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Des courtisans aux partisans,
de S.Thion et J.C.Pomonti, 1971

Première partie

L'ANCIEN REGIME

 

1

Un protectorat chétif

 

 

Le Cambodge, ou plus précisément l'Etat cambodgien, ne doit sa survie qu'au conflit des impérialismes français et anglais du siècle dernier. L'empire khmer de la période angkorienne (VIII e -XIV e siècle) exerça longtemps son hégémonie sur l'Indochine, avant de céder peu à peu devant les coups de boutoir que lui portait un peuple descendu des confins chinois, les Thaïs. L'Etat khmer, sans doute épuisé par ses grands travaux et son mode d'exploitation des sols, entra dans une décadence continue que mirent à profit ses puissants voisins, les Thaïs, au nord-ouest, et les Viêtnamiens, au sud, qui envahirent les provinces khmères de Cochinchine, vieille terre hindouisée, au XVIIIesiècle. La décadence s'était faite léthargie. Un roi sans pouvoir et sans argent ne pouvait s'opposer à ces deux impérialismes rivaux sans leur faire, à chaque crise, des concessions irrémédiables. Pour échapper à la menace qui se précisait d'un condominium siamo-viêtnamien, il ne restait au monarque cambodgien qu'à se placer sous la tutelle des Français. Ces derniers, qui avaient débarqué en Cochinchine, mirent quelque temps à répondre aux avances de la cour khmère pour, finalement, établir leur protectorat sur le Cambodge en 1864.

Les Français cherchaient à l'époque une voie de pénétration vers la Chine méridionale Le Mékong leur apparut longtemps comme l'axe le plus propice à leurs visées, mais [10] la géographie devait bientôt les détromper. Ils reportèrent alors leurs efforts sur le Fleuve Rouge, dans le nord du Viêt-Nam. La "protection" française devait tenir les Thaïs (appelés aussi Siamois) en respect, de façon d'ailleurs relative. Les stratèges coloniaux français voyaient dans le royaume khmer une région tampon entre le riche Delta du Mékong, où ils étaient solidement installés, et l'expansionnisme siamois, activement soutenu par la Grande-Bretagne qui voyait avec humeur les Français prendre pied en Extrême-Orient.

La faute du Cambodge fut d'être pauvre. Après vingt ans d'administration indirecte, les autorités du Protectorat voulurent rationaliser le système d'exploitation et l'étendre au pays tout entier. Sous la menace des canonnières ancrées à quelques encablures du Palais Royal, les Français obligèrent le roi Norodom à signer, en 1884, une convention par laquelle il abandonnait la réalité de ses pouvoirs aux mains des administrateurs français. Le pays commença à s'agiter et six mois plus tard, au début de 1885, une insurrection éclata. Des petites bandes tenaient la campagne, harcelaient les postes français et les colonnes envoyées pour les dégager. Peu sûrs de leurs troupes locales, les militaires français firent venir des renforts de tirailleurs "annamites", c'est-à-dire viêtnamiens, mais en nombre limité parce que l'empereur de Hué, Ham Nghi, venait de prendre, lui aussi, le maquis et menait la vie dure aux colonnes françaises qui le pourchassaient dans les provinces du Centre Viêt-Nam. Les Français tenaient solidement les rives du Mékong, grâce à leurs canonnières, mais l'arrière-pays était devenu dangereux. Ils durent même, à un moment, songer à fortifier Phnom Penh.

Les insurgés avaient à leur tête des notables et des mandarins, parfois même des princes, qui, légalement, semblaient se révolter contre l'autorité royale. Ce dernier leur fournissait un appui discret. Il savait que la moindre preuve de cette complicité suffirait aux Français pour l'envoyer en exil. L'étude attentive des événements, région par région, montre qu'il s'agissait d'une véritable guérilla [11] populaire, soutenue par la complicité générale, à laquelle participaient d'ailleurs aussi bien des Chinois et des Viêtnamiens, surtout dans les provinces frontalières1. Après une accalmie pendant le temps des moissons, l'insurrection reprit de plus belle en 1886. Les autorités françaises, à court d'argent (les paysans ne payaient plus les impôts), ayant perdu plusieurs milliers d'hommes, surtout du fait des maladies, se résolurent à négocier avec le roi Norodom qui les attendait là. Il obtint la restitution de ses pouvoirs, appela les insurgés à déposer les armes et à se ranger sous son administration, ce qu'ils firent avec plus ou moins de réticences 2. L'accord de 1886 n'était qu'une étape dans la lutte sourde qui opposait les autorités coloniales à la monarchie et à la population cambodgiennes. Il ne s'agissait pour la monarchie que d'une victoire à la Pyrrhus: elle sauvait son autorité face aux colonisateurs en s'appuyant sur les forces populaires qu'elle devait ensuite réprimer pour maintenir cette même autorité que les Français, vingt ans plus tard, allaient vider de son contenu. Isolée du peuple, prisonnière de l'administration coloniale, la monarchie khmère, dès lors manipulée par les proconsuls français, n'allait plus être, pour longtemps qu'une forme sans pouvoir 3.

[12] Les années 1885-1886 sont celles de la dernière grande insurrection populaire au Cambodge, dirigée contre les envahisseurs occidentaux. Ne fût-ce qu'à ce titre, le parallèle avec l'insurrection de 1970 s'imposerait: dans les deux cas, ce sont les mêmes régions qui se soulèvent d'abord; c'est l'ouest du pays, entre Phnom Penh et le Viêt-Nam; les bases de guérilla sont dans les mêmes zones: chaînes des Cardamomes et de l'Eléphant, forêt au nord de Kompong Cham, contreforts des hauts plateaux, vers Tây-Ninh et Kratié. Dans les deux cas, une partie des élites locales rejoignent le maquis en restant nominalement sous l'autorité du souverain. Les Occidentaux commettent les mêmes erreurs, s'appuient sur les mêmes collaborateurs locaux, corrompus et souvent suspects de jouer double jeu. Les mêmes arguments sont échangés au parlement de la métropole entre les tenants et les adversaires de l'intervention militaire. L'histoire quand elle se répète devient, selon Marx, bouffonne. Pas en Indochine.

La déconvenue des Français fut bientôt évidente. Ils avaient espéré des richesses qui n'existaient pas; ils s'étaient certes fait octroyer, dès le début, la ferme des jeux et le monopole de l'opium, mais les Cambodgiens semblaient peu pressés de s'y adonner. La production artisanale restait stagnante, les ressources agricoles semblaient dérisoires comparées à celles du Delta du Mékong dont l'exploitation était alors en cours de rationalisation sous la tutelle française. Ainsi, à l'usage, le marché se révélait indolent. Les Cambodgiens, satisfaits de leur sort matériel, sans grand besoin, cultivaient pour vivre et fort peu pour vendre. Ce qui avait fait la pauvreté de la monarchie allait entretenir l'indigence de l'administration coloniale.

On se désintéressa du Cambodge. On y envoya les fonctionnaires incapables, paresseux, mal notés; on leur adjoignit des subalternes viêtnamiens, mieux rompus à la pratique des bureaux. Il y avait d'ailleurs dans le pays une notable minorité viêtnamienne de marchands, de cultivateurs et de pêcheurs. Dans l'ensemble, cette administration s'occupa surtout de somnoler; on laissa l'artisanat [13] péricliter, on octroya les "terres rouges" à des compagnies françaises d'hévéaculture, qui firent venir leur main-d'oeuvre du Tonkin en utilisant des méthodes particulièrement brutales4; la construction de routes, d'hôpitaux ou d'écoles fut négligée; l'économie y fut coloniale à l'intérieur de l'ensemble colonial: "Le rôle économique du Cambodge dit un document de la Résidence supérieure, en 1942 consiste en partie à ravitailler le marché de Saigon-Cholon et secondairement de l'Indochine entière, en produits agricoles ainsi qu'en matières premières qui sont exportées, ou lui sont parfois retournées sous forme de produits finis ou demi-finis 5."

