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[.187 -- "Cambodge: dix ans de survie", Courrier asiatique (csea), Paris, nº23, 16 janvier 1989, p. 6-9.]

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CAMBODGE: DIX ANS DE SURVIE

 

par Serge Thion

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Dix ans déjà: il semble que le temps passé depuis la prise de Phnom Penh par les troupes viêtnamiennes soit plus court que les années de plomb qui ont vu Pol Pot détenir le pouvoir d'Etat. Ceux qui, à la suite de Pol Pot et des Chinois, ont affirmé que le seul but des Viêtnamiens était de coloniser le Cambodge et de l'intégrer dans une "fédération indochinoise" en seront pour leurs frais en septembre prochain quand les dernières troupes viêtnamiennes rentreront au pays. Toute cette propagande et ces dénonciations stridentes de l'occupation viêtnamienne ont servi à occulter l'origine du conflit. Il faut la chercher vers la fin de 1976, lorsqu'après la crise qui a fait tomber la "bande des quatre" à Pékin et la prise de conscience de l'échec des rêves agricoles de l'équipe Pol Pot, on décide à Phnom Penh de purger radicalement le Parti et d'attaquer le Viêt-Nam en lançant des razzias, dès mars 77, sur les régions frontalières. On peut s'interroger sur l'irréalisme qui a ou présider à un telle décision mais la chronologie des faits est incontournable: la responsabilité de la guerre repose entièrement sur les dirigeants cambodgiens.

Longuement préparée, entamée en décembre 1978, la campagne du Cambodge allait s'achever pour l'essentiel en mars-avril 1979; à ce moment là, tous les témoignages le confirment, il ne reste plus aucune force khmère rouge en état de résister et les débris de l'armée passent en Thailande à l'automne, avec les hordes de civils minés par la famine, que l'Occident découvre avec horreur. Dès lors, pour la grande presse occidentale, l'ennemi sera - à nouveau - le Viêt-Nam, le perpétuel envahisseur, "l'avaleur de terres khmères" que dénoncent les polpotistes qui pousseront le culot jusqu'à mettre au compte de fantomatiques "éléments pro-viêtnamiens" leurs propres atrocités. La troisième guerre d'Indochine était lancée et, une fois de plus, les puissances extérieures y jouaient un rôle fondamentale. Une étrange coopération entre la Chine, la Thailande et les Etats-Unis allaient rendre vie aux Khmers rouges et leur permettre de reprendre pied dans les forêts cambodgiennes, dans des zones qui sont traditionnellement peu et mal contrôlées par le pouvoir central.

En 1979, le Cambodge sort d'un cataclysme. Une bonne partie des survivants de la famine et des massacres se trouve sur les routes à la recherche d'un gîte, de nourriture, du restant de la famille. Ils campent à la porte des villes, où les Viêtnamiens tentent de reconstituer un embryon d'administration cambodgienne. L'agriculture est en piteux état. On a mangé les semences et les animaux. Les Viêtnamiens se refusent au geste qui assureraient leur popularité: restaurer la propriété privée du sol. Les infrastructures, négligées depuis 1970, ravagées par les bombardements américains et la "table rase" des Khmers rouges, sont dans un état lamentable. On dénonce ici la non-distribution de l'aide alors qu'il n'y a pas cent camions civils en état de marche dans tout le pays. Une période calme s'ensuit: la bureaucratie se reconstitue somme toute assez vite; elle est très hétéroclite. Parmi ceux qui ont des compétences "modernes", beaucoup décident de s'expatrier: la société d'abondance est de l'autre côté de la frontière et la présence des Viêtnamiens est un frein naturel aux ambitions politiques, si âpres chez tant de Cambodgiens. Dans les campagnes, où le tissu villageois n'a jamais été très serré, il faut repartir de rien, combler les vides, se rééquiper, chercher des compléments de nourriture, à la frontière ou ailleurs. Ce sont ensuite les villes qui se remettent à vivre, petit à petit. des marchés s'installent. Les Khmers se découvrent des aptitudes insoupçonnées au petit commerce. Des Chinois et des Viêtnamiens reviennent vivifier d'anciens réseaux commerciaux. Et surtout la frontière reste accessible, en dépit des seigneurs de guerre qui rançonnent impitoyablement tout ce qui passe dans la région. D'incroyables quantités d'or sont déterrées et prennent le chemin des changeurs de Bangkok. Les trocs se multiplient. Les biens de consommation réapparaissent et, par mille chemins détournés, viennent peu à peu regarnir les paillotes et les logements squattérisés. Au bout de quelques années, il apparaît clairement que l'austérité est moins grande à Phnom Penh qu'à Saigon, ce qui provoque un appel d'air. Beaucoup de Viêtnamiens du Sud viennent, ou reviennent, au Cambodge où les affaires sont plus faciles, ce qui fait crier à la colonisation.

