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[Traduction:] Les Brutes, la répression et le sort des prisonniers politiques, Paris, 1963, Comité AntiApartheid, 32p.

 

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FAITS ET DOCUMENTS SUR L'AFRIQUE DU SUD

par Serge Thion

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 Ce texte a été établi à partir de témoignages et de faits rendus publics récemment par les Sud-Africains qui luttent contre l'apartheid. Les Français qui le liront lui trouveront comme un arrière-goût connu. Cette terreur, ce sadisme que nous avons combattus lorsqu'ils ravageaient l'Algérie, nous les retrouvons à peine modifiés à l'autre extrémité du continent africain. Là aussi, des Européens, après avoir trop longtemps exploité l'"Indigène", se prennent de panique devant la résistance qui monte lentement, inexorablement. Alors comme des fous, ils emprisonnent, ils torturent, ils tuent..., ils défendent la civilisation occidentale. Qu'on ne s'y trompe pas; cette sensation de déjà vu n'est pas seulement le résultat de conditions politiques similaires. On sait en Afrique du Sud, mais l'on n'a bien sûr aucune preuve palpable, que des policiers et des militaires ont subi des stages d'entraînement pendant la guerre en Algérie. La répression, ça s'apprend aussi. Depuis quelques années, des méthodes nouvelles, bien mises au point, sont apparues en Afrique du Sud: la baignoire, la magnéto, etc. La lutte qui a été menée en France contre les méthodes répressives en Algérie, il faut la poursuivre car c'est la même gangrène qui a franchi l'équateur.


LES BRUTES

LA REPRESSION ET LE SORT DES

PRISONNIERS POLITIQUES


Lettre de Prison

Le bureau de Londres de l'African National Congress (ANC) a rendu publique, le 25 octobre, une lettre qui lui est parvenue clandestinement de la prison de Pretoria, dont voici le texte:


"Les prisonniers politiques ont maintenant les pires conditions possibles dans les prisons sud-africaines. Par exemple, Nelson Mandela est rangé dans la catégorie D, la pire en ce qui concerne les permissions et les droits, bien que la police déclare qu'il est "un prisonnier tout à fait discipliné". (Tous les prisonniers de l'ANC sont maintenant automatiquement classés dans la catégorie D).

Il passe vingt-trois heures par jour, seul, dans une cellule de 3,50 m sur 2 m. Il a, au plus, deux demi-heures par jour d'exercices, seul. Il lui est interdit de parler à d'autres prisonniers.

Il a droit à une visite de trente minutes de sa femme tous les six mois. Il ne peut acheter ou recevoir de nourriture autre que les rations de la prison qui sont, au petit déjeuner, de la farine de mais avec, soit du sucre, soit de la soupe de pois, sans lait; au déjeuner, de la farine de mais avec un peu de viande ou de haricots, alternativement; le soir, de la farine de mais.

Il dort par terre, sur une carpette de feutre compressé ou une natte de joncs. il a un tabouret et une petite table, concession à ses études. Ceux qui n'étudient pas s'assoient sur le sol.

Ces conditions sont les mêmes pour ceux des autres groupes raciaux qui sont prisonniers politiques-- c'est dans la prison de Pretoria qu'il y en a le plus-- sauf le régime alimentaire qui est meilleur pour les autres groupes. Il faut comparer Mandela avec ce qu'il était il y a un an pour voir les ravages que provoquent de telles conditions."


Alors que tout prisonnier peut bénéficier d'une remise de peine allant jusqu'à un tiers, en cas de bonne conduite, le ministre a prescrit qu'on n'accorde aucune remise aux prisonniers politiques. D'après la nouvelle législation et l'expérience de Sobukwe, leader du P.A.C. (Pan Africanist Congress) maintenu en prison bien qu'il ait purgé sa condamnation de trois ans, il est clair que les prisonniers politiques ne seront pas relâchés, même après avoir accompli leur peine, tant que le gouvernement actuel sera au pouvoir.


Brutalité dans les Fermes-Prison.

"Une fois j'ai vu un garde-chiourme se jeter sur un travailleur qui est tombé à terre et s'est évanoui sous les coups. Juiaka (le garde-chiourme) a uriné dans la bouche de cet homme pendant qu'il était inconscient. Une autre fois un garde-chiourme s'est jeté sur un travailleur qui est tombé et s'est évanoui; Juiaka a encore uriné dans sa bouche. M. Potgieter a assisté à ces deux incidents."

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Ceci est un extrait du témoignage de Aaron Chuma. Il a été arrêté pour avoir enfreint les lois sur les "passes", s'étant trouvé dans la région de Johannesburg sans permission. Les "passes" sont des sortes de livret individuel de 90 pages, sur lesquels doivent être consignés: les permis de séjour dans les villes, les certificats d'embauche, à faire signer par l'employeur tous les mois, les récépissés d'impôts, etc. Interdiction absolue est faite de s'en séparer, même chez soi.

Bien qu'ayant un emploi dans la ville, Chuma n'avait pas reçu la permission d'y habiter. Au commissariat de police, on lui dit qu'il devait aller travailler dans une ferme. Par la suite, il fut "vendu" à M. Potgieter, un fermier du Transvaal. Il s'enfuit au bout de cinq jours.

Ce procédé pour se procurer de la main-d'oeuvre agricole est une institution gouvernementale. Le gouvernement nationaliste obtient la majorité de ses votes dans les régions rurales; c'est pourquoi il doit satisfaire les fermiers: une main-d'oeuvre à bon marché est une nécessité. La plupart des travailleurs sont des jeunes hommes et des jeunes gens arrêtés pour avoir enfreint les lois sur les "passes", et qui ne peuvent payer l'amende-- la plus petite est de trois livres, ce qui représente une grande partie, très souvent plus de la moitié, du salaire mensuel moyen d'un travailleur africain-- ou à qui on ne donne pas la possibilité de payer une amende et qu'on envoie comme travailleur forcé dans les fermes. On leur promet un salaire de trois livres par mois.

Les conditions dans lesquelles certains de ces fermiers obligent leurs travailleurs à vivre sont décrites par Georges Dube dans son témoignage:


"La maison dans laquelle nous étions obligés de dormir ressemblait à une prison et était si sale qu'il est difficile de la décrire. Le sol était jonché d'ordures. Un tonneau coupé en deux servait de lavabo à tous les ouvriers, soixante environ. Nous mangions et nous dormions dans la même pièce; cela sentait mauvais. Nous dormions entassés les uns sur les autres avec des couvertures pleines de vermine et couvertes de taches de sang. Elles ne furent jamais ni lavées ni aérées pendant le temps où j'y étais. Nous dormions sur un sol de ciment; nous avions le droit de boire de l'eau seulement en revenant des champs le soir et avant de partir au travail le matin. Il y avait une telle lutte pour l'eau le soir car nous n'avions que deux cents litres que bien des soirs on ne pouvait pas boire; il n'était pas question de pouvoir se laver."

Josiah Noko a travaillé quatre mois pour Potgieter. Il n'a reçu aucun argent. Les habits des travailleurs leur sont enlevés et on leur donne un sac, où on découpe des trous pour la tête et les bras. Ils sont enfermés quand ils ne travaillent pas.

Josiah Noko raconte un incident:

"Cet après-midi, quand je suis arrivé aux champs, Potgieter était assis sur le capot de sa Ford et surveillait les travailleurs. Peu après le début du travail deux garde-chiourme-- j'appris plus tard qu'ils s'appelaient Abram et Philip-- s'approchèrent de moi et me demandèrent si j'avais de l'argent. Je dis que je n'en avais pas, je l'avais dépensé avant de venir à la ferme. Ils commencèrent alors à me frapper sur la tête et sur tout le corps avec leurs bâtons en bois-- qu'on appelle les knobkerries. Je suis tombé par terre et ma bouche a saigné; l'un d'eux m'a lancé un coup de pied dans la tête. Pendant tout ce temps, Potgieter était là; les deux garde-chiourme se dirigèrent vers les autres nouveaux dans la ferme et les frappèrent de la même façon.

Ces violences se reproduisaient régulièrement et j'ai remarqué que chaque fois que Potgieter arrivait, les garde-chiourme tombaient sur n'importe qui avec leurs bâtons; en même temps ils nous criaient de travailler plus vite. Et souvent, Potgieter hurlait: "Slaan Hulle Dood." ("Frappez-les à mort."). Les fermiers comme Potgieter ne reculent pas devant le meurtre.