A aucun moment en effet l'administration française ne pouvait concevoir le Cambodge comme autre chose qu'un arrière-pays; l'absence de port, la configuration des routes en témoignent; certaines régions du pays, comme l'actuelle province de Ratanakiri n'étaient accessibles, à l'époque, qu'à partir du Viêt-Nam. Et Phnom Penh, jolie petite ville provinciale, sommeillait à trois cents kilomètres, par une fort bonne route, de Saigon, la grande métropole coloniale.

Les Cambodgiens ne semblaient guère en concevoir d'amertume; ils vivaient, pour le plus grand nombre, dans l'ignorance du monde extérieur, ignorance entretenue par [14] les bonzes dont l'enseignement et le savoir dépassaient rarement la psalmodie de quelques vieux textes consacrés. Le sentiment national existait, certes, mais il ne bouillonnait pas. Les grands symboles identificatoires, la religion et le trône, restaient apparemment en place. Le domaine privilégié de l'ingérence coloniale était l'administration. Les impôts, que les monarques faisaient autrefois lever par des mandarins souvent cupides s'étaient beaucoup alourdis à mesure que le contrôle français s'était resserré sur le pays. Cette soudaine pression engendrait dans le pays un besoin nouveau de signes monétaires. L'introduction de la monnaie coloniale, qui était "chère", dépréciait les anciennes sapèques. L'impôt était excessif et ne pouvait pas toujours être acquitté. Des jacqueries éclatèrent. On fit donner la troupe. Seul refuge des désespérés, des insolvables et des pourchassés, le banditisme traditionnel restait florissant en dépit de la paix française. Les montagnes et les jungles fournissaient des abris inexpugnables. Leurs maigres ressources rançonnées, les paysans ne dédaignaient pas toujours de razzier quelque village voisin pour se refaire. Pris, les bandits étaient décapités. Ainsi allaient les choses dans une campagne au demeurant fort pacifique.

Dans les années trente pourtant apparut un petit groupe d'intellectuels formés à l'occidentale chez qui l'idée nationale commença à faire son chemin. Plusieurs étaient des Khmers krom, c'est-à-dire des Khmers de Cochinchine, qui, profitant de la vive effervescence qui caractérisait Saigon, étaient peut-être mieux situés pour s'imbiber là des grands courants du nationalisme asiatique qu'à Phnom Penh, la provinciale Le plus éminent d'entre eux, Son Ngoc Thanh, vint s'installer à Phnom Penh et travailla à l'Institut bouddhique, nouvellement créé. Il lança un journal, Nagaravatta ("Notre cité") dont le succès suscita une inquiétude montante parmi les responsables français. L'agitation, latente à partir de ce moment-là à Phnom Penh, culmina en 1943 après l'arrestation d'un professeur de l'Institut bouddhique, Hem Hieu, dont les écrits stigmatisaient le régime colonial. De grandes manifestations eurent lieu: les [15] bonzes y furent nombreux à brandir le manche noueux de leurs ombrelles. Des centaines d'arrestations furent effectuées. Hem Hieu fut déporté au bagne de Poulo Condore, où il mourut. Son Ngoc Thanh s'enfuit au Japon, où, pendant deux ans, il reçut à l'Ecole de la Grande Asie Orientale la formation que les Nippons donnaient à leurs séides étrangers.

En 1941, l'administration française eut à résoudre le problème de la succession au trône. Des deux branches de la famille royale, les Norodom et les Sisowath, les Français, depuis la mort du vieux roi Norodom en 1904, avaient toujours favorisé les Sisowath, considérés comme plus dociles et plus dévoués aux intérêts français. Mais, en 1941, le successeur le plus probable, Sisowath Monireth, inclinait un peu trop vers les idées d'indépendance 6. L'amiral Decoux, gouverneur général de l'Indochine, fit alors porter son choix sur un tout jeune homme, rejeton à la fois des deux branches de la famille royale, qui, pour l'heure, était lycéen à Saigon, Norodom Sihanouk. Le jugeant influençable et noceur, on le fit monter sur le trône sans autre forme de procès.

L'occupation japonaise, installée avec l'accord de Vichy puis le coup de force de mars 1945 amenèrent la ruine complète et la disparition de l'administration coloniale dans toute l'Indochine française 7. Comme ailleurs en Asie, les Japonais poussèrent les nationalistes locaux à proclamer l'indépendance, ce que le roi Sihanouk fit aussitôt. Mais [16] cette proclamation ne résolvait rien. Aucune force politique ne pouvait prétendre utiliser cette indépendance pour mobiliser la paysannerie, comme au Viêt-Nam, à Java ou à Luçon. Les milieux dirigeants, c'est-à-dire l'aristocratie et quelques poignées de hauts fonctionnaires, se divisèrent sur la politique à suivre. Sihanouk et Monireth étaient partisans de rester sous l'aile française, quitte à obtenir une évolution graduelle vers l'indépendance. Un autre courant, animé par Son Ngoc Thanh, était partisan d'une rupture complète avec l'ancienne puissance coloniale. S'alignant complètement sur les Japonais qui régissaient le pays par l'intermédiaire de leur gendarmerie, la Kampetaï, et de leurs sociétés secrètes, Son Ngoc Thanh réussit avec leur aide un coup d'Etat qui le fit Premier ministre, quelques jours avant la capitulation japonaise d'août 1945.

Le moment n'était guère choisi. Sihanouk qui, entretemps, avait rétabli la monarchie absolue et jalousait la grande popularité de Son Ngoc Thanh, fit discrètement appel aux forces anglo-françaises qui venaient de réoccuper Saigon. En octobre 1945, elles arrivèrent à Phnom Penh, parachutées sur ordre du général Leclerc. Elles arrêtèrent Son Ngoc Thanh et l'exilèrent en France; sa popularité devait lui éviter le poteau d'exécution. Diverses négociations entre les autorités françaises, le roi et les nouveaux leaders du courant nationaliste, comme le prince Sisowath Youtevong, aboutirent à l'octroi au Cambodge du statut d'"Etat autonome au sein de l'Union française" (janvier 1946). Mais il ne s'agissait là que d'un très mince écran de fumée derrière lequel les autorités coloniales continuaient à tirer les ficelles et à garder la haute main sur toutes les décisions importantes, en particulier sur toutes celles qui touchaient l'ordre public.

Le retour en force des Français avait obligé un certain nombre de partisans de l'indépendance immédiate à fuir. Quelques maquis, alimentés par les Thaïlandais, s'étaient constitués, sous l'étiquette de Khmer Issarak, "Les Cambodgiens libres"). Une partie du mouvement se rallia après l'amnistie de 1947, pour rejoindre le parti démocrate, qui [17] regroupait les éléments hostiles à la présence française. Ceux qui restaient dans la forêt ne tardèrent pas à se diviser en deux tendances, l'une, proche des militaristes thaïlandais et de la droite laotienne, l'autre plus encline à collaborer avec le Viêt Minh, dont plusieurs unités menaient la vie dure aux Français dans le Sud et le Sud-Est du Cambodge. Certains groupes passaient de brèves alliances, bientôt retournées, avec le Viêt Minh; d'autres groupes au contraire s'alliaient étroitement à lui. Dans l'ensemble, pourtant, les Khmers Issarak ne pesaient pas très lourd dans la balance. Un "gouvernement de résistance" khmer fut installé en 1950 dans le Sud du pays mais son influence, toutefois, ne dépassait guère la zone d'action du Viêt Minh. Il était dirigé par un ancien bonze, originaire de Cochinchine, Son Ngoc Minh. Le mouvement dont il était le leader, appelé alors le Front uni national du Cambodge libre, présente un intérêt à trois titres: les bonzes y jouaient un rôle important; c'est là le premier noyau du mouvement communiste cambodgien, issu du Parti communiste indochinois que Hô Chi Minh avait dissous en 1946; enfin, on peut voir dans le F.U.N.K. de 1970 une résurgence du nom, des méthodes et des hommes de ce mouvement à qui l'histoire, à cette époque-là, avait refusé un rôle de premier plan.

