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Des courtisans aux partisans,
de S.Thion et J.C.Pomonti, 1971

[147]

Deuxième partie

LE RENIEMENT


 

Les patriciens, voulant empêcher le retour des rois, cherchèrent à
augmenter le mouvement qui était dans l'esprit du peuple; mais
ils firent plus qu'ils ne voulurent: à force de lui donner de la
haine pour les rois ils lui donnèrent un désir immodéré de la liberté.

Montesquieu,
Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.


[149]

1

Le point de rupture


En définitive, ce qui s'est produit en mars 1970, c'est bien l'effondrement d'un système qui donnait, depuis trois ou quatre ans, d'inquiétants signes d'essoufflement. La véritable rupture, pour un Cambodge figé entre un passé qui l'étouffe et un présent qui l'effraie, intervient dix-sept ans après son accession à l'indépendance formelle. En 1953, inaugurant ainsi une série d'habiles manoeuvres diplomatiques, le prince Sihanouk avait donné l'impression de retourner dans son royaume par la grande porte. Mais si beaucoup s'en contentaient par intérêt, l'illusion ne trompait personne.

Norodom Sihanouk aimait à dire que lui, David, était prêt à affronter tous les Goliath du monde. Il lui manquait peut-être une fronde. La crise qui éclate avec le complot du général Lon Nol et du prince Sirik Matak marque non seulement la fin d'un régime et une nouvelle extension de la guerre d'Indochine mais également l'entrée du Cambodge dans l'ère post-coloniale. Il ne faudra pas plus de six semaines pour que les ambiguïtés se lèvent. Quand le président Nixon annonce, le 30 avril, l'intervention des troupes américaines au Cambodge, le prince Sihanouk a déjà passé la main à la gauche indochinoise et Phnom Penh est en train de devenir, par impuissance, une annexe de la politique saigonnaise. A y regarder de plus près, la guerre civile appartient peut-être déjà au passé alors qu'elle n'en est encore qu'à ses débuts. L'empire khmer était en pleine décadence lorsque l'intervention [150] française lui offrit un sursis au milieu du siècle dernier. Cette annexion provisoire par une puissance lointaine, elle-même sur son déclin, ne pouvait guère enrayer le mal. Un Cambodge moderne restait à concevoir. Les chances de ceux qui ont renversé Sihanouk, ou de leurs successeurs, sont à la mesure des recettes qu'ils proposent. Car, à tout prendre, le prince Sihanouk peut à juste titre se réclamer d'une légitimité plus consistante que celle de ses adversaires d'aujourd'hui. Enfin, si ces derniers l'ont renversé, ce n'est pas en leur faveur qu'il a, lui, abdiqué. L'avenir du pays dépend davantage du développement des consciences politiques que des aléas d'une guerre civile. Or, sur ce point et toute proportion gardée, les atouts du F. U. N. K. semblent, à long terme, plus grands que ceux du gouvernement de Phnom Penh. L'engrenage s'est trop rapidement mis en place pour que la capitale khmère ne subisse pas, si le conflit se poursuit, le sort de Vientiane ou de Saigon. Ce qui reviendrait, au mieux, à reporter une nouvelle fois l'échéance D'un autre côté, si l'insurrection khmère ne parvient pas à renforcer ses assises locales, on voit mal comment le Cambodge, ainsi doté d'une manière ou d'une autre d'un pouvoir faible, pourrait survivre autrement que sur les cartes et dans les traités.

Un simple coup d'oeil sur l'enchaînement des événements, en mars 1970, en dit déjà long sur leur précipitation. Le 8 mars, les premières manifestations contre la présence de "troupes communistes viêtnamiennes" au Cambodge sont organisées dans des villes de province. Norodom Sihanouk est alors en France. Dès le lendemain, les Viêtnamiens accélèrent l'évacuation de leurs "sanctuaires" dans les zones frontalières du Viêt-Nam du Sud. Ils le font avant même qu'un groupe de cent à deux cents manifestants, parmi lesquels des policiers et des éléments d'extrême droite, mettent à sac leurs ambassades à Phnom Penh avant d'aller piller deux églises et plusieurs maisons dans le quartier catholique viêtnamien sur le Tonlé Sap. Nous ne sommes alors que le 11 mars, Sihanouk ne sera destitué que sept jours plus tard et, pourtant, tout est déjà en place.

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Les comploteurs s'étaient réunis au début du mois. Les manifestations ont été organisées suivant un plan qui avait été préparé un an plus tôt1. C'est un gage de continuité. Elles ont été, probablement par prudence, montées d'abord en province. La voilà donc alertée en premier.

Si les combattants viêtnamiens préparent immédiatement leur repli, à Saigon, les états-majors envisagent déjà le mouvement inverse: le 20 mars, soit deux jours seulement après la destitution du prince Sihanouk, le général Do Cao Tri, commandant de la troisième région militaire sud-viêtnamienne, lance plusieurs régiments dans le Bec de Canard. On n'a donc pas attendu la chute du chef de l'Etat khmer pour prévoir une incursion militaire au Cambodge.

Le 11 mars, le pillage du village catholique de Phnom Penh fournit trois indices. Les plus modérés, parmi les adversaires de Sihanouk, sont mis devant le fait accompli: les manifestations ont débordé du cadre prévu. Ensuite, ordre aurait été donné par le colonel Sosthène Fernandez, l'ancien exécuteur des hautes et basses oeuvres de Sihanouk, promu depuis lors général: les nouveaux dirigeants s'appuient sur les cadres du régime chancelant -- les hommes demeureront les mêmes. Enfin, l'incident préfigure la crise raciale que la nouvelle équipe va provoquer, soulignant déjà les contradictions de la future alliance entre Phnom Penh et Saigon.

Sur le moment, ces indices ne sont pas clairement perçus. C'est pourtant un coup d'Etat qui vient d'avoir lieu et non un geste de mauvaise humeur ou une pression exercée sur un homme. En l'espace de quatre jours, la machine s'est ébranlée. Qui pourrait l'arrêter? Pas le président Nixon. L'objectif de la Maison Blanche au Viêt-Nam s'est, en effet, clarifié: un retrait américain ne se négocie pas car les intérêts en jeu dépassent largement le cadre de la péninsule. C'est une affaire de politique intérieure américaine. Or Nixon vient justement de parvenir à faire passer l'affaire viêtna[152]mienne au second plan de l'actualité. Parallèlement, il a même réussi à accentuer l'effort de guerre: l'escalade des bombardements au Laos et la "viêtnamisation" dans le Sud. Une utilisation plus judicieuse des moyens dont il dispose lui a permis d'amorcer une compression des effectifs militaires américains sur le terrain.