Dans son témoignage, Georges Dube déclare:

"Les garde-chiourme cognaient continuellement sur les travailleurs. Cela avait lieu chaque fois qu'ils voulaient nous faire aller plus vite ou quand ils voulaient s'amuser un peu... Ils se servaient de leurs bâtons ou d'une houe prise à un travailleur. Ils l'utilisaient pour blesser les pieds, de telle sorte qu'on ne puisse pas s'enfuir. Quelquefois, Potgieter et ses deux fils y prenaient part. J'ai reçu moi-même des blessures à la tête et sur le corps, dont je porte encore les traces. Presque tous les travailleurs sont frappés à la tête, quelquefois, on les frappe jusqu'à ce qu'ils s'évanouissent, puis on les emporte à la morgue. Les nouveaux reçoivent plus de coups que les anciens... Deux jours après son arrivée, John a été assailli. Je n'étais pas loin de lui et je vis Abram le frapper derrière la tête avec un bâton. John tomba à la renverse et Abram le frappa encore, puis il appela Philip, l'autre garde-chiourme, et ils essayèrent de le relever.

La tête de John roulait sur ses épaules. Abram et Philip nous appelèrent; quand nous sommes arrivés, John était allongé par terre. Je me suis penché sur lui et j'ai essayé de fermer ses yeux, mais ils restaient ouverts. J'ai réalisé qu'il était mort. Philip nous dit alors que John était mort à cause de la chaleur et il nous fit emporter son corps. Les autres le mirent sur mon dos et je le portai à une remorque. Puis la remorque fut conduite par un tracteur et nous revînmes tous avec le corps à la prison (le logement dans la ferme). On déposa le corps de John à la morgue, puis on nous enferma de nouveau. Le dimanche, Philip porta le cercueil que j'avais fait à la tombe que les autres travailleurs avaient creusée. John fut enterré. Plus tard, lorsqu'on discuta de l'incident, les travailleurs me racontèrent qu'il n'était pas le premier à mourir comme cela à la ferme. Son corps ne fut examiné par aucun docteur; on n'appela pas la police..."

Robert Ngube dit

"...Après quatre mois là-bas, je remarquai un jour que le garde-chiourme Turnela, qui n'avait que seize ans environ, frappait un travailleur qui coupait du bois. L'homme saignait abondamment du nez; il s'assit, son nez continuait toujours à couler et on le laissa là jusqu'à ce que nous soyons enfermés, à six heures. Il réussit alors à marcher jusqu'à notre prison. Le lendemain matin, il ne pouvait ni se lever, ni travailler. Il frissonnait et son corps tremblait. On ne le frappa plus. Pendant trois jours, il ne travailla pas et le troisième jour, un dimanche matin, il mourut. Philip ordonna à quatre hommes de le porter à la morgue et son corps resta là jusqu'au lendemain matin... Je ne vis jamais aucun docteur ni la police examiner le corps avant qu'on ne l'enterre."

Il poursuit:

"Avant la fin du premier mois, j'essayai de m'enfuir avec quelques travailleurs, mais on me rattrapa et je fus ramené à la ferme. Quand j'arrivai au champ, le fils Potgieter, Jan, m'ordonna de m'allonger sur le sol, puis commanda à Stephen de me battre. Stephen me frappa sur le dos avec son knokberrie. Je n'ai pu compter les coups; je criais très fort; il s'arrêta seulement quand je commençai à cracher du sang. Pendant une semaine encore après les coups, je crachais du sang et je continuais à travailler. Je n'ai jamais plus essayé de m'enfuir. J'ai travaillé neuf mois en tout."

Ce sont des extraits de témoignages de quelques travailleurs seulement et Potgieter n'est qu'un fermier parmi d'autres, alors qu'il y a beaucoup d'autres fermiers semblables à lui. Il est l'un des seuls qui soient passés devant un tribunal. Dans quelques cas, on condamne à la prison, mais plus souvent on leur inflige une amende de 100 (1.400 F) ou 200 livres (2.800 F).

C'est de ce genre de relations dans les fermes que les attitudes racistes tirent leur particulière dureté et leur cruauté. Comme les fils de fermiers sont devenus ouvriers à la ville, fonctionnaires dans le gouvernement et surtout membres de la police, leur insensibilité et leur violence ont infecté tous les rouages de la société.

Dans la majorité des cas, quand un Africain est arrêté pour un défaut de "passe" ou pour toute autre infraction, on n'avertit pas sa famille du lieu de détention, et s'il est condamné ou envoyé dans une ferme, sa famille n'obtient aucun renseignement. Il disparaît simplement, définitivement parfois. Car les Africains ne sont pas considérés comme des hommes ayant une famille, des responsabilités et d'autres gens qui s'inquiètent de leur sort. Dans quelques cas seulement, on retrouve la trace d'un homme disparu et les atrocités sont découvertes.

La plupart des Sud-Africains, et particulièrement le gouvernement nationaliste et ses partisans, considèrent l'Africain comme un sous-homme; et, s'ils ne sont pas eux-mêmes coupables d'actes de violence, leur silence les en rend complices. Cet état d'esprit s'est généralisé jusqu'à englober tous les non-blancs et toute personne qui s'oppose au gouvernement, quelle que soit sa couleur.

Les Prisons de l'Apartheid

Le surpeuplement et les conditions rudimentaires d'hygiène régnant dans les prisons d'Afrique du Sud réservées aux non-blancs ont abouti à une épidémie de typhoide en 1959, qui s'est déclarée au "Fort", une des prisons de Johannesburg. La menace de contagion a, pour la première fois, éveillé l'inquiétude du public blanc. Jusque-là, l'apathie des blancs qui avaient choisi d'ignorer les informations apportées par les prisonniers libérés, avait permis aux autorités de cacher la situation réelle.

Le Fort dépend de l'administration des prisons et n'est contrôlé par aucun service public de santé. Le Service municipal de Santé n'y a accès que sur invitation expresse. Le 20 avril 1959, des cas de typhoide sont détectés parmi les prisonniers du Fort et envoyés à l'hôpital pour non-blancs de Baragwaneth. Pendant trois semaines, les autorités de la prison essayèrent de les cacher au public camouflant d'autres cas en gastro-entérites qui furent traités dans l'enceinte même de la prison. Les autorités ne se décidèrent à appeler les services de santé publique qu'au moment où l'épidémie atteignit de telles proportions que toute la ville de Johannesburg semblait menacée.

Ils constatèrent que des cellules mesurant 4 mètres sur 10 contenaient jusqu'à 100 personnes; des seaux servaient de tinette, à côté des seaux d'eau à boire. Les prisonniers dormaient serrés les uns contre les autres, accroupis.

Ces révélations, et bien d'autres, amenèrent l'installation de lavabos munis de chasses d'eau dans les cellules et des règles de propreté plus rigoureuses, mais aucune autre amélioration ne fut apportée au sort des prisonniers. Depuis, les conditions de détention n'ont pas fondamentalement changé. Le surpeuplement n'a fait que s'aggraver, surtout au moment des rafles policières. Les témoignages de prisonniers montrent que les autres prisons ne sont pas différentes.

La ferme Leeukop-- centre de rééducation dont la Direction des prisons est très fière, est un endroit où les prisonniers africains apprennent les méthodes de culture et labourent, attelés eux-mêmes à la place des boeufs.

M. Lot Motsonéyame, qui à été détenu à Leeukop, a décrit les conditions qui y règnent:

"Les prisonniers n'ont jamais de petit déjeuner chaud. Leur nourriture-- du café noir sans sucre et du mielilap (bouillie de mais)-- est déposée devant leur cellule à 3 heures du matin, et on ne les laisse sortir qu'à 6 heures, quand elle est froide. Beaucoup ne reçoivent même pas cette maigre nourriture, car les geôliers ne distribuent souvent pas les tickets de repas, comme punition ou par simple malveillance. Pendant qu'ils mangent encore, les geôliers les frappent avec des bâtons pour les arrêter de manger et former les "paires" de travail. Certains sont malades et veulent aller à l'hôpital, ce qui est interdit. J'ai vu des hommes incapables de marcher être transportés à leur poste et forcés à travailler.

J'étais dans un groupe disciplinaire. En plein été, nous travaillions sans ombre et sans eau. Les hommes avaient tellement soif qu'ils buvaient l'eau sale des mares à proximité des lieux de travail. L'heure des repas de ce groupe était réduite de moitié. Après le travail nous nous écroulions, ayant à peine le temps d'avaler notre nourriture et nous étions jetés nus dans nos cellules.

