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69 -- Le Nationalisme noir en Afrique du Sud, Le Mois en Afrique, Paris, numéro 7, juillet 1966, p. 97-114.


 

Le nationalisme noir en Afrique du Sud

par Serge Thion


 

Sans être pessimistes, beaucoup de ceux qui observent l'Afrique du Sud estiment que la république sombrera, à longue ou à brève échéance, dans un bain de sang; un massacre généralisé détruira la politique d'apartheid et ses promoteurs, c'est-à-dire les Européens. Cette éventualité nous semble devoir être écartée, justement parce que dans la contestation du pouvoir totalitaire exercé par la minorité européenne, la violence est déjà l'oeuvre et qu'elle tend de plus en plus à s'organiser en fonction d'objectifs proprement politiques. Pour mieux saisir les fluctuations de ce mouvement et les nombreuses contradictions de la situation actuelle, il peut être utile de survoler brièvement l'évolution du mouvement de libération africain.

 

UN STYLE VICTORIEN

Ce n'est qu'au cours du XlXe siècle que les colons européens implantés à l'extrême sud de l'Afrique méridionale entrent en contact avec les larges populations de langues bantoues, entraînées vers le sud par des migrations successives. L'affrontement entre ces deux sociétés qui ont une économie très semblable -- élevage extensif et petite agriculture de subsistance -- est le plus souvent brutal. Les razzias se succèdent de part et d'autre d'une frontière mouvante et incertaine. Mieux armés, les Européens progressent lentement, s'enfoncent dans les zones moins peuplées, stagnent devant les régions où les Africains sont organisés en tribus puissantes. Pour sauvegarder leur indépendance, les Boers quittent le Cap et envahissent le Transvaal tandis que, pour ajouter à la confusion, les campagnes napoléoniennes de Chaka, le fondateur de l'empire zoulou, provoquent la fuite des tribus vaincues, et révolutionnent, par leurs contrecoups, toute l'Afrique australe.

On découvre le diamant, puis l'or. Pendant que l'industrialisation démarre, la puissance militaire européenne achève de démanteler les structures politiques africaines, récupère les terres pour la culture intensive, taxe les Africains pour les pousser vers les mines et consolide le système législatif qui lui donne la suprématie politique et économique absolue sur les populations africaines, désormais incapables de résister à la "protection" qui leur est octroyée.

L'industrialisation va de pair avec un début d'urbanisation. Depuis les années 1820-30, les missionnaires sont à l'oeuvre, et la fin du siècle voit apparaître les premières générations de bourgeois africains, cultivés, pieux, minuscule élite dont une fraction seulement possède le droit de vote, et seulement dans la province du Cap. Cela suffit néanmoins pour que les premiers journaux africains soient publiés, pour que des intellectuels comme le professeur D. D. Jabavu émettent quelques timides revendications au nom des Africains. Ils ne savent encore que s'attacher à des politiciens européens, des libéraux, qui, tout en leur prodiguant quelques marques de sympathie, ne manquent aucune occasion de mettre leur influence au service de la politique ségrégationniste.

Pour voir une opposition plus sérieuse prendre forme, il faut attendre 1906, qui est une date presque symbolique puisque coexistent à ce moment-là trois formes bien différentes d'une seule et même contestation du pouvoir colonial: en premier lieu, une révolte éclate en pays zoulou, sous la direction d'un petit chef, Bambata. Quelques semaines de campagne et 3000 morts en viennent à bout. En deuxième lieu, un jeune avocat indien nommé Gandhi inaugure les méthodes de résistance passive et réussit à sauvegarder les droits menacés de la communauté indienne. Enfin, le Congrès Indigène du Transvaal fait parvenir à la Chambre des Communes une pétition réclamant l'abolition de la loi sur les passes1 comme "répugnante, inutile, indésirable et non-anglaise". Elle n'eut pas de suite.

De ces trois moyens de lutte, le premier, celui de la lutte armée, ne sera utilisé à nouveau que plus d'un demi-siècle plus tard, et encore ne le sera-t-il plus dans le cadre tribal. Par contre, la résistance passive et les pétitions respectueuses, avec les grèves qui commencent à apparaître, seront les principales armes des non-Européens contre les mesures racistes des gouvernements successifs.

Le cadre politique change en 1910 avec la proclamation de l'Union qui efface les traces de la guerre des Boers et rassemble, sous un seul gouvernement désormais indépendant, le Transvaal, l'Orange, le Natal et le Cap. La question des droits civiques des Africains, soulevée au Parlement de Londres, est abandonnée au gouvernement de Prétoria. Le sort en est jeté, l'union se fait d'abord contre les Noirs.

En 1912, sur l'initiative de quelques hommes de loi africains, se rassemble à Bloemfontein tout ce que les Africains comptent de notabilités, chefs traditionnels et bourgeois victoriens, intellectuels et prêtres, pour fonder une sorte de parlement du peuple noir, connu sous le nom qu'il prit quelques années plus tard, l'African National Congress (ANC). On y affirma l'espoir de convaincre les Européens d'accorder aux Africains les droits politiques, l'égalité dans le travail, et celui de promouvoir la conscience, l'éducation et les qualités industrieuses du peuple africain.