Des services américains auraient d'ailleurs donné des encouragements aux adversaires de Norodom Sihanouk. Mais même si Washington avait voulu porter un coup d'arrêt à une crise qui allait dans le sens de son engagement militaire, il n'aurait guère pu le faire. Offrir son soutien à Sihanouk, c'est-à-dire faire comprendre au général Lon Nol et à ses amis qu'il fallait aboutir à un compromis, aurait peut-être permis le retour du prince mais certainement pas prévenu l'évolution vers un choix entre les deux camps en présence. Il était bien entendu exclu que Washington favorise un éventuel retour de Sihanouk si cela avait dû conduire à un rapprochement de Phnom Penh avec Hanoi. Personne ne semblait souhaiter, sauf dans le camp communiste, un retour au statu quo ante. Si donc l'appui éventuel de Washington avait permis à Sihanouk de reprendre le pouvoir, sa liberté se serait vite rétrécie comme une peau de chagrin Pour rester nominalement chef de l'Etat, il aurait dû passer définitivement la main à la droite. C'est d'ailleurs le calcul que faisaient certains milieux cambodgiens. Les Etats-Unis, même s'ils n'avaient pas trempé dans l'affaire, n'avaient pas le choix: il fallait accepter la logique d'événements dont ils avaient tissé la trame depuis des années.

Les dirigeants du F. N. L. viêtnamien n'avaient pas, de leur côté, les moyens d'éviter la rupture. Vis-à-vis du Cambodge, leur attitude n'a jamais été interventionniste. La priorité allait à la protection des réduits établis le long de la frontière sud-viêtnamienne et à leur ravitaillement. Ils ne pouvaient manquer de suivre attentivement l'évolution interne du Cambodge, surtout depuis la formation du gouvernement Lon Nol, en août 1969. Ils connaissaient donc la menace croissante qui pesait sur les accords passés avec [153] Phnom Penh. Les Viêtnamiens savaient, en particulier, que Sihanouk avait pratiquement perdu tout pouvoir et ils devaient envisager, depuis quelque temps déjà, la possibilité d'avoir à négocier directement avec la droite cambodgienne. Ils avaient donc déjà pris certaines dispositions, notamment pour protéger leurs installations dans la zone frontalière. On ne peut pas en effet ne pas lier à l'évolution politique interne du Cambodge le repli sur le Viêt-Nam du Sud, à l'automne 1969, de plusieurs régiments viêtcong regroupés dans le Sud du Delta du Mékong, en particulier dans la forêt de U Minh. Cette dispersion des unités et du matériel s'est poursuivie pendant toute la saison sèche, jusqu'au coup d'Etat. Si Hanoi et le F. N. L. n'ont pas envisagé la destitution si rapide de Sihanouk, ils savaient cependant à quoi s'en tenir sur la dégradation de leurs relations avec les dirigeants de Phnom Penh, ceux qui, depuis août 1969, exerçaient la réalité du pouvoir.

Mais le meilleur moyen de renforcer la position interne de Sihanouk aurait encore été un progrès des négociations entre Hanoi et Washington. Or ce n'était sûrement plus le cas depuis que les Etats-Unis, en août 1969, avaient refusé de relancer la négociation sur la base des huit points du président Nixon et des dix points de F. N. L.2. Les combattants viêtnamiens n'avaient donc guère de prise sur la désintégration croissante du pouvoir à Phnom Penh Au mieux, pour préserver leurs communications, pouvaient-ils tenter de maintenir de bonnes relations avec le Cambodge -- ce qui fut l'objet de la visite du président Huynh Tan Phat en juillet 1969 -- et de donner à Sihanouk des assurances à propos de l'avenir3.

Que pouvait Sihanouk lui-même, le 11 mars, pour mettre un frein à l'engrenage? L'ironie voulait qu'il ait mis en place, au fil des années, un régime politique et un [154] cadre institutionnel qui permettait à une coterie d'opposants de le destituer. La concentration du pouvoir entre les mains d'un seul homme permettait de le remplacer sans modifier en rien les institutions. Le Sangkum était devenu une enveloppe vide qui s'est retournée au premier coup de vent. Les élections législatives de 1966 n'avaient fait que renforcer les ambiguïtés, puisque les milieux d'affaires et les clans se retrouvaient en majorité au sein de l'Assemblée. Or Sihanouk avait abandonné la direction du gouvernement, pendant l'été 1969, aux avocats de ces mêmes milieux d'affaires. Enfin, en abdiquant quinze ans plus tôt, il avait réglé le problème de sa déposition. La constitution ne se prononçait pas clairement sur la responsabilité du chef de l'Etat, mais il est toujours plus concevable sur le plan légal de destituer un chef d'Etat par un vote unanime des plus hautes instances -- l'Assemblée nationale élue et le Conseil du royaume -- que de déposer un souverain. Enfin Sihanouk, absent depuis sept semaines déjà du Cambodge, avait légué à un gouvernement de plus en plus ouvertement hostile un dernier atout: l'habitude passive qu'avait la population de répondre "spontanément" à tous les mots d'ordre qui, depuis dix-sept ans, ne venaient jamais que du palais. Quand le délégué des "Chivapol", sorte de milice locale, se rendait au village pour y commander une manifestation ou une motion de soutien sur ordre de Phnom Penh, il ne faisait pas bon s'y soustraire. Le gouvernement du général Lon Nol avait à sa disposition une mécanique bien rodée, habituée à l'unanimité et non à la contradiction, et dont il savait se servir.

