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166 -- Livre blanc sur la Nouvelle Calédonie, Paris, L'Antenne, juillet, 102p. [Cf. chapitres i et ix ; non-signé.]




L'ART DE FABRIQUER DES MALOUINES


 

Les plus hautes autorités de l'Etat l'ont dit et répété: la Nouvelle-Calédonie procède du fait colonial. Mais aucune n'en a tiré aussitôt la conclusion qui s'imposerait si une même situation se présentait ailleurs: il faut décoloniser. Décoloniser veut dire octroyer l'indépendance et replier l'appareil administratif colonial, tout en laissant en place les moyens de la future exploitation néo-coloniale. Les Français ont déjà effectué cette opération une bonne trentaine de fois. L'expérience s'est révélée très rentable.


Pourquoi, en Nouvelle-Calédonie, ne s'est-elle pas appliquée quand le besoin s'est fait sentir de moderniser l'appareil de domination, comme ce fut le cas récemment pour Djibouti, les Nouvelles-Hébrides, les Comores? Plusieurs raisons à cela: le peuplement blanc, dernier avatar du rêve colonial ancien, l'archaisme d'une structure politique dans laquelle, il y a à peine une génération, les autochtones relevaient politiquement du non-être; Mururoa, clé de voûte de la présence française dans le Pacifique Sud. La Nouvelle-Calédonie est comme un pilier qui soutiendrait cette voûte. C'est la nouvelle version de la théorie des dominos.


L'existence de problèmes réels a entraîné la réaction normale des différents gouvernements de la V e République, réputée pour son efficacité: lâcher le moins possible et transmettre le problème aux successeurs. On se retrouve dans les années 80 avec une question qui a trouvé ailleurs sa solution dans les années 60.


Avec l'arrivée au pouvoir des socialistes, qui avaient reconnu dans leur programme le droit à l'auto-détermination, on est entré dans l'ère des grandes manoeuvres. Le but essentiel était surtout de temporiser et de transmettre l'éventuel coût politique de la solution au successeur de Mitterrand en reportant les échéances à 1989. Le mouvement indépendantiste, jugeant que les éventuels successeurs des socialistes ne pouvaient qu'être encore plus réactionnaires, décida logiquement d'accentuer sa pression. La mission Pisani accoucha d'un monstre nébuleux, l'indépendance-association, qui n'est pas, comme l'a précisé Mitterrand à son retour de Nouméa, l'indépendance. Il ajouta qu'il allait faire renforcer le dispositif militaire sur place. Il est effectivement passé de 3.000 à 6.000 hommes et l'on parle aujourd'hui de construire une grande base aéronavale, une sorte de nouveau Guantanamo. On voit que les leçons de l'histoire ne sont pas perdues.


Certains diront: palinodies que tout cela. Quelques paquebots, quelques rotations de gros porteurs et l'on peut ramener en quelques jours vers la France les 20 ou 30.000 Européens, fonctionnaires, pieds-noirs, et autres petits Blancs venus "faire du 5,5", tous ceux qui parasitent l'économie locale et les subventions de la Métropole. Débarrassés de ces privilégiés généralement improductifs, les Mélanésiens, avec ceux des Européens qui se sentiraient assez attachés à cette terre pour en épouser le destin, avec les Wallisiens et les Asiatiques, bien empêchés de retourner chez eux, établiraient alors un Etat indépendant sur le régime duquel nous n'avons pas à spéculer. Ce serait dès lors leur affaire et non point la nôtre. De par sa situation géographique, la Nouvelle-Calédonie est évidemment à l'intérieur de la zone américaine, l'hégémonie régionale étant exercée par l'Australie. Les ressources humaines et matérielles de la Nouvelle-Calédonie ne lui permettent pas d'espérer échapper aux formes plus ou moins bénignes du néo-colonialisme qui sévit dans la région, de Port Moresby à Suva. La "libération socialiste" n'est, au mieux, qu'un rêve vague et lointain.


