Totus

| Accueil Totus |


153c

["Quelques constantes de la vie politique cambodgienne", in Affaires Cambodgiennes, 1979--1989, Asie--Débat, n . 5, Paris, 1989, L'Harmattan, p. 224-47.]


QUELQUES CONSTANTES DE LA VIE POLITIQUE CAMBODGIENNE


Une première version anglaise de ce texte a été exposée à la Conférence de Princeton sur le Cambodge en novembre 1982 (voir le compte rendu de F. Grunewald dans ASEMI, 1982, p.503-5). Il a été publié à New York dans la revue International Journal of Politics, automne 1986, XVI, n.3, sous le titre "The Pattern of Cambodian Politics " , avec quelques autres contributions à cette Conférence, dont l'ensemble devait paraître chez M. E. Sharpe, sous le titre The Cambodian Agony, édité par David A. Ablin et Marlowe Hood.

Il peut sembler paradoxal de considérer l'évolution de la politique moderne au Cambodge comme un processus de continuité et parfois de répétition, puisqu'il apparaît surtout comme une succession de changements brutaux ayant entraîné le remplacement parfois sanglant des élites au pouvoir. Les régimes successifs détestaient ceux qui les précédaient et ont essayé d'éradiquer ce qui pouvait rester de leur influence. Mais ces changements totaux et abrupts, parfois pourvus de l'étiquette de révolution, se sont passés d'une façon distinctive, purement cambodgienne, qui doit nous amener à réfléchir sur ce qu'est en réalité l'objet de la politique au Cambodge. Les remarques qui suivent proviennent du sentiment que la question la plus importante pour le Cambodge n'est pas tant sa situation internationale que sa capacité à reconstruire un système politique qui lui appartienne en propre.

Lorsque le roi Sisowath visita la France pour la première fois, au début du siècle, il provoqua une grande sensation à Paris. La Belle Epoque aimait déjà l'exotisme, mais le luxe oriental qui entourait le roi, ses ornements royaux, sa suite et son ballet-- lequel se confondait plus ou moins avec son harem-- a créé un choc culturel. Ce choc s'est reproduit dans les années 30, avec l'Exposition Coloniale, où l'on représentait Angkor Vat en carton pâte, ce qui a frappé l'imagination de toute une génération. Dans ces fantasmes, le Cambodge ne pouvait être qu'un pays beau et gracieux, enveloppé de mystère oriental et gouverné par un roi divin, escorté d'apsaras, les danseuses célestes. Nul ne faisait attention au fait que la note était payée par l'administration coloniale dont le roi était une manière de serviteur.

Cette illusion avait son équivalent local au Cambodge même.

L'intrusion française dans le pays était également un choc culturel qui a déclenché une insurrection violente en 1886-1887, après que les autorités coloniales aient obtenu, à la pointe des baïonnettes, l'allégeance du roi Norodom (le prédécesseur et le frère de Sisowath) envers leur conception particulière de la "protection"; bien que les Français aient eu parmi eux des administrateurs compétents qui pouvaient rapidement saisir et analyser le fonctionnement du royaume khmer (voir, par exemple, les travaux de Leclère et Moura), les autorités coloniales étaient dans l'ensemble incapables de comprendre les concepts de base qui régulaient le système politique khmer et encore moins de s'y adapter. Des essais répétés et toujours infructueux pour construire un système de propriété privée des terres, fondé sur des conceptions issues du droit romain, témoignent de façon claire de cette incompréhension durable. Les Khmers, de leur côté, imbibés de leur propre culture, n'ont fait naturellement que peu d'efforts pour tenter de saisir les nouvelles règles du jeu politique colonial. Ils s'en tinrent fermement à leurs chefs traditionnels et à leurs façons d'exercer un pouvoir qui se trouvait désormais sous le contrôle d'une administration étrangère. On peut dire qu'ils se conduisirent avec cette profonde absence de réalisme qui est devenue par la suite un facteur permanent de la politique cambodgienne. Pendant longtemps, ils semblèrent continuer de penser que les Français s'occupaient de leurs propres affaires et que ces affaires étaient sans rapport avec la lutte pour le véritable pouvoir. Cette lutte consistait essentiellement à obtenir des positions honoraires qui allaient de pair avec des titres octroyés par le roi-- titres que les Français apparentaient à celui de mandarin, en utilisant un mot qu'ils retiraient de son contexte. En réalité, il n'y avait rien au Cambodge qui équivalait aux mandarins chinois c'est-à-dire à des fonctionnaires promus en fonction de leurs seules connaissances littéraires et de leurs capacités de gestionnaires.

La référence la plus appropriée ici est la tradition des Etats bouddhistes théravadins de l'Asie du Sud-Est, dans lesquels les personnages lettrés, jusqu'au siècle dernier et à un certain point jusqu'à maintenant, choisissaient habituellement de rejoindre la sangha (communauté des moines) et non l'administration militaire ou civile, réservée aux fils de l'aristocratie ou, dans une certaine mesure, à ceux de la classe marchande. Politiquement, le Cambodge doit être compris comme une partie intégrante de ce monde culturel qui le rend étranger aussi bien aux valeurs occidentales qu'aux traditions politiques et administratives chinoises ou sinisantes. Voyez du côté viêtnamien. Cette dure leçon de la différence culturelle a d'abord été apprise en 1830-1840, lorsque l'empereur Minh Mang dut retirer son protectorat après avoir complètement échoué dans sa tentative de changer la nature de la politique au Cambodge. On peut s'attendre à la même chose aujourd'hui, au moins dès que la situation militaire aura évolué, en sorte que la question de la réorganisation politique du pays reviendra sur le devant de la scène. Ce moment est actuellement retardé par les troubles continuels qui se produisent sur la frontière et qui sont presque entièrement alimentés à partir de l'extérieur.