Le prince Sihanouk, s'il ne tirait plus les ficelles, pensait cependant encore le faire. Beaucoup étaient d'ailleurs persuadés, à l'époque, qu'il était à l'origine des manifestations anti-viêtnamiennes. Lui-même jugeait qu'elles avaient dégénéré mais que l'irréparable n'avait pas été commis. Il rencontra le général Lon Nol lors de son passage en Europe au mois de février. Dans son esprit, et il s'en confia à des amis, Lon Nol restait son représentant à Phnom Penh. Malgré son inquiétude, qui ressortait de ses [155] déclarations publiques, il pensait que les règles du jeu n'étaient peut-être pas violées. Il comptait se rendre à Moscou d'abord, à Pékin ensuite et enfin à Hanoi, faire pression pour que les Viêtnamiens se montrent "plus discrets". Si le général Lon Nol tenait encore la situation en main, et s'il n'avait pas trahi, Sihanouk conservait une étroite marge de mouvement. Du moins le pensait-il. Il pouvait dire aux Nord-Viêtnamiens qu'il était soumis à des pressions de plus en plus vives de la droite, qu'il devait lui faire quelques concessions et que Hanoi pouvait l'y aider. Le général Lon Nol n'avait peut-être pas, en effet, une position bien définie le 11 mars. Ce n'est peut-être pas lui qui a rompu cette duplicité sur laquelle Sihanouk s'appuyait pour faire prévaloir ses demandes auprès de Hanoi et du G. R. P. Mais d'autres le font, le cas échéant, pour lui. Le Premier ministre se rallie à leur cause. Jusqu'à la dernière minute, Sihanouk aura cru, ou espéré, que Lon Nol ne l'a pas abandonné au profit des Douc Rasy, Yem Sambaur et Sirik Matak.

Il reste que de Paris il ne pouvait avoir qu'une emprise encore plus faible sur l'enchaînement des événements au Cambodge. Il ne pourra reprendre contact avec son royaume que le 23 mars, sur les ondes de Radio-Pékin. L'appel ne sera connu que trop tard. Entre Phnom Penh et Hanoi, malgré les démentis, la rupture a été consommée Le 13 mars, le gouvernement du général Lon Nol avait lancé un ultimatum aux troupes nord-viêtnamiennes et viêtcong, les invitant à quitter le territoire khmer dans les quarante-huit heures; le 18, jour même de la destitution du prince Sihanouk, il avait annoncé les premières mesures "contre les ressortissants viêtnamiens d'obédience communiste", proclamé "la patrie en danger" et obtenu de l'Assemblée et du Conseil du royaume les pleins pouvoirs "afin de faire face à la situation créée par le Viêtcong, ainsi que par les ennemis intérieurs et extérieurs du pays"; le 20, au moment même où les troupes de Saigon lançaient une première opération de grande envergure en territoire khmer, M. Cheng Heng, nouveau chef de l'Etat, avait proclamé que "notre [156] armée a le devoir de réprimer par les armes toute action que le prince Norodom Sihanouk pourrait provoquer en essayant d'user d'un droit dont il ne dispose plus". L'isolement des campagnes, le contrôle des rouages de l'Etat par les comploteurs, l'absence physique du prince d'habitude omniprésent, ainsi que les circonstances internationales favorables -- l'essoufflement de la négociation sur le Viêt-Nam allant dans le sens d'un affaiblissement de la position de Sihanouk -- tout convergeait pour faciliter l'entreprise de ses adversaires d'extrême-droite. Le 11 mars, les organisateurs des manifestations anti-viêtnamiennes n'avaient pas lancé un avertissement au prince Sihanouk. Ils venaient de réussir un coup d'Etat avec le soutien de la plupart des cadres du régime, y compris celui de certains proches collaborateurs du prince. C'était l'aboutissement d'un processus de pourrissement interne, accéléré par la poursuite du conflit indochinois et qui s'alimentait également aux contradictions internes du régime.

On pourrait rétorquer que, au moins dans les deux jours suivants, le prince Sihanouk aurait pu regagner Phnom Penh -- où il était effectivement attendu le 13 au matin -- et retourner la situation en sa faveur. On voit mal cependant comment cette péripétie supplémentaire aurait prévenu le basculement de Phnom Penh dans le camp américain car l'évolution, cette fois, avait atteint le point de non-retour: quel qu'ait été le rôle de services américains dans le coup du 11 mars, il leur était difficile de permettre ensuite le rapprochement de Phnom Penh et de leurs adversaires au moment où ils rejetaient une solution de compromis au Viêt-Nam. D'une manière ou d'une autre, le prince Sihanouk serait rentré les mains liées par une droite dont il ne réprouvait pas tant les idées que la présence effective au pouvoir. Elle suffisait à ruiner l'équilibre virtuel qui semblait à Sihanouk devoir assurer la survie du pays4.


[157]

2

Oedipe-roi


Dans leur calcul, le général Lon Nol et ses amis avaient peut-être misé sur un retour du prince Sihanouk. Ce dernier mis devant le fait accompli, aurait donc ainsi entériné le transfert du pouvoir entre les mains de ses adversaires et leur aurait apporté ce qu'ils souhaitaient, une caution Après tout, en décembre, il avait bien accepté que ses hommes au sein du gouvernement ne retrouvent plus leurs fonctions. Parti en France en abandonnant la plupart de ses atouts, il avait pu lui-même espérer que la situation se décante en son absence et qu'elle aboutisse, une fois de plus, à son rappel. Mais, au lieu de s'entre-déchirer, ses adversaires avaient réussi à manoeuvrer pour s'entendre sur un point: que le retour du prince Sihanouk ne lui redonne pas les pouvoirs qu'il avait progressivement perdus, mais qu'il se retrouve à Phnom Penh impuissant et condamné à patronner une politique dont il n'attendait pourtant rien de bon.

Sur ce point, le gouvernement du général Lon Nol a subi probablement son premier échec et peut-être le plus grave. Entre Phnom Penh et Paris, c'est-à-dire entre le prince Sihanouk et son gouvernement, les relations se sont détériorées dès le lendemain des manifestations du 11 mars. Dans un premier télégramme ouvert adressé à sa mère, la reine Kossomak, le prince Sihanouk condamne certains responsables des manifestations. Au même moment, à [158] Phnom Penh, le gouvernement du général Lon Nol publie un communiqué contradictoire. Le chef de l'Etat s'entretient, probablement le lendemain par téléphone, avec son Premier ministre mais la conversation est particulièrement sèche. Norodom Sihanouk refuse de recevoir les deux émissaires du "gouvernement de sauvetage", en l'occurrence le prince Kantol -- l'un de ses fidèles -- et M. Yem Sambaur, ministre des Affaires étrangères, représentant des ultras. Ces deux personnalités prennent leurs visas pour Paris, puis pour Moscou -- où Sihanouk se rend dès le 13 mars -- mais ne quittent pas Phnom Penh. En fait, ce qu'elles peuvent proposer au prince Sihanouk comme compromis ne va pas loin: qu'il se rallie à la politique préconisée par la droite, qu'il ratifie par son retour à Phnom Penh à la fois un transfert de pouvoir et l'engagement du Cambodge aux côtés des Etats-Unis dans le conflit indochinois. L'ultimatum aux Viêtnamiens est en effet rendu public avant que le prince n'arrive à Moscou