Ce qui frappe de loin les observateurs que nous sommes, c'est l'extraordinaire patience et l'infinie longanimité des Canaques. Ceux qui dénoncent aujourd'hui à tout va les totalitarismes réels ou fictifs seraient bien inspirés de se pencher sur la formidable entreprise de décervelage que représente l'entreprise des missions. Et il ne s'agit pas seulement du passé Voyez, encore vivant, l'absolutisme théocratique en vigueur à Wallis et Futuna.


Car, c'est fondamentalement en termes racistes que se pense l'affrontement du côté des Français de Calédonie. Déjà à Noumea en 1977, on trouvait l'atmosphère très lourde, comparable à celle de l'Alger des années 50 (toujours ce décalage) avec tous ces petits Blancs fourbissant des armes, prêts à jouer aux cow-boys et à "se farcir les Noirs". C'est l'état d'esprit qui a suscité autrefois l'OAS qui prévaut chez les Français et rien ne se fera à moins de casser d'abord les illusions qu'ils entretiennent. On a vu des signes de complicité dans certains comportements des gendarmes. Leurs chefs, au moins, devraient se souvenir que pour parvenir à une solution en Algérie il a fallu que ces mêmes gendarmes tirent sur les Pieds-noirs afin de sortir du piège où cette complicité les enfermait.

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Il est pour le moins curieux de constater que l'on mène en France de grandes campagnes contre le racisme et l'on néglige absolument d'y faire figurer ce racisme massif des Français de Nouvelle-Calédonie, encore récemment institutionnel, qui menace physiquement une communauté autochtone forte de ses seuls droits, sous le regard passif d'un Etat plus enclin à frapper la victime que son oppresseur. Mais peut-être ces antiracistes sont-ils davantage mus par des sentiments sélectifs que par des principes d'application universelle.

 

De doctes esprits ont la bonté de nous rappeler au réalisme et de souligner que la Nouvelle-Calédonie a pour nous une grande valeur stratégique. Il faut s'arrêter sur ce point et voir les arguments: maintenir une présence française dans le Pacifique est vital au moment où le centre de gravité de l'activité économique mondiale se déplace vers le Pacifique. Bien que ce genre d'argument soit dans le fond assez discutable, on néglige, dans ces grandioses vues géopolitiques, de préciser qu'il s'agit du Pacifique Nord, que la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie en sont éloignées de 10.000km, que le Pacifique Sud, par contraste, est singulièrement pauvre en terres, en ressources, même marines, et en hommes, et que nulle voie commerciale d'importance ne le traverse. On a donc là un faux argument qui ne résiste pas à la simple contemplation d'une carte. La présence française sur les marches du Pacifique Nord, Chine, Corées, Japon, Californie est plutôt squelettique. Maintenir une présence coloniale anachronique dans cette partie du monde n'est peut-être pas non plus la meilleure façon de s'y faire bien voir.