LA MONTEE DES ESPERANCES

Conduit par trois anciens généraux boers, Smuts, Botha et Hertzog, le Nasionale Suid-Afrikaanse Party (SAP) qui détient la majorité parlementaire, mène une politique d'union anglo-boer et passe les trains de lois qui ont donné au pays sa physionomie moderne. En 1913, le Native Land Act limite à 7,3% du pays, la surface dans laquelle les Africains peuvent posséder le sol; ce sont les "Réserves". Et pour protéger les travailleurs européens que l'afflux de main d'oeuvre vers les villes menace de submerger, des lois institutionnalisent le colour bar, ou barrière de couleur, en vertu de laquelle certains emplois, spécialisés et semi-spécialisés, sont interdits aux non-Européens. En 1920, 40.000 mineurs africains se mettent en grève pour protester contre les salaires dérisoires et les conditions de vie dans les compounds. La police intervient, isole des petits groupes qu'elle conduit de force dans les puits. L'agitation ouvrière a commencé.

L'ANC a tenté de protester contre la loi sur la terre. Une délégation va à Londres, sans résultat, une autre se rend à Versailles en 1918, toujours sans succès. C'est sur l'abolition du système des passes que se concentre toutefois l'action du Congrès. Manifestations, pétitions, délégations restent sans écho.

Pour l'heure, c'est une nouvelle organisation qui soulève les espérances. Fondée en 1919, l'lndustrial and Commercial Workers' Union (ICU) est dirigée par un émigré du Nyasaland, Clement Kadalie. Partie du Cap comme syndicat des ouvriers africains, l'organisation se propage comme un feu de brousse; tous les ports, puis les villes de l'intérieur, enfin le Rand créent des sections de l'ICU. Les grèves se multiplient sur un terrain éminemment favorable. Pour la première fois la possibilité de s'intégrer à une organisation de masse est offerte à tous les habitants africains des villes. Les intellectuels et la petite "classe moyenne" préfèrent néanmoins le Congrès, qui est plus respectable. Des dizaines de milliers d'Africains se joignent au mouvement dans l'espoir de résultats rapides. Une tendance plus dure, influencée par les idées de gauche, se développe; elle demande l'action directe, la grève, le refus de l'impôt. D'autres sont plus timides et demandent "hamba kahle", d'aller doucement, de ne pas heurter les autorités de front.

En 1927, l'ICU compte 100.000 membres, et près de 200.000 l'année suivante. Mais pourtant le déclin est proche.

La gauche demande un changement de politique, une réorganisation, une meilleure gestion financière. Kadalie, au sommet de sa puissance, aussi longuement cité dans la presse qu'un membre du Cabinet, hésite et ne fait rien. Il ne veut pas prendre de risques au moment où le gouvernement Hertzog multiplie les lois répressives. Impatienté par les critiques, circonvenu par des libéraux européens, il obtient l'expulsion de la gauche, et en particulier des militants, peu nombreux mais particulièrement efficaces qui sont membres du parti communiste. Kadalie fait alors une tournée triomphale en Europe pendant que l'ICU se désagrège. La principale branche, celle du Natal, fait scission à son retour. Des grèves sauvages éclatent que l'ICU doit soutenir ou combattre. Au Natal, les commandos européens en profitent et passent à l'attaque; l'affrontement devient sanglant, et prétexte à de nouvelles mesures de répression: arrestations en masse, éloignement des leaders, etc. Le dynamisme est brisé, le reflux général.

Vers 1930, il ne reste plus grand chose des immenses espoirs suscités, sinon des organisations moribondes, et une grande méfiance au sein des masses. L'ICU-Natal écrit au gouvernement: "Les dirigeants indigènes de l'ICU ont une totale confiance dans le gouvernement nationaliste." Du côté européen, la situation avait évolué avec une égale rapidité. Les lois créées pour protéger les "pauvres Blancs" de la concurrence africaine ne satisfaisaient pas les intérêts miniers, surtout en 1920 quand se déclenche une crise due à la baisse des prix de l'or. La moitié des mines travaille à perte. Une commission d'enquête conclut à la nécessité d'abolir le colour bar et d'intégrer les Africains à tous les échelons. Une vive agitation saisit le Rand.

Appuyés par les Nationalistes, les syndicats et les Travaillistes, les ouvriers européens déclenchent, au début de 1922 une violente grève qui tourne à l'insurrection. Les tendances les plus contradictoires s'y font jour. On lance le mot de république, on brandit le drapeau rouge au cri de "ouvriers de tous les pays, unissez-vous pour sauver l'Afrique du Sud blanche", on tue ici des Africains dans la rue, on fait là une manifestation à leurs côtés. Les mineurs européens savent mal contre qui se tourner: le capitalisme anglo-saxon qui les exploite et menace leurs salaires, et ils sont alors appuyés par les quelques éléments communistes qui tentent de développer la solidarité avec les Africains, ou ces mêmes Africains qui pourraient prendre leur travail en acceptant des salaires très réduits, et au statut desquels ils redoutent de se voir assimiler.

L'armée intervient et quelque 250 mineurs sont tués. Aux élections de 1923, un pacte unit Nationalistes et Travaillistes; il remporte la majorité, et le SAP de Smuts passe dans l'opposition. Des mesures sont immédiatement prises qui renforcent et élargissent le colour bar. La solidarité ouvrière est définitivement enterrée.

