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160A -- "Les Falashas ne sont pas des juifs", 10 janvier, samizdat, 3 p.

 

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LES FALACHAS

NE SONT PAS

DES JUIFS

par Serge Thion

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L'opinion publique est une nouvelle fois victime d'une manipulation par les appareils d'Etat. Les nouvelles en provenance d'Israël parlent du "retour" (le mot est mis entre guillemets par Le Monde) des Falachas, les "juifs éthiopiens". Il y a là une grave confusion dont on peut redouter les conséquences dramatiques.


L'Ethiopie est une mosaï que extrêmement complexe de sociétés diverses, régie par des traditions anciennes. Sa modernisation, longtemps refusée par l'interminable règne de Hailé Sellassié, est encore rudimentaire. Les Falachas, dont le rôle qu'ils ont joué dans l'histoire éthiopienne est connu, ne se sont jamais dit juifs avant que certains missionnaires et certains voyageurs européens ne s'intéressent à eux et à leur particularisme religieux à partir de 1860. Physiquement semblables aux autres habitants du haut-plateau éthiopien, les Falachas parlaient autrefois une langue agaw, de la famille couchitique, cousine donc du galla et du somali, qu'ils ont abandonnée vers les XVl e -XVll e siècles au profit de l'amharique, langue sémitique de l'aristocratie chrétienne et du pouvoir central. La seule langue liturgique qu'ils connaissent est le guèze qui est celle également de l'église éthiopienne. Les Falachas ignorent totalement l'hébreu et l'araméen comme ils ignorent la Mishna et la tradition talmudique qui encadrent l'existence de toutes les communautés juives historiques. Ils possèdent en revanche à côté de l'Ancien testament (en guèze), des Livres apocryphes qui figurent, ou ont figuré, avant la réforme du XII e siècle et celle de Za ra Yaqob du XV e , dans le corpus des textes sacrés de l'église éthiopienne et d'autres églises orientales. Ils ajoutent à cela beaucoup d'autres croyances qui sont typiquement éthiopiennes, y compris l'excision des filles. Ils sont de toute évidence des chrétiens "séparés" (c'est le sens même du mot falacha) qui ont poussé la rigueur de l'observance des préceptes de l'Ancien testament jusqu'au rejet du Nouveau. Obsédés eux-mêmes par les purifications, ils tiennent les chrétiens pour particulièrement impurs. Outres les Livres, ils ont gardé une organisation proche de celle de l'église avec des prêtres (qui ne sont nullement des rabbins) et des moines. Ce serait bien le seul cas d'un monachisme juif organisé.


On ne sait pas bien dans quelles circonstances particulières les Falachas ont affirmé une identité religieuse singulière. C'est assez probablement entre le X e et le XII e siècles à la suite d'une longue crise dynastique, dans les détails de laquelle je n'entrerai pas ici, sauf pour remarquer qu'elle se termine par le déclin politique des peuples de culture agaw-- mais non par leur disparition puisqu'il reste différents groupes de langues agaw et de confessions diverses. On sait que de toutes les églises chrétiennes, l'église monophysite d'Ethiopie est la plus proche des prescriptions de l'Ancien testament, au point que beaucoup d'auteurs l'ont qualifiée de "judaïsante"1. Le Négus se présentait toujours comme le descendant direct de Salomon et de la reine de Saba. Les Falachas, entrés en dissidence contre une Eglise qui incarnait l'Etat (celui que nos gens du Moyen Age appelaient l'Empire du Prêtre Jean) sont retournes à une stricte observance de l'Ancien testament, inventant pour leur propre compte un judaïsme qu'ils tenaient sans doute pour disparu. S'ils avaient voulu s'identifier aux véritables juifs, ils n'auraient pas manqué d'acquérir le Talmud, ce qui aurait été très facile en raison de la présence juive dans le Yemen voisin. Ils faisaient simplement ce qui est arrivé mille fois dans l'histoire de la chrétienté: un retour à l'"orthodoxie". Chacun est évidemment à soi-même sa propre orthodoxie. Par conséquent, les Falachas ne sont pas juifs, historiquement parlant, ce sont des schismatiques vétéro-testamentaires. Ils ne sont ni les premiers ni les derniers à s'engager dans cette direction. La Réforme elle-même en sait quelque chose2