La valeur militaire: le "porte-avion calédonien". Il est vide, nous n'y avons nulle aviation. Les quelques moyens militaires français sont plutôt concentrés à Tahiti pour les besoins du CEP (le Centre d'Expérimentation-- nucléaire-- du Pacifique). La Nouvelle-Calédonie n'a jamais eu la moindre utilité militaire, sauf, transitoirement, pour les Américains quand ils stoppèrent l'avance japonaise à Guadalcanal et qu'ils entamèrent leur contre-offensive. Mais la vraie base arrière était évidemment l'Australie voisine. L'intérêt d'un porte-avion, c'est qu'il bouge. La France de l'époque (Vichy) n'avait plus aucun contact ni avec la Polynésie ni avec la Nouvelle-Calédonie, logiquement entrées dans le giron américain. Même si une imagination débridée voyait surgir une menace (soviétique? australienne?) dans le Pacifique Sud, on se doute bien que, située deux fois plus loin de l'Europe que les Malouines, la Nouvelle-Calédonie serait indéfendable. Il a fallu aux Britanniques la mobilisation de la totalité de leurs ressources aéronavales (y compris des navires marchands réquisitionnés) et un puissant soutien logistique américain à l'île de l'Ascension pour amener à pied d'oeuvre un petit corps expéditionnaire capable de venir à bout de quelques milliers de soldats argentins affamés, gelés et démoralisés. La guerre des Malouines a montré à quel point ces îles lointaines sont d'effroyables boulets, sans réelle valeur stratégique. Cette bataille de deux chauves autour d'un peigne, comme l'a si bien qualifiée Borgès, ne mérite que le ridicule. On lit dans Le Monde du 18 avril 1985 que le gouvernement français, oublieux sans doute que nous ne sommes plus au temps de la marine à voile, vient d'envoyer-- discrètement-- le sous-marin d'attaque à propulsion nucléaire Le Rubis vers les eaux calédoniennes. On rappelle dans les milieux autorisés que le Rubis appartient à la même classe que le sous-marin britannique qui a coulé le vieux croiseur argentin Belgrano. Qu'est-ce que le Rubis va bien pouvoir torpiller? La pirogue de Jean-Marie Tjibaou?

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Aucune considération portant sur la valeur stratégique supposée de la Nouvelle-Calédonie ne tient debout si on considère les besoins et les moyens de la Défense française-- quels que soient les jugements que l'on porte sur elle. En réalité, c'est le non-dit qui importe le plus. C'est Mururoa. Les besoins d'une force de frappe nucléaire impliquent des expérimentations. Si, comme le prétendent les experts de l'armée et du gouvernement, ces essais sont absolument sans danger, il est peut-être alors nécessaire de rappeler que nous disposons dans le Massif Central de structures géologiques (cônes volcaniques en basalte) fort semblables à celles qui se trouvent sous l'atoll de Mururoa. Il suffirait de convaincre les Auvergnats qu'ils valent bien une poignée de pêcheurs polynésiens pour replier le CEP sur la France et jouer enfin la carte de la libre détermination des peuples dans le Pacifique Sud. On voit que cette question accule les gouvernements successifs au même mensonge sur leur pratique (la sécurité des essais) et sur leurs principes politiques (l'auto-détermination). On sait la popularité que s'est gagnée la France dans la région en poursuivant ses essais nucléaires. On sait aussi comment la gauche, en passant par Canossa, s'est ralliée au mythe gaullien d'une défense indépendante.


En Polynésie, on a apaisé les remous par la corruption de la population qu'on a noyée sous l'argent et les biens de consommation. Le Territoire importe cinquante fois plus qu'il n'exporte. La Nouvelle-Calédonie, plus éloignée, n'a pas joui de la même manne. On comptait simplement sur la passivité traditionnelle, garantie par les églises, des populations canaques, divisées en prétendues tribus, et occupées, pensait-on, à mimer leurs traditions. L'argent du nickel devait acheter ou anesthésier les improbables mécontents que le simple rapport de force démographique, soigneusement manipulé, devait décourager. L'avenir, c'était les Maoris de Nouvelle-Zélande, le folklore, l'attrait touristique. Mais voici que les Canaques dérèglent le jeu de leur oppression.


La scène est montée. Les acteurs sont en place. Tout est prêt pour le drame. Au rythme où nous allons, il est inévitable. Pisani a cru bien faire en laissant assassiner Eloi Machoro que la presse montrait du doigt. La droite voulait une tête. Pourtant, Machoro était un modéré, comme on pourrait bientôt s'en rendre compte. Les notables qui dirigent le FLNKS sont les Ferhat Abbas d'une indépendance qui sera faite par la nouvelle génération. Elle a encore besoin de s'organiser. Il ne lui manquera pour passer à l'action que le constat de la futilité d'une négociation truquée avec un gouvernement incapable de mettre en application le quart des idées et des sentiments qui l'ont porté au pouvoir.