 

LE CREUX DE LA VAGUE

En 1929, le parti nationaliste obtient la majorité absolue. Hertzog prépare des mesures draconiennes pour renforcer la ségrégation: élargissement des Réserves (au total 13% du pays) pour les rendre viables et création des Conseils Représentatifs Indigènes (NRC), de caractère consultatif, avec une minorité de membres élus. Il ne réussit pas à obtenir la majorité suffisante pour exclure les électeurs africains du Cap. La possibilité de participer aux syndicats reconnus est de même supprimée pour presque tous les non-Européens (1937).

Toutes ces mesures sont prises en période de crise économique due en partie à la dépression de 1929. C'est pourquoi en 1934 les principales forces politiques européennes réalisent une fusion dans le United Party. Hertzog abandonne la politique des "deux courants", anglais et boer, et Smuts accepte de voir la ségrégation poussée plus avant. Les extrémistes font scission avec Malan.

Devant cette avalanche de limitations nouvelles, les responsables politiques africains essayent de réagir. Ce sont d'ailleurs toujours les mêmes personnages que l'on retrouve. L'ICU n'est plus qu'un passé, il ne reste que des groupes locaux qui manquent de liens entre eux, quand, en 1936, une convention panafricaine se réunit, et se trouve unanime à condamner les nouvelles mesures mais divisée sur les moyens de les combattre. Une délégation rencontre Hertzog qui reste muet.

Les tâches devant lesquelles se trouvent les leaders de l'ANC sont complexes: il s'agit de réorganiser entièrement le Congrès, de faire rentrer l'argent, d'obliger les responsables locaux à collaborer avec la direction, d'accroître le nombre d'adhérent, qui n'est que de 4000 en 1938. Le Congrès a alors la chance d'avoir à sa tête un organisateur remarquable, le Dr Xuma.

Une autre force politique, elle, a presque complètement disparu: c'est le parti communiste. Créé en 1921, dirigé par un avocat au grand courage politique, S. P. Bunting, il n'a réuni pendant longtemps que quelques poignées d'Européens. Puis il a formé quelques militants africains dans son école du soir. Le travail dans l'ICU lui a permis de se développer -- il est très actif dans le domaine des luttes syndicales. Mais à partir de 1927, le ton change. Le Komintern envoie ses directives: il faut une direction bolchevique, une épuration des éléments droitiers et opportunistes; on lance le slogan de "république indigène indépendante", comme une étape vers un gouvernement des ouvriers et des paysans. Bunting est envoyé au VIe Congrès du Komintern pour réclamer des directives mieux adaptées à la situation locale. Il en revient accusé de "social-démocratie" pendant que se forme une aile stalinienne qui prend le contrôle du parti en 1931. Les dirigeants les plus populaires, Bunting en tête, sont exclus pour déviationnisme de droite. La presse du parti, qui comportait beaucoup d'informations sur les luttes en cours, sombre dans des théories fumeuses. L'incontestable retentissement des idées communistes dans les milieux politiques africains, aussi bien dans l'ICU que dans l'ANC -- dont le président J. Gumede visite en 1927 l'URSS et revient, enthousiaste, pour parler de la "nouvelle Jérusalem" -- cette influence décroît très rapidement devant l'incompréhension que suscite la nouvelle ligne. Certes, le parti est devenu en majorité africain, mais c'est une peau de chagrin.

Ainsi, au moment de l'entrée en guerre, les résultats obtenus par le mouvement de libération africain sont très réduits. D'importants bouleversements sociaux sont le produit d'une industrialisation qui s'est accélérée entre les deux guerres. Le niveau de vie dans les Réserves a diminué sensiblement. La législation répressive prend une allure totalitaire. Ne voit-on pas en effet les grévistes, les agitateurs, les protestataires condamnés par les tribunaux en vertu d'une loi punissant ceux qui "incitent à la haine raciale"? Ce genre d'antiphrase est typique d'un système entièrement perverti par l'idéologie raciste. Mais en face de cela, les mouvements africains se contentent de délégations et de protestations. L'action directe est plus souvent une réaction spontanée et locale que le résultat d'un projet organisé. La cause en est sans doute à chercher dans l'attitude des dirigeants qui ont assimilé les valeurs occidentales et en attendent tout. Ils veulent prendre les Européens au piège de leur propre langage, mais c'est sur eux que le piège se referme.

 

RETOUR A L'ACTION

Le gouvernement agit avec plus de précautions pendant la guerre, surtout quand les Alliés subissent des revers; plus les Japonais progressent dans le Pacifique, plus les discours de Smuts -- qui est revenu au gouvernement en 1940 -- se font libéraux. Et puis la flotte américaine reprend du terrain et le ton se fait plus dur. En décembre 1942, la conférence de l'ANC décide la création d'une organisation annexe destinée à attirer les intellectuels et les jeunes, la Youth League, Ligue de la Jeunesse, qui sera la pépinière de la génération suivante. Les premiers dirigeants en sont Anton Lembede, mort très jeune, Oliver Tambo, Walter Sisulu, Nelson Mandela et d'autres. Ils critiquent la passivité de la vieille garde, ils parlent de l'Afrique et des Africains, ils rejettent avec violence les idéologies étrangères qui -- disent-ils -- n'ont rien apporté à l'Afrique; ils sont bouillants, doctrinaires, confus, activistes, mais surtout ils sont dynamiques et ne font plus appel comme leurs aînés, au bon sens de la couche dirigeante européenne.