Pour saisir la situation présente dans son ensemble, nous devons revenir au XIXe siècle. En simplifiant énormément, je dirais que le Cambodge était alors un morceau du système politique siamois. "Etre un morceau" doit être compris non pas comme ce que cela signifie aujourd'hui (une région incluse dans un Etat, par exemple la Sicile "est un morceau" de l'Italie) mais comme ce que cela signifiait à l'époque: une région gouvernée par un dirigeant local-- un pays, un royaume, quel que soit son nom officiel-- ayant une relation spécifique avec un autre qui est considéré par chaque partie comme le centre et qui est gouverné par un roi suprême envers qui des liens de loyauté personnels, renouvelables, sont maintenus par le dirigeant local; ce dirigeant local possède une cour, une armée, lève la corvée, tout à fait de la même manière que le roi suprême, mais à une échelle moins grandiose. J'hésiterais à appeler cet arrangement féodal, parce que cela compliquerait plutôt la compréhension. Néanmoins il y a ici quelque chose du féodalisme: le lien personnel de loyauté, que l'on nomme habituellement le fait de "boire l'eau d'allégeance". On payait le tribut mais ce n'était pas non plus le système tributaire de l'empire chinois classique pour lequel le tribut était d'abord et avant tout une affaire économique. Cela ressemblerait plus à la fédération aztèque, celle que les Espagnols ont trouvée au Mexique, dans laquelle Cortès a joué la périphérie contre le centre. Les royaumes siamois d'Ayutthia et Bangkok étaient construits de manière à inclure des Etats périphériques qui étaient toujours prompts à jouer sur l'affaiblissement de l'influence centrale pour se libérer de cette influence et tenter de s'établir eux-mêmes comme centres concurrents. Ces Etats périphériques ont inclus à certaines périodes des zones culturelles proches, comme le royaume de Chiang Mai dans le Nord, ou les principautés laotiennes de la vallée du Mékong ou même des entités plus étrangères, comme les sultanats malais du sud, de larges tranches khmérophones de l'ancien empire angkorien et même le royaume du Cambodge lui-même, le Srok khmer. On trouvera une analyse détaillée de ces politiques et de leurs racines dans les conceptions bouddhistes de la religion et de la royauté, particulièrement dans l'empire indien d'Ashoka, dans le livre de S.J. Tambiah 1. Il appelle ce système un "monde politique galactique" (galactic policy), ce qui est une expression très suggestive. Ceci est aussi le fondement du sentiment que partage une bonne partie des Thailandais selon lequel le Cambodge devrait, d'une façon ou d'une autre, appartenir à la sphère d'influence de la Thailande. Les politiciens thailandais n'acceptent pas facilement l'idée d'un Cambodge indépendant, parce que ceci remet en cause leur sentiment de la "légitimité" d'une sorte de suzeraineté 2.

Pour des raisons qui ont probablement plus à voir avec le déplacement des routes commerciales internationales que l'épuisement du sol ou les attaques militaires siamoises, l'empire angkorien est tombé dans l'oubli. Vers le xviiie et le xixe siècles, l'influence siamoise dominait pratiquement la totalité de la vie politique, y compris l'administration, le rituel de la cour, le système d'éducation, les alliances matrimoniales, les chroniques royales, etc. Mais les rois d'Oudong, la capitale cambodgienne de l'époque, avaient une base économique plus petite et étaient relativement pauvres. La conception de base, issue du bouddhisme théravadin, était que le roi était un dharmaraja, le roi juste, incorporation du dharma, soutien de la sasana (religion), bienfaiteur de son peuple et source de la loi morale. Très étroitement connectée à cette notion était celle de chakravartin ou régent du monde (avec le palais royal qui figure le centre axial du monde); il représentait un lien nécessaire entre les différents niveaux de l'existence cosmique, animaux, nature, humanité, dieux, etc. La nature divine de la royauté, héritée de l'antique influence hindoue, n'avait pas été entièrement effacée par le bouddhisme théravadin, ainsi qu'en témoigne le rôle joué, jusqu'en 1970 au Cambodge et encore aujourd'hui à la cour de Bangkok, par des familles de brahmanes attachées au culte royal. D'une certaine façon, tout ceci maintenait le roi à distance de la gestion directe des affaires qui était confiée à des ministres puissants, et à leurs épouses, pour ne rien dire des reines et des concubines royales, empêchant ainsi l'établissement de règles fixes de succession et laissant le terrain libre à de durs conflits entre les princes et les autres rejetons royaux. L'histoire siamoise, birmane et khmère est pleine de ces luttes meurtrières pour la succession et de longues périodes de déclin dues à l'instabilité politique.

L'impact colonial allait changer complètement la façon dont ce système fonctionnait mais il ne l'a pas supprimé entièrement, en tout cas ni en Thailande, ni au Cambodge, ni au Laos. En Birmanie et à Ceylan, le système a été décapité par la disparition de la monarchie, mais ses fondations dans la culture locale n'ont jamais complètement disparu (voir Tambiah et Sarkisyanz 3). La politique, dans les sociétés théravadines, se doit d'avoir essentiellement affaire à des questions de moralité et de gestion sociale, qui sont perçues comme la condition nécessaire de la croissance de la religion et de l'accumulation des mérites par les individus. Le pouvoir est censé récompenser un bon "crédit" karmique des mérites passés, provenant d'existences antérieures et la légitimité provient essentiellement de la sangha qui est à son tour honorée et protégée par le détenteur du pouvoir. Sihanouk est devenu roi sur cette base, bien qu'il ait été choisi et mis sur le trône par les Français. Depuis la mort du roi Norodom (1904), les Français ont favorisé la branche Sisowath de la famille royale qui semblait plus souple envers les intérêts français. Les intrigues de palais, afin de gagner les faveurs du Gouverneur général, avaient remplacé la lutte ouverte que se menaient des branches concurrentes de la famille royale. L'interférence coloniale pouvait trouver des solutions rapides aux questions de succession mais les vieilles cliques continuaient à jouer le même jeu qu'autrefois, bien que le pouvoir d'un roi cambodgien fût devenu de plus en plus illusoire. On a dit que les autorités coloniales françaises avaient entretenu et rehaussé le statut de la royauté au Cambodge. Il y a là quelque chose de vrai mais les Français ont toujours surveillé de près et contrôlé étroitement l'administration. Néanmoins cette adjonction de prestige, jouée par les Français comme une carte politique, avait tendance à accroître la compétition entre des familles "puissantes", dont quelques-unes d'origine roturière, pour se gagner des postes à la cour et dans l'administration locale.

Le rôle des liens de famille, de ce point de vue, semble avoir été très contradictoire. Bien que le concept de famille étendue (extended family), solidement établi à travers toute l'Asie, ne soit pas inconnu au Cambodge, les liens généalogiques ne sont bien connus et répertoriés que dans quelques familles, lorsqu'elles ont un rapport quelconque avec la famille royale (par exemple la famille Saloth de Pol Pot 4).

La solidarité ne se déduit pas automatiquement des relations de parenté, et dans la vie ordinaire au Cambodge, avant la guerre, on avait de nombreux exemples de personnes qui essayaient de tirer avantage de leurs liens de parenté et qui étaient rejetées ou ignorées par ceux à qui l'on faisait ainsi appel. La tendance était de modeler les liens de parenté sur le système patron-client et de les utiliser au profit d'ambitions individuelles.

