt de la répression. Cette note rompt avec la façade d'accord qui couvrait jusque-là les relations entre les Kurdes et les autorités de Baghdad. La note reste sans réponse et, dès lors, l'opposition est marquée.

Au-delà de ces motifs importants mais circonstanciels, on peut avancer diverses explications à l'insurrection.

Sur le plan social, il est évident que le peu de résultats de la politique de Qassem ne pouvait qu'exacerber les problèmes politiques qu'il se refusait à résoudre. Citons ici un journaliste suisse qui a visité, en Iran, les régions contiguës au foyer de la révolte: "Le motif immédiat de la révolte est économique. Quelque temps auparavant, Qassem a promulgué une loi sur le partage du sol, que les tribus kurdes de l'Irak du Nord ont ressenti comme une atteinte insupportable à leurs traditionnels rapports de propriété, et c'est surtout contre cela que les riches chefs de tribus livraient bataille. De fait, il est impossible, dans les régions qui sont habitées principalement par des tribus nomades, de mener une réforme agraire selon les mêmes principes que là où vivent des paysans sédentaires" (National Zeitung, 16 novembre 1961).

Ajoutons que le PDK, qui est loin d'être le parti de la féodalité, avait dans son programme la modification de la réforme agraire. Si l'on comprend bien, les mesures économiques et sociales de Baghdad, agissant en terrain autre que prévu, ont eu pour effet de resserrer des liens de solidarité sociale un peu détendus, condition propice a une latte armée. En effet, les paysans devaient racheter leurs terres en payant immédiatement 10% de leur valeur aux aghas. Puis Qassem a ajouté 10% à payer à l'Etat, ce qui mécontentait les aghas, et encore plus les paysans. La révolte avait pour avantage pour les aghas de reculer l'échéance, sinon de supprimer la mesure, et pour les paysans de ne pas payer les 10% à l'Etat.

D'autre part, et tout le monde pouvait le sentir, Qassem était de plus en plus isolé, à l'extérieur, malgré l'aide financière, économique et militaire du monde soviétique, et à l'intérieur ou seule une démagogie en perte de vitesse pouvait encore masquer les échecs sociaux, politiques et diplomatiques du régime. Même les négociations avec l'IPC n'aboutissaient à rien de concret. Le moment était propice pour une action d'envergure, puisque quelques années à l'air libre avaient considérablement développé les forces nationales kurdes (20.000 membres vers 1960 au PDK) et leur maturité.

BREVE CHRONOLOGIE

Les opérations militaires ont débuté par la liquidation des forces tribales à la solde de Qassem. Déjà, en septembre 1960, les Zibaris -- ennemis traditionnels des Barzanis depuis 1945 et amis traditionnels de l'armée irakienne -- avaient attaqué des villages barzanis. En février 1961, le PDK avait attiré l'attention de Baghdad sur les agissements des Zibaris. En juin, l'armée leur ayant donné de l'armement moderne, les incidents reprenaient, qui visaient les villages et les militants favorables au PDK. Du 15 au 20 juillet, les hommes de Barzani contre-attaquaient, faisant 350 morts et 1.000 blessés. Six cents armes étaient récupérées, les villages détruits, et le restant des Zibaris contraint de passer en Turquie, où ils furent favorablement accueillis. D'après des déclarations ultérieures de Barzani, il était lui-même opposé à une insurrection, pensant que la situation n'était pas mure. L'action de jeunes cadres du parti et le début des attaques aériennes le décideront à en prendre la direction

Juillet-aout: interdiction et répression du PDK. Au cours de nombreuses escarmouches, les forces kurdes prennent le contrôle de points stratégiques près de Amadiye, Rawandouz, Suleimaniye, vallée du Zab. Le Djebel Sindjar se rallie.

30 août: deuxième note à Baghdad, qui demande quinze jours de réflexion. L'armée irakienne comprend cinq divisions, soit 50.000 hommes, dont un quart de Kurdes, et 70 Iliouchines. Les forces nationales kurdes comprennent environ 10.000 hommes en armes.

10 septembre: attaque brusquée de deux divisions. Les bombardements de plusieurs villes font 4.000 victimes.

Septembre: les forces kurdes progressent, surtout dans l'ouest.

10 septembre: envoi d'une mission militaire de Baghdad à Moscou.

Début novembre: les villes d'Amadiye et Dohouk sont rasées. On compte 5.000 à 10.000 tués. Le front fait 250 km.