C'est alors que le général Lon Nol et le prince Sirik Matak décident d'organiser la destitution "légale" du chef de l'Etat. Il s'agit d'obtenir un vote de l'Assemblée nationale dans ce sens au cours de la séance du 16 mars, un lundi. Un argument va jouer pour rallier certains hésitants parmi les politiciens de Phnom Penh: le ton pris par Norodom Sihanouk dans ses déclarations publiques comme dans les contacts privés, est tranchant. Il aurait même dit au général Lon Nol qu'à son retour à Phnom Penh, il faudrait régler des comptes. Les torts sont rejetés par Phnom Penh sur le prince Sihanouk et ceux qu'on soupçonne de le soutenir -- les Viêtnamiens, les Chinois et quelques partisans bien placés du prince. Il faut faire comprendre à l'Assemblée et au Conseil du royaume que le retour de Norodom Sihanouk risque d'ouvrir une crise plus grave encore, et qu'il punira les responsables du coup monté contre lui. La peur joue déjà un rôle avant même la destitution du prince.

Mais il faut que cette destitution soit non seulement "légale" mais aussi "populaire". Comme l'Assemblée se réunit le 16 mars, on décide la veille de mettre en congé [159] les universités et les lycées. Une grande manifestation est organisée devant le siège du parlement le lundi. Le vote de la chambre doit en couronner le développement. Les choses, on le sait, se sont passées un peu différemment. La manifestation a eu lieu comme prévu, mais pas le vote. Les étudiants ont crié des slogans préparés dénonçant la présence des "troupes communistes viêtnamiennes" sur le territoire khmer. L'ultimatum du gouvernement était en effet venu à échéance la veille.

Des étudiants, brandissant des pancartes où s'étalent des slogans anti-viêtcong, pénètrent à l'intérieur de la salle où sont réunis les députés. A leur demande, ces derniers lisent une motion contre les Viêtcong. Des témoins ont rapporté que des étudiants entrés à l'intérieur ont crié des slogans favorables à Sihanouk. D'autres ont raconté qu'à un moment donné, des tracts anti-sihanoukistes en treize points ont été lancés et que l'un des auteurs est rattrapé et lynché par la foule; il s'agit d'un enseignant. Premières hésitations? Respect d'un délai légal? Y avait-il même un mouvement parmi les plus modérés des parlementaires pour essayer de s'approprier le pouvoir, quitte à renverser eux-mêmes Norodom Sihanouk? Toujours est-il que la séance, qui devait être consacrée en partie à une interpellation d`Oum Mannorine et Sosthène Fernandez, tous deux suspects de contrebande, est reportée au 18. Le vote contre Sihanouk ne sera prononcé qu'à cette date, alors que sont consignés dans les lycées et les universités les élèves et les étudiants. Entre-temps, Oum Mannorine, parce qu'il est l'un des plus proches conseillers de Sihanouk et le responsable de la sécurité, a été démis de ses fonctions et placé en résidence surveillée. Buor Hol, le commissaire central, a été également arrêté. Il est le chef de la police municipale de Phnom Penh et l'ancien commandant de la garde royale du Palais. Ils auraient tous deux tenté de s'emparer du pouvoir. Voilà Sihanouk privé de ses deux plus fidèles collaborateurs et les modérés mis au pas par la droite et l'extrême droite qui tiennent l'armée et la police Quant aux étudiants et aux lycéens, ils ont déjà [160] appris à manifester dans le bon sens. Le 18 mars, avant de se rendre à l'Assemblée, le général Lon Nol, accompagné de Cheng Heng et de Sirik Matak, a une dernière entrevue, houleuse et qui consacre la rupture, avec la reine mère Kossomak. Les trois hommes en sortent confiants. La séance s'ouvre sur un débat à propos des activités de Sosthène Fernandez. Un vote a lieu. Les résultats sont révélateurs des divisions: 8 pour, 25 contre, 36 abstentions, 6 nuls. Moins d'un tiers des députés s'est prononcé contre le bras droit de Sihanouk. Quelques instants plus tard, après plusieurs interventions, Sihanouk est destitué à l'unanimité (par 92 voix). La semaine qui s'étend de la manifestation contre les ambassades à la destitution du prince Sihanouk s'est placée sous le double signe de l'imprévision et de la confusion. En tout cas, l'unanimité de la chambre et du conseil du royaume contre lui n'indique pas le contraire.

Imprévision, confusion, peur... voilà les premiers signes. Les dirigeants du nouveau régime sont obnubilés par la personnalité de Sihanouk. On ferme les aéroports, on fustige autant les "ennemis intérieurs" que les "ennemis extérieurs" du pays5. Il s'agit de ligoter le prince, de l'empêcher d'utiliser quelque sortilège pour reprendre les choses en main; de se justifier aux yeux de l'opinion, locale comme internationale, d'expliquer les décisions prises à l'encontre du prince Sihanouk tout en ne remuant pas trop ciel et terre, en donnant l'impression que tout cela n'a pas grande importance; de ne pas trop éveiller les esprits mais d'empêcher ceux qui le sont déjà de réagir. Les mesures les plus ridicules, comme les menaces de sanction contre l'équipage des avions qui ramèneraient au Cambodge le prince Sihanouk ou l'un de ses proches, ou les plus graves, la proclamation de "la patrie en danger", répondent au même souci, soulignent la même tension. Que va faire Sihanouk? Qu'est-il? Que peut-il faire? Comment oublier son omniprésence?