Ce que les Français avaient à l'esprit, c'était de conserver la royauté. Dire que le roi était dépourvu de pouvoir n'implique pas un grand changement d'avec les réalités traditionnelles. Au siècle dernier, il était entouré par des seigneurs puissants, comme l'Obareach (pali: uparaja, "sous-roi"), qui partageaient avec lui une partie de ses privilèges politiques et religieux et par d'autres membres de la famille royale qui contrôlaient de grandes provinces et pouvaient les "manger", c'est-à-dire y collecter les taxes et les revenus. Bien que son rôle religieux le rendit unique, il était loin d'être un monarque absolu, sa volonté était souvent mise en échec et la rébellion couvait presque constamment sous la cendre. Les rebelles cherchaient souvent une aide étrangère pour gagner le pouvoir. Le facteur nouveau était la domination que les Français exerçaient sur l'administration et sur la levée des impôts. Mais pendant longtemps l'élite khmère pouvait ne pas s'en soucier car l'administration moderne ne lui paraissait pas très attrayante. Aucun roi cambodgien n'a réellement cherché à faire des réformes à la façon dont le roi Chulalongkorn a appliqué les siennes dans le Siam voisin. C'est pourquoi les " bureaux" étaient habituellement remplis de Viêtnamiens formés par les Français et importés de Saïgon.

L'introduction de la démocratie parlementaire à la suite de la Deuxième Guerre mondiale a ouvert un champ d'action politique entièrement nouveau. Les vieux courtisans et les administrateurs traditionnels durent alors entrer en compétition avec de riches marchands et avec des intellectuels éduqués à la française qui étaient les signes annonciateurs de l'émergence d'une petite classe moyenne encore en formation. Le nouveau jeu politique avait des règles qui étaient entièrement étrangères et directement dérivées des Troisième et Quatrième Républiques françaises. Mais on ne trouvait au Cambodge aucun de ces grands blocs socio-politiques solidement assis qui se partageaient le pouvoir dans les assemblées françaises. Le mouvement nationaliste cambodgien, qui était né vers la fin des années 30, était déchiré par les loyautés divergentes envers ses premiers chefs, comme Son Ngoc Thanh, ou envers le roi ou encore le Viêt Minh. Il s'est en grande partie désintégré et ne pouvait pas constituer un électorat cohérent en dépit de l'étendue de son influence dans l'opinion publique. D'autres partis politiques avaient une base sociale étroite, ou même quasi inexistante. C'est donc assez normalement que la vie parlementaire en vint rapidement à être considérée comme une nouvelle occasion de luttes factionnelles et d'affrontements individualistes pour le pouvoir. L'intérêt le plus égoïste devint la règle d'action d'une foule de petits leaders.

Nous connaissons bien sûr d'autres systèmes politiques qui favorisent la division sans fin, selon les mêmes principes, comme en Thailande, et même au Japon. Là, cependant, il existe des instruments politiques qui assurent l'unité globale du système. Au Cambodge, comme en Thailande, ce rôle était manifestement dévolu à la monarchie, car elle se trouvait être le seul lieu d'incorporation de toutes les valeurs qui pouvaient relier le peuple avec lui-même. Le concept moderne de nation n'avait pas encore atteint les bords de la vie villageoise, bien que, naturellement, le sentiment d'une identité khmère ait été fermement enraciné L'idée de nation en tant que moule pour l'unité et l'action se répandait peu à peu avec les progrès de l'instruction publique; elle était encore un concept nouveau, source de doute et d'étonnement, dans la vie des campagnes avant la guerre de 1970. La "révolution bourgeoise" nationaliste qui a surgi après le coup d'Etat du 18 mars dans la population urbaine et surtout parmi les jeunes scolarisés est restée confinée surtout dans les grandes villes. Dans beaucoup d'endroits, elle a provoqué un rejet violent par une large partie de la population rurale qui a choisi de se rallier au vieux concept de la royauté, même s'il impliquait à l'époque l'acceptation comme alliées de troupes étrangères (viêtnamiennes), communistes de surcroît.

Dans les années 50, Sihanouk, en tant que roi, a été confronté à un choix difficile: soit rester, en tant que monarque constitutionnel, le symbole suprême de l'unité, ses actions étant principalement concentrées sur l'observation des rituels et sur la protection religieuse du royaume, une façon qui ressemblait beaucoup au rôle des rois de Thailande après la "révolution" de 1932, ou alors de se jeter dans l'action et de faire un usage politique de son charisme pour appliquer sa propre politique. Comme il sentait qu'il était impossible d'exposer le trône aux dangers de la politique quotidienne, il en descendit et y fit monter son père, un personnage obscur et sans relief. Cet arrangement n'a pas bien fonctionné parce que, avec la mégalomanie qui le caractérise, Sihanouk voulait le beurre et l'argent du beurre. Tout en abandonnant à son père Suramarit les insignes de la royauté, il continuait à s'entourer d'un apparat royal et pour la population il ne faisait pas de doute qu'il restait le vrai roi 5. Après son entrée en politique, il agit rapidement pour construire son propre parti qui bientôt absorba tous les autres et devint le seul dans le pays. Les luttes de factions se déplacèrent donc pour se retrouver au coeur de ce parti, le modèle traditionnel des petits chefs qui se battent pour des raisons individuelles, y compris les princes et d'autres aristocrates, pouvait ainsi continuer à fonctionner librement. La victime n'était pas tant Sihanouk-- en tant que politicien il a longtemps connu un certain succès-- mais plutôt la royauté elle-même. Après la mort de Suramarit en 1960, Sihanouk, évoluant vers une autocratie de plus en plus rigide, n'osa pas désigner un successeur au trône. Un nouveau roi eût attiré à lui un soutien dont Sihanouk avait besoin et qu'il entendait monopoliser à son profit. Un tel changement aurait dénoué une ambiguïté dont il profitait en cachant ses erreurs derrière l'aura magique qui entourait sa position d'ancien roi et de seigneur protecteur de la sangha.

La tradition parlementaire française n'avait donc aucune chance de se greffer sur le corps politique cambodgien, sauf lors d'une courte période en 1955, qui vit la montée du parti démocrate et qui avorta quand Sihanouk descendit du trône. Il était le parfait dirigeant "oriental" avec sa politique de harem, sa police secrète, une corruption omniprésente, des fêtes coûteuses et même ce qu'il faut de bouffonnerie dans ses entreprises grotesques de chanteur et de cinéaste. (En 1982 encore, alors qu'il assistait à une session des Nations Unies à New York où il représentait le "Kampuchea démocratique", Sihanouk n'a pas pu s'empêcher d'offrir des réceptions fastueuses et de sauter sur la scène pour se mettre à chanter. Il avait fait venir un orchestre khmer spécialement de Paris. En tant que chanteur khmer, il n'est pas si mauvais que ça.)