D'ailleurs, la tension monte dans les pays. Les manifestations spontanées éclatent un peu partout contre les passes, contre les "mesures de guerre" qui interdisent sévèrement toute grève menée par des Africains. L'agitation culmine après la victoire alliée quand, en mai 1945, plus de 20.000 Africains défilent dans les rues de Johannesburg au cri de Let's finish the job, "finissons le travail", c'est-à-dire la lutte contre le fascisme et le racisme.

Mais il n'existe encore aucune structure politique qui soit capable d'organiser la revendication et de lui donner une ampleur décisive. En dehors de la Youth League, les cadres de l'ANC sont encore imbus d'idéaux humanitaires, ils veulent poursuivre le traditionnel dialogue de sourds avec le gouvernement, ils placent même des espoirs dans les NRC auxquels participent de droit des fonctionnaires du ministère des Affaires Indigènes.

L'après-guerre est une période d'intense développement économique. La situation géographique du pays lui a épargné les destructions de l'appareil de production qu'a connu l'Europe. Et paradoxalement, cet accroissement de la richesse nationale contribue à la victoire, aux élections de 1948, du Parti Nationaliste extrémiste de Daniel-François Malan. En face de la politique empirique et hésitante de Smuts, Malan propose des solutions radicales sous le drapeau d'une idéologie apparemment neuve et rigoureuse: l'apartheid. Sur le plan pratique, il ne fait que reprendre, en les systématisant, les schémas ségrégationnistes d'Hertzog, mais il ajoute une nouvelle dimension en prétendant que les Africains doivent se développer par eux-mêmes, de façon entièrement séparée. Ils ne sont plus, dans le monde des Européens, que des passagers, admis à titre provisoire, et dont le destin se trouve ailleurs (dans les Réserves). Le fait que sans les Africains, la machine économique sud-africaine s'écroulerait immédiatement n'est plus reconnu; la suprématie européenne est admise comme absolue, définitive, et découlant de la propriété du sol, des richesses et de l'avenir. De nouvelles séries de loi vont passer qui réglementent de façon de plus en plus stricte les relations interraciales, les conditions de travail, les zones d'habitation réservée, l'exercice des droits politiques, etc.; le parti communiste est ainsi interdit dès 1950 et toute activité d'opposition devient peu ou prou assimilable au communisme.

Au raidissement européen répond un durcissement africain. A la fin de 1949, les dirigeants de la Youth League prennent le contrôle de l'ANC; Walter Sisulu est élu secrétaire général, et le "programme d'action" de la Ligue est adopté par le Congrès. Il comprend le boycott des élections, en particulier celles des NRC (bientôt supprimés par le gouvernement), la grève, la désobéissance civile et la non-coopération. Le 1er mai 1950 une grève générale connaît un beau succès, mais l'intervention de la police fait 18 morts dans le Rand. En signe de protestation, une nouvelle grève est organisée pour le 26 juin par l'ANC qui après de difficiles tractations réalise un accord avec le Congrès Indien, et le parti communiste, à la veille d'être interdit. Les préventions des dirigeants africains sont encore fortes contre les Indiens et les communistes, mais devant les brutalités policières, les violentes émeutes de Durban où, l'année précédente, les Africains avaient massacré plus d'une centaine d'Indiens sous l'oeil goguenard de la police et des Européens restés passifs, la nécessité d'une entente entre les forces dynamiques de la contestation était apparue plus pressante.

On put aboutir, en 1952, à une large action combinée, la "campagne de défi des lois injustes". L'expérience des Indiens fournit le modèle de l'action, coordonnée par Nelson Mandela. Des volontaires, soigneusement entraînés, commirent sans violence des infractions calculées aux lois ségrégationnistes. En quelques mois, plus de 8500 militants se laissèrent ainsi arrêter et condamner à plusieurs semaines de travail forcé. Les prisons étaient débordées.

L'enthousiasme soulevé par la campagne fut considérable, ainsi que la tension qu'elle engendra dans le pays. Au début de la campagne, l'ANC avait 15 à 20.000 membres; un an plus tard, il en comptait plus de 100.000. Des incidents mineurs dégénérèrent un peu partout en émeutes. La police cherchait l'accrochage, utilisait ses armes; en quelques mois, il y eut plus d'une cinquantaine de morts; les dirigeants durent mettre un terme à la campagne. Comme le constate le sociologue libéral Leo Kuper, "c'est la résistance à la domination, plus que le caractère non-violent de la résistance, qui provoqua une riposte passionnelle et brutale. La force est implicite dans la domination blanche: la campagne de résistance la rendit explicite"2.