[161]

Le régime naît donc, et ses dénégations ne font que le confirmer, avec la mauvaise conscience du crime de lèse-majesté, "le complexe du régicide" selon la formule d'un diplomate occidental. A l'étranger, on avait fini par accepter l'image que le prince Sihanouk donnait de son pays. Le Cambodge, c'était Sihanouk. C'était un petit pays qui ne progressait guère mais que l'habileté de son prince avait pu tenir à l'écart du plus violent conflit de l'après-guerre. Celui que Julien Cheverny décrivait comme "un héros secondaire... qui tantôt gouverne le Cambodge, tantôt boude, tantôt inspire, homme providentiel à répétition6" était parvenu à si bien filtrer les observateurs de la scène khmère que son image du Cambodge était acceptée par condescendance, par intérêt ou encore par lassitude On ne cherchait même plus, dans ce flot de paroles, de communiqués et d'interprétations, ce qu'était réellement le Cambodge. Un pays sans problème, un havre de paix, un "royaume encerclé par le feu", des amis un peu partout, des ennemis héréditaires et les menaces du grand complexe militaro-industriel américain, un prince courageux. Les idées reçues avaient fait leur chemin. Angkor et le sourire khmer faisaient le reste. Ce Cambodge cachait même les Cambodgiens.

Les nouveaux dirigeants se comportent comme s'ils ignoraient la complexité de la scène internationale, les réalités du pays, la valeur d'un accord local, la portée d'une déclaration, l'acuité avec laquelle chacun suit leurs gestes, le jeu des forces internes comme les implications d'un changement de cap Le prince Sihanouk avait réussi à "geler" le Cambodge. La politique y avait été trop longtemps cloisonnée pour produire des dirigeants. Tout s'est donc passé pour l'esprit public comme si le prince Sihanouk était le seul à détenir un secret. Jusqu'au moment où son retour n'est plus possible, il constitue encore en quelque sorte une planche de salut: il sera toujours possible d'avoir recours à lui face à l'imprévu, il répare les erreurs. Main[162]tenant qu'on ne peut plus s'en remettre à lui, diriger le pays est une autre affaire. Ce n'est pas par hasard si le "gouvernement de sauvetage", plutôt que de prononcer des jugements ou des expulsions en série, a tenté de rallier à sa cause de nombreux cadres, y compris parmi les conseillers intimes du prince, Cambodgiens comme étrangers.

Il est vrai qu'il faut également compter avec les multiples complicités élaborées sous l'ancien régime: le procès de l'un de ses dignitaires en salirait fatalement les autres et mieux vaut ne pas aller voir de trop près dans des combines où presque tout le beau monde a trempé. Il reste que le prince Sihanouk, c'était une remarquable disposition à jouer sur plusieurs registres à la fois et à tirer toutes les ficelles, avec ses temps d'abattement, de très vive excitation, et par-dessus tout le besoin de paraître. Comment ses successeurs, dont la compréhension de la politique est plus fruste, ne paraîtraient-ils pas engoncés dans cet habit qui leur sied si mal et qui, justement, leur va si bien? Habitués des petits trafics sans envergure, des rodomontades anticommunistes à l'heure de la soupe ou des sourires à la fois ironiques et jaloux en direction du palais, les voilà qui invoquent l'unité nationale, parlent de révolution, annoncent la fin de la corruption, bref, se prennent pour les Conventionnels et se font fort de rallier la conscience internationale. L'enthousiasme des mots, le déferlement des slogans annonciateurs d'une résurrection devraient revigorer les énergies. Derrière cette façade, les nouveaux dirigeants n'ont qu'une politique grossièrement anticommuniste à proposer. Ils traînent avec eux, comme un boulet, le crime qu'ils viennent de commettre et dont ils se réjouissent, fuyant en avant vers le radeau américain pour ensuite se laisser passivement ballotter par les vagues en attendant que les secours viennent à eux.

Cette indécision du nouveau régime se sent à tous ses pas. Tout en déclarant bien légèrement la guerre aux "communistes viêtnamiens", il se contente de demi-mesures Les grands procès ne viennent que quatre mois plus tard, bâclés. La manifestation populaire, organisée [163] début avril, se déroule bien curieusement à huis clos L'accès du stade où défilent les organisations de jeunesse est interdit au public. En procédant "légalement" à la déposition de Norodom Sihanouk, en ne remaniant pas trop vite le gouvernement, en maintenant la monarchie, on a au moins pensé à ne pas trop heurter les susceptibilités internationales. Pour la plupart des Etats qui entretiennent des relations avec le Cambodge, y compris parmi les pays socialistes, le problème technique de la reconnaissance ne se pose pas. La discrétion, les hésitations comme l'impudence -- notamment des calomnies lancées contre le prince Sihanouk, la cour et l'entourage immédiat -- s'ajoutent pour souligner les incertitudes. Tout en proclamant son bon droit et les faveurs populaires dont il prétend bénéficier, le pouvoir se lance timidement dans une campagne d'explication Les mécanismes habituels sont mis en branle pour obtenir les motions de soutien, les actes d'allégeance ou les apports de fonds à un "gouvernement de sauvetage" qui s'empresse, toujours selon les habitudes de l'ancien régime, de les afficher dans le bulletin de l'Agence Khmère de Presse ou de les trompeter à la radio. La continuité, c'est à la fois une justification et un moyen. On tente d'imposer l'idée que c'est le prince Sihanouk qui a rompu les règles du jeu et l'on se contente, pour le faire, de ce que l'on connaît le moins mal, les sentiers battus depuis dix-sept ans: contrôler l'information et les communications, mettre à profit le silence des petits cercles de libéraux, anti-sihanoukistes ayant souffert de l'ancien régime mais qui se demandent ce que recèle le complot de Phnom Penh; exploiter le ressentiment de certaines couches de la population urbaine à l'encontre de Sihanouk, mais prendre les décisions en secret, ce sont là des méthodes familières aux putschistes sans grand appui populaire. Les groupes d'extrême-droite refont vite surface après avoir comploté pendant quinze ans contre Sihanouk avec l'aide ou la complicité d'amis thailandais, sud-vietnamiens ou américains. Le coup de Phnom Penh ne peut servir que les intérêts des compradores. Les fonc[164]tionnaires et les intellectuels, eux, risquent d'être déçus dans leurs espoirs: de deux maux, ils commencent à se demander s'ils ont choisi le moindre.