Mais lorsque, sous la pression du monde extérieur, la crise interne s'est développée, la démonstration d'ubiquité de Sihanouk n'a pas pris et le système s'est brisé d'un coup. Le 18 mars 1970, il s'est créé un fossé entre la politique, concentrée dans les villes, et la royauté, abolie ensuite par la loi, et qui restait le point central de référence pour la plus grande partie de la paysannerie. La politique républicaine ne pouvait s'appuyer sur aucune tradition démocratique bourgeoise et revint assez rapidement vers le vieux modèle de la querelle des petits chefs. Un des plus importants d'entre eux était le frère de Lon Nol. Comme c'était la règle dans ce genre de cas, ces petits chefs ont essayé d'améliorer leur jeu en jouant la carte de l'influence étrangère et de l'argent étranger. On sollicita ainsi les Américains, les Thailandais, les Sud-Viêtnamiens, les Français, et même les Russes pour qu'ils donnent de l'aide, et quelquefois ils la donnèrent. Ces politiciens en lutte entre eux avaient des attitudes typiques de patrons qui commandent une suite plus ou moins importante de clients qu'ils doivent rétribuer avec des cadeaux et des postes. Ils devaient donc contrôler les ressources et redistribuer les richesses comme moyen de maintenir et d'élargir la foule de leurs clients. Ces ressources pouvaient venir de trafics illégaux menés par l'intermédiaire de commerçants chinois, de la corruption généralisée ou de l'aide étrangère. Tout cela ne semble pas très différent de ce qui se passait auparavant; seules les données économiques et l'environnement avaient changé.

En coupant tous les liens avec la royauté, en permettant même à la reine-mère Kossomak de rejoindre son fils à Pékin, le régime républicain a perdu toute chance non seulement d'unifier le pays mais même de se gagner une légitimité parmi la masse des habitants des villes. La sangha était profondément divisée et ne pouvait faire office de rassemblement. La mystique personnelle de Lon Nol, tout à fait étrange, semblait un mélange terne et peu attractif, car il n a jamais pu s'investir d'aucun pouvoir surnaturel reconnu, tel celui que les rois possèdent "naturellement". Ses appels lancés pour une lutte contre les thmil (pour Tamils, c'est-à-dire les non-croyants) ne pouvait pas faire pièce à l'appel lancé par Sihanouk pour la lutte contre les "rebelles" républicains.

Dans son exil de Pékin, Sihanouk ne sentit pas qu'il devait changer son attitude politique. Toujours environné par sa cour, bien que les circonstances l'aient un peu réduite, il tâcha de rassembler autant d'allégeances personnelles qu'il le put. Les groupes sihanoukiste et communiste vivaient à Pékin dans des logements complètement séparés et n'avaient pratiquement aucun contact l'un avec l'autre. C'étaient les fonctionnaires chinois qui servaient d'intermédiaires. Pour les communistes, Pékin était un lieu de formation pour de nombreux étudiants que l'on préparait à l'honneur de retourner combattre à l'intérieur du pays. Ils étaient ainsi encadrés dans une vie classique de parti qui s'appliquait d'ailleurs aussi à ceux qui n'étaient pas membres du parti. Il n'y avait manifestement aucune réconciliation possible entre les façons de penser et d'agir politiquement, traditionnelle et communiste. C'est cette situation qui a fait dire à Sihanouk ce mot,-- si largement colporté, qu'après la victoire, les communistes le recracheraient "comme un noyau de cerise".

Il est intéressant de noter que les communistes furent plus prudents que les soi-disant jacobins de Phnom Penh en 1970 et qu'ils n'ont pas aboli entièrement les manifestations de la royauté. Ils ont gardé Sihanouk après 1975 dans une sorte de résidence surveillée, assez libérale, en dépit de la haine brûlante que la plupart des vétérans khmers rouges éprouvaient à son égard. On lui permit de célébrer les funérailles de la reine Kossomak au palais en septembre 1975, quelques mois après son décès à Pékin. Il fut autorisé plusieurs fois à voyager dans la campagne et on le montre à des paysans éberlués 6. En bref, il reçut un meilleur traitement que le dernier des fils du ciel en Chine, surtout parce que le régime de Pol Pot pensait que le pouvoir d'attraction de la royauté devait être conservé comme un actif potentiel, et ils l'utilisèrent quand ils se rendirent compte que leur politique vis-à-vis du Viêt-nam devenait périlleuse. Ce régime, qui fut sans doute le plus radical destructeur de politique d'ancien régime, conserva ainsi une possibilité de manipuler les symboles royaux (le passé angkorien, le charisme de Sihanouk) qui s'était révélée tellement utile pendant la guerre de 1970-1975. Elle allait se révéler utile à nouveau, comme l'établissement en juillet 1982 d'un gouvernement en exil d'une coalition contre nature allait le prouver. Ceci montre de manière déterminante à quel point le modèle politique traditionnel garde une influence profonde et pourquoi aucune autre tradition politique, qu'elle soit communiste, représentée ou par Pol Pot ou par la formule Heng Samrin, ou encore la démocratie à l'occidentale prônée par Son Sann n'ont été capables de se créer un véritable enracinement dans le pays. La prudence que manifestent les Viêtnamiens à l'égard de la personnalité de Sihanouk en est une autre preuve.

Il est évident pour la plupart des observateurs, qu'ils le veuillent ou non (et je me range dans la deuxième catégorie) que Sihanouk conserve un grand attrait pour de larges parties de la population khmère. Mais il ne faudrait pas croire que cet attrait est une approbation du prince, de sa personne, de sa politique, comme on a pu le voir par la réception plutôt froide qu'il reçut dans le camp de Khao-I-Dang en juillet 1982. Des personnes plus âgées éprouvent souvent du ressentiment pour ses erreurs passées et les plus jeunes, ceux qui n'ont pas vingt ans, ne connaissent rien de lui. Sa force n'est donc pas due à ses talents discutables de politicien mais à son charisme d'ancien roi, sa personnification du dharmaraja et de l'unité du Srok khmer. Son retour au pouvoir signifierait, dans le cadre de l'idéologie bouddhiste, le retour à une sorte d'harmonie entre la nature et le monde, qui a été si brutalement secouée et détruite au cours de quinze dernières années.

Quels étaient les moyens par lesquels Sihanouk et ses successeurs au pouvoir pouvaient proclamer leur légitimité alors qu'un trône vide leur refusait sa sanction religieuse? Le credo nationaliste n'était pas très efficace parce que sa doctrine de base n'avait pas encore pénétré la société tout entière. Les appels chauvins à la préservation de la "race" khmère ou du "sang" khmer lancés successivement par Sihanouk, Lon Nol et Pol Pot n'ont pas pu dépasser les frontières de la classe instruite. La manipulation de l'image de l'"ennemi héréditaire" yuon, c'est-à-dire les Viêtnamiens, n'a pas non plus entraîné d'action ou d'engagement spontané. Les mesures qui furent prises contre les populations civiles viêtnamiennes installées au Cambodge l'ont été à nouveau par Sihanouk, Lon Nol et Pol Pot et n'ont jamais soulevé de passion publique visible. Vue au niveau du village, la coexistence pacifique et la cohabitation de paysans et de pêcheurs locaux, khmers et viêtnamiens, est un fait trop ancien à la fois dans le delta du Mékong et dans le Cambodge d'aujourd'hui, pour susciter des sentiments homicides. Les massacres de civils viêtnamiens furent menés par la troupe seule, sur ordre des autorités militaires (Lon Nol, 1970; Pol Pot, 1977-1978). Les Khmers ne sont pas habitués aux pogroms, quoi que puissent dire les autorités et la presse étrangère, toujours avide d'idées reçues, sur le fait que les Khmers haïraient les Viêtnamiens.