C'était un échec, puisque le pouvoir ne modifiait pas sa politique, mais un nouvel élan était donné. Certes, le mouvement de masse n'était pas aussi large qu'il l'avait été au temps de l'ICU, mais la détermination était plus grande, les méthodes mieux élaborées et l'encadrement politique plus expérimenté. Les problèmes d'organisation au sein de l'ANC restaient fort nombreux à cause du manque d'argent, des restrictions imposées aux déplacements des leaders, et surtout de l'hétérogénéité du Congrès. Selon les endroits et les responsables locaux, les groupes différaient beaucoup dans leurs aptitudes et leur volonté d'action.

Deux coups d'accélérateur furent donnés à la lutte. En 1954 se constitua une puissante Fédération des femmes sud-africaines (multiraciale) qui suivait la ligne de l'ANC et qui se battit tout particulièrement contre le projet d'octroyer des passes aux femmes. En août 1956, elles furent 20.000 à se réunir devant la demeure du premier ministre. Le projet fut momentanément abandonné. Par ailleurs, en 1955 se tint une vaste réunion commune de l'ANC, du Congrès Indien, de l'Organisation des Métis, du Congrès des Syndicats (multiracial) et du Congrès des Démocrates -- petite organisation européenne d'extrême-gauche -- qui adopta le texte fondamental des opposants à l'apartheid, la Charte de la Liberté. On y traçait l'image d'une société intégrée et équitable, conforme aux principes de la démocratie occidentale.

Devant cette agitation croissante, devant le succès du boycott d'Alexandra 3 dont le retentissement fut très large, le gouvernement se décida à frapper un grand coup. Dans la nuit du 5 décembre 1956, la police arrêta 156 des principaux dirigeants des différents congrès. Toute la machinerie gouvernementale de propagande fut mise en branle pour soutenir l'accusation de haute trahison portée à l'encontre des inculpés. Des machinations policières à l'éloignement forcé des avocats, rien ne fut épargné. Il fallut cinq ans de procédure pour que finalement le tribunal relaxe l'ensemble des inculpés.

 

LE RECRUTEMENT SOCIAL

La société sud-africaine est multistratifiée. Les critères raciaux (officiels) déterminent quatre groupes, Africains -- appelés officiellement Bantous -- Européens, Métis et Indiens. Parmi les Africains, les origines tribales sont encore nettes, ne serait-ce que par les appartenances linguistiques (zoulou, xhosa, sotho, etc.). De plus, trois formes de vie économique sont à distinguer: ceux qui vivent dans les Réserves, ceux qui travaillent sur les fermes européennes et ceux qui habitent la ville, ou plutôt les faubourgs qui leur sont réservés. Un nombre important de personnes, quoiqu'ayant leurs domiciles et leurs familles dans une Réserve, passent une grande partie de leur vie à travailler en ville, ou dans les mines.

Ces divisions pèsent sur les formes de l'activité politique. Les ouvriers agricoles des fermes européennes n'ont pratiquement aucune possibilité de s'y joindre. Leur statut est beaucoup trop précaire. Ils rassemblent pourtant près d'un tiers de la population africaine. Dans les villes par contre, une nouvelle stratification intervient et détermine les attitudes politiques. Les travailleurs migrants s'intéressent peu à la ville; ils n'y viennent chercher qu'une ressource monétaire, et la politique appartient à un monde hostile qu'ils rejettent en bloc. Ceux qui vivent en ville depuis plusieurs générations ont plus ou moins profondément occidentalisé leur mode de vie. Le niveau de leurs ressources est ici déterminant. Il est possible de faire de la société urbaine des Africains une analyse en terme de classes sociales, mais, dans la mesure où ils ne possèdent presqu'aucun des moyens de production, cette structure de classe correspond à des façons de vivre et de niveau culturels, plus qu'à des groupes engagés dans un antagonisme économique réciproque.

On trouvera, au sommet, des marchands, mais bien peu ont une réelle puissance économique, des intellectuels, médecins, prêtres, enseignants, puis des employés -- les white collars -- petits fonctionnaires, employés de commerce et de bureaux, des ouvriers semi-spécialisés, des manoeuvres, ont intériorisé plus ou moins les valeurs bourgeoises de l'Occident, mais n'en conservent pas moins certains traits culturels proprement africains. Ils forment une élite active, très capable, longtemps aliénée par l'idéologie dominante, et dont une bonne partie essaye de se satisfaire des miettes qui proviennent de l'inégale distribution de la richesse du pays. Mais c'est aussi de là que viennent les plus nombreux cadres politiques, les militants qui organisent, font de l'agitation avec l'approbation tacite, sinon active, de la grande majorité des habitants de l'endroit.

Leur situation n'est pas sans être ambiguë: leaders "naturels" parce que plus éduqués, ils n'en sont pas moins coupés d'une paysannerie qu'ils méprisent un peu pour son "arriération". Ils risquent plus que les autres de perdre leur statut économique, et les privilèges sociaux que l'éducation leur confère.

 

LA PLACE DES CHEFS

Le chef est toujours dans une situation instable: il est à mi-chemin entre l'autorité administrative -- qui tend à faire de lui un simple agent d'exécution -- et le pouvoir de type africain, tel qu'il se détermine par le jeu des structures politiques autochtones. Se veut-il le porte-parole des voeux populaires, il risque d'être déchu et remplacé. Est-il l'instrument, largement stipendié du ministère des Affaires bantoues, il doit alors s'imposer par la coercition, par les amendes et les punitions que son tribunal -- le Bush Court -- distribue avec largesse. Le pouvoir donné par le consensus lui échappe, et parfois se porte sur quelque rival, que tracassent les autorités. Localement, aucune position extrême ne lui est possible, car il ne pourrait la tenir longtemps.