Pendant la période où j'y étais, on ne nous a jamais donné de savon. Les prisonniers de Leeukop sont toujours affamés. On garde cependant de la nourriture que les geôliers jettent aux cochons, sous les yeux des prisonniers. Ceux-ci sont sans cesse battus et insultés. Je suis sûr que beaucoup de jeunes gens enfermés pour des délits mineurs en sortent criminels endurcis."

En 1955, après de nombreuses plaintes d'anciens prisonniers, une Commission a visité Leeukop. On ne trouva, bien sûr, rien pour confirmer ces plaintes.

Henry Kolisang était interné à Leeukop au moment de l'enquête. Il dit de la visite:

"Nous avions reçu l'ordre de nettoyer les cellules. Normalement, 60 à 75 prisonniers dorment dans chaque cellule, mais on nous ordonna d'enlever la plupart des couvertures et de n'en laisser que 30. La prison fut repeinte. Quand les "paires" de travail sortirent, les gardiens armés qui les escortaient d'habitude furent remplacés par des détenus. Les prisonniers furent avertis que ceux qui feraient des déclarations défavorables auraient 5 ans de plus. La commission d'enquête ne vit rien d`anormal-- c'est du moins ce qu'il sembla aux prisonniers. Dès son départ l'ancien régime fut rétabli."

De nombreux témoignages montrent que les "passages à tabac" sont fréquents dans les prisons. Walter Sisulu, ancien secrétaire du Congrès National Africain, et qui encourt maintenant la peine de mort au procès de "Rivonia", a dit d'une prison de Gemiston:

"Le premier jour le notre incarcération, quatre membres de mon groupe furent battus. J'ai déposé une plainte auprès du Directeur qui m'a dit que je n'avais aucun droit de me plaindre pour d'autres. Je fus puni par un isolement de 15 jours. Les quatre qui avaient été battus furent également isolés, mais purent faire une déclaration; ils identifièrent tous l'homme qui les avait battus, mais quand nous avons quitté la prison, rien n'avait été fait. D'autres gens ont été battus devant nous."


Mle Betty Du Toit, Mle Freda Troup, femmes blanches emprisonnées en 1952 pour leur participation à la campagne de défiance, ont souvent vu des femmes africaines battues.

Mle Troup a dit: "J'ai vu une gardienne frapper une femme africaine enceinte."

Mle Du Toit a vu une femme enceinte de plusieurs mois avec un bébé de 16 mois sur le dos, frappée par une gardienne.

 

Tous les "passages à tabac" ne sont pas le fait de geôliers, dont la surveillance est rarement sans défaut, dans des prisons surpeuplées. Des gangs de cellule se forment et les droits communs font régner leur propre loi. A la prison de Roelant Street, à Cape Town, une "Cour" avec ses propres juges, ses procureurs et ses avocats, est formée par des prisonniers en instance de jugement. On exige du nouveau prisonnier de la nourriture ou de l'argent; s'il n'a ni l'un ni l'autre, la sentence du juge est: "Battez-le". Il est parfois torturé. Une fois, un prisonnier a été obligé de boire quatre seaux d'eau, puis, l'estomac dilaté, il a été battu violemment par les autres prisonniers de la cellule. Un autre, après avoir été forcé d'avaler de l'eau, a été tellement malmené qu'il mourut après sa sortie de prison. Des représailles sont exercées si une plainte est déposée; la crainte de ces représailles ajoutée au fait que les geôliers favorisent ces violences, permet à ces gangs de cellules de rester impunis.

La suprématie blanche favorise ces pratiques inhumaines et se reflète non seulement dans le traitement des noirs par les blancs, mais aussi dans celui des noirs par les noirs.

La Police et les Non-Blancs

Dire que le traitement des non-blancs par la police est, et a toujours été, dur et violent est un lieu commun en Afrique du Sud. Les membres de la police sont recrutés presque exclusivement parmi les jeunes campagnards afrikaners, qui sont certainement la partie de la population où le racisme est le plus profondément enraciné. Ceux-ci sont habitués depuis l'enfance à traiter de façon blessante les ouvriers agricoles africains déjà mal payés, sous-alimentés et généralement illettrés. Chaque Africain, et bien qu'il ne veuille pas se l'avouer, chaque blanc sait comment la police traite les Africains. Jour et nuit, dans toutes les villes d'Afrique du Sud, la police pourchasse les Africains et en arrête quotidiennement un bon millier d'après les chiffres officiels, pour infraction aux règlements sur les "passes". Des fourgons de police tournent dans les rues avec l'espoir de trouver des noirs sans "passe" ou sans laissez-passer spécial les autorisant à être dehors après le couvre-feu. Si des malheureux sont trouvés dans ce cas, ils sont jetés sans ménagement dans le fourgon, souvent malmenés pendant le trajet, et frappés encore au poste de police. Chacun connaît d'innombrables incidents de ce genre, dont la banalité exclut qu'il en soit fait mention dans la presse; de même pour les prisonniers en instance de jugement, ou les suspects, qui sont battus afin d'obtenir des aveux ou des renseignements.

Cet aspect routinier, familier de la vie sud-africaine n'est que rarement mis en lumière parce qu'il est devenu normal et accepté. Pourtant, de temps en temps, les limites de la routine sont dépassées, ce qui donne lieu à des actes de brutalité particulièrement révoltants, comme le massacre de Sharpeville, qui émeuvent la presse locale et internationale.

A cette dureté et cette inhumanité "normales" se sont ajoutées ces dernières années la haine et la peur panique que ressent la caste dirigeante, menacée dans son pouvoir et ses privilèges par un soulèvement des masses opprimées. En particulier, au cours des trois dernières années, la brutalité de la police s'est spécialement acharnée sur tous ceux, depuis les chefs tribals réticents devant l'application de l'apartheid jusqu'aux militants du mouvement de libération, qui sont accusés de crime politique.

Les Massacrés

A maintes reprises dans l'histoire de l'Afrique du Sud moderne, la police a ouvert le feu sur des manifestants désarmés et pacifiques. Nous pouvons mentionner le massacre de Bulhoek en mai 1921 où 163 Africains furent tués et 129 blessés. Un groupe religieux s'était installé à Bulhoek, et quand les autorités leur ordonnèrent de s'en aller les gens refusèrent, disant qu'ils étaient là sur l'ordre de Jéhovah pour attendre la fin du monde toute proche. D'importantes forces de police appuyées par des unités militaires ouvrirent le feu avec des fusils et des mitrailleuses.

Le 16 décembre 1930, la police tira sur une manifestation contre les "passes" à Durban. Johannes Nkosi, jeune et brillant leader africain qui parlait à la tribune, fut mortellement blessé. Pendant la grande grève des mineurs en 1946, la police chargea les grévistes et tira sur eux à plusieurs reprises. La grève dura une semaine et fut suivie par plus de 100.000 travailleurs. Il y eut neuf tués et 1.248 blessés. A nouveau, lors de la grève générale du Premier Mai 1950, la police fit 18 morts et plus de 30 blessés, dont trois enfants.

Le massacre de Sharpeville en 1960 eut sans doute plus de retentissement sur le plan international qu'aucun autre événement antérieur de ce genre. Le 21 mars 1960, au cours d'une démonstration pacifique, la police ouvrit le feu, bilan: 67 Africains tués, 86 blessés. La grande majorité des tués et des blessés ont été atteints dans le dos-- seulement 15 l'ont été de face. Au lieu d'admettre qu'une erreur grave avait été commise, au lieu de blâmer la police pour ne pas avoir fait de sommations avant de tirer sur une foule pacifique, désobéissant ainsi aux consignes données, les autorités firent tout le contraire: elles déclarèrent que si, dans l'avenir, de telles circonstances se reproduisaient, la police n'hésiterait pas à tirer à nouveau. Le lieutenant-colonel Pienaar, officier en service au moment de la fusillade, nia avoir donné l'ordre de tirer. Il déclara qu'une fois le tir déclenché, il n'avait eu aucun moyen de l'arrêter. Quand on lui demanda s'il avait tiré une utile leçon des événements de Sharpeville, il répondit: "Oui, nous pourrions être mieux équipés." Ceci, mieux que tout discours, résume l'attitude du régime Vervoerd.