[......]

IX


LES NOUVEAUX MYIHOLOGUES


 

L'évolution de la Nouvelle-Calédonie dépend de plusieurs facteurs qui n'ont pas beaucoup de rapports entre eux. La situation locale, que nous avons évoquée, en est un. Les conflits politiques en France métropolitaine en sont un autre, sur lequel nous ne nous étendrons pas, sinon pour remarquer qu'en ces affaires de décolonisation on n'hésite jamais à laisser pourrir une situation locale afin de satisfaire des intérêts partisans dans la compétition pour le pouvoir central.


Le récent projet de partition de la Nouvelle-Calédonie en quatre "Régions" rappelle fâcheusement un plan identique destiné jadis à soustraire l'Algérie aux nécessités de l'indépendance. Il s'agit d'abord de gagner du temps. Comme chacun sait, les véritables décisions seront prises par le gouvernement issu des élections législatives de mars 1986.


De concessions à la droite locale en amendements, les "compétences très étendues" que le Gouvernement prévoyait de conférer aux Régions ont déjà été substantiellement réduites au profit de celles du futur Congrès territorial, lui-même dépourvu de tout pouvoir exécutif (qui sera exercé par le Haut-Commissaire). C'est ce qui ressort du projet de loi adopté le 23 mai 1985 par la Commission des lois de l'Assemblée Nationale après avoir été modifié vingt-quatre fois sous la pression de l'opposition. La plupart des attributions de l'ancienne Assemblée Territoriale reviendront en effet au futur Congrès, vraisemblablement contrôlé par la droite, et non aux Régions. Du reste comme le dit Edgard Pisani, "la décentralisation sera uniquement administrative". La montagne accouche d'une souris. Pour compenser un peu, et amuser la galerie, on parle d'instituer de surcroît dans chaque Région un "Conseil consultatif coutumier" et un "Conseil coutumier territorial": leurs attributions respectives sont encore à définir. Comme le reste.1

Quoi qu'il advienne encore du contenu de l'autonomie attribuée aux Régions, des conditions et du calendrier de leur mise en place effective, il est déjà possible de faire plusieurs remarques. Le projet de régionalisation vise à laisser espérer au F.LN.KS. le contrôle (administratif ou politique?) d'au moins deux des quatre nouvelles Régions-- ce qui est dans l'ordre du possible-- ainsi qu'une majorité au Congrès territorial-- ce qui paraît beaucoup moins sûr: le nombre de sièges attribués à chaque région au Congrès n'est pas encore rendu public. Mais quand bien même les partis indépendantistes parviendraient à devenir majoritaires au Congrès, il n'est pas inutile de rappeler qu'ils n'auraient pas le pouvoir d'y prendre l'initiative d'une modification du statut du Territoire.


Officiellement, le nouvel objectif du gouvernement est de donner les moyens aux dirigeants du mouvement indépendantiste de se "préparer" à l'indépendance-association, et de "faire l'apprentissage de la gestion". Le paternalisme, ici, a la mémoire courte: on oublie tout simplement que cette expérience a déjà été faite. Les indépendantistes sont demeurés pendant deux ans, de 1982 à 1984, à la tête des institutions territoriales. Mesurant l'impasse, ils ont décidé d'en sortir, estimant justement que la gestion de l'appareil colonial ne les préparait guère à l'indépendance. C'est là où l'on veut maintenant les ramener.