Mi-décembre: après une courte pause, la guérilla reprend. Les forces kurdes conservent l'initiative.

Mi-février 1962 : de source gouvernementale, il y a 60 villages détruits et près de 5.000 arrestations. De source kurde, 519 villages détruits et des milliers de victimes civiles. Des contacts sont pris avec Barzani par les militaires qui ont réalisé le coup d'Etat du 8 février 1963. L'armée renonce à l'emploi des "Josh", ou auxiliaires kurdes.

Avril: violents combats. Trois bataillons irakiens sont anéantis. Le PCI change sa position et soutient les objectifs kurdes (7).

Mai: les maquisards contrôlent complètement une région de 150 à 400 km. Des personnalités politiques arabes en Irak prennent position pour la "légitimité" des revendications kurdes.

Juin-juillet: violents accrochages, nombreuses désertions de soldats kurdes (1.000) et de gendarmes (2.000). Des avions irakiens bombardent le territoire turc.

13 juillet: le sheikh Ahmed Barzani rencontre à Baghdad le général Qassem, sans résultat.

Août: Barzani a sous son commandement environ 20.000 hommes en armes, divisés en trois secteurs.

Août-octobre: les bombardements continuent, mais l'infanterie a cessé toute action. Des unités se rendent avec armes et bagages. Barzani déclare que les forces irakiennes ont eu 4.000 morts et 4.000 prisonniers.

Début novembre: violents combats à proximité de la frontière turque. Le shah d'Iran séjourne à Ankara.

Décembre-janvier: ralentissement des opérations, dû à l'hiver.

8 février 1963: l'armée et le Ba'as prennent le pouvoir à Baghdad. Qassem est exécuté. Arrestations et exécutions de nombreux communistes.

11 mars: le nouveau gouvernement accorde le droit à l'autonomie au Kurdistan irakien.

VUES DE L'INSURRECTION

Quelques journalistes ont pu pénétrer pendant l'insurrection dans les régions contrôlées par les forces nationales de libération kurdes, en particulier les correspondants du New York Times et du Monde.

L'impression générale est que la supériorité militaire kurde était écrasante, au moins dans la montagne. Les troupes irakiennes sont mal commandées, inadaptées aux terrains et sans enthousiasme. Au début, les offensives étaient menées par des tribus favorables à Qassem, soutenues par l'artillerie et les avions de l'armée régulière. Assez rapidement, ces forces ont été disloquées par Barzani et refoulées qui en Iran, qui en Turquie. Les lourdes colonnes d'infanterie et de blindés, dépourvues de flancs-gardes, étaient tout juste capables de se maintenir sur les grands axes de communication, assez rares dans la région. Le type le plus courant de combat était le tronçonnement et le harcèlement, par les habiles tireurs kurdes. De nombreuses localités tenues par les forces gouvernementales étaient cernées par les troupes de Barzani, qui ne pouvaient les prendre par impossibilité de les protéger contre des représailles aériennes. D'ailleurs, fréquemment, dans ces localités, les troupes restaient casernées et les partisans pouvaient y circuler librement. Presque partout, la gendarmerie avait disparu, prisonnière ou ralliée. La seule réplique efficace de Baghdad était le mitraillage aérien, et les bombes incendiaires sur les villages et les récoltes. D'autre part, la méfiance maladive de Qassem à l'égard de l'armée lui faisait restreindre au minimum nécessaire les provisions de munitions et de carburant. C'est d'un bref relâchement de ces mesures qu'ont profité les auteurs du putsch du 8 février.

Les forces nationales kurdes possédaient une structure très souple. Le noyau en est indubitablement plusieurs milliers d'hommes de la tribu Barzani auxquels se sont joints des paysans de toute la région, et de nombreux militants des villes, ou d'ailleurs "les Kurdes sont mis a contribution financièrement et comme informateurs" par le PDK (PI, No 216). Les cadres étaient fournis soit par des chefs tribaux, soit par des officiers déserteurs de l'armée irakienne. Les radiocommunications ont été organisées à partir de matériel saisi. De même, une quantité considérable d'armes légères ont été récupérées, seule source d'approvisionnements en armes. Les troupes, assez fractionnées, vivaient sur le pays, en principe en payant la nourriture, ce que refusaient souvent les paysans. L'intendance et le service sanitaire ont fait partout grandement défaut.