Voilà déjà que se profile à l'horizon l'"aide" de Saigon, puis celle de Bangkok. Cette perspective rassure les groupes d'extrême-droite et leur donne davantage de poids. Fin mars, les troupes de Saigon ont déjà entrepris plusieurs incursions en territoire khmer; celles de Bangkok se sont regroupées le long de la frontière pour permettre à Phnom Penh de replier sur les grandes villes ses unités stationnées dans les provinces occidentales du royaume. Les premiers raids aériens sud-viêtnamiens ont lieu quelques jours plus tard. Voilà les moyens offerts au nouveau régime. Autre symbole: Sihanouk avait l'habitude, à raison de deux ou trois fois par semaine, de se rendre en province. Son premier déplacement, le général Lon Nol l'entreprend pour rencontrer ses collègues de Saigon. Sa première visite au "front" n'a lieu qu'en août, cinq mois après le coup d'Etat.


[165]

3

Dupes et complices

Pourtant, le coup du 18 mars ne manquait pas à l'origine de partisans. Sihanouk devait reconnaître plus tard: "L'échec de mon "socialisme bouddhique" est indéniable quand il n'a pas pu résoudre les problèmes vitaux de la corruption, du chômage, d'un nombre sans cesse croissant, non pas des "intellectuels" et des "haut diplômés", comme le prétendent certains journalistes, mais de jeunes "semi-intellectuels", et de la justice sociale." A ceux qu'il appelle le "nombre croissant" des "jeunes semi-intellectuels", Sihanouk ajoute deux autres catégories d'adversaires: "la bande de Lon Nol" et les "réactionnaires d'extrême-droite7". Dans un pays comme le Cambodge, où l'immense masse paysanne vit en vase clos, où l'élément progressiste n'a refait surface que depuis quelques années et sans pour autant s'imposer, ce genre de définition peut aller assez loin.

On s'en rend compte, à Phnom Penh, pendant la première semaine qui suit le coup du 18 mars. La satisfaction ou le soulagement se lisent sur de nombreux visages. Sur ceux, bien entendu, des titulaires de diplômes au rabais, auquel le système de Sihanouk n'offrait ni débouchés ni sécurité; des étudiants, des élèves, des professeurs d'uni[166]versités et de lycées qui vivent en un circuit fermé, sans prestige, qui apprennent ou enseignent l'histoire en s'ins pirant de manuels français, parents pauvres d'un régime qui prétend les chérir, dont les seules richesses sont quelques idées à eux léguées par un colonialisme décadent, à la fois jaloux et impressionnés par les maîtres français qui gouvernent encore leurs écoles, qui rejettent enfin tous les torts sur ce prince faiseur de pluie, et qui la faisait peut-être; de ces soldats ou, plus exactement, de ces officiers, eux aussi condamnés à la portion congrue, portés du moins à croire qu'une trop grande part des bénéfices du système leur échappe, à qui la venue d'un général au pouvoir et l'amorce d'une guerre offrent enfin les perspectives dont ils étaient privés, qui y voient déjà une source de profits plus substantiels, à qui l'anticommunisme grossier insufflé par leurs instructeurs français, celui des officiers de l'"Indo", suffirait presque comme pensée, en quête d'activisme sans pour autant se soucier des lendemains; de ces jeunes chômeurs des villes, pédaleurs de cyclo quand ils ont de la chance, à qui l'armée laisse espérer une paie en ouvrant grandes ses portes, qui n'ont rien à attendre du statu quo et qui n'imaginent pas la boucherie qu'on leur prépare; de ces commerçants délaissés qui rêvent du bon temps, celui de l'import-export, des trafics sur les taux parallèles, des avantages perdus d'une aide militaire étrangère, des bénéfices éhontés que permettent un système bancaire souple et la complicité intéressée des capitaux étrangers; des politiciens enfin, écartés d'un pouvoir qu'ils auraient pu monnayer, exaspérés par le style d'un homme qui ne leur cache pas son mépris, impatients de se retrouver à l'air libre avec les titres ronflants et les avantages dorés qu'on trouve à Saigon, à Bangkok ou à Manille sans avoir autre chose à faire qu'à garder la face; ou, plus simplement, des cadres de l'ancien régime qui l'ont senti basculer et qui avaient cessé d'y trouver leur compte; de ceux qui, quel que soit leur horizon politique, ne sont plus animés que par la rancoeur personnelle, qui ont été bafoués par Sihanouk ou ridiculisés en public, qu'il a utilisés comme des [167] pions en s'en vantant; des éternels bernés, ceux qui n'ont ni une formation ni un bon sens suffisants pour comprendre sur quelle galère on les embarque, qui se contentent pour l'instant de s'époumoner en faveur d'une république solution à tous leurs maux, ceux qui rêvent d'une administration honnête, d'un anticommunisme national, d'une lutte contre "l'ennemi héréditaire", qui se sentent un peu payés de la répression dont ils ont été les victimes, qui ne comprennent pas encore que ce ne sont que des mots, même quand on leur objecte déjà qu'il faut composer, qu'on ne peut pas tout entreprendre à la fois, que s'il s'agit bien d'une révolution les réformes devront attendre.

Bref, pour tous ces gens auxquels Norodom Sihanouk n'a pas su donner leur compte, après l'étouffement, c'est la grande récréation. Le 3 avril, soit quinze jours après la destitution de Norodom Sihanouk, le "gouvernement de sauvetage" met en congé de cours les écoles et les universités. Le port de l'uniforme, obligatoire une fois par mois du temps de l'ancien régime, est rendu permanent. Les étudiants sont invités à suivre une préparation militaire élémentaire qui consiste davantage à apprendre à marcher au pas ou à chanter qu'à manier une arme. Au début, tout se passe dans une atmosphère bon enfant. Tandis que l'armée recrute à tour de bras et bien au-delà de ses capacités, les étudiants et les élèves s'amusent à dessiner des caricatures du prince et de sa femme, à imaginer des slogans racistes, à gribouiller des emplois du temps, à se déguiser en apprentis soldats, à improviser des tours de garde, à parader dans les rues de Phnom Penh, ville à moitié sino-viêtnamienne et qui ne suit manifestement pas. Seuls restent à l'écart de la fête désordonnée qui se passe sous leurs yeux les jeunes privilégiés dont les parents sont assez influents ou conséquents pour les avoir placés au lycée Descartes, l'école française de la capitale.