Mais il y a plus. Si les "compétences étendues" des Régions ne sont qu'un leurre, les nouvelles institutions régionales, elles, en démultipliant par quatre l'ancienne administration territoriale, fourniront matière à la création de plusieurs centaines de fonctionnaires régionaux. Tout ce que le F.LN.KS. peut produire de cadres pourrait donc se trouver rapidement intégré et salarié dans l'appareil régional, absorbé dans des besognes administratives de sous-préfecture, et coupé de la base du mouvement, à qui l'on demandera naturellement de s'en remettre à ses nouveaux élus et de "préparer" ainsi avec eux l'indépendance. Quant au référendum local, dont on voit mal comment dans l'état actuel des dispositions électorales il pourrait déboucher sur un vote en faveur de l'indépendance, il est prévu pour fin 1987, ce qui, compte tenu du contexte politique métropolitain, revient évidemment à repousser l'indépendance aux calendes canaques.


Pourtant les socialistes français sont favorables à l'indépendance et l'opinion publique métropolitaine est suffisamment indifférente pour ne pas s'y opposer par principe. On bute uniquement sur le fait du peuplement blanc, d'une ampleur d'ailleurs très récente, fruit sec mais tenace de l'illusion séculaire d'une "France Australe". Ce qui est en cause, donc, est d'une certaine manière le sentiment national (solidarité avec les Blancs) et l'exploitation dont il peut faire l'objet-- et la perception, plus ou moins vague, de la réalité humaine du vécu mélanésien.


On sait à quels états d'âme le processus de la modernité entraîne les uns et les autres: en même temps qu'une association de gauche disserte péniblement sur l'identité française, la droite se colloque sur l'identité nationale. Le sociologue ne manquera pas de noter que la recherche, forcement nostalgique, d'une identité collective est en elle-même le symptôme de la submersion d'une représentation de soi, passée et connue, par une autre, impensée et inacceptée, qui n'entretient avec la précédente qu'un rapport de transformation. Le discours du Président Mitterrand sur les vertus du patriotisme comme les palinodies archaisantes d'une droite moins extrême qu'on le prétend, peuvent ainsi se focaliser sur une population blanche, attachée à un ancien statut colonial et prête à jouer les mélodrames des refuseurs d'égalité, Pieds noirs d'Afrique du Nord, Blancs de Rhodésie et d'Afrique du Sud, qu'aucune métropole n'a jamais sanctionnés.


Le regard porté sur les Mélanésiens est plus significatif encore comme indice de la moralité et de l'intelligence de notre temps. On sait à quel degré d'abjection notre xixe siècle a pu descendre, bien qu'il ne faille guère sous-estimer la force et la permanence d'une opinion anti-coloniale. De ce que furent les sociétés locales de Nouvelle-Calédonie "avant le contact", avant la brutale affirmation de l'appropriation européenne, on ne savait rien et on sait bien peu encore aujourd'hui. Ces sociétés ont été brisées par la force, par l'alcool, par les maladies et par la chute démographique qui en a résulté. Les mêmes causes ont produit les mêmes effets dans presque toutes les îles du Pacifique. En une ou deux générations, la population est tombée à 20 ou 30% de ce qu'elle était auparavant. On se demande pourquoi le terme de génocide, si fort en vogue aujourd'hui, n'est pas plus souvent appliqué à cet événement.


***

 

Le choc colonial n'est donc pas un vain mot. Les missionnaires sont ensuite venus briser les cadres culturels de ces populations désemparées. Ils ont plus tard cherché à convaincre qu'ils étaient pour quelque chose dans le redressement démographique qui a commencé à s'opérer dans les années 20. Ils se présentent comme les "sauveurs" des autochtones pour les avoir sévèrement embrigadés dans une idéologie retardataire si on la juge seulement par rapport aux idées religieuses qui prévalaient alors en Europe même.