La Réponse

Depuis 1948, date de la formation du premier gouvernement nationaliste du Dr. Malan jusqu'en 1960, les différents gouvernements nationalistes ont amené lentement et par étapes l'Afrique du Sud à se transformer en État policier. Un pas important fut franchi en 1950, lors de la promulgation du "Suppression of Communism Act" (Loi sur la suppression du communisme). Outre l'interdiction du parti communiste, la loi réprime le "communisme statutaire" qui consiste à apporter un "changement quelconque sur le plan politique, industriel, social ou économique à l'intérieur de l'Union par la provocation de troubles ou de désordres, par des actes illégaux ou la menace de tels actes ou par des moyens qui incluent la provocation au trouble et au désordre, ou de tels actes ou leur menace". Ainsi un capitaliste connu, le Dr. Moroka, fut condamné pour "communisme statutaire", pour avoir pris part à la Campagne de Défiance des lois injustes, organisée par l'A.N.C. En 1953, le "Public Safety Act" (loi sur la sûreté publique) donne au gouvernement le pouvoir de décréter à tout moment l'état d'urgence et de suspendre les lois, en tout ou en partie. En 1960, l'état d'urgence fut appliqué d'avril à août. Plus de deux mille opposants politiques, africains, indiens, métis, blancs, furent arrêtés à travers le pays et détenus. Pas d'accusation, pas de procès, et après la remise en liberté, pas de réparation. Pendant la même période, des vagues d'arrestations s'abattent à l'aveuglette sur les jeunes Africains que l'on trouve dans la rue. Ils sont jugés dans les prisons, à huis clos, pour défaut de "passe" ou tout autre délit. Des bruits couraient sur les mauvais traitements auxquels ils étaient soumis. Un médecin de l'hôpital de la prison "Modder Bee" déclara devant un tribunal qu'entre décembre 1959 et juillet 1960, quarante-deux prisonniers y étaient morts, surtout de pneumonie.

Antérieurement à 1960, l'African National Congress et d'autres mouvements anti-apartheid en Afrique du Sud, dont le P.A.C. (Pan Africanist Congress), adhéraient officiellement à une politique de non violence. Mais durant l'état d'urgence l'A.N.C., ainsi que les autres mouvements, furent déclarés illégaux ou interdits-- ils le sont encore -- et leurs principaux leaders furent ou appréhendés ou forcés de se cacher. Une fois tous les moyens de protestation pacifiques et légaux supprimés, il n'est pas surprenant de voir le peuple africain, plutôt que de se soumettre à une oppression sans limites, et sans cesse croissante, se tourner vers des moyens qui ne sont ni légaux, ni pacifiques. En débutant par des actes de sabotage effectués à travers tout le pays par des militants de l'Umkhonto we sizwe (Fer de lance de la Nation), qui suit la ligne définie par la direction clandestine de l'A.N.C., le peuple sud-africain a commencé à répondre à ses oppresseurs. La réaction du gouvernement nationaliste et d'un Balthazar John Vorster, interné pendant la seconde guerre mondiale pour activités nazies, n'est qu'un surcroît de sauvagerie et de barbarie.

Les lois sur le Sabotage et la Détention sans Jugement

Caractéristique de la mentalité Vorster sont les General Law Amendment Acts (lois d'amendement général à la législation) de 1962 et 1963, plus connues, la première sous le nom de "loi sur le sabotage" et la seconde "loi sur la détention sans jugement" (no-trial). Un nouveau crime est créé dans la législation: le "sabotage" qui, dans sa définition, inclut une série extraordinairement large de délits, allant du sabotage réel et des projets de destruction d'édifices publics aux grèves illégales et à l'inscription de slogans sur les murs. C'est à l'accuse de faire la preuve de l'innocence de ses intentions politiques. les règles du témoignage sont remaniées contre les accusés, et les aveux faits sans preuve à la police sont admis. Les peines vont d'un minimum obligatoire de cinq ans d'emprisonnement à la peine capitale.

A ce propos, la Commission Internationale des Juristes déclarait: "La justice est aveuglée et mutilée. Quiconque doute que l'Afrique du Sud soit devenue un État policier, devrait examiner ces lois. Alors la question ne fait plus aucun doute."

Aux termes de cette incroyable législation, la police peut détenir indéfiniment toute personne simplement suspectée de projeter un délit politique quelconque ou d'en être informée.

Les tribunaux sont expressément laissés de côté. Les détenus ne peuvent communiquer avec leur famille, ni avec leur avocat, ni même avec un prêtre. La loi stipule qu'une personne peut être enfermée de cette façon pendant 90 jours, mais rien n'empêche la police de le réarrêter immédiatement pour une nouvelle période de trois mois, et ainsi de suite indéfiniment, -- ou, comme Vorster l'a dit lui-même au Parlement-- " de ce côté-ci de l'éternité".

Comme on peut s'y attendre d'après tout ce qui est arrivé auparavant, les personnes détenues sous cette loi, complètement coupées du monde extérieur (une loi interdit spécialement de publier en aucune façon leurs déclarations) sont traitées de la manière la plus sauvage par la police.

Il y a, comme nous le verrons, un bon nombre de cas authentifiés de torture physique. Mais il y a d'autres moyens de torturer les êtres humains et de les amener à un point d'épuisement tel qu'on puisse leur tirer des "aveux" ou leur faire accepter tous les propos les plus grossiers que les "psychologues" de la police sud-africaine leur attribuent.

Mme Albertina Sisulu (infirmière dont l'époux Walter, leader clandestin de l'A.N.C. fut arrêté à Rivonia) a été détenue 47 jours sous la loi de détention sans jugement, pour essayer de lui faire dire où se cachait son mari.

"J'ai été isolée en cellule tout le temps que j'étais en prison, déclare-t-elle au Rand Daily Mail (9 août 1963). Ma cellule était étroite et ne possédait pour tout meuble qu'un lavabo et un matelas. Je faisais un peu d'exercice et je marchais en rond dans ma cellule. Mais, pendant combien de temps: Je ne l'ai jamais su. Je n'avais aucun moyen de me rendre compte du temps, car les détenus sont privés de leur montre. Je n'avais rien à lire et personne à qui parler. Le régime était terrible... bouillie de mais trois fois par jour. Je me suis plainte au magistrat qui venait me voir une fois par semaine et les amis purent me faire transmettre de la nourriture.

Les seuls gens que j'ai vus, outre le magistrat, étaient les policiers qui m'apportaient la nourriture et ceux qui venaient me questionner. Ils me demandaient dans quel endroit se trouvait mon mari."

Le fils des Sisulu, un écolier de 17 ans, fut incarcéré dans les mêmes conditions.

Les non-blancs ont toujours été traités plus mal que les blancs dans les prisons sud-africaines, et les Africains pire que tout le monde. Mais même les femmes blanches sont maltraitées. On a appris qu'un prisonnier blanc, Denis Goldberg, a été enchaîné à la suite d'une tentative de fuite.

Harold Wolpe, avocat à Johannesburg, est l'un des quatre détenus qui s'échappèrent du dépôt central de Marshall Square le 11 août. Les autres étaient Abdulhai Jassat, Mosie Moolla et Arthur Goldreich. Après leur fuite, les femmes de deux d'entre eux furent emmenées à Marshall Square, Mme Zubeida Moolla, enceinte de sept mois et Anne-Marie Wolpe, dont le bébé était alors gravement malade. La femme de Goldreich, elle, était déjà en prison.

"J'ai été arrêtée tôt le matin, déclare ensuite, Mme Wolpe. On m'a introduite dans une pièce où il semblait y avoir une douzaine d'hommes de la Branche Spéciale [note:La Branche Spéciale est la police politique: elle dépend directement du Ministre.]

Ils dirent que j'étais responsable pour tout ce qui était arrivé. Si je leur disais tout ce que je savais, je serais autorisée à aller chez moi retrouver mes enfants. A tout moment, il y avait quelqu'un avec moi. On m'a souvent menacée de violences et j'étais terrifiée à la pensée de ce qui pouvait arriver. Ils me dirent qu'ils n'auraient aucune pitié.

Une fois, un homme entra dans la pièce où je me trouvais et commença à tirer les rideaux. Un autre homme entra en criant: "Je m'occuperai d'elle moi-même." Ce genre d'intimidation était incessant. Les deux hommes placèrent les chaises près de celle sur laquelle j'étais assise. Ils commencèrent à crier et l'un d'entre eux leva les mains en hurlant: "Je vais t'étrangler". Ils continuaient à crier et à me menacer. Ils secouaient ma chaise jusqu'à me taire tomber et répétaient leur menace de m'étrangler. L'un d'eux tremblait de colère. Ils m'ont traitée de "putain" et m'ont dit que je ne reverrais jamais mon mari, que cela ne faisait rien où il était, qu'ils le trouveraient et le tueraient." (Rand Daily Mail, 3 août 1963.)