A Phnom Penh, et à Phnom Penh seulement, la vie politique devint florissante; princes et fonctionnaires se lancèrent dans les délices du parlementarisme. Les partis ressemblaient surtout à des coalitions de clans, organisés autour de personnages avides de prestige et de profits. Une constitution octroyée par le roi et décalquée sur celle de la IVe République française autorisait, en fait, les manipulations, les fraudes électorales, les intrigues françaises, les manoeuvres du roi et la valse des cabinets. La majorité des élus appartenait néanmoins au parti démocrate, hostile au roi et à sa politique de louvoiement avec la France. Cette politique aboutit en 1949 à un traité proposé par la France et qui reconnaissait l'indépendance du Cambodge, en l'assortissant de clauses restrictives exorbitantes. Les forces armées khmères devaient, par exemple, rester sous com [18] mandement français pour la durée des hostilités en Indochine. C'était en réalité l'autonomie interne, sans plus. Malgré tous ses efforts, Sihanouk ne put convaincre l'assemblée nationale d'avaliser le traité. La majorité démocrate trouva d'ailleurs un allié inattendu dans l'administration coloniale, bien décidée à saboter l'indépendance.

Les élections de 1951 donnèrent cinquante-quatre sièges aux démocrates, quatre à un petit parti fondé par Dap Chhuon, un leader des Khmers Issarak de droite, contre deux au parti de la rénovation khmère de Lon Nol et Nhiek Tioulong 8 et dix-huit au parti libéral, dirigé par un oncle du roi, proche de Sihanouk. Confronté à l'évidence que sa politique restait autoritaire, Sihanouk répondit en tentant de se faire octroyer, par l'assemblée, des pouvoirs spéciaux pour trois ans, en déclarant que les ministres démocrates confondaient les affaires de l'Etat avec celles de leur parti et qu'ils ne concédaient au roi aucune autorité réelle sur la conduite des affaires de la nation [19] parce qu'ils prétendaient posséder cette autorité en vertu du vote populaire. L'assemblée rejeta la demande de pouvoirs spéciaux.

Son Ngoc Thanh revint d'exil. A peine rentré, il lança, contre la tutelle française, une vive agitation qui trouvait un écho sympathique parmi les fonctionnaires, les bonzes et dans le parti démocrate. Au bout de trois mois, pour échapper à la police française, il se réfugia dans la forêt, dans le nord du pays, afin de réunifier et d'activer les bandes Khmer Issarak qui s'y trouvaient encore.

Pour sortir du coin où il était acculé, Sihanouk frappa un grand coup, de cette manière théâtrale qui allait si souvent être la sienne par la suite. En janvier 1953, il proclama la loi martiale 9, partit pour Paris, tenta de convaincre Vincent Auriol que l'utilisation des forces cambodgiennes par les Français contre le Viêt Minh encourageait ses opposants démocrates à propager l'idée que lui, Sihanouk, était l'obstacle principal à l'indépendance. Mais, comme toujours, les autorités françaises ne concevaient les affaires cambodgiennes que dans l'arrière-plan du Viêt-Nam, où la situation empirait. On le pressa de retourner chez lui. Sihanouk rentra donc au Cambodge, en passant cependant par les Etats-Unis, où il espérait trouver un soutien dans sa querelle avec Paris 10. Les Américains, tout entiers à leur effort pour maintenir la France dans la guerre d'Indochine, ne prêtèrent aucune attention à ses plaintes. Ils l'encouragèrent même plutôt à collaborer avec les Français. Sihanouk tenta de convaincre la presse que la politique française jetait le peuple cambodgien dans les bras du Viêt Minh, mais ce fut peine perdue. Il retiendra la leçon de cette expé [20] rience, humiliante pour lui, et aura tendance à croire que les responsables américains méprisent les problèmes des petits peuples asiatiques et suivent uniquement leurs propres intérêts. Ne devient pas fantoche qui veut.

De retour à Phnom Penh, voyant que rien n'avait changé, il frappa un second grand coup: il partit pour Bangkok, en exil volontaire, dit-il, jusqu'à l'octroi de l'indépendance complète. Pendant ce temps-là, les maquisards khmers et viêtminh maintenaient l'insécurité dans une grande partie du royaume. Le bluff réussit: Paris ayant dû céder sur toute la ligne pour éviter que ne s'ouvre au Cambodge un nouveau front, Sihanouk rentra en triomphateur le 8 novembre 1953. Cette attitude allait se révéler profitable pour Paris, surtout au moment de la conférence de Genève. Le gouvernement royal avait déjà lancé une campagne militaire contre les maquisards khmers et viêtnamiens. La délégation envoyée à Genève par Phnom Penh obtint d'être seule reconnue, à l'exclusion du mouvement de résistance khmer. Après de longues discussions, Chou En-lai finit par y consentir. Il fut reconnu que la résistance laotienne, c'est-à-dire le Pathet Lao dont le poids, il est vrai, était plus important conservait sous son contrôle une certaine partie du pays jusqu'aux élections générales. Le Cambodge, par contre, devait être évacué par les "troupes étrangères", en l'occurrence le Viêt Minh. Le cas des résistants khmers était abandonné. Ils devaient simplement se débander et être réintégrés dans la communauté nationale. En fait, plusieurs centaines d'entre eux, dont Son Ngoc Minh, partirent pour Hanoi. Cet abandon du terrain au moment de la victoire, ce sacrifice que dut faire la gauche cambodgienne fut aussi, mais là de façon moins extrême, celui d'autres résistants, les Laotiens et les Viêtnamiens du Sud. Il se fit sous la pression des dirigeants du bloc socialiste. Il fut accepté par les dirigeants de la lutte armée avec l'abnégation qui a si souvent caractérisé le mouvement communiste international. C'est une leçon que les Indochinois ont, depuis, méditée.

D'une certaine façon, la Conférence de Genève para[21]chevait l'indépendance du Cambodge, désormais garantie par les grandes puissances. Elles avaient dû reconnaître même son droit à contracter les alliances militaires de son choix, malgré les craintes des Chinois qui voyaient les manoeuvres d'encerclement américaines, bientôt renforcées par la constitution de l'O. T. A. S. E. Si elle réglait, provisoirement, un grave problème international, la conférence n'apportait pas de solution aux problèmes politiques internes. L'indépendance n'abolissait pas les courants politiques qui s'entrebattaient au pied du trône.

L'indépendance, pour quoi faire? Les problèmes étaient réels et nombreux: une économie sous-développée, une absence de ressources naturelles faciles à exploiter, une paysannerie profondément bouddhiste et traditionaliste, des voisins hostiles et le danger que représentaient pour ce petit pays les conflits entre grandes puissances. La monarchie avait survécu à l'épreuve de quatre-vingt-dix ans de colonisation. L'Etat était hybride, mi-moderne, mi-féodal. Les colonisateurs avaient voulu conserver une forme mais en avaient ôté la substance. Les mécanismes politiques d'autrefois ne fonctionnaient plus. Un peu Indifférente à ces changements dans l'empyrée du pouvoir, la population khmère avait placidement persisté dans ce qui, à sa manière, formait une nation: une façon d'être, de croire, de parler que l'impénitente modernité de l'économie coloniale avait peu affecté. Simplement, les liens que l'ancien système tissait entre le palais et les villages s'étaient peu à peu distendus. Il restait, pour gouverner, une machine que les affairistes de tous bords commençaient à convoiter. Cette machine gouvernementale, il fallait évidemment la réformer pour que le pouvoir puisse enfin s'exercer.


2

La terre et l'eau

 

Le pays était pauvre en raison de la politique coloniale française, nous l'avons vu, mais aussi par la faiblesse des ressources naturelles. La terre n'est vraiment fertile que sur les berges des fleuves car elle bénéficie alors du limon que charrient les inondations annuelles. Là, et en particulier près des villes, se trouvent les cultures riches, maïs, maraîchage et tabac. C'est là ou l'on assiste à un début de concentration de la propriété avec l'emploi devenu fréquent d'ouvriers agricoles, souvent viêtnamiens. Le reste des terres cultivables est de qualité très médiocre, exploité le plus souvent en rizière. Faute d'un véritable système hydraulique, les paysans sont tributaires des pluies pour remplir les rizières à l'époque du repiquage, mais les précipitations sont fort irrégulières et la courbe de la production agricole, sur la longue période, est en dents de scie. Alors que sur les revers de berges, ainsi que dans les périmètres irrigués, proches du Grand Lac, de Battambang et Siem Reap, deux récoltes sont possibles, l'une de maïs, l'autre d'une céréale quelconque, les autres terres ne connaissent en général qu'une seule récolte annuelle. Des activités annexes, légumes, palmier à sucre, pêche et surtout l'élevage fournissent aux paysans des ressources complémentaires. Mais l'insécurité matérielle reste grande.