Il faut donc être clair: lorsqu'on parle de tradition, de passé canaque, on renvoie aux débuts de l'ère coloniale, à la prise en main par les missionnaires des débris sociaux qui ont surnagé après l'effondrement. La mémoire du temps pré-colonial a presqu'entièrement sombré. La vision de la société mélanésienne de Nouvelle-Calédonie a été élaborée, jusqu'à une date très récente, par l'entremise exclusive des missionnaires, et surtout du plus célèbre d'entre eux, Maurice Leenhardt, dont on republie aujourd'hui Do Kamo (1947). Lecture édifiante. On est surpris de constater qu'une telle confusion mystico-linguistique ait pu tenir si longtemps. On y trouve certes des observations ethnographiques, fort précises et fort bien vues. Mais les préconceptions sur la "nature" des Canaques sont à proprement parler absurdes. C'est sur celles-ci que se fonde la justification du remodelage christianisateur. Ce que Maurice Leenhardt et ses coreligionnaires appelaient "la transformation complète des mentalités" (le but de leur action), est exactement ce que sous d'autres cieux l'on a appelé "lavage de cerveau". Les abondantes considérations de Leenhardt sur les langues melanésiennes, et l'impossibilité où elles mettraient leurs locuteurs de parvenir à la conscience de soi 2 peuvent d'ailleurs s'appliquer directement à la plupart des langues asiatiques, y compris les langues littéraires, et donc ridiculiser leur auteur, ad majorem Dei gloriam. Pourtant, c'est cette ethnologie-là, forgée pour les besoins de la catéchèse, qui s'est transmise à l'université.3

La nouvelle génération des ethnologues apporte aujourd'hui sa contribution. C'est elle qui, dans la gauche officielle, fait figure d'expert. L'essentiel du débat tourne autour de la notion de Coutume. On a vu qu'elle est principalement issue de la "révolution culturelle" imposée par les missionnaires dans les années 1880-1930. Voici, par exemple, ce qu'en dit le fils de Maurice Leenhardt: "La coutume, ce n'est pas une juridiction au sens latin, c'est plutôt un modus vivendi... C'est un rapport de forces impondérables... Maurice Leenhardt a su faire réfléchir ses élèves sur la valeur de ces éléments culturels mélanésiens, et l'adaptation qu'en ont faite les protestants est assez remarquable.4"


Un rapide survol des récentes publications sur la Nouvelle-Calédonie montre que la défense de l'indépendantisme canaque passe, pour certains intellectuels, par un plaidoyer pour la "coutume" canaque et par le besoin d'affirmer que Tradition et Modernité ne sont pas incompatibles en Nouvelle-Calédonie.


Le combat canaque est, pour ces esprits, un bon combat, au sens moral du terme. C'est que les Canaques, nous dit-on, ne sont pas des Sauvages: ils ont manifesté leur désir d'avoir un développement économique, et ils seront en mesure de le gérer tout en gardant leur âme, sans s'occidentaliser, grâce à leurs vertus particulières, à la force de leur "esprit coutumier". De ce fait l'indépendance canaque sera une "bonne indépendance"; une indépendance pas comme les autres, une indépendance "non-totalitaire": Le mot est lâché. Car une certaine gauche, qui voulait autrefois des certificats de révolutionarisme pour soutenir les luttes de libération, réclame maintenant un autre genre de garanties sur l'avenir avant de s'engager. On lui assurera donc que les lendemains chanteront, grâce au caractère convivial, communautaire et égalitaire propre à une "coutume" que l'on parera de toutes les vertus chrétiennes et démocratiques. La Calédonie ne deviendra pas un nouveau Cuba, un nouveau Vietnam: grâce au ciel, les églises veillent.