On ne peut s'empêcher de penser à un certain Saigon qui, depuis plusieurs années, vit à l'écart de la guerre tout en en profitant, avec son luxe et son insouciance, s'occupant à des affaires plus ou moins douteuses en attendant les [168] vacances annuelles en Europe, cercles de politiciens amateurs et de commerçants véreux dont les enfants sont éduqués à Paris ou à Montréal, ou encore dans les lycées français de la capitale dont ils ne connaissent que les salles de cinéma, les terrains de tennis et la rivière. A Phnom Penh la guerre s'annonce de la même manière. Un style de vie continue: celui que l'on retrouve au Cercle sportif, dans les belles villas des quartiers résidentiels, ou autour de la piscine de l'hôtel Royal. On y voit seulement quelques têtes nouvelles, celles de journalistes ou d'observateurs attirés par les événements, mais l'excitation n'est guère plus vive que celle que provoquait, il y a cinquante ans, tous les mois, l'arrivée du bateau venu de la métropole. Un certain Cambodge ne s'effondre pas; il croit plutôt se retrouver.

On ne pourrait mieux illustrer le décalage entre certains intérêts en cause et l'enthousiasme naïf de la jeunesse des lycées ou de petits cadres de l'administration. Les premiers slogans dénoncent la corruption. Au même moment, dans la foulée de quelques dirigeants un peu désemparés, certains groupements refont déjà surface: Khmers serei, Khmers krom, avec leurs leaders extrémistes ou corrompus, souvent des gens du bas Mékong, qu'on retrouve dans les allées du pouvoir, dans les unités d'élite de l'armée, dans les commandos para-militaires, et dont les attaches avec Saigon ou certains services américains sont solides. Les étudiants ne cherchent ni à savoir ni à comprendre. Encadrés par leurs professeurs qui vont le pistolet au côté, cloîtrés dans leurs universités où ils sont trop occupés à découper des banderoles, acceptant que le prince Sihanouk ait été la source de tous les maux, ils ne s'interrogent guère sur l'avenir. La guerre dans laquelle le pays s'enfonce leur paraît irréelle. Les nouvelles de province ne retiennent, pour l'instant, guère l'attention, d'autant qu'on a perdu avec Sihanouk l'habitude d'écouter. Une jeunesse frustrée, sans formation, sans cadre, un peu indolente, est disponible. On ne lui promet pas l'épreuve, les heures pénibles, on lui propose un jeu pour amateurs, en lui laissant croire [169] que l'heure venue, tout rentrera dans l'ordre monotone des jours précédents. Rien ne préparait la jeunesse khmère à se mettre en quête d'une réalité cambodgienne. L'artifice prend. Le "gouvernement de sauvetage" a, pour elle, sonné l'heure de la récréation. Elle est la bienvenue.

Le réflexe de bonne humeur et les intérêts en jeu n'expliquent pas tout Norodom Sihanouk évincé, le vide politique crève les yeux L'appel aux experts étrangers n'avait pu pallier la mise à l'écart ou l'absence de responsables locaux. L'ancien régime ne favorisait pas les compétences. Le changement ne fait que souligner la fragilité des structures de l'Etat, qu'il s'agisse de l'économie mixte déjà chancelante, ou de l'éducation, démesurée La multiplication des motions de soutien, la militarisation du régime et les positions de principe affichées ne trompent personne: la machine de l'Etat se met en vacances sous le couvert d'une débauche d'activité. Les dirigeants ne cessent de répéter: "Nous manquons de cadres. Un seul remède: l'aide étrangère." Entre-temps, on fait appel aux hommes du système, on demande à la machine de répondre quand elle ne le peut plus. La sourde lutte engagée de plus en plus nettement depuis trois ans entre Sihanouk et ses adversaires n'annonçait pas une révolution. Elle était le fruit de divergences croissantes d'intérêts. L'antisihanoukisme des "semi-intellectuels", qui n'en procède pourtant pas, se développe parallèlement. Les deux mouvements jouent contre le prince mais sa chute n'en sera que plus ambiguë: prononcée à huis clos, elle est accueillie avec un soupir de soulagement par ceux dont le sort dépend de l'Etat et qui sont coupés du Cambodge rural, de cette société qui vit dans ses villages et restera le plus souvent sensible à l'appel de celui qu'elle considère comme son chef naturel.

Comment, en effet, expliquer que la seule opposition au coup d'Etat viendra des campagnes et ne se manifestera qu'en réponse aux appels répétés de Norodom Sihanouk? Dans les premiers jours, au sein de l'armée ou dans l'administration, à la Cour comme dans les autres milieux [170] influents, les arrestations sont peu nombreuses et les désertions passent inaperçues. Dans un élan sincère, la plupart des professeurs, des officiers et des administrateurs accep tent d'encadrer le mouvement. Ni colère, ni haine au lendemain de ce qui était présenté comme dix-sept années d'un vaste monologue. La campagne contre le prince Sihanouk et son entourage -- alors à Paris -- s'ouvre à la radio, prend un tour douteux dans une presse peu lue, trouve peu à peu, avec le recours à quelques bonzes et aux détails croustillants qui en disent long surtout sur leurs auteurs, sa vitesse de croisière. On tente d'effacer Sihanouk en fermant les musées, en déplaçant les statues, en cachant les portraits. Mais le portrait du prince n'est pas brûlé, personne ne se répand dans les rues pour en lacérer les effigies. Pas de gestes violents: tout se passe un peu comme si les choses allaient de soi. Faut-il y voir le signe des compromissions et des attentismes? Il est vrai que le régime doit s'appuyer sur les cadres du précédent, qu'il redoute que le mouvement ne dépasse ses moyens et qu'il lui faut quand même entreprendre de désacraliser Sihanouk auprès des paysans et des bonzes. Il faut tenir compte également d'un complexe de culpabilité dont les dirigeants subalternes ne peuvent se défaire à l'égard de cette jeunesse insouciante qu'ils sont déjà en train de trahir. On reproche encore à Sihanouk d'avoir contracté une alliance avec les Viêtnamiens, "ennemis héréditaires" du Cambodge, et d'avoir emboîté le pas aux anciens monarques, quand on en est déjà à réclamer l'aide américaine par l'intermédiaire de Bangkok et de Saigon. Les plus modérés, au sein du gouvernement, s'inquiètent déjà de la contradiction.