Il me semble assez logique de relier la question des frontières du Cambodge à ces tentatives de soulever des passions nationalistes dans le but de promouvoir la légitimité des régimes successifs. L'aspect le plus fascinant de cette question est que ces régimes adoptent exactement la position de leurs prédécesseurs. Le fait légal de base est que le Cambodge n'a pas de frontière qui ait été librement acceptée par ses voisins. Les frontières avec le Viêt-Nam, le Laos et la Thailande ont été tracées par les Français et c'est seulement avec la Thailande qu'une ligne frontière a été définie dans un traité international signé par les deux côtés-- les Français agissant en tant que "protecteurs" du Cambodge. Cette situation n'est évidemment pas unique dans les suites de la période coloniale. Mais ce qui est frappant, c'est le refus des régimes cambodgiens successifs de s'engager sur des frontières précises. La définition la plus élaborée était celle que Sihanouk avait trouvée en 1968-1969 lorsqu'il lança un appel à la reconnaissance internationale du Cambodge "à l'intérieur de ses frontières actuelles".

Cette formule vague pouvait être comprise comme une renonciation implicite aux anciens territoires khmers, perdus au cours des siècles passés, devant l'expansion des Etats siamois et viêtnamien, et comme une acceptation implicite de la ligne administrative fixée par le gouverneur Brévié en tant que frontière internationale 7. Ceci entrait en contradiction avec des demandes faites antérieurement par le même Sihanouk, à l'époque de la conférence de Genève, qui portait sur les territoires perdus situés alors au Sud Viêt-Nam, demandes dans lesquelles il soulignait qu'aucun roi khmer n'avait jamais renoncé formellement à ces territoires et qu'au contraire les actions des Français qui avaient fait passer des territoires khmers sous administration de la Cochinchine coloniale avaient toujours soulevé des protestations violentes de la part des souverains khmers. Il savait bien, évidemment, que le Cambodge ne récupérerait jamais ces provinces qui étaient alors majoritairement peuplées de Viêtnamiens, mais il pensait que cette non-reconnaissance lui donnait quelques avantages dans ses négociations avec Saigon.

Il existe aussi de nombreux éléments tirés des récits de réfugiés et de documents saisis qui montrent que les troupes de Pol Pot, lorsqu'elles furent lancées à travers la frontière pour accomplir leurs raids meurtriers en 1977-1978, avaient reçu de leurs commandants le mot d'ordre selon lequel ces opérations visaient à regagner les provinces perdues "aussi loin que le pousse le thnot" (palmier à sucre), cet arbre étant le signe du mode cambodgien d'occupation du sol. Sihanouk a mentionné la même chose en faisant référence à ses conversations avec des responsables du KD (Kampuchea démocratique) alors qu'ils se trouvaient à Phnom Penh. Aussi incroyable que celui puisse paraître, cette ambition territoriale doit être considérée comme un fait. Elle reflète la survie d'un concept de l'Etat "galactique" qui n'a pas de frontière fixe et définie, et dont l'influence s'étend aussi loin qu'elle ne rencontre pas une force égale émanant d'un autre système politique, centralisé comme Bangkok ou Huê dans les anciens temps.

Certes, bien qu'elles puissent ne pas être reconnues par des traités, les frontières existent. En pratique, seules quelques minuscules zones semblent faire encore l'objet de litiges le long de la frontière terrestre. Le problème de la délimitation est un peu plus complexe pour la frontière maritime. Les vieux principes qui concernent les eaux territoriales ont été balayés par l'avance technique qui a permis l'exploration et l'exploitation du pétrole off shore. Le golfe du Siam recèle manifestement un potentiel considérable de pétrole et de gaz naturel. Le principe de la zone économique exclusive de deux cent milles a accentué les conflits entre les pays voisins. Les gouvernements de Lon Nol et de Nguyên Van Thiêu ont négocié pour définir une ligne acceptable qui diviserait le plateau continental mais ils n'ont pu se mettre d'accord et réussirent seulement à délimiter des zones de patrouilles maritimes. Les Khmers ont considéré que les demandes viêtnamiennes étaient abusives et l'opposition estudiantine à Phnom Penh a manifesté violemment dans les rues contre l'idée même d'un accord avec Saïgon. Plus tard, en avril 1976, le nouveau gouvernement de Pol Pot a rompu brutalement une série d'entretiens avec le nouveau gouvernement du Viêt-Nam unifié, affirmant qu'il n'était pas question de discuter la question de la délimitation des frontières. Le principal objet du litige était à nouveau la frontière maritime. Plus récemment, en juillet 1982, le gouvernement de Heng Samrin a eu des entretiens avec les autorités d'Hanoï. Bien que les conditions politiques semblent garantir un règlement rapide, les deux délégations n'ont pu se mettre d'accord sur un règlement global concernant le partage du plateau continental. Les délégations se sont mises d'accord sur des détails qui sont assez semblables à l'accord Thieu-Lon Nol. D'après la déclaration officielle, la question de la souveraineté sera résolue "plus tard".

Il semble donc qu'aucun gouvernement khmer, quels que soient sa position politique ou son degré d'indépendance, soit capable d'atteindre le point de non-retour, c'est-à-dire l'établissement d'une ligne frontalière claire qui signifierait l'abandon des revendications potentielles sur terre ou sur mer sur ce qui fut autrefois des domaines de souveraineté cambodgienne éminente. On doit noter par exemple que ni les Khmers Rouges, ni Sihanouk n'ont, à ma connaissance, critiqué l'accord entre Heng Samrin et Hanoï. On peut donc dire, en tenant compte de la situation particulière du Cambodge, qu'un attribut essentiel de la légitimité est un refus de signer aucun accord qui reconnaîtrait que les territoires perdus le sont effectivement et pour toujours. Ceci est évidemment purement symbolique puisque les frontières existent réellement, mais le fait que ce symbole apparaisse comme nécessaire à tous les gouvernements khmers successifs depuis le commencement de la période coloniale est en soi significatif.

On peut également tenir pour révélateur le fait que l'expert le mieux informé et le plus compétent sur la question des frontières khmères, Sarin Chhak, qui était très lié au prince Sihanouk et qui a travaillé avec le régime de Pol Pot, bien qu'il ait été loin d'être un communiste lui-même, a été détenu et mis au secret par les Viêtnamiens. Il a été pris à la chute de Phnom Penh en janvier 1979, et selon la rumeur, a refusé de coopérer avec le gouvernement Heng Samrin. Dans la mesure où l'on sait qu'il n'avait aucune autorité sous le régime Pol Pot et qu'il n'avait aucune part de responsabilité dans les atrocités khmères rouges, il semble bien que c'est principalement sa compétence sur les questions frontalières qui a entraîné sa détention et sa "rééducation" dans un camp où, d'après oe que l'on dit, il est dans une condition critique.