APRES LA CHUTE DE QASSEM

D'après des témoignages kurdes (Le Monde, 12 mars 1963), les chefs militaires qui ont pris le pouvoir à Baghdad s'étaient mis en rapports avec Ibrahim Ahmed, dès février 1962, pour obtenir le soutien ou la "bienveillante neutralité" qui leur était nécessaire. Les responsables kurdes poseront leurs conditions: reconnaissance du droit à l'autonomie, inclusion de cinq Kurdes dans le gouvernement révolutionnaire, ce que les conjurés accepteront en août. Le 8 février, l'état-major kurde décréta le cessez-le-feu.

Il fallut un mois d'hésitations, l'accord d'Abdel Nasser ("Personne ne peut nier -- aurait-il déclaré -- que le peuple kurde existe. Il a par conséquent des droits, et l'un d'eux est celui de réclamer l'autonomie") et de Ben Bella lors d'une rapide tournée de Jalal Talabani (membre du CC du PDK, chef militaire d'un des trois secteurs du front) pour que le droit à l'autonomie soit accordé au Kurdistan irakien. La mesure intervint in extremis. Des sources kurdes faisaient état d'arrestations plus nombreuses que les libérations de militants intervenues par l'effet de l'amnistie, les premières opérées sous le couvert des mesures anticommunistes. Par ailleurs, des journaux turcs faisaient état de la prise de l'aérodrome de Mossoul ainsi que d'avions et de blindés par des éléments kurdes.

La signification du cessez-le-feu était double: la revendication kurde s'imposait militairement, et c'est leur position conciliante qui permettait l'existence du régime ba'asiste, incapable de conjurer l'assaut simultané des partisans de Qassem, des Kurdes et des communistes. Des négociations furent ouvertes pour déterminer le contenu précis de l'autonomie, ou de la décentralisation, selon le terme employé par Baghdad, négociations longues et difficiles parce qu'il apparut vite que le gouvernement central était peu disposé à faire de larges concessions.

Par ailleurs, les Kurdes connaissaient un certain nombre de problèmes internes. Une nette coupure sépare Barzani du PDK; le chef militaire ne veut pas entendre parler des "politiciens de caverne" qui, d'après lui, ont fait plus de tort que de bien au soulèvement. Il ne saurait supporter que la direction du parti vienne influer sur ses décisions, et son sentiment est renforcé par des antipathies personnelles. Il croit que seul un Etat démocratique solide est une garantie pour les Kurdes, et il préconise un large gouvernement d'union nationale. Barzani, patriarche beaucoup plus que politicien, déclare que sa seule ambition est de retourner auprès de ses troupeaux. Les dirigeants du PDK n'en croient rien et l'accusent en privé d'être un "de Gaulle kurde". Ces derniers, en particulier Ibrahim Ahmed, secrétaire général, étaient prêts à s'entendre avec n'importe quel gouvernement de Baghdad à condition qu'il accepte l'essentiel des revendications kurdes; la perspective d'un régime de démocratie dirigée en territoire kurde semble leur convenir, d'autant que l'engagement révolutionnaire de la base, paysans et ouvriers, les inquiète un peu. Pourtant, cette tactique opportuniste ne reflète pas la solidité et la maturité de l'organisation politique et de ses cadres moyens, ceux qui forment aussi une partie importante et plus politisée de la Lechkeri Shurishi Kurdistan, l'armée révolutionnaire du Kurdistan.

LA RUPTURE AVEC LE BA'AS

On apprenait vers le début juin que les négociations devaient reprendre après une suspension de plusieurs semaines entre les autorités de Baghdad et la délégation kurde, dirigée par le colonel Jalal Talabani, qui se rendait auparavant au Caire pour informer le président Abdel Nasser, référence obligatoire pour tout ce qui concerne le problème de l'unité arabe, et à Beyrouth où, le 7 juin, lors d'une conférence de presse, il déclarait avec force que "les Kurdes ne sont pas plus séparatistes qu'intégrationnistes".

Peu après, le gouvernement irakien lançait un ultimatum aux insurgés expirant le 11 juin, leur intimant l'ordre de déposer les armes, l'autonomie devant leur être accordée ensuite. La tête de Barzani était mise à prix (1.400.000 F). En fait, les opérations militaires avaient été reprises trois jours plus tôt. Les Kurdes étaient accusés "d'avoir repris leurs exactions dans les régions nord du pays en volant et en pillant les populations et les administrations". On sait que l'administration irakienne y était inexistante depuis longtemps.