Sur environ les trois quarts de sa surface le Cambodge [23] est couvert de forêts, elles aussi assez pauvres, et dont l'exploitation, réalisée par des petits capitalistes locaux, revient assez cher en raison de la très mauvaise qualité du réseau de communications. En saison des pluies une bonne partie des pistes est inutilisable. Un camion peut parfois mettre jusqu'à dix jours pour franchir une centaine de kilomètres sur des pistes sablonneuses, souvent coupées de fondrières et de cours d'eau en crue. Toute l'activité économique des régions périphériques est ainsi paralysée une partie de l'année. Le reste du temps, elle est très lente, bien que quelques efforts aient été entrepris depuis l'indépendance pour améliorer les voies de communication. Toutes les rivières doivent être franchies avec des vieux bacs, sauf à Phnom Penh où un grand pont, construit par les Japonais comme réparation de guerre, franchit le Tonlé Sap. (Sur tout son parcours en Indochine, le Mékong n'est franchissable qu'en bateau.)

Sihanouk avait encouragé les paysans à faire de la petite hydraulique, à creuser des canaux, des bassins de retenue, qui auraient assuré des réserves d'eau permettant deux récoltes annuelles, ainsi que cela se faisait à l'époque angkorienne (mais les réseaux hydrauliques furent détruits au cours des guerres avec le Siam et abandonnés) ou, comme aujourd'hui, dans le Delta du Mékong, au Viêt-Nam, depuis que les colonisateurs français en ont rationalisé l'exploitation. Le Cambodge dispose en effet d'un réservoir naturel gigantesque avec le grand lac central, le Tonlé Sap, qui régularise les cours d'eau puisqu'il se remplit à la saison des pluies et se vide en saison sèche. Des grands travaux seraient nécessaires, mais la fertilité médiocre des terres et l'apathie économique de la paysannerie qui vivent plus ou moins en autarcie en rendraient aléatoire la rentabilité. En attendant, on exploite le Tonlé Sap pour ses richesses en poisson. Ce sont principalement des Viêtnamiens ou des Cham, installés là depuis des générations 11, [24] qui en déplaçant leurs villages flottants, suivent le mouvement des eaux et font de la pêche, avec des moyens qui restent artisanaux, une véritable industrie. Les profits en vont le plus souvent aux concessionnaires cambodgiens qui sous-louent les droits de pêche aux Viêtnamiens, ainsi qu'aux Chinois qui prêtent de l'argent aux pêcheurs.

Par rapport à d'autres pays de la région, le Cambodge ne semble pas souffrir de son accroissement démographique. Il est certes rapide, environ 3% par an, et la population est jeune puisqu'environ la moitié est composée de jeunes de moins de vingt ans. Mais pour une population totale de six ou sept millions, la densité n'est pas très forte. Le recensement de 1962 indiquait 31,6 habitants au kilomètre carré. En fait, la répartition est très inégale à l'intérieur du territoire où l'on peut distinguer entre un "vieux Cambodge" peuplé, et même par endroits surpeuplé, et un Cambodge "vide", essentiellement celui de la périphérie montagneuse. Ce dernier n'a été l'objet que de tentatives timides de peuplement, qui n'ont guère donné jusqu'ici de résultats. Ainsi à côté des provinces de Takèo (130,6 hab. au km 2 ), Prey Veng (99,7), Svay Riêng (97,5) et Kompong Cham (83,8), on trouve des régions moyennement peuplées, comme Battambang (28,7), Pursat (14,2) ou Siem Reap (19), et des régions à peu près vides: Koh Kong (3,5), Stung Treng (3,1), Ratanakiri (4,6) ou Mondolkiri (1). Dans certaines zones, près des berges des fleuves, où se pratique la culture dite de chamcar à forte productivité, les densités peuvent atteindre 500 habitants au kilomètre carré.

Par conséquent, il y a un contraste assez fort entre les régions pauvres et vides, souvent sans eau pendant la moitié de l'année, où la population se déplace beaucoup, et les régions riches, basses, rizicoles où la population est stable et s'accroît sur place. Cette disposition particulière [25] ne sera pas sans incidence sur l'organisation des maquis au moment où débute la guérilla.

L'aménagement de l'espace, qui avait atteint un haut degré de technicité à l'époque angkorienne, n'a pas été sensiblement modifié par la modernisation économique. On citera seulement l'implantation de l'hévéaculture dans des zones gagnées sur la forêt et l'ouverture du pays sur la mer. Pour le reste, il a suffi de s'adapter au milieu qui n'a guère été transformé. Le réseau de communication s'est implanté le long des axes naturels. Les espaces que l'histoire économique a laissés en friche sont toujours à peu près vides. Les possibilités de développement restent ainsi théoriquement considérables. Le problème reste toutefois celui de la structure qui pourrait les mettre en oeuvre.

Devant les comptoirs de l'une des plus anciennes maisons françaises de commerce d'Indochine, à Phnom Penh, on peut lire, sur l'un des guichets, en chinois et en français: compradores. La surprise de voir le terme encore utilisé le cède peu à peu à celle de le voir si bien résumer l'esprit du commerce local.

On ne saurait en effet parler d'un véritable capitalisme cambodgien, ou simplement local. Le Cambodge n'est Su un élément parmi d'autres dans le dispositif du capitalisme marchand du Sud-Est asiatique, qui reste difficile à décrire parce qu'il est mal connu; mais son allure générale est assez claire. La partie la plus importante est constituée par les grandes entreprises familiales chinoises, qui ont leur centre dans l'une ou l'autre des grandes villes de la région, et qui possèdent des succursales, tenues par des branches de la même famille, dans les autres régions. Beaucoup de ces grandes familles se trouvent à Hong Kong (qui fut longtemps avec Shanghaï le plus grand centre commercial de la Chine méridionale), mais Singapour, Djakarta, Bangkok, Saigon et Manille sont également des centres importants. La solidarité régionaliste de ces Chinois émigrés, la solidité archaïque de leur structure familiale, les règles commerciales strictes fondées sur des [26] traditions anciennes, l'absence d'écritures et donc l'oralité des contrats, la spéculation à l'échelle internationale par l'intermédiaire des succursales familiales, tous ces éléments font fortement penser au capitalisme naissant dans les villes italiennes de la Renaissance. Les grandes familles lombardes ou juives étendaient ainsi le réseau de leurs comptoirs, pratiquaient l'usure vis-à-vis des petits, tenaient la banque pour les grands. Contrôlant l'économie et les circuits financiers, elles pesaient sur la politique, à moins que des régimes autoritaires ne les dépouillassent brutalement pour échapper justement à cette sujétion. Il en va de même pour les commerçants chinois qui sillonnent l'Asie depuis deux millénaires. On sait qu'à Angkor, au XIIe siècle, résidait en permanence une communauté de marchands chinois; leur présence n'a jamais cessé.

