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141 -- "Cambodge: la catastrophe démographique", Libération, n. 2050, 17 septembre 1980.

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Cambodge:

la catastrophe démographique

par Serge Thion

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On a dit et écrit les choses les plus folles sur le nombre de morts que les événements des dernières années ont provoqué au Cambodge. On a vu des chiffres arbitraires surgis dans la presse américaine être récupérés par celle de Hanoï et Moscou, être gonflés ensuite après l'intervention viêtnamienne et se retrouver par rebond dans les medias occidentaux...

Nous disposons maintenant pour la première fois d'une analyse statistique de l'évolution de la population cambodgienne, qui indique des sources et des méthodes. Elle provient d'une institution qui ne manque ni de moyens, ni d'expérience des affaires cambodgiennes, ni de personnel dans la région. Il s'agit de la CIA, dont un "research paper" (document d'enquête) destiné à un organisme officiel (le National Foreign Assesment Center) vient d'être rendu public. Il date du mois de mai 1980 et s'intitule "Cambodge, une catastrophe démographique" (ref. GC80-100190).

L'agence invite elle-même à accueillir ces chiffres avec la plus grande prudence:

"Dans la mesure où les estimations s'appuient sur les informations disponibles et sur l'interprétation des événements par des experts, on doit les considérer comme raisonnables; mais elles sont fondées sur des données historiques incomplètes et sur un essai d'évaluation des conséquences... de presque 10 ans de guerre et d'oppression. Elles doivent donc être considérées comme des spéculations."

C'est l'estimation "moyenne" (la plus probable selon les auteurs du rapport qui ont également élaboré des hypothèses hautes et basses) qui est présentée ici. Sous le régime Lon Nol (1970-75), toutes les sources s'accordent pour estimer à 600.000 le nombre de morts provoqué par l'intervention américaine. La population, estimée en 1970 à 7,4 millions, compte tenu de la baisse du taux de natalité.

Dans la phase initiale du régime khmer rouge (avril-juillet 76), la déportation de la population citadine (4 millions, dont une bonne partie de ruraux réfugiés en ville) aurait fait 10% de victimes-- 400.000 morts. D'autre part, environ 50.000 cadres et militaires du régime Lon Nol ont été arrêtés et exécutés. Enfin 260.000 Viêtnamiens ont été expulsés. Au 1 er juillet 1975, la population est donc estimée par la CIA à 6,7 millions. Par la suite (juillet 75-- janvier 76) le "nouveau peuple" (les citadins déportés) et l'"ancien peuple" sont affectés d'indicateurs démographiques différents, car ils n'avaient pas le même statut politique et pas les mêmes conditions matérielles d'existence. De nouveaux déplacements passifs de population ont lieu fin 75. De nombreuses régions sont ravagées par la famine, le paludisme et diverses épidémies. L'accumulation de ces facteurs aurait alors causé 400.000 morts. En tenant compte du début de l'exode vers le Vietnam et la Thaïlande, les experts américains chiffrent la population cambodgienne début 1976 à 6, 2 millions d'habitants.

De janvier 76 à janvier 79, la situation alimentaire se stabilise à un niveau médiocre; les conditions de vie et la situation sanitaire demeuraient très précaires, ce qui maintient des taux de natalité bas et de mortalité élevée, surtout chez le "peuple nouveau". A la veille de l'entrée des troupes vietnamiennes à Phnom Penh, la population est estimée à 5,8 millions. Le bilan du régime Pol Pot est donc de 1.150.000 morts-- dont plus de 90% dus aux effets immédiats des déportations. En 1979 la nouvelle guerre, les dislocations de l'économie, et les mouvements de population ont ramené la famine dans plusieurs régions. En dehors des quelques 400.000 réfugiés qui ont gagné la Thaïlande, la famine qui a précédé le démarrage de l'aide internationale (septembre) aurait fait 300.000 morts supplémentaires. Il y avait donc, début 80, 5,5 millions de Cambodgiens-- contre 10 millions prévus par les spécialistes,1 ce qui justifie le titre de l'étude de la CIA.


Les exécutions politiques, qui ont si vivement frappé l'opinion publique, n'ont donc eu qu'une incidence relativement mineure sur le drame (100.000 au maximum). C'est d'ailleurs ce que permettaient de comprendre dès le début une lecture attentive des récits des réfugiés; typiquement, ils mentionnaient les décès par épuisement, famine et maladie ainsi que le "départ" de leurs proches, "appelés par l'Angkar", ce qui fut présenté comme des euphémismes pour signifier des massacres de masse. Mais les témoignages directs d'exécutions sont beaucoup moins fréquents qu'on ne le croit en général

Ce qui a tué, c'est la déportation et la faim. On sait le rôle que la faim contrôlée joue dans tous les systèmes concentrationnaires modernes. Il y a eu sans doute politique calculée de la part des autorités communistes, qui ont utilisé l'alimentation comme arme politique. Mais il faut aussi tenir compte des destructions sans précédent infligées par l'aviation américaine aux zones rurales du Cambodge, qui rendaient la famine inévitable. La communauté internationale était-elle prête, en 1976, à voler au secours sans conditions des populations cambodgiennes? Certainement pas.

 

Quoi qu'il en soit, si on additionne morts et non-nés, il est évident qu'il faudra plusieurs générations pour effacer ces pertes effroyables. Aujourd'hui les Cambodgiens n'ont qu'un seul besoin: qu'on les laisse en paix.


1 Jacques Migozzi, Cambodge, faits et problèmes de population, CNRS, 1973. retour au texte


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