Avec sa politique de Bantoustan (création de zones africaines autonomes), le gouvernement cherche à "retribaliser" les Réserves mais, en fait, le chef n'est plus qu'un fonctionnaire: il a plus de pouvoir que la coutume lui en a jamais donné, il est l'embryon d'une sorte d'oligarchie tirant ses revenus de la corruption et chargée de mettre au pas non seulement la grande masse des paysans pauvres, mais aussi la petite classe moyenne des propriétaires. Les chefs qui se cantonnent au rôle traditionnel sont ainsi concurrencés; et poussés par leurs administrés mécontents de la dégradation des conditions de vie, ils sont rejetés, souvent à leur corps défendant, dans le rôle d'opposant systématique.

C'est ce qui est arrivé au Transkei (le premier Bantoustan) où les chefs, populaires mais conservateurs, ont néanmoins pris la tête d'une opposition politique très vigoureuse. Ils ont même su se donner les moyens d'une politique plus moderne en créant un Transkei Democratic Party, qui n'est pas sans rappeler l'ANC des années trente.


LE TOURNANT DE 1960

L'année 1960 est une étape cruciale, autant que les années 1910-12 dans le mouvement de radicalisation du conflit sud-africain. C'est d'abord l'année de Sharpeville, où le massacre par la police d'une foule de manifestants pacifiques a ému l'opinion internationale.

D'autres incidents du même genre firent en quelques semaines une centaine de morts et 400 blessés. Cette sauvagerie sans précédent était la conséquence directe du progrès réalisé par le mouvement de libération: les manifestations étaient plus larges et plus militantes.

Devant cette montée sans précédent du mécontentement, le parti nationaliste au pouvoir prit des mesures extrêmes: interdiction des Congrès, augmentation énorme du budget militaire, lancement de la politique de Bantoustan, référendum auprès de la population européenne afin de transformer le pays en république. Le but poursuivi était en l'occurrence de rassembler l'électorat afrikaner autour du gouvernement afin d'entériner sa politique de force, et d'isoler le pays par rapport au monde anglophone en coupant les ponts et en anéantissant les chances d'une politique de rechange. Le calcul s'est révélé efficace car depuis que l'Afrique du Sud a quitté le Commonwealth, le nombre d'électeurs anglophones qui soutiennent le Parti Nationaliste n'a cessé de s'accroître régulièrement. Enfin, l'état d'urgence fut proclamé et permit les arrestations arbitraires. A chaque fois où une pression a été faite sur le pouvoir celui-ci a répondu par une pression plus violente. L'engrenage est en place; il ne reste aux uns comme aux autres qu'à céder ou à combattre.

A la fin de 1960, l'ANC et le PAC (organisation issue de l'ANC, sur laquelle nous reviendrons) sont passés à la clandestinité. Certains leaders, comme Oliver Tambo et Robert Resha (ANC) ont été envoyés à l'extérieur pour organiser le soutien au mouvement. Une grève générale de trois jours est décidée par l'ANC pour la fin de mai 1961, au moment de la proclamation de la république. C'est Nelson Mandela, qui, dans la clandestinité, l'organise. Le PAC s'en désolidarise. Toutes les forces de police sont mobilisées; 10.000 personnes sont arrêtées préventivement: la grève n'est que peu suivie 4.

Toujours en 1960, la révolte éclate au Pondoland, pays densément peuplé, situé au sud du Basutoland. Depuis une dizaine d'années, le gouvernement tente de mettre sur pieds dans cette région le système des "Autorités bantoues" en vertu duquel les chefs sont beaucoup plus intégrés dans l'administration. Le chef pondo, Botha Sigcau, sorte de tyranneau local, avait été imposé à la tribu en 1939, mais ne jouissait d'aucun prestige. Devant la brutalité grandissante de Sigcau, encouragé par l'administration, l'agitation devint bientôt générale, et l'on commença à se rassembler dans les forêts. En mars 1960 est créé le "Comité de la montagne" (Intaba) qui coordonne la rébellion. Le gouvernement répond immédiatement par le ratissage avec patrouilles blindées, fouille des kraal, arrestation des hommes, violences sur les femmes, incendies des huttes et des récoltes. Un état d'urgence spécial, la "proclamation 400" est édicté en novembre.

Les paysans s'étaient organisés. Ils avaient rejoint la forêt après que les délégations envoyées aux administrateurs locaux ont été éconduites. Ils proposèrent des négociations sans résultat. Les demeures des chefs corrompus furent systématiquement brûlées. Vingt-cinq collaborateurs notoires furent mis à mort après jugement populaire. L'argent des impôts fut versé à la lutte. Le commerce et les agences de recrutement de main-d'oeuvre furent boycottés. La lutte armée n'était que sporadique, faute de matériel, mais il est arrivé que des patrouilles de police tombent dans des embuscades d'où partaient plus de pierres que de coups de feu.