Au Cambodge, et au Siam dans une plus grande mesure encore, la monarchie a maintenu et renforcé la présence des marchands chinois. En effet, quand ils entrèrent en contact avec les marchands européens, les gouvernements locaux n'avaient pas grand-chose à troquer qui ne se soit vite épuisé, comme les métaux précieux; ceux-ci étaient rares et n'avaient pratiquement pas cours dans le peuple. Suffisants pour traiter entre puissances asiatiques, ils se fussent engloutis dans le commerce avec l'Europe si d'autres sources de revenus n'avaient été créées pour s'y substituer. Car à ces Etats alors indépendants l'Occident pouvait apporter des produits d'une valeur considérable: des armes à feu, en particulier de l'artillerie. Mais ces princes ne pouvaient tirer de leurs paysans que ce que ces derniers étaient en mesure de produire, presque toujours le riz et sa piètre valeur marchande. Le roi du Siam eut alors recours aux Chinois, dont il fit venir un grand nombre des provinces méridionales de la Chine, toujours sujettes aux famines. Ils vinrent par milliers, régulièrement, au gré des fluctuations du marché international, c'est-à-dire des conflits entre puissances impérialistes, entre Etats locaux et de l'ouverture de marchés concurrents.
[27]
Les Chinois furent d'abord employés à créer des plantations d'épices, à collecter les peaux, les ivoires, les bois les pierres précieuses, à les travailler dans de véritables manufactures royales pour l'exportation vers l'Europe. Cette activité, d'abord sous le contrôle des gouvernements, passa ensuite, au fur et à mesure, sous celui des autorités coloniales qui s'installaient à Malacca, à Java. A Singapour (créée par les Anglais en 1819), à Hong Kong, etc. C'est donc dès le XVIe siècle que les marchands chinois, mieux équipés que les autres par leur culture et leurs traditions, ont joué un rôle d'intermédiaire dans l'exploitation des ressources économiques locales, tantôt au profit des princes locaux, tantôt à celui des colonisateurs, mais toujours aussi leur. Car leur situation de détenteurs monopolistes de la production de richesses monnayables leur assurait une position privilégiée, une émancipation réelle par rapport aux devoirs qui restaient ceux des masses paysannes dans leurs rapports avec le pouvoir.

Les plus actifs se faisaient compradores ("acheteurs" en portugais), c'est-à-dire qu'ils servaient d'intermédiaires entre le négociant étranger et le marché local. Le comprador était le garant financier de l'Européen, sélectionnait les clients locaux et prélevait un fort pourcentage sur les transactions.

Ce n'est guère que vers la fin du XIXe siècle que des conflits commencèrent à apparaître, quand sous la pression de l'économie européenne, de nouveaux besoins et de nouvelles exigences amenèrent les groupes politiques dirigeants, c'est-à-dire les aristocraties locales, à entrer elles aussi dans l'arène économique. Les rapports avec les Chinois, dont l'émigration se faisait de plus en plus vive sous la pression des événements en Chine, s'établirent dans l'ambiguïté de la concurrence. Là où la faiblesse de l'écart sociologique le permettait, une certaine assimilation sociale se faisait jour, surtout dans les villes

Le Cambodge, lui, n'a pas échappé à ce système qui y a pris cependant une moindre ampleur à cause de la pauvreté réelle du pays et du lustre terni de ses dynasties chance[28]lantes. Certes, à l'instigation du roi, les Chinois ont lancé, entre 1840 et 1890, une culture spéculative nouvelle, celle du poivre, dans la région de Kampot. Rentable mais délicate, elle ne pouvait pas donner de revenus nouveaux importants. A l'époque où le royaume siamois réussissait à conserver son indépendance et à développer rapidement sa production de biens commercialisables, le Cambodge restait empêtré dans un système monétaire absurde et défavorable et subissait les contraintes de la colonisation. Les finances publiques, à partir de 1892, sont entièrement entre les mains des administrateurs français. Il ne s'agissait plus de développement mais d'exploitation. La colonisation allait entraîner l'installation de succursales des grandes firmes françaises de commerce et la domination des banques, en particulier, dans la dernière période, celle de la Banque d'Indochine qui détenait le monopole de l'émission fiduciaire. C'est dans leur ombre qu'allait se former une petite couche capitaliste marchande, chinoise et sino-khmère. Grâce à ses largesses, elle allait pouvoir s'attacher les services de l'aristocratie, mandarins et descendants de la famille royale, qui détenait la puissance administrative.

Il n'existait pas, au Cambodge, d'aristocratie foncière. Le roi détenait la propriété éminente du sol, mais la propriété utile était reconnue à celui qui mettait lui-même le sol en culture. Il suffisait, pour que le droit de propriété soit reconnu, d'en avertir les autorités, qui levaient l'impôt sur les récoltes. Pendant longtemps, il y avait plus de terres que de paysans pour les cultiver et le roi n'exerçait donc jamais son droit théorique de reprise de la terre. Le cultivateur pouvait louer son champ mais, s'il n'assurait pas la mise en culture pendant trois ans, la terre redevenait "libre". Ce sont, bien sûr, les Français qui introduisirent le système de la propriété privée inaliénable: "Il sera procédé, par les autorités françaises et cambodgiennes, à la constitution de la propriété au Cambodge" (Convention de 1884.) Cette décision, qui n'a pu être appliquée que progressivement, avait surtout pour but de permettre [29] aux Français d'acheter des terres et de se livrer à la spéculation foncière 12.

Assez paradoxalement, cette transformation de la possession coutumière en propriété régie par le droit romain allait comporter une restriction importante, qui jette une lueur sur la signification que les colonisateurs donnaient à leurs mesures juridiques. En 1924, avec quelques exceptions, puis en 1929 de façon stricte, le gouvernement général décidait d'interdire aux Chinois d'acquérir des terres. Avec leurs capacités commerciales et leurs disponibilités financières, les Chinois se présentaient comme de redoutables concurrents dans l'évolution vers une agriculture spéculative et marchande. Mais cette mesure eut des conséquences plus profondes, que Hou Yuon analyse fort bien: "Ils constituaient en quelque sorte les germes de la bourgeoisie nationale jouant un rôle progressiste dans l'activité économique. Le libre développement de cette bourgeoisie favoriserait le développement du capitalisme au Cambodge. Or l'autorité coloniale a réduit les Chinois au rôle d'intermédiaires et de compradores stériles 13." Le Cambodge, effectivement, n'a pas été le seul pays de l'empire colonial français à souffrir du malthusianisme et de l'archaïsme de la bourgeoisie française, des frayeurs qui secouaient [30] son système capitaliste devant le moindre développement des forces productives concurrentes. Le protectionnisme entraînait comme corollaire que les colonies ne devaient être que des sources de matières premières et que tout développement au-delà de ce stade devait être freiné. C'était là l'enjeu d'âpres luttes entre différents secteurs du capitalisme français, les uns conservatistes, les autres plus dynamiques. Lointain et même marginal, le Cambodge ne devait guère profiter de ces contradictions.

A l'heure actuelle, à quelques détails près, les dispositions qui régissent la propriété foncière reproduisent le code civil français. Néanmoins, le vide démographique de certaines régions permet à l'ancienne coutume de survivre: la terre appartient à celui qui la défriche, mais il peut arriver que les ruses de l'administration trouvent là matière à s'appliquer en refusant ou en adjugeant à d'autres, moins impécunieux, les titres de propriété des nouveaux essarts.

Si l'on écarte le cas des plantations (hévéa, tabac, poivre, etc.) qui sont souvent aux mains des étrangers, on constate que la propriété terrienne n'est pas, historiquement, la base d'une puissance financière ou politique. C'est l'abondance des terres qui, pendant longtemps, a garanti la permanence de la petite propriété et a prévenu la montée des prix qui seule assure la concentration agraire ainsi que l'émergence d'une classe de moyens et de grands propriétaires. Pourtant, dans certaines régions, ce mécanisme semble avoir commencé à jouer. A côté des notables ruraux et les paysans riches qui représentent 10% des agriculteurs et qui se partagent 40% des terres cultivées se constitue une couche de propriétaires absentéistes, le plus souvent des fonctionnaires ou des citadins aisés, qui achètent des terres dans un but spéculatif: soit à proximité des villes pour le jardinage ou la construction, soit dans les zones irriguées pour la production d'agrumes (orangeraies du Sangker, la rivière de Battambang) ou même de riz Dans ce dernier cas, les propriétaires sont souvent de petits industriels qui possèdent des décortiqueries. Ils emploient [31] un prolétariat agricole d'origine récente, qui est terriblement sous-payé. Rapporté à l'échelle du pays, l'effet de cette tendance reste encore limité. On peut remarquer qu'elle est plus nette dans certains pays voisins, comme la Thaïlande et la Malaisie. Ce sont là, à n'en pas douter, les germes d'une évolution qui pourrait rappeler certains traits de la révolution agraire en Europe aux XVIIIe et XIXe siècles. Mais la guerre bouleverse toutes ces données. Il n'y a pas, pour le moment, au Cambodge, de question agraire qui puisse être comparée à celle qu'affrontaient les communistes chinois dans les années trente, et qu'ils pouvaient résumer ainsi: "Celui qui gagnera la paysannerie gagnera la Chine. Celui qui résoudra la question agraire gagnera la paysannerie 14." Ce sont d'autres démons qui hantent la rizière cambodgienne.