Mme Zubeida Moolla, enceinte de sept mois, fut interrogée pendant neuf heures, et menacée: "Je me sentais très mal; à plusieurs reprises, j'ai failli m'évanouir."

Dennis Brutus, un jeune professeur métis, détenu sous la loi de détention sans procès, fut atteint au ventre "pendant une tentative de fuite", d'après la police. Mais, d'après le chirurgien qui l'a opéré, il a reçu deux balles à bout portant. Il a été soigné et emmené en prison sur une civière

Tortures en Prison

Le 17 avril 1963, des installations ferroviaires situées à quinze kilomètres de Johannesburg étaient sévèrement endommagées, après qu'on eût entendu une formidable explosion. Grâce à un informateur, Gamat Jardine, trois jeunes Indiens, membres du Congrès, furent arrêtés non loin du lieu de l'attentat. Deux autres furent arrêtés chez eux dans la matinée. Ce sont Reggie Vandeyar, Shirish Nanabhai, Indres Naidoo, Laloo Chiba et Abdulhai Jassat. Quatre d'entre eux passèrent devant la Cour de Johannesburg le 19 avril. Le cinquième Indres Naidoo, était à l'hôpital avec une balle dans l'épaule. Les accusés étaient dans un état lamentable quand ils furent amenés devant le tribunal, contusionnés et meurtris. Il était évident qu'on leur avait infligé des sévices.

Laconiquement, le Star (19 avril 1963) rapporta:

"Dans la salle, les travées européennes et non-européennes étaient combles... Les femmes pleurèrent quand on amena les hommes." M. H. Wolpe, pour quatre accusés, et M. R. Bhoolia pour Nanabhai, dirent au président que, d'après leurs informations, Vandeyar avait été battu et piétiné au commissariat de Langlaagte, et qu'il avait plusieurs côtes cassées.

Des électrodes envoyaient des décharges électriques dans les pieds de Chiba et de Jassat. C'était au commissariat de la gare de Park Station. Ils étaient suspendus la tête en bas par des sacs qu'on avait attaché autour de leurs corps; on les précipitait au sol, et on les tirait par les cheveux. On fit savoir à Vandeyar qu'il devait ou bien avouer ou être soumis à d'autres violences dans l'après-midi. A Langlaagte, on dit à Nanabhai qu'on arrêterait s'il faisait une déclaration. On ne prit pas en considération l'avis d'un docteur qui demandait qu'on hospitalise Naidoo pendant trois jours.

Vandeyar, Nanabhai et Naidoo furent déclarés coupables et condamnés à dix ans de prison chacun pour sabotage. Comme on ne pouvait rien retenir contre Chiba et Jassat, ils furent immédiatement arrêtés sous le couvert de la loi sur la détention sans jugement. Jassat a pu s'échapper et a raconté dans tous les détails ce qui leur est arrivé, à lui et à ses compagnons. Après son arrestation, on l'introduisit dans une pièce du second étage dans la gare de Johannesburg. C'était une pièce assez petite où une vingtaine d'hommes vigoureux formaient un cercle: leur habillement allait de celui de receveur d'autobus à celui d'ouvrier de garage, en bleus; veste et pantalon étaient sales et déchirés. C'était le commando spécial -- le "commando fantôme".

On enleva ses menottes et on le plaça au milieu du cercle, sous la lampe. Le commissaire lui demanda de reconnaître qu'il était coupable de sabotage. Il répondit que non: on le jeta alors dans les bras d'un des hommes qui faisaient cercle. Celui-ci, d'un coup de poing dans la figure, le poussa vers le policier qui se tenait près de lui. On lui fit faire ainsi le tour de la pièce et chaque policier le frappait à la tête.

Puis ils le jetèrent sur le plancher, les policiers s'approchèrent de lui, vociférant des injures racistes, et lui donnèrent des coups de pied dans tout le corps. Ils lui ôtèrent chaussures et chaussettes et l'obligèrent à se tenir sur un pied, avec une grosse pierre sur la tête.

Ne pouvant lui arracher un aveu par ce moyen, ils le jetèrent de nouveau sur le sol et lui frappèrent la plante des pieds avec des bâtons. Puis ils attachèrent à ses orteils des électrodes reliés à une dynamo, firent passer des décharges électriques le réduisant ainsi à une demi-inconscience. On le remit alors brutalement sur ses pieds pour lui mettre un sac humide sur la tête qu'on lui noua étroitement autour du cou.

Rendus furieux par le silence obstinément prolongé de Jassat, les policiers le saisirent par les chevilles, le balancèrent en l'air pour lui cogner violemment la tête contre le mur. Epuisé et meurtri, il était sans réaction. Ils ôtèrent le sac et, le tenant toujours par les chevilles, l'approchèrent d'une fenêtre ouverte où ils le tinrent suspendu la tête en bas à 30 mètres du sol. Ils lui dirent que s'il ne voulait pas parler immédiatement, ils relâcheraient leur étreinte et le laisseraient tomber. "Nous dirons que vous avez essayé de vous échapper." Il ne céda pas. Les coups s'abattirent de nouveau sur lui.

Le même traitement fut employé pour Chiba, avec quelques variantes. On réussit, par exemple, à le rendre complètement sourd de l'oreille droite en lui donnant de grands coups sur la tête, en particulier derrière l'oreille. Le supplice par électrocution fut aussi employé sur le visage, aux tempes. Le traitement fut si douloureux qu'on dut le ramener à moitié inconscient dans sa cellule à Marshall Square. Il ne put se tenir debout pendant les trois jours qui suivirent son interrogatoire.

Vandeyar fut forcé de mettre ses mains sur sa tête, pendant qu'un officier saisissait un fusil accroché au mur. Tenant l'arme par le canon, le policier commença à donner des coups de crosse dans la poitrine de Reggie en criant: "Ek sal jou wys hoe `n koelie te laat maak praat" (Je vais te montrer comment on fait parler les "coolies"). Plusieurs côtes furent fracturées. L'un des policiers l'empoigna par le bras et le secoua avec tant de violence qu'il comparut devant la Cour avec le bras en écharpe: il avait une mauvaise fracture.

Tout ceci pour montrer ce qu'il est arrivé à ces quatre personnes après leur arrestation. Les familles sont là pour témoigner de l'état lamentable dans lequel ces hommes se trouvaient quand on les conduisit chez eux pour fouiller leurs domiciles. Shirish Nanabhai boitait car il avait reçu des coups de matraque à la cuisse. Son visage était tuméfié et il voyait à peine tant ses yeux avaient souffert. Ses lèvres avaient doublé de volume, et il ressemblait à un boxeur groggy. Quant à Indres Naidoo, une balle lui avait traversé le bras, du sang s'échappait de sa blessure et son visage était meurtri; mais la police ne permit pas à sa mère et à ses soeurs de lui parler ni de panser ses blessures.

Reggie Vandeyar avait les bras flasques et les arcades sourcilières ouvertes, et encore saignantes quand il fut ramené chez lui. A moitié plié à cause de ses côtes cassées, il gémissait de douleur. Son fils de quatre ans et sa fille de sept ans se cramponnaient à leur mère en pleurant à la vue de leur père; le policier leur avait interdit de lui parler. Il réussit a dire à sa femme de "tout vendre et d'emmener les enfants chez [s]on frère. Pour moi c'est fini".

Si nous avons été en mesure de donner quelques détails sur cette dernière affaire, c'est simplement parce qu'ils nous ont été communiqués et non parce qu'ils sont plus tragiques que les autres. C'est un cas typique, d'autres sont encore plus affreux. En effet, nous avons désormais un exemple d'un des actes de violence les plus scandaleux: l'assassinat de Looksmart Solwandle Ngudle dans les prisons de Verwoerd. Les autorités prétendront qu'il s'est suicidé mais tous ceux qui le connaissaient ne pourront jamais croire cela. Cet homme avait la plus grande confiance dans l'avenir; c'était un leader courageux et un homme remarquable. Il fut mis à mort par ceux qui voulaient lui arracher des renseignements, et comme l'écrit l'un de ses amis commentant sa mort: "S'il s'est suicidé, c'est pour échapper à d'autres tortures."