Une longue théorie de simplistes de gauche désirent ardemment se rédimer et devenir maintenant des simplistes de droite. C'est pourquoi l'on n'a pas vu de grandes foules sous la classique bannière de l`anti-colonialisme. Nul n'a pourtant nié le fait colonial. Mais ce que requiert une situation politique, c'est précisément une analyse politique. Au delà du choix moral-- le refus de l'injustice coloniale-- il aurait fallu entrer dans la revendication canaque, la comprendre, en saisir les points forts aussi bien que les zones d'ombre; bref, la considérer comme un programme politique soutenu par des forces politiques, et justifiable donc d'une analyse politique. Mais cette analyse est d'autant plus difficile à entreprendre que les "spécialistes" de la cause canaque contribuent à épaissir le rideau de fumée autour de la nature si particulière de l'"âme canaque". Le "brouillard mythique" émis par Leenhardt enveloppe ses successeurs. Jean-Marie Tjibaou lui-même sait à merveille s'en draper 5. Quels que soient leurs cheminements, les experts nous ramènent toujours assez vite vers un "ineffable" canaque qui a pour effet de suspendre et de dissoudre la pensée. Cet "ineffable" permet dès lors tous les effets d'expertise: les apparences ne sont pas la réalité; il faut "les connaître"; ils ont des "stratégies" extrêmement raffinées et chaque discours individuel doit être décrypté en fonction de plusieurs types de contextes dont les codes sont confiés aux seuls spécialistes 6.

***

 

Quelles sont ces "apparences"? Celles d'une société traditionnelle, hiérarchisée, inégalitaire, où les aînés prédominent sur les cadets, les hommes sur les femmes? Ce serait trop simple: "Tout au plus peut-on parler de hiérarchies réversibles, ou, mieux encore, du jeu d'asymétries fluctuantes et conjoncturelles 7". Malgré les apparences, il faut que la société canaque soit parée de toutes les vertus, celles du moins qu'une certaine ethnologie se plaît à prêter aux Sauvages: il faut (pour être bons-à-soutenir) que les Canaques soient anti-autoritaires, des hommes du consensus et de la complémentarité-fonctionnelle-dans-l'inégalité-des-statuts.8


Pourquoi faudrait-il que les chefs ne soient pas vraiment des chefs, ou qu'ils soient réversibles ou fluctuants, pour que le combat des Canaques soit digne d'être soutenu? Peut-être les Canaques, à leur corps défendant, sont-ils confusément l'ultime incarnation du bon sauvage qui a fait rêver nos ancêtres. Une chefferie stable ne serait pas compatible avec la démocratie "naturelle" des sociétés vraiment traditionnelles. Il n'est pas question non plus d'envisager l'existence, au sein de la société coutumière, de quelque chose qui ressemblerait à de l'exploitation ou à des conflits. Ce serait projeter nos "catégories" sur une réalité qui serait incommensurable, relevant d'une nature autre. Comme s'il y avait obscénité à juger de la situation en termes économiques ou politiques puisque la "fluctuation" peut à tout moment renverser le sens (à la fois orientation et signification) des échanges ou des rapports de pouvoir. "Le problème colonial néo-calédonien qui n'a rien à voir, ou pas grand-chose, avec les situations de sous-développement telles qu'on les connaît ailleurs, famines, mortalité élevée, etc., est celui de la dépossession des Canaques de leur histoire" (sic) 9. La glose de cette petite phrase, et de quelques autres du même cru, serait enrichissante. On postule que les Canaques sont libres, vivent sans contrainte politique et sans aliénation matérielle et qu'ils sont doués peut-être de la "prescience" de ce que deviendrait leur société s'ils la laissaient corrompre par des formes d'autorité et d'organisation "non fluctuantes et non réversibles". Cette défense de la coutume n'est en fait qu'une reprise et une laicisation du vieux discours chrétien sur l'identité canaque: "La société canaque [...] est une société de l'intégration, de l'accueil, de la transmutation de l'Autre en Même" 10. Eh oui, d'ex-communistes en reviennent maintenant à cette ancienne observation des pères maristes qui étaient persuadés que les Canaques avaient une capacité de communion mystique, que la transsubstantiation faisait partie de leur ordinaire et qu'ils étaient donc en quelque sorte des chrétiens qui s'ignoraient et qu'il fallait révéler à eux-mêmes. "Les idéologies de l'exclusion, de la domination, de la dévalorisation absolue n'ont pas cours dans les sociétés canaques à structures segmentaires en permanence détricotées-retricotées..." 11.