 

3

Pesanteurs paysannes

 

Elément essentiel de l'économie et de l'histoire cambodgienne, la paysannerie, imbibée de ses traditions séculaires, occupe le paysage: presque 90% de ruraux, dans un pays où seule la capitale mérite vraiment le nom de ville, les autres n'étant que des petits bourgs où se tiennent les marchés. Le village cambodgien diffère beaucoup, par son aspect, du village viêtnamien. Ce dernier est replié sur lui-même, entouré d'une haie de bambou, si possible à l'écart de la route; il procure à ses habitants une complicité protectrice contre les menaces de l'extérieur, y compris celles de l'administration. Le village khmer est au contraire ouvert, il s'étire sur les deux côtés de la route, identique en cela au village siamois ou lao. Les maisons sont faites de bois, de bambou et de feuilles de latanier; elles sont sur pilotis, les cloisons sont mobiles. On y vit à même le sol; près de là, une mare, d'où l'on puise l'eau et qui sert de vivier.

La vie collective est certes importante, mais moins concentrée sans doute qu'au Viêt-Nam; la disposition longitudinale en témoignerait. Ce sont les vieux et les bonzes qui détiennent l'autorité, qui prennent les décisions collectives sur les affaires économiques, religieuses et politiques. Depuis quinze ans, quelques bâtiments en dur se sont parfois adjoints à ces chaumières légères, qu'il faut reconstruire tous les deux ou trois ans, à cause de la mous[33]son: une école souvent, avec deux ou trois salles de classe, un instituteur peu payé et peu instruit, jardinant pour survivre. Les paysans font de gros sacrifices pour que leurs enfants aillent à l'école, mais le livre reste un objet pratiquement inconnu. Un dispensaire a parfois également été construit. Petit cube blanc orné d'une croix rouge, il est presque toujours fermé. Un jour certainement, le prince Norodom Sihanouk est venu l'inaugurer en grande pompe; il a remis des médicaments, de l'argent à quelques familles nécessiteuses, déclaré que le pays se couvrait d'hôpitaux et de dispensaires en donnant des statistiques précises. Puis il est reparti, l'infirmier s'est fait de plus en plus rare, car il préfère soigner la clientèle privée avec les médicaments qu'il a détournés. C'est plus profitable, et il ne court aucun risque. Le dispensaire est fermé. Les cas très graves seront peut-être transportés à Phnom Penh par l'armée, s'il y a des camions, si la piste est praticable, si l'on a de la chance ou de l'argent. Sinon, on fera comme on a toujours fait, on ira voir le sorcier du hameau voisin. C'est moins cher et c'est plus sûr.

Dans ce village, on trouvera aussi sans doute un petit camp militaire, avec quelques soldats, des professionnels, c'est-à-dire des paysans pauvres, qui n'ont même pas toujours un uniforme présentable. Quelques vieilles pétoires dans un coin, un sous-lieutenant, ancien de la Coloniale, ou peut-être un jeune lieutenant venu de la ville, bachelier qui s'ennuie et trouve tout son plaisir dans l'indéfinie relecture d'un vieux numéro de Paris-Match. Qu'importe la date, c'est du français, de la culture en comprimé. Mais, dans ce village ce qui compte le plus, c'est la pagode. Un peu à l'écart, elle est construite en dur, couverte de tuiles vernissées; d'élégantes colonnes de bois forment péristyle; des sculptures ornent les chapiteaux et des peintures les murs intérieurs. Des bonzes, vieux et jeunes, habitent là. C'est un peu une obligation pour tout jeune Khmer que de passer quelques mois de sa vie, au sortir de l'enfance, à la pagode. Le crâne rasé, drapé dans sa [34] toge de couleur safran, s'abritant parfois d'une ombrelle de même couleur, il s'abstient soigneusement de tout contact avec les femmes ou avec le travail. Il passe le plus clair de son temps à apprendre à psalmodier des textes en vieux khmer ou en pâli, auxquels il ne comprend goutte. C'est la mélopée qui compte. Le matin, parmi ses collègues en file indienne, il va, non sans hauteur, s'arrêter devant les maisons du village, attendre un instant que la maîtresse du logis accoure emplir de riz l'écuelle qu'il lui tend. Elle s'exécute d'aussi loin que possible pour lui éviter tout contact impur et recule en se prosternant. Un coup d'oeil satisfait ébranle la colonne jaune qui vient s'arrêter devant la maison voisine. Malheur à qui ne donnerait pas ou à qui tarderait à donner son aumône. Le bonze en colère renverserait alors son bol en signe d'imprécation; cette famille-là serait au ban de la société.

Au niveau du village, ce bouddhisme est particulièrement autoritaire et obscurantiste. Autrefois, certes, ou encore aujourd'hui là où il n'y a pas d'école, les bonzes enseignent la lecture. Mais quand il n'y a rien à lire, que de mauvais grimoires peu compréhensibles? L'espèce de terreur religieuse dans laquelle ils maintiennent le peuple est sans conteste le véritable outil de l'unification nationale. C'est cette communauté de conscience qui fait le Cambodge, plus que la géographie ou l'économie. Les Khmers krom n'ont échappé que par là à l'implacable processus de viêtnamisation.

Comme pendant le Moyen Âge européen, les clercs maintiennent le flambeau de la culture savante, mais seuls quelques petits cercles d'initiés y ont véritablement accès. L'importance des bonzes vient plutôt de leur rôle d'animateurs au sein de la communauté villageoise. Absorbant la plus-value du travail agricole, ils régularisent et souvent organisent les travaux. Ils possèdent des recettes d'agronomie, de médecine, ils font des prières pour améliorer le temps. Leur recrutement est démocratique mais c'est eux qui font l'opinion locale. Quels que soient les jugements [35] portés sur leur rôle, il est de fait qu'ils sont la moelle de l'ossature villageoise 15.

Si le bouddhisme est un tel facteur d'unification nationale, c'est parce que la pyramide du clergé (divisé en un ordre "noble" et un ordre "populaire") est coiffée par la personne du roi. Le trône est le centre mystique de cette construction sociale et religieuse. Certes, depuis l'abandon de l'hindouisme à l'époque angkorienne, le roi n'est plus l'incarnation terrestre du dieu. Mais il en reste quelque chose aux yeux des paysans parmi lesquels se recrutent exclusivement les bonzes. Le roi reste l'intercesseur privilégié entre le monde des humains et celui, terrifiant, des forces surnaturelles. Or Sihanouk fut roi, pendant presque quinze ans, et roi de la plus légitime espèce. Il l'est resté. Il s'entourait de la vénération due aux monarques de l'ancienne cour. On ne pouvait l'approcher qu'à genoux, et l'on craignait de le toucher, en raison de la puissante charge mystique dont il était revêtu et dont le contact subit aurait pu être dangereux au commun des mortels. Sihanouk ainsi n'a pas hésité à remettre en vigueur des rites tombés en désuétude, comme l'Ouverture du Sillon Sacré. Le roi, en l'occurrence le chef de l'Etat, guide un attelage de boeuf qui en ouvrant le premier sillon, déconsacre la terre et autorise le paysan à commencer les labours sans risquer d'offenser les puis[36]sances célestes. La cérémonie se termine par la prise des augures.