S. Ngudle fut arrêté aux environs du 19 août. Peu après son arrestation on pouvait entendre la police se vanter "de lui avoir fait lâcher le morceau". Plus récemment (avant que la loi des "90 jours" entre en vigueur), on le conduisit une nuit au Quartier général de la Branche Spéciale pour l'interroger. Il y fut gardé jusqu'aux premières heures de l'aube puis on le fit rentrer sur son scooter. Quand il eut démarré la police se borna à lui dire qu'il ne reviendrait pas chez lui vivant. De temps en temps, des motards se portaient en avant du scooter, l'obligeant à freiner brutalement pour éviter la collision. Ce manège continua jusqu'à ce que cette cavalcade atteigne les abords de la ville.

Il y avait déjà deux semaines que Ngudle était enterré quand on apprit la nouvelle de sa mort.

Le 10 avril 1963, trente-sept Africains furent arrêtés sous l'inculpation de sabotage provenant d'un prétendu attentat pour brûler des grands magasins à Johannesburg.

Dans un mémorandum adressé au tribunal, l'avocat de cinq d'entre eux déclare:

"A l'exception de quelques-uns d'entre eux, qui ont été libérés définitivement ou sous caution, les 37 membres du groupe ont été détenus du 9 avril au 7 mai dans une seule cellule à Marshall Square. On les a empêchés de voir leurs parents, ils n'ont pu prendre aucun exercice et n'ont reçu comme nourriture que l'ordinaire de la prison: trois plats de farine de mais sèche par jour, sans rien d'autre. Ils ont été continuellement interrogés pendant cette période et battus, bien que ce fait soit vivement démenti par la police.

Pendant leur détention à Marshall Square, quatre d'entre eux ont fait des aveux les faisant tomber sous le coup de l'accusation de sabotage. Ces aveux sont le fondement des poursuites engagées contre eux par l'État. Or, les accusés affirment avoir été battus et forcés sous la menace à faire ces aveux, ce qui les rend irrecevables comme preuves.

Les premiers aveux furent ceux de l'accusé n. 2 qui a déclaré par la suite n'avoir pas fait ces aveux volontairement: la police l'a constamment battu et il n'a accepté de signer une déclaration l'impliquant dans le délit présumé qu'effrayé par les coups et les menaces de la police. Les détails de sa déclaration lui ont été suggérés et il n'a signé que par peur. Avant de le présenter au magistrat, les policiers l'ont averti que, s'il ne faisait pas la même déclaration devant ce magistrat, ils s'occuperaient de nouveau de lui. Intimidé par ces menaces, l'accusé a fait la même déclaration devant le magistrat, déclaration sur laquelle s'appuie maintenant l'Etat.

Pour récuser ce témoignage de l'accusé, I'Etat fait venir ses policiers, qui ont tous nié avoir battu l'accusé, proféré des menaces ou commis aucune irrégularité. Ils ont déclaré que les accusés avaient tous fait leurs aveux volontairement. Ils ont cependant éprouvé quelques difficultés à expliquer pourquoi les accusés auraient été aussi vite prêts à faire des aveux qui les impliquaient dans le délit présumé; pressé de répondre, un lieutenant n'a trouvé rien d'autre à dire que: "Peut-être les accusés ont-ils trouvé mon visage sympathique". Au cours du contre-interrogatoire, il a été établi-- sur les témoignages des policiers eux-mêmes-- que les accusés avaient été continuellement soumis à interrogatoire, et que de nombreux faits cités dans leurs aveux leur avaient été "suggérés".

A quels traitements de tels "suspects" peuvent être soumis, cela ressort des déclarations faites par certains de ceux qui les ont subis et ont été ensuite relaxés.

Windsor Ndlovu, ouvrier en chômage d'Orlando, déclare:

"Le 11 avril 1963, on nous a arrêtés dans nos maisons et on nous a mis les menottes. Sur le chemin du Commissariat d'Orlando, ils ont commencé à nous faire tomber et à nous jeter des pierres. Au Commissariat, d'autres types nous ont rejoints, également arrêtés chez eux. De là nous avons été transférés à Marshall Square. Après la prise des empreintes, on nous a immédiatement amenés devant le Tribunal qui a renvoyé l'affaire à une date ultérieure; on nous a alors ramenés à Marshall Square. Pendant notre détention, la police venait souvent nous réveiller et nous faire sortir de nos cellules vers une ou deux heures du matin pour nous interroger. On demandait à chacun ce qu'il savait sur le P.A.C., le Poqo ou l'A.N.C., et on nous battait quand nous disions que nous ne savions rien. Nous étions interrogés et frappés presque chaque jour. Nous avons été menacés jusqu'au jour où on nous a emmenés dans un bâtiment pour rédiger nos déclarations. Comme je persistais à dire que je ne savais rien, ils ont tapé ma déclaration à la machine, je n'ai pas pu la lire. L'affaire a encore été renvoyée deux fois et on nous a emmenés au Fort, où je n'ai plus été questionné jusqu'à ma libération."

Paulus Tshabalala, élève de l'école secondaire, déclare:

"Le 10 avril 1963, vers trois heures du matin, je revenais du cinéma Good Hope. J'avais raté le train qui part de Johanneshurg à 3 h 23. A la gare de New Canada, des policiers blancs sont montés, et m'ont trouvé seul dans le wagon de 1e classe. Ils m'ont alors emmené au commissariat de la gare, sans me dire pourquoi, et ils m'ont fouillé. Au commissariat, j'ai retrouvé beaucoup d'autres gens; je connaissais deux d'entre eux (Joseph Mogabe et Isaac Ramonetha). On n'a rien trouvé sur moi, et on m'a demandé ma "passe" que j'ai montrée. On nous a gardé là jusqu'à l'aube, puis on nous a emmenés jusqu'à Marshall Square. Dans la journée, on nous a embarqués dans des fourgons cellulaires pour assister à la fouille de nos maisons. On n'a rien trouvé dans ma maison, et on m'a ramené à Marshall Square, où nous avons de nouveau passé l'après-midi dans la cour. Le soir, on nous a enfermés dans des cellules. Quelque temps après, on nous a emmenés au sous-sol et on nous a dit de nous tourner vers le mur; des policiers sont centrés, accompagnés de quatre hommes dont le visage était masqué avec du papier journal; il y avait juste deux trous pour les yeux. On nous a ordonné de nous retourner l'un après l'autre pour être identifiés par les hommes masqués. Je ne sais pas ce que ces hommes ont dit à la police, s'ils me connaissaient ou non. Nous avons été ensuite appelés un par un dans une pièce à côté. On m'a demandé de dire ce que je savais du Poqo, et de dénoncer les membres du Poqo. J'ai dit que je n'en savais rien, et ils m'ont demandé où j'étais la nuit précédente; je leur ai dit l'endroit; ils m'ont alors dit que je mentais et qu'en réalité j'avais assisté à une réunion du Poqo. Pendant l'interrogatoire, j'ai été battu à coups de poings et à coups de pied Avant d'être appelé, j'avais déjà entendu crier ceux qui avaient été appelés avant moi, et je ne les avais pas vus revenir.

Quatre policiers m'ont ensuite attaché à un poteau, et m'ont à nouveau battu. Beaucoup de ces coups m'ont atteint sur le corps, et non sur la figure, pour ne pas laisser de traces sanglantes trop visibles. On m'a ensuite ramené dans une cellule, où j'ai passé seul toute la nuit. Après quelques jours passés à Marshall Square, on nous a rappelés un par un pour nous montrer des photos d'hommes qu'on nous a demandé d'identifier. J'ai dit que je n'en connaissais aucun. Quelques jours après, on nous a de nouveau montré des photos-- les mêmes, je crois. On nous a gardé encore quelques jours avant de nous transférer au Fort."

Un gradé du personnel pénitentiaire, témoignant devant un tribunal à Prétoria le 27 juin 1963, déclarait: "J'ai vu battre en prison beaucoup de Bantous avec un "sjambok" (lourd fouet en peau de rhinocéros), infligeant des blessures ouvertes qui peuvent prendre des semaines à se refermer."

Les aveux dans le Procès de la "Bashee"

On a pu avoir un autre aperçu des méthodes de la police sud-africaine au cours du procès sur "les meurtres de la rivière Bashee", qui eut lieu à Kokstad, dans le Transkei. Le juge, M. van der Riet, montra à plusieurs reprises ses solides préjugés raciaux dans des remarques typiques du genre: "Quand il témoigne, l'indigène exagère toujours!"

Néanmoins, la preuve des sévices était si flagrante qu'il dut relaxer six des dix accusés.