Cette information date de 1982. Aucune nouvelle de Sarin Chhak n'est parvenue ici depuis lors.

Ce que nous savons de la vie de l'élite khmère rouge, entre 1975 et 1978, donne quelques aperçus sur quelque chose qui est très ordinaire dans la politique cambodgienne: le népotisme et la corruption. Ceci ne manque pas de surprendre, si l'on compare la pratique réelle avec l'idéologie officielle et le traitement qui fut imposé à la population mais aussi aux membres de base du parti. Chacun était supposé renoncer à ses liens familiaux et à ses sentiments pour sa parenté. L'organisation prenait les enfants en charge et les parents étaient supposés transférer leur amour envers le Parti et le pays.

Il est donc d'autant plus remarquable de voir que Pol Pot lui-même, qui n'a pas d'enfants, s'est occupé de la carrière de plusieurs de ses neveux et nièces, en particulier au ministère des Affaires étrangères, dirigé par un autre oncle, le beau-frère de Pol Pot, Ieng Sary, et dans les bureaux du Comité central qu'il contrôlait personnellement. L'un de ses neveux, appelé Hong, "le bras droit de Ieng Sary, neveu de Pol Pot et commissaire spécial de Phnom Penh" (Y Phandara, p.176 8) pouvait voyager à l'étranger avec Ieng Sary. Il s'est arrangé pour faire nommer à la tète du bureau pour les affaires générales du ministère une soeur de son ancienne femme. Cette dame était connue pour avoir un appartement privé et pour vivre entièrement en dehors du système communautaire. Pour maintenir son statut social et politique, elle épousa plus tard un membre des minorités montagnardes, ce qui, à Phnom Penh à l'époque, était considéré comme une preuve déterminante de loyauté inconditionnelle envers le Parti. Khieu Samphan s'est aussi marié avec une fille des tribus montagnardes et son fils Kroch se promenait en Mercedes (Y. Phandara, p.102).

Ieng Sary avaient plusieurs enfants, adolescents à l'époque. Sa fille aînée a été nommée directeur de l'ancien hôpital Calmette et sa seconde fille directrice de l'Institut Pasteur, bien que ni l'une ni l'autre n'aient achevé leurs études secondaires. La troisième fille était officier dans l'armée. Son fils avait le privilège d'aller en Chine pour une formation de pilote, habituellement réservée aux fils de paysans pauvres. Son neveu (le fils d'une autre dame Khieu, une soeur de Madame Ieng Sary et de Madame Pol Pot) étrangement surnommé Noeu (" stupide"), fut l'un des rares étudiants revenus de Moscou qui survécût; il fut même autorisé à quitter Pékin et à rejoindre la guérilla avant 1975; il épousa une fille des tribus. Il a été nommé ensuite président de la compagnie civile d'aviation. Sa soeur, Da, était employée comme traductrice d'anglais et comme speakerine à la radio bien qu'elle ait été dépourvue de toute compétence dans ces fonctions. Leur mère recevait, avec chaque avion qui arrivait de Pékin, deux fois par mois, des fruits, des légumes et des tissus en provenance de Chine. Ses parents bénéficiaient de privilèges en matière de logement, d'alimentation et recevaient même quelques objets de luxe. Avec les nièces de Nuon Chea, elle faisait partie du petit nombre de gens qui paraissaient à chaque réception officielle offerte aux hôtes étrangers.

Jusqu'en février 1977, le ministère des Affaires étrangères a été colonisé par une autre famille puissante. Le chef du bureau pour le commerce au ministère de l'Industrie, Doeun, avait une épouse Roeun, qui avait été nommée chef de la boutique diplomatique, une affaire juteuse dans tout régime communiste. Cette boutique était reliée aussi au ministère des Affaires étrangères et Roeun pouvait étendre là son influence à travers un neveu, nommé Roun, qui semblait avoir une grande liberté de mouvement et à travers une nièce, Noeun, mariée à un petit fonctionnaire nommé Pich Chheang. Roeun triompha dans la lutte intense qui suivit la décision de rouvrir quelques ambassades à l'extérieur en plaçant sa nièce et son mari à l'ambassade de Pékin, ce qui était la position la plus désirable à ce moment-là. Elle introduisit ensuite une autre nièce, Noeun, comme directrice de la section des enfants du ministère, et d'autres parents prirent le contrôle de la "section déménagement" (qui s'occupait de contrôler et de vider les maisons de Phnom Penh), de la section "travaux manuels", de la section de couture et de la section de cuisine. Ces postes étaient tout particulièrement importants à un moment où les bureaux manquaient plutôt de personnel et où le pouvoir réel résidait essentiellement dans le contrôle de la nourriture et des autres éléments de base nécessaires à la survie. Ces gens n'étaient pas seulement en position de contrôler les besoins matériels des autres mais ils pouvaient également faire des banquets privés avec les meilleurs aliments, avec des serviteurs, etc. La famille tout entière, y compris les enfants, à l'exception du couple installé à Pékin, a été ensuite purgée et détruite.


Dans la mesure où ces faits sont bien connus, je ne ferai que mentionner ici le complexe familial composé de Ieng Sary et de sa femme Khieu Thirith, soeur de l'épouse de Pol Pot et la famille de moindre statut de Son Sen et de sa femme Yun Yat, qui étaient tous deux ministres. Son Sen (ou peut-être sa femme) avait un jeune frère (ou demi-frère) nommé Kon, qui occupait un poste dans l'armée jusqu'au moment où il fut nommé au ministère des Affaires étrangères, où il devint bientôt chef du protocole. (C'est celui qui est décrit sous le nom de Kan dans le livre de Y Phandara.) A la chute de Phnom Penh, il réintégra l'organisation militaire et il se trouva être l'un des plus importants commandants sur le terrain dans le Phnom Malai, près de la frontière thailandaise, dans les années 80-85. Kon, ou Nikon, s'est retrouvé sous la lumière des projecteurs parce qu'il fut impliqué dans le meurtre de Malcolm Caldwell à cause d'une "confession" extraite du "méprisable Chhaan" qui était apparemment un membre du groupe des assassins (début 1979). Le document qui le met en cause provient du centre d'interrogatoire de Tuol Sleng. On ne sait pas véritablement si Kon faisait effectivement partie du complot ou si cette confession a été fabriquée pour impliquer Son Sen et préparer sa chute. Kon avait probablement certaines activités factionnelles et Son Sen était le but quasiment public des prochaines purges de haut niveau qui avaient été planifiées par la Sécurité pour "purifier" le Parti et éliminer les "traîtres" cachés au sommet. Dans les controverses qui ont suivi dans la presse occidentale, le fait que Kon soit un parent de Son Sen a été en général ignoré.