La lutte, jusqu'à aujourd'hui, n'a pas complètement cessé. De petits partis tiennent encore la forêt, que surveillent des hélicoptères "Alouette". Certains ont voulu rapprocher l'insurrection pondo du mouvement mau-mau. Le parallèle a maintes justifications mais une analyse minutieuse des faits montre que la conscience politique est incomparablement plus élevée au Pondoland, et que les possibilités d'organisation proprement politique y ont été exploitées 5.

Vers la fin, les rebelles pondo adoptèrent la Charte de la Liberté, le document de base des Congrès pendant que ceux-ci devaient faire face à une situation nouvelle pour laquelle ils étaient bien peu préparés. Au cours de l'été 1961, les dirigeants clandestins de l'ANC décidaient la création d'une organisation séparée, autonome, l'Umkhonto we Sizwe, ou Fer de lance de la Nation, chargée d'organiser le sabotage. Etaient visées les usines énergétiques, les communications ferroviaires et téléphoniques et les enseignes de l'apartheid, bâtiments administratifs, locaux divers, etc. En décembre, des explosions au plastic secouent toutes les grandes villes. Depuis lors, les sabotages n'ont guère cessé, à intervalles plus ou moins rapprochés. Les informations à ce sujet sont censurées dans la presse, qui a reçu pour ordre de n'en pas parler. Pourtant, des deux buts avérés de cette nouvelle ligne politique, un seul -- celui d'encourager concrètement les partisans du mouvement de libération à continuer et développer la lutte par tous les moyens -- peut être considéré comme atteint.

Le second, décourager les investissements étrangers par l'insécurité et la désorganisation d'une partie de la production industrielle, est un échec manifeste. En net recul après Sharpeville, les investissements étrangers se sont de nouveau tournés vers l'Afrique du Sud, rassurés sans doute, par la brutale détermination du gouvernement de faire face par tous les moyens.

 

PROBLEMES IDEOLOGIQUES

L'expérience politique des leaders du mouvement de libération est particulièrement variée. Ils ont une rare connaissance des types de domination, que ce soit la tutelle ou le développement séparé; ils ont pu voir à l'oeuvre la démocratie occidentale, avec élections et parlement; ils connaissent aussi bien les techniques du contrôle totalitaire que les limites du libéralisme; ils ont vu fonctionner le racisme, le nationalisme ainsi que le capitalisme; ils ont entendu parler des principes du communisme; ils ont utilisé toute la gamme des moyens politiques violents et non-violents. Ils savent comment s'organise une grève ouvrière, un boycott, comment se déclenche une émeute, comment surgit une révolte paysanne.

La réflexion politique a dès lors sur quoi s'appuyer. La question fondamentale a été jusqu'à ces dernières années et nul ne saurait s'en étonner le problème racial. N'est-il pas paradoxal que la plus importante organisation qui réclame une société non-raciale, l'ANC, soit ouverte exclusivement à un groupe ethnique? Il en va de même pour le Congrès Indien, l'Organisation des Métis et le Congrès des Démocrates (Européen). La raison généralement donnée est qu'en raison de la ségrégation, des problèmes spécifiques sont posés à chaque groupe ethnique et que leurs moyens d'action ne sont donc pas les mêmes. Cela est vrai jusqu'à un certain point; mais d'autres raisons, beaucoup plus puissantes, agissent aussi. On citera la grande méfiance de très nombreux Africains envers tout ce qui est européen, ou l'hostilité, parfois mal déguisée, envers les Indiens, qui sont le bouc émissaire le plus accessible; inversement, de nombreux Indiens préfèrent le repli vers l'intérieur de la communauté et veulent ignorer les Africains. Les Métis, dans leur majorité, aspirent à se "blanchir" et méprisent les Africains, qui le leur rendent bien. Les barrières entre groupes ethniques -- produits d'une histoire réellement chaotique -- sont soigneusement entretenues par la politique d'apartheid, non sans que les intéressés cèdent parfois aux facilités mentales qu'elles procurent.

Toutes les enquêtes concordent: une fraction non négligeable de la couche supérieure africaine "manifeste un haut degré d'agression raciale" mais ses réactions restent ambiguës: hostilité et désir d'être reconnu 6.

Ces problèmes se sont cristallisés au niveau politique dans le courant des années cinquante. Il existait, au sein de la Youth League, une tendance activiste, opposée à la direction de l'ANC et à toute coopération avec les non-Africains.

Cette tendance se regroupe autour du journal The Africanist, dirigé par Robert Sobukwe. On y qualifie les dirigeants de l'ANC de "rabatteurs, de laquais et de larbins de leurs maîtres blancs et indiens". Pour ceux que l'on appelle dès lors les Africanistes, tout Européen est un esclavagiste et tout rapport avec lui est une forme d'esclavage.

En 1958 devant l'impossibilité de prendre le contrôle de l'organisation, les Africanistes se retirent et fondent le Pan Africanist Congress (PAC) qui lutte pour "le renversement de la domination blanche" et l'instauration d'une société nouvelle "originale dans sa conception, africaniste dans son orientation, socialiste dans son contenu, démocratique dans sa forme, et créatrice dans ses buts"7.