Un extrait de la presse cambodgienne, dans son style inimitable, illustre ce procédé: "Dans la nuit de mardi quatorzième jour de la lune croissante de Kattik, l'année du Singe, 2512e de l'ère bouddhique, à partir de minuit, alors que la lune dans tout son éclat resplendissait au zénith, fut célébrée dans le grand salon de la Maison flottante royale, la cérémonie aux rites plusieurs fois millénaires dite "Sampeah Preah Khê""salutations à la lune", cérémonie à laquelle présida le chef de l'Etat, Samdech Preah Upayuvareach (Monseigneur l'ancien roi, c'est-à-dire Norodom Sihanouk). Sur la moquette pourpre, devant les offrandes: bananes, noix de coco et "ambok" (grains de riz nouvellement récoltés, pilés, aplatis et légèrement grillés, prémices des moissons prochaines), disposées sur trois larges plateaux à pied, Samdech, son épouse, les princes, princesses et quelques autres personnes présentes prirent place face à l'Est, en direction du fleuve. Après l'hommage au Triple Joyau le Bouddha, Sa doctrine, Ses moines l'assistance récita les versets, dits "akasutha", formulant transmission des mérites de la cérémonie aux mânes des anciens souverains. [...] "Daignent ces mânes augustes et ces puissances agréer les fêtes organisées en leur honneur et ces humbles offrandes. Qu'elles protègent ceux qui les offrent: Sa Majesté la Reine [-mère] et Samdech Preah Upayuvareach, chef de l'Etat. Que tous les deux restent cent ans "l'ombre sous laquelle s'abrite le peuple khmer". [...] Ces invocations terminées, dix-neuf bougies, chacune représentant l'une des provinces du royaume, furent simultanément allumées [...] Les prévisions en furent tirées, Samdech les résuma ainsi: les pluies seront abondantes et régulières dans toutes les provinces, à l'exception des deux provinces de Siemreap et de Battambang, qui risquent de manquer d'eau. La population doit donc s'efforcer de constituer des réserves en édifiant des petits barrages et en aménageant des réservoirs, afin que les motopompes des équipes d'intervention du chef de [37] l'Etat trouvent de l'eau pour irriguer les rizières insuffisamment arrosées par les pluies 16."

Ce genre de cérémonie, abondamment répercutée par la presse et la radio, ne pouvait que confirmer les paysans dans leur sentiment que Sihanouk était le roi, doué assurément de pouvoirs surnaturels ce qui n'a rien de très surprenant pour une société qui baigne dans la magie et la divination et garant de l'ordre social et naturel 17. On ne croit pas se tromper en disant que la chute de Sihanouk après une trentaine d'années de prééminence ne pouvait être, pour la masse paysanne, qu'inattendue, inexplicable et très certainement annonciatrice de cataclysmes que la suite des événements n'a pas manqué d'ailleurs de faire apparaître.

Car entre cette structure théocratique et l'organisation villageoise, il n'y a que le vide, un vide social où s'agite la dérisoire bureaucratie de l'administration. Dire que le village est l'unité fondamentale de la société asiatique et donc de la société cambodgienne, est une banalité sur laquelle on n'insiste jamais trop. Il l'est non seulement par l'écrasante majorité de la population qu'il se répartit mais aussi par la forme qu'il impose à la vie sociale.

Les paysans cultivent essentiellement le riz, sur des parcelles dont ils sont le plus souvent propriétaires. En effet, environ 90% des familles paysannes possèdent leur rizière, dont l'étendue est d'ailleurs assez faible, ce qui [38] représente environ 60% des terres cultivées. Plus de la moitié de ces familles possèdent moins d'un hectare et certains cultivateurs doivent s'engager comme métayers chez d'autres paysans, plus aisés, avec qui la récolte se partage par moitié. C'est là un partage favorable au métayer si on le rapporte à ceux qui se pratiquent dans d'autres régions d'Asie. Plusieurs sortes de riz sont cultivées en fonction des possibilités d'irrigation et des longueurs de maturation, afin de réduire les risques dus aux variations météorologiques.

"Le riz, c'est la vie", disent les paysans. Il représente l'essentiel de leur régime alimentaire, agrémenté seulement de poisson, de légumes et de piment Il est le seul produit qu'ils puissent échanger, soit en le vendant au commerçant chinois du village, soit à un grossiste venu de la ville, soit encore en l'échangeant contre les produits des artisans spécialisés, potiers ou forgerons, soit enfin en le troquant, au terme d'une sorte de migration saisonnière vers le Grand Lac, contre des réserves de poisson sec et de prahoc, une pâte très nutritive de poisson salé.

L'emploi des engrais étant rare parce que souvent méconnu et presque toujours coûteux, les outils aratoires en bois étant d'une efficacité toute relative, la productivité reste faible: la moyenne annuelle se situe entre huit cents kilos et une tonne de paddy à l'hectare, ce qui en fait l'une des plus basses du monde. Alors que dans les pays voisins des variétés nouvelles et des méthodes scientifiques sont peu à peu introduites, les façons culturales, au Cambodge, demeurent archaïques. La cause essentielle de ce faible rendement semble être, plus encore que la pauvreté des sols, l'absence de sélection des semences. Pour les semailles suivantes, le paysan met simplement de côté quelques mesures de sa récolte. Le riz cambodgien est peu productif. Avant même de parler d'engrais, estiment certains agronomes, il conviendrait de sélectionner des variétés plus rentables et d'en assurer la distribution. Il n'y a pas d'obstacle technique: les dernières variétés d'I.R.-8 mises au point par les Américains dans leurs stations expéri[39]mentales des Philippines donnent d'excellents résultats dans le delta viêtnamien. En fait, les hauts rendements sont liés à l'aide technique que peuvent fournir les autorités, ainsi que l'ont montré les déboires que subissait en 1969 ce genre d'expérience à Java. Or l'intervention de l'Etat khmer dans ce domaine s'est révélée, faute d'une résolution suffisante, à peu près symbolique.

Cette production très basse suffit néanmoins à nourrir les familles paysannes, et en général à leur procurer un petit surplus qui alimente les achats de biens de consommation et les dépenses nécessaires aux nombreuses cérémonies religieuses ou propitiatoires. Ces dernières peuvent facilement atteindre le tiers des dépenses monétaires. Certaines années, la sécheresse ou les inondations ou encore des cérémonies particulièrement onéreuses forcent le paysan à s'endetter auprès du marchand local. Les prêts portent souvent 5% d'intérêt par mois, soit environ 60% par an, et sont en général remboursés, au moins en partie, au moment de la moisson. Il vend sa récolte le plus tôt possible pour en tirer un argent qui lui manque, souvent donc quand elle est encore sur pied, au moment du repiquage. Les cours sont alors au plus bas. Mais si au moment de la soudure, vers avril-mai, il est contraint d'acheter du riz pour sa propre consommation, les cours sont au plus haut Il y perd donc deux fois. Le commerçant et ses intermédiaires, eux, y gagnent.

Il est très difficile de se faire une idée précise de l'endettement paysan au Cambodge. Il n'y a aucune statistique sérieuse. On peut seulement dire qu'il semble moins accentué que dans les autres pays de la région et que l'on ne constate pas de transfert rapide de la propriété. Mais ce ne serait peut-être pas toujours dans l'intérêt du créditeur 18.

[40]

Cet endettement frappe d'insécurité l'entreprise agricole et pousse les paysans à donner à leurs fils une éducation qui leur permette d'entrer dans l'administration, considérée, à juste titre d'ailleurs, comme une paisible sinécure. C'est donc avec une vue assez juste des choses que les maquisards khmers, dans leur programme, ont insisté sur la nécessité d'aménager la dette paysanne en limitant et en contrôlant les taux 19.