Très rapidement, le conflit a repris toute son ampleur. Toutes les agglomérations dans un rayon d'une trentaine de kilomètres autour de Kirkouk ont été rasées par les blindés et les bulldozers, les habitants tués à vue, les récoltes détruites. D'héroiques proclamations renouaient avec le temps de Qassem et, pour marquer la continuité, le 22 juin, six partisans kurdes étaient condamnés à mort pour avoir attaqué un convoi militaire en 1962. Le colonel Talabani, lors de son passage à Paris, nous disait que les opérations étaient menées avec plus de brutalité encore que par Qassem. En trois semaines, 167 villages ont été rasés, un millier de civils tués, 1.500 blessés; mais les combattants kurdes ont mis 10% de l'armée irakienne hors de combat, récupérant 1.500 armes et 20 blindés. Une dizaine d'avions ont été abattus.

Baghdad a dû reconnaître qu'il y avait une forte résistance kurde, que la voie ferrée Baghdad-Kirkouk était menacée, que des attentats avaient eu lieu dans des camps militaires, comme le camp Rachid, que deux puits de pétrole avaient été sabotés, etc. En fait, le combat reprend dans des conditions très difficiles pour le Ba'as. Quand Qassem a lancé la première offensive, Barzani avait six cents hommes armés de fusils. Maintenant, il a une armée, pourvue d'une certaine quantités de matériel, entraînée, politiquement bien encadrée, et soutenue par de nombreux éléments communistes réfugiés. Baghdad vient de toucher des armes anglaises, mais le pétrole n'est pas moins menacé; la principale source de devises est potentiellement sous contrôle kurde.

Pourquoi le Ba'as s'est il engagé dans cette aventure? Il est tout à fait évident qu'il sera incapable de remporter une victoire militaire, qu'il va user son pouvoir en Irak très vite, que, dans ces conditions, le Ba'as syrien en sera très affaibli. La guerre contre les Kurdes, c'est la fin du Ba'as, d'un parti qui semblait quelques années auparavant chercher une solution sociale et démocratique aux problèmes posés. L'intransigeance et la pauvreté doctrinaire d'un Michel Aflaq, un pouvoir trop vaste pour un parti mal préparé, une médiocrité tactique évidente entraîne le Ba'as à une surenchère démagogique permanente, à se heurter avec Nasser, les Kurdes, les communistes, qui, dorénavant, ont pris parti pour ces derniers. D'autres mouvements désintégrateurs apparaissent. Le parti Fatimi demande un statut particulier pour les Chiites, et les problèmes fondamentaux de la terre et du développement économique restent sans aucune solution en Irak.

Quant aux Kurdes, leur position est difficile. Un troisième hiver de guerre serait catastrophique pour la population civile, constamment bombardée et pourchassée. Le peuple kurde ne peut que s'engager plus profondément dans une lutte qui prend un caractère révolutionnaire plus profond Les actuelles structures politiques devraient subir une crise, mais en sortir mieux adaptées. Il ne doit faire de doute pour personne que, pas plus que l'Algérie, le Kurdistan ne sera soumis par les armes. Les éléments révolutionnaires dans le monde doivent de même en tirer les conséquences.


Serge Thion.

 

Post-scriptum. [fin 1963] - Depuis que cet article a été rédigé, certains aspects du problème ont été modifiés sans en affecter les données premières. Un certain nombre de témoignages, de nouvelles, ont achevé de convaincre l'opinion internationale du caractère exterminateur de la guerre menée par les autorités ba'asistes de Baghdad. La Mongolie extérieure, qui avait demandé l'inscription de la question à l'ordre du jour de l'Assemblée générale de l'ONU, a retiré sa plainte le 18 septembre sans explication véritable, sinon le désir d'éviter des difficultés au sein de la communauté afro-asiatique. En fait, les dirigeants syro-irakiens ont su donner au bloc communiste l'impression que tout n'était pas perdu dans cette région. Récemment, une délégation militaire syrienne a été reçue à Moscou. La solidarité entre Damas et Baghdad s'est resserrée et les forces militaires ont été unifiées, ce qui permet à l'armée syrienne de participer au grand jour à la répression, ce qu'elle ne faisait que discrètement auparavant.

Sur le plan militaire, les nouvelles sont rares parce que les communications se font de plus en plus difficiles. Il semble néanmoins que les combats soient sporadiques mais très violents. Les Hunter-Hawker fournis par la Grande-Bretagne soumettent les villages à d'intenses bombardements, qui ont fait des dizaines de milliers de réfugiés en Turquie et en Iran, où ils sont internés dans des camps d'accueil. Le troisième hiver de guerre va commencer au Kurdistan.

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