Comme le rapporte le Star du 3 août 1963:

"M. van der Riet écarta six des dix soi-disants aveux, dont la recevabilité avait été mise en cause par la Défense dans l'affaire des meurtres de la rivière Bashee. Cette décision intervint après que plusieurs des inculpés du procès aient déclaré avoir été violemment frappés par la police et soumis à des chocs électriques pour les forcer à faire des déclarations au juge. Trente Africains comparaissent sous l'inculpation de meurtre sur la personne de cinq Européens, dans une vieille carrière, près du pont de la Bashee sur la route Umtata-Engcobo, le 5 février. Avant la levée de la séance d'aujourd'hui, Nkwenkwe Cengani, Mkwedini Tylake, Mapolisa Joyi, Kulela Ndsambo, Mabodloza Qalani et Sivuno Qalani furent relaxés. Le juge dit: "Pour des raisons de manque de preuve, la Cour pense que les charges sont insuffisamment fondées. Dans ces circonstances, ils sont déclarés non coupables et relaxés."

Il faut remarquer, à cette occasion, que l'indépendance de la magistrature est chaque jour un peu plus limitée. Les traditions britanniques, déjà altérées par le racisme ambiant, s'exercent de moins en moins dans le cadre d'une législation qui, depuis quelques années, est de plus en plus opposée à toutes les traditions juridiques européennes. La pression sur les personnes fait le reste, et les magistrats indépendants se font chaque jour un peu plus rares.

Les 90 Jours

La violence physique n'est pas la seule méthode employée en Afrique du Sud pour soutirer des "renseignements" ou des "aveux" des détenus. La menace d'une détention solitaire illimitée, sans accusation ni procès, combinée avec des interrogatoires intensifs, est couramment employée avec assez de raffinement et de calcul pour briser un être humain sans beaucoup de brutalités corporelles. "Imaginez-vous-- écrit M. Wolf Kodesh, lui-même détenu 55 jours sous la loi de "détention sans procès"-- une pièce avec des murs noirs, deux petites ampoules électriques, un banc de bois attaché à l'un des murs, un sol cimenté rouge et trois ou quatre petites fenêtres givrées. Ajoutez à cela une porte d'acier avec au centre un petit trou de surveillance, et vous aurez une idée de ce qu'a été mon "logement" pendant 55 jours. Une paillasse et une couverture me servaient de lit, avec comme oreiller le vieux blouson qui m'a servi dans les tranchées du désert et les montagnes italiennes pendant la guerre.

Quand j'ai été arrêté et enfermé dans ma cellule, j'ai compris que je resterais isolé, et que rien ne me ferait sortir de cette cage noire. Il est presque impossible de décrire cette terrible solitude, l'ennui, la douloureuse incertitude que l'on éprouve lorsqu'on est complètement coupé du monde extérieur. Pas de livres, pas le moindre morceau de ciel à regarder, rien que quatre murs noirs, et la lumière électrique qui brille jour et nuit.

J'étais bouclé dans ma cellule 23 heures et demie par jour, avec juste une demi-heure d'exercice dans une petite cour. Après 55 jours de ce traitement, on m'a donné un visa pour quitterle pays."

De même, Mme Loza, femme du syndicaliste Elijah Loza, de Cape Town, arrêté de nouveau juste à la fin de ses premiers "90 jours", dit: "Il est évident que les officiels de la prison et de la police se livrent à une sorte de "jeu du chat et de la souris", avec mon mari."

Lavage de Cerveau

Quand la violence ne leur permet pas d'en arriver à leur fin, les inquisiteurs de la Branche Spéciale sortent leur habituel arsenal de ruses diverses à l'égard de leurs victimes.

Il est strictement interdit au personnel des prisons ordinaires de communiquer avec les prisonniers. La nourriture est apportée en silence; les prisonniers sont menés à leur demie-heure d'exercice sans un mot. Les montres leur sont retirées, et ils ne voient jamais la lumière du soleil si bien que dans leurs cellules aux murs noirs ils ne savent jamais l'heure qu'il est, s'il fait jour ou si c'est la nuit. Ils dorment mal, et se réveillent sans savoir combien de temps ils ont dormi.

Les interrogateurs sont variés. Il y en a toujours un qui est le "brave type". A Johannesbourg, c'est généralement Coetzee qui joue ce rôle; à Capetown, c'est Sauerman. Il invite le détenu à s'asseoir, lui offre une cigarette, se montre touché par son état et lui confie que, en ce qui le concerne, ce genre de travail ne lui plaît pas, "mais qu'il faut bien gagner sa vie". Il ira même jusqu'à condamner la "brutalité" de celui qui l'a interrogé, un type comme Dirker à Johannesburg, par exemple, à qui convient tout à fait ce genre de besogne. "C'est dommage que vous ne vouliez pas parler un peu, insinue-t-il, "ils" vous laisseraient rentrer chez vous, retrouver votre femme et vos enfants."

Celui qui interroge "brutalement" tempête et menace: "Si tu ne l'ouvres pas, on peut te garder jusqu'à la fin de tes jours, et on le fera!"

Quelques détenus se sont effondrés: certains souffrent de graves désordres psychiques délibérément provoqués par ce genre de traitements. Quelques-uns passent aux aveux, avec l'impression qu'ils pourront "feinter" la police. "J'admettrai que je suis moi-même mêlé à l'affaire dit le malheureux détenu; qu'ils ne me fassent pas de procès; n'importe quoi plutôt que cela. Mais je ne leur dirai rien sur les autres et personne ne sera inquiété."

En général, des hypothèses aussi folles s'avèrent rapidement insoutenables. La seule position saine et cohérente pour un détenu, celle qu'ont adopté la plupart d'entre eux, en toutes circonstances et avec un égal succès, c'est de ne rien dire du tout. Cela demande une volonté et une force de caractère peu communes, mais beaucoup de simples militants ont montré qu'ils possédaient ces qualités à un très haut degré. Ce sont les véritables héros de la résistance sud-africaine. Ils considèrent leurs geôliers avec un mépris sans borne et savent que le peuple gagnera bientôt la bataille pour la liberté de l'Afrique du Sud.

Ceux qui commencent par "parler" devant les fascistes ont bientôt des ennuis. Une fois qu'ils ont commencé à "l'ouvrir", il leur devient difficile de s'arrêter. On ne peut pas "feinter" un homme qui a en main tous les atouts! Certains commencent par passer aux "aveux" avec l'aide des suggestions bénévoles de la police ou même sous sa dictée.

Ces "aveux" sont souvent utilisés pour tenter de briser le moral des autres détenus. On oppose à un détenu qui refuse de parler quelque révélation faite par l'un de ses anciens camarades, révélation qu'il a pu penser être sans danger. "Regardez, dit l'interrogateur, vous vous obstinez sans raison. Tous les autres se sont mis à table. Nous savons déjà tout. Pourquoi ne pas être raisonnable et nous dire tout?"

Naturellement, la Branche Spéciale a ses informateurs; certains d'entre eux se sont infiltrés dans le mouvement de libération. Quelques-uns sont des militants qui ont flanché devant la détention solitaire et l'interrogatoire avec ou sans tortures. Mais naturellement, les policiers ont du mal à cacher l'identité de ces informateurs.

Ils ont inventé un système adroit et particulièrement dangereux. Lorsqu'ils n'ont pu agir que sur "renseignements", à l'occasion d'une rafle ou d'une arrestation, ils essaient de faire passer quelqu'un qui n'a pas parlé pour l'informateur...

C'est ainsi sans aucun doute que la Branche Spéciale a fait délibérément courir le bruit que Léon Lévy et Wolf Kodesh s'étaient "mis à table" et avaient provoqué l'arrestation de Walter Sisulu et de ses camarades. Les deux hommes venaient de quitter le pays, n'ayant que des visas de sortie et, sans aucun doute, cela était calculé pour qu'ils ne soient pas en mesure de réfuter ces accusations.

Parfois, le calcul est encore plus subtil, plus écoeurant. Les Africains comme tous les gens qui se respectent, détestent les délateurs, les mouchards. L'un des principaux objectifs du gouvernement sud-africain et de sa police est depuis toujours de faire éclater la résistance anti-apartheid en faisant jouer les oppositions raciales, d'isoler les militants africains de leurs compagnons d'armes indiens, métis et blancs. En outre, il a toujours existé un fort courant d'antisémitisme dans le Parti Nationaliste depuis l'époque d'Hitler avec qui le Parti a notoirement sympathisé. Kodesh et Lévy ne sont pas seulement blancs, il se trouve qu'ils sont aussi d'origine juive.