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Ce sont les missionnaires évangélistes et les voyageurs épris d'exotisme qui ont inventé à la fin du siècle dernier l'histoire des "Juifs noirs" 3. Que certains Falachas se soient laissé convaincre qu'ils avaient intérêt à accréditer cette histoire est bien possible. Et que savaient-ils du monde extérieur? Pour eux, Israël ne pouvait ressembler qu'à ce qu'ils en connaissaient par la Bible. On mesure mieux la déconvenue qui les attend. En tant que minorité dans un océan de minorités, surtout artisans (forgerons, potiers, maçons, fort appréciés), ils pouvaient avoir intérêt à se trouver des protecteurs étrangers puissants. Il est néanmoins curieux de constater que l'Etat d'Israël, quand il en avait tous les moyens, c'est-à-dire quand il était si proche du régime impérial qu'il pouvait disposer de bases secrètes en Mer rouge, dans l'archipel des Dahlak, n'a rien fait pour faire venir les Falachas et qu'il était même assez nettement hostile à l'idée de leur reconnaître une éventuelle judaïté. Ce n'est, comme nous l'apprend Le Monde du 5 janvier, qu'en 1975 qu'on leur accorda la possibilité de bénéficier de la "Loi du retour", retour bien mythique comme on le voit. C'est donc après la révolution qui a fait tomber le vieux despote et le recul de l'influence israélienne sur le pays. Et c'est au moment où les autres sources d'immigration semblent se tarir, que l'émigration prend de l'ampleur, que l'on s'avise qu'il y a en terre d'Afrique un réservoir de "Juifs" inexploité. L'agitation de certains milieux sionistes américains n'y est d'ailleurs pas étrangère. Les rabbins restent méfiants puisqu'ils imposent au x nouveaux arrivés une cérémonie de "renouvellement" de leur foi qui, naturellement, les scandalise.


Le grand rabbin sépharade Ovadia Yoseph leur a accordé l'estampille juive en les déclarant descendants de la tribu (perdue) de Dan. Affirmation grotesque, dépourvue du moindre fondement. Il faut, à tous les stades de cette "opération Moïse" recourir au mensonge historique. Car on retourne à la question qui est centrale pour l'existence d'Israël: qui est juif? Et surtout: qui le décide? Certains convertis sont rejetés. D'autres, qui ne se veulent pas juifs sont revendiqués. Déjà, dans la Bible, on voit fonctionner cette question comme un instrument destiné à justifier l'extermination des peuplades cananéennes. Aujourd'hui, la "Loi du retour" est le pendant nécessaire de l'expropriation et du massacre des Palestiniens.


Ce qui est scandaleux, c'est de baptiser du mot d'"opération humanitair e " une manoeuvre des autorités israéliennes, réalisée par le Mossad, qui n'est pas précisément connu pour ses actions caritatives. Les Falachas fourniront une main d'oeuvre à bon marché, exploitable à merci puisque difficilement intégrable, qui permettra de déprimer un peu plus le marché du travail arabe. Cette injection brutale d'un lumpenproletariat nouveau permettra de tirer toute la structure sociale vers le bas et de renforcer les tendances autoritaires que l'on a déjà vues à l'oeuvre sous le "roi" Begin. Les Juifs venus des pays arabes, que l'on appelle déjà gracieusement "les Noir s ", n'ont qu'à bien se tenir.


On profite de l'effroyable misère qui s'abat sur des millions d'habitants des tropiques africains brûlés par la sécheresse. Comment une discrimination aussi politiquement motivée pourrait aider à résoudre l'énorme problème humanitaire qui se pose là avec une cruelle insistance? Combien d'enfants auraient pu survivre grâce aux 300 millions de dollars qu'a déjà coûté cet exode absurde? Les Falachas, déracinés, jetés dans un monde qui heurtera jusqu'à leur sensibilité religieuse, auront perdu leur famille, leur patrie, cette riche et diverse Ethiopie qui souffre de difficultés qu'on veut espérer passagères. Les vrais gagnants de cette opération ne sont pas les Falachas
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