La conséquence immédiate est un anticommunisme virulent. Le PAC dénonce les Européens progressistes comme tels, et le marxisme comme idéologie "non-africaine". Paradoxalement cet anticommunisme est un terrain de rencontre avec d'autres Européens, les Libéraux qui veulent sauver le système démocratique en s'opposant à l'apartheid et au communisme en même temps. Ces Libéraux voyaient avec déplaisir l'influence grandissante des idées de gauche dans l'ANC et donnèrent leur appui moral et matériel à la scission. Ce que les Libéraux ne comprirent pas, c'est que la situation elle-même engendrait ce glissement vers la gauche; leur position est devenue intenable depuis que le gouvernement a commencé à les attaquer, à les arrêter et à les accuser de "communisme"...

Il n'en reste pas moins que sans être ouvertement raciste, la tendance idéologique représentée par le PAC ne peut apparaître que comme un recul devant les problèmes, dû à l'impuissance du mouvement de libération à renverser le pouvoir actuel. On trouvera d'ailleurs au sein de l'ANC des tendances identiques, mais qui ne sont pas structurées politiquement. Pourtant, l'impuissance ressentie par les militants justifie, à leurs yeux, cet engagement idéologique. L'enquête citée plus haut l'a noté: "La raison la plus fréquente pour la faveur dont bénéficiait cette organisation (le PAC) était la croyance qu'elle détenait la réponse aux problèmes des Africains. On sentait que sa politique pourrait assurer à l'Africain la reconnaissance qu'il désire, et que son aspect militant serait le moyen le plus efficace de renverser le gouvernement".

En réalité la doctrine du PAC est extrêmement floue; c'est l'aspect émotionnel qui rassemblait les 5 à 10.000 membres qu'il comptait au moment de l'interdiction, et qui a joué un rôle sans doute déterminant dans l'impulsion donnée, à partir de 1960, à l'action du mouvement de libération tout entier.

D'autres problèmes commencent à apparaître, sur lesquels les informations font défaut. La transformation d'un parti d'hommes respectables et parlementaristes en une organisation jeune et révolutionnaire n'est pas sans provoquer de nouvelles options. L'ANC rénové contient une importante phalange de militants qui ont étudié avec attention les expériences réalisées en Algérie, à Cuba, au Ghana, en Chine, au Viêt-Nam. Ils ont compris qu'il ne suffisait pas de changer le gouvernement mais que la structure économique et sociale de la société devait être globalement transformée. Il est encore beaucoup trop tôt pour dire quelles positions ils prendront, et surtout quels échos celles-ci trouveront dans les faubourgs du Rand et les villages du Transkei.


PROBLEMES POLITIQUES

Le problème le plus brûlant, et aussi le plus nouveau, est celui de l'organisation de la violence. "Nous ne connaissions rien des explosifs -- nous disait un membre des premières équipes de sabotage -- et au début, ils nous sautaient souvent entre les mains." La clandestinité et le sabotage ne s'improvisent pas, et les pertes dues aux arrestations ont été sensibles. Une grande partie de l'exécutif national de l'Umkhonto a été arrêtée à Rivonia en juillet 1963. La police a considérablement augmenté ses moyens, aidée par une législation qui lui laisse de plus en plus d'autonomie. La torture est employée de façon tout à fait courante, et de nombreux témoignages en sont parvenus en Europe. Le nombre de prisonniers politiques est estimé à 5000 au moins.

En 1962, la violence a pris une tournure anarchique avec la flambée du Poqo (= pur). On a rassemblé sous ce nom des actions terroristes individuelles, attaques de personnes, incendies, assauts de postes de police avec des bombes au pétrole, etc. Ces actions de petits groupes isolés furent habilement utilisées par le gouvernement pour, dans un premier temps, inquiéter la population européenne, et dans un deuxième, la rassurer par la vigueur de la répression. Des dizaines d'Africains furent pendus.

D'autres petits groupes passèrent à l'action mais sur une base entièrement politique. Il s'agit dans la plupart des cas de Métis ou d'Européens, dont certains sont trotskystes et d'autres ont pris l'initiative simplement parce qu'ils n'avaient pas le contact avec l'Umkhonto. Ils ont été toujours rapidement découverts par la police.

Le problème de la guerre civile n'a pas encore été soulevé, à notre connaissance, et la ligne de l'Umkhonto reste celle du sabotage. Néanmoins, il s'agit de préparer le terrain pour toute éventualité dictée par la situation politique. Les deux priorités sont alors la formation des cadres, qui se fait aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, et l'élimination des mouchards et autres collaborateurs de l'administration. Tous les tracts et bulletins clandestins appellent à la dénonciation et à la liquidation des mouchards, et de fait, un certain nombre d'informateurs ont été tués par les commandos africains.

C'est dans la mesure où la violence sera plus organisée qu'elle sera la moins sanglante, mais nous ne saurions faire ici de prévision. L'appareil de répression est intact, il tend même à se renforcer. Les forces révolutionnaires sont réduites; elles commencent à acquérir des moyens et des techniques, mais ce qui rend leur développement probable, c'est le terrain favorable dans lequel elles s'implantent, formé de populations qui subissent le terrorisme d'un pouvoir unique dans l'histoire, et auquel elles ont toujours, en fait, refusé de se soumettre.


Serge Thion.


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