Parmi d'autres familles qui ont joué un rôle dans la politique cambodgienne sur plusieurs générations, nous devrions en mentionner certaines qui sont encore présentes dans le groupe dirigeant du régime du KD, comme celle de Nuon Chea, ou la famille Thiounn qui a survécu plutôt bien, ou les familles Thouch ou Pok qui ne s'en sont pas aussi bien sorties.

Il faut se souvenir que cette "stratégie familiale" était loin d'être systématique. Des parents pouvaient parfois être jugés comme inutiles où même comme des non-êtres par des personnages puissants. On disait à Phnom Penh que Ieng Sary a refusé, vers la fin de 1978, de rencontrer l'un de ses frères qui était venu de la lointaine province de Preah Vihear à Phnom Penh pour suivre un traitement médical. En 1981 le Courrier du Vietnam a publié une interview d'un demi-frère aîné du Pol Pot qui expliquait qu'une bonne partie des parents directs de Pol Pot furent simplement ignorés et subirent le sort commun des gens ordinaires.

Il semble donc que la solidarité familiale était loin d'être automatique, mais qu'elle était utilisée comme un moyen utile pour atteindre des situations de pouvoir. Ieng Sary, à la fin de 1978, dit ceci à propos de la formation d'un nouveau comité dans le camp de Beng trabek (camp où étaient regroupés de nombreux étudiants revenus de l'étranger): "Il ne voulait pas qu'il y ait à la fois mari et femme dans le même comité. Par contre un couple pouvait participer à deux comités différents. Sous-entendu, lui, Ieng Sary, dirigeait le ministère des Affaires étrangères, tandis que sa femme Ieng Thirith, dirigeait les Affaires sociales. Il s'était justifié d'une manière indirecte en disant que si un haut responsable nommait des membres de sa famille dans des tâches honorifiques et importantes, c'était parce qu'il ne pouvait trouver des personnes en qui il pouvait avoir confiance" (Y Phandara, p.149).

Ceci amenait Y Phandara à conclure: "On avait accusé Norodom Sihanouk et Lon Nol d'avoir accordé des prérogatives à leurs proches. Mais les Khmers rouges, derrière toutes sortes de principes idéaux, agissaient de même" (idem, p. 150).

En ce qui concerne la corruption, le témoignage des réfugiés montre qu'elle était chose commune, la monnaie d'échange la plus favorisée n'étant pas l'argent mais la nourriture. Pin Yathay décrit très bien ce trafic avec un luxe de détails qui rappelle souvent les conditions de vie similaires et les mêmes manières d'acheter les gardiens dans les camps de concentration allemands de la Deuxième Guerre mondiale 3.

Tous ces détails, bien qu'ils soient fort triviaux, nous aident à comprendre certains aspects de la tragédie qui s'est jouée pendant la période du KD. Déplacer ou purger un cadre signifiait que le même sort était appliqué à sa famille, à ses parents, souvent à ses associés les plus proches, et parfois à une bonne partie, sinon à la totalité des gens qui se trouvaient sous son autorité. Ce fait était enraciné dans la réalité sociale. Les gens cherchaient un patron qui pouvait les aider et les promouvoir. Parmi les motivations des jeunes gens qui avaient été éduqués à l'étranger et qui retournèrent au Cambodge après le 17 avril 1975, le désir d'accéder à certaines formes de pouvoir était certainement dominant. On connaît moins bien les motivations des paysans qui rejoignaient les Khmers Rouges mais les ambitions individuelles étaient certainement quelque chose de très important. Ceci pourrait nous rappeler des motifs similaires dans le recrutement des soldats du Viêtcong, au Sud Viêt-Nam, qui sont assez bien connus par les interviews des services américains.

Mais dans un contexte comme celui-là, on n'entre pas en compétition tout seul; on trouve sa meilleure chance avec un leader puissant qui peut vous assurer de sa protection (et les services de sécurité étaient une menace mortelle pour tout un chacun) ou une promotion si ses intérêts sont bien servis. Ces liens de loyauté n'étaient cependant pas absolus, rien qui ressemblerait au type du samourai; ces loyautés pouvaient être réorientées vers un patron plus puissant, si l'occasion s'en présentait. Mais il semblait tout à fait normal pour un cadre, quand il en remplaçait un autre qui avait été purgé, d'amener avec lui ses propres dépendants et ses clients, laissant ainsi peu de chances aux clients de l'ancien patron de s'adapter au nouveau réseau d'affinités personnelles, par manque de "confiance". La conséquence la plus probable pour quelqu'un qui suivait un patron en perte de vitesse était alors de partager le destin ultime de ce patron. Dans cette société intensément collectivisée, personne ne pouvait survivre en dehors d'un groupe fortement hiérarchisé.

Avec quelques autres auteurs, j'ai défendu, il y a quelques années, l'argument selon lequel le Parti Communiste du Kampuchea était une fédération lâche, composée essentiellement de trois tendances qui avaient des affiliations politiques divergentes. (Voir Thion et Kiernan.) Après des recherches plus approfondies et davantage de discussions avec des participants khmers de cette période, j'aurais maintenant tendance à diminuer le rôle de l'idéologie en tant que facteur de division. Pour ne prendre qu'un seul exemple, la chute du commandement pour la zone Est en avril 1978, je vois beaucoup moins de preuves d'une scission idéologique entre la politique de So Phim et celle du Centre. Je crois que la zone Est a été fondamentalement loyale à la ligne du parti pendant tout ce temps. Mais la nécessité de prendre possession de cette sorte de "forteresse" très autonome était suffisamment forte, je le crois, pour susciter une coalition entre Pol Pot (le Centre), Ta Mok (le Sud-Ouest) et Pok (le Nord) pour parvenir à écraser ce qui avait été un des bastions les plus puissants du Parti. Dans cette zone, les loyautés étaient orientées vers So Phim, un vétéran de la première guerre d'Indochine, et pour pouvoir réorienter ces loyautés vers le seul pouvoir légitime, le Centre, So Phim et toute la chaîne de commandement de tout le Parti dans la zone devait être détruits ainsi qu'une large portion de la population locale 10.