165 Poursuites

En septembre 1963, Vorster annonça que parmi les prisonniers politiques soumis à la loi d'exception, 165 seraient sous peu traduits devant les tribunaux. Il affirma qu'il n'y aurait aucun procès collectif pour haute trahison comme celui qui eut lieu de 1956 à 1961. Les accusés seraient jugés en petits groupes dans différents centres et ils seraient jugés pour sabotage, non pour trahison.

Si l'on considère le fiasco du dernier procès pour haute trahison, le fameux "Treason Trial", cette décision est à peine surprenante. Tout le long de ce procès-marathon, la sympathie et l'intérêt du public mondial étaient braqués sur les 156 accusés. Une brillante équipe d'avocats réussit à tirer parti au maximum des procédures traditionnelles et de la réglementation des témoignages pour passer au crible les failles que présentaient les actes d'accusation: plusieurs versions elles-mêmes amendées furent rejetées avant d'arriver à une version édulcorée. Les avocats dénoncèrent la mauvaise foi de la plupart des témoins de la police et réclamèrent un contre-examen de leurs dépositions. Pour finir, bien que les membres de la Cour d'exception eussent été triés sur le volet, tous les accusés furent déclarés non coupables et relaxés.

En traduisant en justice les inculpés par petits groupes, Vorster espère éviter la publicité mondiale hostile qui accompagna le Treason Trial. Par là même, il espère aussi que les magistrats et le Barreau auront été suffisamment intimidés pour gêner sérieusement la défense. On ne saurait sous-estimer l'importance du nombre d'avocats arrêtés en vertu de la loi sur la détention sans procès. Parmi eux se trouvent les avoués James Kantor (en prison) et Harold Wolpe (d'abord incarcéré puis en fuite); les avocats Duma Nokwe, Joe Slovo (qui ont dû prendre la fuite), Albie Sachs (en résidence forcée à Capetown et maintenant emprisonné), Bob Hepple (en prison). Certains avocats qui ont collaboré à la Défense pendant le Treason Trial ont quitté l'Afrique du Sud ou cessé toute activité. Diviser les procès implique aussi qu'on fasse appel à un nombre bien plus considérable d'avocats.

Et surtout en inculpant les accusés du délit de "sabotage". au lieu du crime de haute trahison, relevant de la législation normale, Vorster pourra, par ce biais, éviter les complications de la procédure et des traditions juridiques qui entravent le cours des poursuites judiciaires en cas de jugement pour haute trahison. On demandera à l'accusé de prouver que ses intentions n'étaient pas répréhensibles, ce qui est bien sûr pratiquement impossible. Tous les genres de témoignages qui, jusqu'alors étaient considérés comme inadmissibles, y compris les aveux faits sous pression policière, seront dorénavant admis.

Or, le crime de sabotage est sanctionné par la même peine que la trahison: la mort. La peine minima que le juge est tenu d'infliger est une peine de cinq ans de prison.

Mais malgré toutes les précautions minutieuses qu'il a prises, Vorster se heurte encore à certains obstacles dans ses projets à l'égard des personnes arrêtées lors de la rafle de Rivonia et des centaines de prisonniers politiques. Le précédent procès montre l'importance, même si elle n'est pas toujours apparente, de l'opinion publique en Afrique du Sud et à l'étranger dans un tel procès politique "à grand spectacle".

Car, pourquoi alors Vorster se soucie-t-il tellement de faire passer ces personnes en jugement s'il a la possibilité de les garder en prison indéfiniment? Il y a plusieurs réponses à cette question. Tout d'abord, en faisant état de tous les témoignages horrifiants des officiers de police, témoignages qui tendent à prouver que des personnes sont coupables de complots, de tentatives d'insurrections, Vorster espère effrayer l'opinion blanche en Afrique du Sud et l'opinion conservatrice à l'étranger et par là, susciter un soutien plus large à son régime d'apartheid par ailleurs complètement discrédité. Le but de Vorster en traduisant ces "agitateurs" devant les tribunaux est de "faire un exemple" et d'annihiler l'esprit de résistance nationale chez les combattants de la liberté, qu'ils soient africains ou autres. Enfin, Vorster comme Hitler en son temps, veut au moins avoir l'air de faire les choses dans la légalité et selon la constitution.

C'est ainsi que ces fameux jugements pour "sabotage" en Afrique du Sud auront avant tout un contexte politique, non légal. Mais c'est précisément ce contexte politique qui risquerait bien d'aller à l'encontre des intentions de Vorster. Bien des témoignages présentés par des membres de la police sont montés de toutes pièces ou se trouvent dans la bouche de détenus qui sont arrivés à un état grave de dépression dû à l'isolement et aux interrogatoires répétés, si bien qu'ils sont prêts à faire tous les témoignages que la police voudra. D'ailleurs il se peut que certains témoignages soient authentiques car il est indubitable que certains leaders du front démocratique en Afrique du Sud en sont arrivés à conclure que seules une violente résistance et des représailles peuvent mettre un terme au fléau qu'est l'apartheid et aux humiliations qu'il fait subir.

Mais précisément le contexte et les conditions dans lesquels de tels jugements s'accomplissent font qu'inévitablement les objectifs en vue desquels ils sont rendus ne seront pas atteints.

Le 9 octobre, onze hommes ont comparu devant J. de Wet à Prétoria, accusés de sabotage. Sept d'entre eux, Nelson Mandela. Walter Sisulu, Ahmed Kathrada, "Rusty" Bernstein, Govan Mbeki, Raymond Mhlaba et Dennis Goldberg étaient accusés de former l'"état-major" d'un complot révolutionnaire qui devait renverser le gouvernement Verwoerd. Les quatre autres étaient Bop Hepple, Elias Motsoaledi, Andrew Mlangeni et James Kantor. Un témoin oculaire écrit:

"L'atmosphère du tribunal était tout à fait effrayante. Des portes de fer défendaient l'entrée. Des policiers, qui étaient là par centaines en uniforme et armés, des agents de la Branche Spéciale épiaient chacun de nos mouvements et ne cessaient d'écouter tout ce qui se disait sur les bancs de l'assistance.

A part Hepple et Kathrada, ils avaient tous l'air malades et hagards; Mandela avait considérablement maigri, sa peau était devenue d'un gris verdâtre. Quant à Kantor, il paraissait tout à fait malade. Bernstein avait l'air épuisé et hagard, il tremblait: il ne ressemblait plus du tout à celui que je connaissais. Cela ne sert à rien de trop parler de cette période mais elle a vraiment été pour nous un enfer."

Certains des Africains parmi les onze accusés affirment catégoriquement qu'ils ont été torturés de diverses façons: étouffements avec des sacs humides, magnéto, etc.

Même dans l'Afrique du Sud fasciste, des tracts illégaux et des slogans circulent qui demandent la libération de Mandela et de ses compagnons; des hommes et des femmes ont forcé le cordon de police pour manifester leur sympathie et assister au jugement. A l'extérieur du pays, où les gens peuvent exprimer leur refus de l'apartheid, l'ouverture de ce procès a eu un retentissement qui est allé à l'encontre de ce que Vorster espérait. Par une majorité écrasante de 106 voix contre une (l'Afrique du Sud), l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté une vigoureuse résolution condamnant "le procès arbitraire", demandant qu'il soit abandonné et que tous ceux qui subissent la répression pour s'être opposés à l'apartheid soient libérés. Il convient de signaler que, pour la première fois, le gouvernement français s'est associé à un vote condamnant l'Afrique du Sud "pour se rallier à un mouvement d'opinion dont l'inspiration est généreuse", a déclaré M. Seydoux, le représentant français.

A la deuxième séance, le procès a été ajourné pour défaut de solidité de l'accusation. Celle-ci a été abandonnée contre l'un des accusés (B. Hepple). Malgré les protestations internationales, le procès reprend le 25 novembre.

Pour la plupart des Sud-Africains, comme pour l'écrasante majorité de l'humanité, les noms d'hommes comme Mandela et Sisulu symbolisent les milliers de prisonniers politiques qui s'écrasent dans les prisons de Verwoerd, et qui résistent héro i quement à la tyrannie. Le monde entier doit se mobiliser pour défendre la vie et la liberté de ceux qui se sont levés en Afrique du Sud contre un système destiné à faire le mal et appliqué seulement par la force des Brutes.

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Traduction (anonyme) de la brochure "Brutes", publiée par l'ANC à Londres en 1963.


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