Les mêmes auteurs tiennent aussi à nous démontrer (ou plutôt à affirmer, car la démonstration serait assez hasardeuse) que la "coutume" ne s'oppose pas à la "modernité". C'est là aussi une innovation dans l'argumentaire anti-colonialiste, et même, selon eux, un élément essentiel de la légitimité à accorder à la lutte canaque. Mais à qui s'adresse-t-on en stigmatisant le "discours technocratique" sur la coutume-comme-obstacle-au-développement, sinon aux technocrates eux-mêmes? Faudrait-il que les Canaques jurent allégeance au Developpement pour avoir droit au soutien?

 

La "coutume" ne s'oppose pas à la "modernité", nous dit-on, non pas parce qu'elle se serait en quelque sorte "modernisée" par un processus d'évolution interne, mais parce que cette opposition ne serait qu'une fausse opposition inhérente à la pensée occidentale. Les non-spécialistes (de gauche comme de droite: on n'hésite pas à pratiquer l'amalgame), se trouvent accusés de "réifier" les deux termes de cette "opposition pré-réflexive entre Tradition et Modernité" 12. Il est pourtant permis de se demander où se trouve la réification, sinon du côté de ceux qui laissent croire que la "coutume" n'est pas un produit historique mais bien plutôt l'essence intemporelle d'une identité et d'une éthique collective, et qui s'interdisent d'analyser la "modernité" en tant qu'expression d'un système social et culturel dominant, dans lequel les dominés sont intégrés de force pour préférer la définir implicitement comme simple accumulation de marchandises et de technologie déterminée indépendamment de tous rapports sociaux. C'est précisément cette double définition qui permet à nos auteurs de ne pas mettre sur le même plan "coutume" et "modernité", et donc d'éviter de penser leur opposition, qui n'est autre que celle entre deux formations sociales, économiques, politiques, culturelles, dont l'une est dominée et l'autre dominante.

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La thèse de la non-opposition entre Tradition et Modernité repose sur deux lignes d'arguments contradictoires: (a) la Tradition est imperméable à la Modernité, et donc ne s'y oppose pas; (b) la Tradition est compatible avec la Modernité, et donc ne s'y oppose pas. Pour l'imperméabilité, on invoquera, contre toute évidence historique, que la vie dans les réserves (baptisées tribus par l'Administration) n'est ni plus ni moins la vie "traditionnelle" (pré-européenne), à quelques détails près 13. Pour la compatibilité, on évoquera les Mélanésiens travaillant en ville (un tiers d'entre eux) en affirmant qu'ils y ont gardé leurs traditions, et même leur organisation sociale traditionnelle qui "semble avoir été préservée en milieu urbain où malgré le "boom du nickel" de véritables différenciations sociales durables ne se font pas jour. Certes, certains y connaissent une relative sécurité matérielle, mais celle-ci ne les placera pas absolument au dessus de leurs parents et congénères demeurés dans les réserves. 14" C'est ainsi que pour la première fois au monde, l'urbanisation et le salariat ne créent pas d'urbains salariés et surtout pas de prolétaires. Les syndicalistes canaques de l'USTKE vivent probablement un rêve éveillé lorsqu'ils se mêlent de penser en termes modernes ces nouveaux rapports sociaux.


Ces étranges contorsions de nos prétendues sciences humaines parviennent finalement à évacuer la réalité de la dépendance des tribus par rapport à l'ensemble du système, et donc l'histoire de leur domination. On se réduit alors à une critique purement culturaliste du colonialisme. Car enfin, si le colonialisme n'a rien colonisé, si l'exploitation capitaliste n'a rien exploité, si la domination n'a rien aliéné, de quoi se plaint-on? Il ne reste à revendiquer qu'une place au soleil médiatique, une "reconnaissance de la culture canaque", de la "dignité de la culture mélanésienne", la réappropriation d'une "histoire confisquée", ou encore le "droit de fabriquer son propre devenir dans son propre imaginaire" 15


 


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