Pendant longtemps, l'administration laisse faire et se contente de pousser à la constitution de "groupes de solidarité" chez les producteurs. Mais l'Etat est sans ressources et sans poids économique. A partir de 1982-83, il commence à taxer certaines activités et à se créer des ressources propres. La solidarité des pays de l'Est est certes agissante mais elle est loin de répondre aux besoins de la reconstruction. Ce sont surtout les Cambodgiens eux-mêmes qui par leur patient labeur auront tenté de retrouver le niveau que leur économie avait avant 1970. Mais il s'en faut encore. L'insécurité entretenue par les Khmers rouges n'a pas permis de restaurer complètement les réseaux de communication. Les surfaces emblavées n'ont pas encore retrouvé leur niveau d'avant-guerre. Le développement industriel est un rêve lointain.

Pour les observateurs qui ont visité régulièrement le pays depuis 10 ans, et surtout pour ceux qui l'ont connu avant, les progrès sont indéniables. Le Cambodge existe, et sur un mode à lui qui n'est pas sans rappeler ce qui se passait avant 1970. En particulier, sur le plan des libertés et des Droits de l'Homme, qui semble aujourd'hui si souvent servir de critère unique pour porter des jugements sans égards aux réalités historiques, la situation n'est pas très différente de celle qui prévalait sous Sihanouk. Les prisonniers politiques sont aussi maltraités qu'avant, ils sont peut-être un peu plus nombreux, mais il y a moins d'exécutions sommaires. Tout cela est sans comparaison avec le bilan des Khmers rouges et avec ce qui peut se prévoir dans l'éventualité de leur retour au pouvoir, avec des méthodes inchangées.

Le paradoxe de cette République Populaire du Kampuchea est qu'elle a les attributs et les institutions d'une "démocratie populaire" sans en avoir le contenu social ni les moyens de contrôle. Dans cette coquille socialiste se loge une économie libérale; on ne la dirait pas capitaliste car les capitaux sont presque inexistants. La bureaucratie vit d'une corruption qui n'a rien à envier au passé et si la vie rurale est un peu autarcique, c'est que le Cambodge, contrairement à ce que pensent beaucoup de Cambodgiens, est plutôt un pays pauvre qui n'a pas grand chose à proposer sur le marché international. Il lui faudrait, pour accéder à la modernité, des investissement massifs, qui ne peuvent venir que de l'Ouest, et peut-être surtout du Japon, qui attend son heure.

Ce Cambodge qui existe, qui fonctionne cahin-caha, qui a commis des erreurs coûteuses, comme la construction du mur de défense le long de la frontière thailandaise, mais qui a connu aussi des réussites dans le domaine encore fragile mais vital de l'agriculture, qui s'est affermi au fil des ans en dépit du fait que la communauté internationale s'est refusé à voir qu'il existait et s'en est tenue à la fiction épouvantable d'une coalition animée par les Khmers rouges pour lutter contre la présence viêtnamienne, ce Cambodge qui a tenu le coup pour des raisons de survie et non pas d'idéologie (que les cambodgiens envoient généralement au diable), ce Cambodge est l'enjeu des tractations internationales qui visent à régler les conflits internes du monde communiste.

Le prince Sihanouk, coupé des réalités du pays, fort du soutien de Reagan, Thatcher et du Japon, réclame, pour prix de son retour, tout le pouvoir. Il escompte d'un accord avec les Chinois la lente anémie des Khmers rouges et de son charisme un arrangement avec le Viêt-Nam. Il ne voit nulle nécessité de partager le pouvoir au Cambodge. Il ne l'a jamais fait et ne le fera jamais. Les discussions menée avec Hun Sen, le premier ministre de Phnom Penh, ont achoppé là-dessus. Sihanouk et beaucoup d'autres avec lui ne veulent pas voir qu'il s'est formé une force politique au cours de ces dix ans, avec des gens qui gèrent le pays, dépourvus en réalité d'une idéologie bien précise, mais prisonniers des choix qu'ils ont fait, à savoir accepter de reconstruire le pays sous la protection, parfois encombrante, des troupes vietnamiennes. C'était un choix. Le fait est que cela existe et qu'une nouvelle génération a accédé aux responsabilités. Ils ont un engagement et un passé commun, des chefs qu'ils ont suivi. Au Cambodge, cela suffit pour faire un parti. L'idéologie ne compte guère et rien ne dit qu'ils voudront continuer de se réclamer d'un socialisme quelconque. Ces gens là veulent survivre, politiquement et physiquement. Ils n'accepteront pas le retour des Khmers rouges.

A coté de ce corps politique, issu de cette expérience de dix ans, et malgré l'hétérogénéité de sa composition, les autres factions cambodgiennes ne représentent pas grand chose. Le prince Sihanouk possède l'aura des anciens rois mais il n'a aucun programme et il ne propose que son despotisme éclairé. Les puissances étrangères imposeront certes sa présence, parce que c'est commode pour elles, mais elles seraient bien avisées de voir que, pour reconstruire un système politique cambodgien viable, il y a déjà des fondations qui ont le mérite d'exister et des pierres d'attente qui, par rapport aux trois régimes précédents, ont prouvé qu'elles étaient dotées d'une qualité rare dans la tradition cambodgienne, le réalisme.

 


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