En dépit de son autarcie réelle, le paysan khmer reste pour l'instant un exploité. Il ne l'est pas par un grand propriétaire dont l'existence est plutôt rare, mais par l'intermédiaire qui commercialise son riz, et par l'administration. Le marché du riz est pratiquement monopolisé par les grosses firmes chinoises, qui possèdent les ateliers de décorticage. Comme le riz est le principal produit de l'exportation (parfois rejoint par le caoutchouc) son prix est déterminé par les prix mondiaux répercutés localement, avec les marges voulues, par les acheteurs chinois. Le paysan n'a pas le choix, il n'a aucun moyen de discuter le prix à cause de l'entente qui règne entre les acheteurs. D'autre part, pour éviter la longue et pénible obligation du décorticage à la main, il donne son propre riz à décortiquer. Mais il y perd sur tous les plans car la machine fait de gros déchets et le béri-béri augmente.

L'administration lève l'impôt, mais là n'est pas la source du mal. Certes, la monarchie traditionnelle ne levait que de très faibles impôts et lorsque l'administration coloniale se mêla d'en augmenter le montant et d'en élargir l'assiette, elle se heurta à de vives résistances, parfois même des rébellions dont les vieux paysans gardent le souvenir, comme celle de Visès Nhieu en 1907. L'exploitation des [41] paysans se fait plutôt en dehors du cadre légal. La concussion est en effet le seul mode de rapport que les fonctionnaires conçoivent entre eux-mêmes et les administrés. Que ce soit à la mairie, à l'hôpital, à la poste ou à la police, il faut payer pour se voir rendre un service qui, normalement, est dû. On reviendra plus loin sur ce phénomène et ses conséquences politiques. Mais il est clair que pour le paysan, c'est un lourd fardeau, qu'accroît encore le véritable racket organisé par la police sur les routes: elle arrête tous les véhicules et prélève une dîme sur les personnes et les biens transportés. Si la distance est longue, il faut payer chaque fois, à intervalles irréguliers, sous peine d'interminables difficultés. Les transports coûtent donc fort cher. Il est même arrivé que les camionneurs se mettent en grève pour obtenir l'abaissement de la "taxe".

Dans le but de briser le monopole des commerçants chinois, ou au moins de le transférer à l'Etat, Sihanouk avait créé en 1956 un système de coopératives, appelé l'O. R. O. C, ou Office royal de coopération. Il s'agissait du développement d'un Crédit populaire qui, sous le protectorat, effectuait des avances aux agriculteurs. Doté d'un capital de cent millions de riels, l'O. R. O. C. comptait, à ses débuts, vingt coopératives. De 1956 à 1962, plus de sept cents coopératives nouvelles furent créées. Organisées en associations de paysans, elles recevaient l'aide financière de l'O. R. O. C., lui-même géré par des fonctionnaires choisis au gré des coteries au pouvoir.

Ces coopératives étaient de plusieurs sortes: crédit, consommation, productions spécialisées (sucre, tabac, latex) ou pourvues de fonctions multiples. Des unions de coopératives les regroupaient au niveau des provinces. Leur fonction essentielle était de fournir aux paysans des prêts de campagne. Mais très souvent ils n'étaient pas remboursés. Les chiffres officiels, qui minimisent beaucoup, indiquaient une perte de 350 millions de riels de 1956 à 1962. En 1967-1968, sur 400 millions de prêts effectués avant la moisson, l'Etat avait perdu 70 millions. Sihanouk, [42] qui avait songé un moment à liquider les coopératives, avait finalement décidé de les conserver en raison du rôle politique que ces subventions déguisées jouaient dans le soutien qu'il escomptait de la paysannerie. Mais, en même temps, les coopératives n'étaient pas équipées, ni financièrement ni techniquement, pour subventionner l'agriculture. La confusion entre l'action politique et l'aide technique ne pouvait aboutir qu'à une inefficacité complète sur les deux plans.

La corruption contribuait à la stérilité de l'entreprise: les dirigeants des coopératives, souvent des paysans riches ou même des négociants chinois qui, chassés par la grande porte, rentraient par la petite, détournaient une partie des fonds en gonflant les dépenses de fonctionnement ou, pour les coopératives de consommation, en achetant des produits que n'utilisaient pas les paysans, des parfums de Paris par exemple, pour les revendre en ville. A l'échelon du village, outre la tentation que pouvaient représenter les sommes prêtées, l'absence de formation comptable ou technique faisait que l'argent se perdait comme l'eau dans les sables.

L'erreur la plus fatale était de confier la gestion de l'O. R. O. C. à des fonctionnaires. Exclus des décisions et du contrôle de la distribution des fonds, les paysans n'étaient plus que le bétail offert à la tonte des prévaricateurs. Au lieu d'intervenir pour moderniser l'agriculture et accroître la production, l'Etat subventionnait des ronds-de-cuir et des notables ruraux. Au bout de quelques années de pillage généralisé, et comme les ressources malgré tout restaient limitées, beaucoup de coopératives se trouvèrent à la tête de déficits imposants, comme celui de l'Unicobat, l'union des coopératives de Battambang dont le déficit atteignait en 1968 près de trois cents millions de riels (trente millions de francs). Au lieu d'arrêter les coupables des malversations qui étaient à l'origine de ces faillites et de saisir leurs fortunes, l'administration, par la voix de Sihanouk, les démettait de leurs fonctions et entamait avec eux de longues négociations pour tenter [43] d'obtenir la restitution, la moitié peut-être, des sommes détournées.

Les seuls à y perdre étaient les paysans. Que ce soit dans le circuit officiel des coopératives ou dans celui du commerce privé, le paysan retrouvait toujours le même interlocuteur, parfois dissimulé derrière un homme de paille, le négociant chinois. De plus, au moment où il venait vendre son riz, le paysan était la victime, souvent inconsciente, d'une multiplicité de fraudes portant sur les poids, les qualités, les paiements, qui ne lui laissaient aucune chance de s'en sortir avec un bénéfice. En dehors des remous politiques qu'une telle situation ne pouvait manquer de créer, et sur lesquelles nous reviendrons plus loin, il faut mettre sur le compte de ce système d'exploitation l'impasse économique dans laquelle se trouvait le Cambodge en 1968-1969, à la veille du coup d'Etat. C'est de lui que provenait le désir des paysans de ne pas vendre, ou de ne pas vendre pour rien, et donc de ne pas produire plus qu'il n'était nécessaire pour leur propre conservation.

Mais qui mieux qu'un Cambodgien, jeune instituteur parlant de son propre village, pourrait résumer ces problèmes?

"Kandieng, comme tous les autres villages khmers, se développe très lentement. La forme de coopération traditionnelle reste statique et est en outre réduite par les exigences de la vie moderne qui oblige les villageois à adopter des attitudes de plus en plus individualistes.
"D'autre part, certaines croyances et certains préjugés de nos paysans, leur "dépendance du ciel", dans les travaux agricoles, et l'emploi des instruments de travail très rudimentaires constituent les principaux obstacles du développement. Laisser le village évoluer ainsi à son gré, c'est freiner le développement de l'économie du pays.
"Il y a eu des initiatives nouvelles dans l'amélioration du niveau de vie de la population: politique de l'eau, organisation des coopératives, action pro-populaire, développement de l'enseignement, de la santé...
"Cependant, ces activités soigneusement conçues à l'échelle nationale, sont très mal interprétées à l'échelon [44] pratique, et sont parfois lancées à contretemps sans étude sérieuse des besoins réels et des possibilités du milieu. Elles constituent en général des réalisations spectaculaires superficielles et créent parfois de nouvelles charges et obligations aux paysans au lieu de les soulager.
"La vie au village devient de plus en plus fastidieuse, celle des salariés de l'Etat sûre et paisible reste toujours le rêve des jeunes du village. [...] Les paysans de Kandieng sont prêts à recevoir des nouveautés dans leurs travaux agricoles mais ils sont incapables de les introduire eux-mêmes. [...] Dans l'ensemble, de nos jours, les activités des autorités restent trop dans la routine: percevoir des impôts, assurer l'ordre et la sécurité, mesures répressives... [...] En outre les autorités du quartier et du village sont jusqu'à présent très mal vues et possèdent un niveau intellectuel relativement bas. Il y a lieu de reconsidérer leur cadre et leur situation sociale en faisant appel à des éléments instruits préalablement formés pour cette mission. Dans les deux cas, la constitution d'un budget autonome à l'échelon du quartier et du village s'impose 20."


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