Le régime de Heng Samrin n'est certainement à l'abri de ce genre de problème. Sa couche dirigeante est composée de groupes hétérogènes: Khmers viêtminh revenus du Nord Viêt-Nam, anciens cadres locaux khmers rouges et anciens fonctionnaires ou militaires des régimes Sihanouk et Lon Nol. Mais il y a d'autres aspects à cela. Je crois pouvoir suggérer que la démission du Secrétaire général Pen Sovann, au début de décembre 1981, relève de cette logique. A partir de conversations que j'ai eues avec différents fonctionnaires du régime de Phnom Penh au cours de l'été de 1981, j'ai formé le sentiment que Pen Sovann était plutôt isolé ou peut-être qu'il s'isolait lui-même et qu'il avait "ses" gens. Il avait été placé au sommet dans le nouveau Parti parce qu'il représentait un choix pour l'avenir. Reconstruire le Parti demanderait évidemment de nombreuses années qui seraient nécessaires pour qu'il puisse accumuler l'expérience qu'un Secrétaire général doit avoir. Il était jeune et encore vert et se trouvait là pour apprendre. Pendant ce temps-là, la tâche de réorganiser et d'étendre le Parti devait reposer sur des épaules plus âgées et plus expérimentées, comme celles de Bou Thang et Say Phuthang. Pen Sovann s'est probablement révélé incapable ou peu désireux d'être seulement celui qui doit apprendre. Il avait apparemment commencé un jeu politique et l'édification d'une faction composée de ses suivants, ce qui était exactement le contraire de ce que les Vietnamiens pouvaient attendre d'un Secrétaire général, dont la tâche principale est de maintenir le Parti tout entier et de renforcer continuellement son unité. S'il n'était pas un unificateur, alors il n'était pas fait pour le job. Je pense que ceci correspond assez bien avec les commentaires faits par certains diplomates viêtnamiens qui exprimaient leur désappointement à l'égard des résultats obtenus par Pen Sovann. Les spéculations sur le fait qu'il aurait joué les Russes contre les Viêtnamiens ont toujours manqué de substance et sont moins réelles que la question véritablement très cruciale de la reconstruction du Parti. On peut supposer que les Viêtnamiens, qui appartiennent au seul Parti au pouvoir qui a jusqu'ici évité les schismes et les purges sanglantes, sont particulièrement sensibles à toute tendance dans le nouveau parti khmer qui pourrait mener à une renaissance des luttes factionnelles, qui ont si puissamment miné le Parti sous la direction de Pol Pot et qui ont finalement amené l'effondrement du régime du KD. Le factionnalisme n'est évidemment pas un monopole khmer mais c'est une spécialité de premier choix dans la tradition politique locale.

Le népotisme, la corruption et le factionnalisme, en tant que moyens de gouvernement, sont trop bien connus pour les périodes Sihanouk et Lon Nol pour mériter davantage de commentaires ici. On peut en dire autant en ce qui concerne la situation présente des forces sur la frontière khméro-thailandaise. Les affrontements sanglants entre petits chefs de guerre dans les années 1979-1980 ont été largement rapportés dans la presse, même si parfois ces rapports n'étaient pas toujours clairs. Maintenant les seigneurs de la guerre survivants se sont donné une couverture de respectabilité en s'alliant à quelques politiciens en vue. Mais ça reste la même chose: la corruption, le népotisme, les meurtres continuent à ravager la plupart des camps, en dehors des zones contrôlées par les Khmers Rouges. Le dernier de ces assassinats a provoqué le retour précipité de Son Sann des Nations Unies et la démission du général Dien Diel de ses fonctions de commandant militaire du FNLPK.

Ceci en 1982. Les soubresauts n'ont pas cessé depuis. Et dans les camps on respire un air de terreur. Le fossé qui divise les politiciens et l'administration civile des camps d'un côté, et les seigneurs de la guerre devenus leaders militaires qui contrôlent les marchés de la frontière, de l'autre, reste toujours aussi profond et seule une très forte pression thailandaise peut empêcher une complète décomposition des camps. Là-bas, dans cette situation instable, rien n'a été appris du passé et rien de crédible n'est proposé pour l'avenir.

Les sociétés théravadines d'Asie du Sud-Est n'ont jamais possédé un cadre institutionnel de relations hiérarchiques, comme le système des castes hindoues, mais elles avaient d'autres moyens pour édifier des relations pyramidales, surtout le patronage et l'esclavage qui se complétaient l'un l'autre. Le système très compliqué de l'esclavage a formellement disparu mais il a laissé une empreinte historique profonde. On reste fasciné en voyant avec quelle vitesse et avec quelle facilité on a pu faire retourner la société khmère dans un système qui avait tant en commun avec l'ancien esclavage, avec ses couches d'esclaves hiérarchisées. De tels régimes très oppresseurs ont toujours eu une productivité très basse, contrairement à ce que quelques idéologues ignorants en attendaient. Mais ce que j'ai cherché ici concerne surtout le système politique et ses continuités dans des situations qui ont évolué. On peut dire que le factionnalisme est la tendance qui revient toujours le plus fort. C'est la version modernisée des systèmes de patronage. Ce que nous appelons le népotisme, le favoritisme, la concussion, sont juste les moyens et les fins par lesquels ce système s'exprime et se nourrit avec des gens, de l'argent et d'autres ressources. Il ne s'agit pas de porter un jugement. Ce modèle politique remplit à l'évidence une fonction sociale. La société khmère, comparée à d'autres dans la région, ne posssède qu'une structure lâche. Avant la guerre, la présence de l'Etat était loin de se faire sentir partout. En d'autres termes, l'intégration politique était loin d'être complètement achevée. On peut dire la même chose du Cambodge aujourd'hui et avec plus de raisons encore parce que l'Etat apparaît plus faible encore que ce qu'il était, malgré la présence viêtnamienne. Il vaut mieux tenir pour acquises ces continuités dans toute projection que l'on ferait au sujet de l'avenir politique du pays. Ce sont certainement des limites à l'intérieur desquelles une réorganisation politique est concevable. Toute proposition qui dépasserait ces limites, qui chercherait l'établissement d'un système moderne de représentation, devrait être considérés comme irréaliste et probablement dangereuse. Nous sommes à une époque au Cambodge où, après être passés par des réformes expérimentales les plus atroces, les gens ne peuvent penser qu'une seule chose: le passé, qu'il était bon! qu'il était pacifique! qu'il était inoffensif! Les critiques qui portent sur ce passé peuvent ne pas être oubliées, mais elles manquent de pertinence dans la situation actuelle. Ce dont les Khmers rêvent, c'est la survenue du Dharmaraja, peut-être sans le mot, mais un dirigeant juste et droit, une source d'harmonie, une fontaine de mérite. Le seul candidat pour un tel rêve ne peut être qu'un roi. Il ne s'agit pas d'une personne particulière; personne ne demande un nouveau politicien. A cet égard, ils ont tous fait banqueroute. Mais faisons pour un instant un rêve sociologique et imaginons un palais royal avec une grande fête pour le couronnement d'un jeune homme, descendant de Ang Duong, les barques royales sur la rivière, les moines en train de chanter, les villages résonnant de réjouissances, l'aube d'une nouvelle époque...

Le processus de décision dans notre monde n'est pas habituellement de l'ordre du rêve, même s'il est sociologique. Mais qui se préoccupe des rêves des Khmers?

 


| Accueil Totus |

[email protected]

L'adresse électronique de ce document est:

http://www.abbc.com/totus/153Cconstcam.html