Mais, pour la grande majorité, le problème ne se posera qu'avec l'annonce de la répression des manifestations paysannes et plus tard, à un moindre degré, avec les mesures racistes appliquées par l'armée et la police à la communauté viêtnamienne. Il faudra même un certain temps pour que la minorité d'esprits modérés qui se prononcent contre Sihanouk se demande quel avenir est en train de prendre forme. Le petit instituteur, doté d'un brevet d'Etudes du [171] premier cycle, qui en espérait l'accession confortable à la société urbaine et qui se retrouve dans un village éloigné avec un salaire réduit, face à une société paysanne qu'il espérait fuir, celui-là ne peut exprimer qu'une joie sincère. Le voilà rappelé au chef-lieu du district, incorporé dans une unité para-militaire, avec un grade et un uniforme, content et vengé en quelque sorte de ses espoirs déçus. Même parmi ceux de ces enseignants qui s'escrimaient, abandonnés dans leur lointaine campagne, à faire leur métier ingrat, certains ne peuvent s'empêcher de pousser un soupir de soulagement. Une infime minorité d'enseignants, situés à la base et au sommet, éprouvera une réticence. On adhère contre l'ordre ancien, contre ce qu'il a vanté et n'a pas produit. On en oublie volontiers les réalités locales pour se joindre, d'un élan spontané, au "non" à Sihanouk et à ce qu'il était censé représenter. Tous ceux qui se rattachent d'assez près à la pyramide rongée que Sihanouk avait bâtie sont présents, les profiteurs comme les exploités. Que les paysans restent en marge se méfient de ces changements qui n'amènent rien de bon ou restent attachés au prince, est accueilli comme une justification supplémentaire: les résistances viennent donc du Cambodge féodal: n'est-ce pas le signe qu'une révolution est en cours? Le raisonnement est simpliste mais cette fraction de la société khmère s'en contente. L'héritage de la colonisation n'a jamais été remis en cause, du moins en profondeur.

Déjà, sous le protectorat français, l'attitude de l'élite khmère ne manquait pas d'ambiguïté. On se plaignait surtout à Phnom Penh de voir les "bénéfices" de la colonisation aller au Viêt-Nam plutôt qu'au Cambodge. Aux Viêtnamiens les lycées, les universités, les centres de recherche, les principaux projets économiques. Les Cambodgiens les plus aisés reprochaient aux Français de les considérer comme un appendice peu intéressant. Bref, ils se sentaient les parents pauvres de la colonisation tout en subissant les contraintes du système. L'accession à une indépendance formelle en 1953 n'a pas remis en cause [172] l'essentiel de cet héritage du passé. Après tout, ce sont des Français qui ont restauré Angkor, ranimé le théâtre d'ombres, réappris aux Khmers leur richesse passée. Ces derniers, en retour, semblent s'être accommodés assez volontiers des moyens d'expression que leur fournissaient leurs anciens maîtres. Les structures de l'enseignement comme celles de l'économie, les idées politiques comme la vie culturelle se calquaient grossièrement sur celles de l'ancienne métropole. Les secteurs les plus modernes de la production comme du commerce ou des finances restaient encore, sous Sihanouk, entre les mains de Français ou étaient gérés suivant leurs conseils. La remarque est même valable à propos de l'information: dans ce domaine comme dans celui de l'enseignement supérieur, les Français étaient restés les maîtres. Il n'y a pas eu, pendant dix-sept ans d'indépendance, de volonté réelle de se démarquer du carcan colonial. Pour cette partie de l'élite khmère qui vit encore, en 1970, à l'heure de la collaboration, la crise est une surprise: il n'y a pas de schéma d'explication tout prêt. Les gens perçoivent seulement, d'une façon différente, qu'une époque est révolue.

C'est peut-être là le dernier facteur d'explication. Il n'y a guère eu de pédagogie politique sous l'ancien régime. Ce qui pourrait expliquer la faveur de substituts, comme le racisme ou l'anticommunisme. On se préoccupe davantage de ce qui disparaît que de ce qui apparaît. Les intérêts ne suffisent pas non plus à justifier le nombre des ralliements. Certes, de nombreux cadres avaient eu largement le temps de sentir le vent, surtout depuis huit mois. La spontanéité des adhésions feutrées était soigneusement calculée. A aucun échelon, les détenteurs du pouvoir ne se sont cabrés contre le changement intervenu à la tête. Un certain Cambodge s'est prononcé à la quasi-unanimité. On ne peut donc comprendre le phénomène sans recourir à un élément d'interprétation: le signe du temps, le sentiment qu'un cycle s'est fermé pour une fraction de la nation khmère qui d'un coup ne se reconnaît plus en Sihanouk, qui accueille tout naturellement le transfert de pou[173]voir, de mandat, qui vient de s'accomplir sous ses yeux. Elle ne juge pas le coup à ses auteurs, ni à leurs héritiers; du moins pas encore. Elle l'adopte comme la fin d'une période de l'histoire, sur laquelle elle se prononce donc sans pour autant s'engager sur l'avenir8.

Ceux qui prennent les rênes du pouvoir en mars 1970 sont, avant, tout, les produits du système de Sihanouk. Ils en ont largement profité, ils ont joué pendant près de deux décennies le jeu qui leur était proposé. Les têtes nouvelles sont rares dans les rangs gouvernementaux: elles n'apparaîtront que dans un deuxième temps. Le coup n'a pas été monté de l'extérieur mais bien de l'intérieur et dans les cercles influents, y compris au sein du gouvernement, on retrouve nombre de profiteurs de l'ancien régime, des gens qui ont vécu de ses délices et qui n'étaient pas les derniers à encourager une très profitable corruption. On pourrait difficilement expliquer autrement l'absence d'esprit critique à l'égard de la nouvelle équipe dirigeante.

Or, à Phnom Penh, pas une seule voix ne s'élève, après le 18 mars, pour dénoncer le passé douteux de tel ou tel dirigeant et demander des comptes. On pourrait y voir l'expérience de la retenue, la puissance du système policier, la permanence de cette absence de liberté, l'atmosphère étouffante qui pesait tant à l'époque de Sihanouk. Bien [174] entendu, ces facteurs jouent dès le départ et joueront davantage avec le temps. Mais ils n'empêchent pas qu'une autre vérité s'impose: les adversaires de Sihanouk ne s'intéressent guère à la moralité des nouveaux dirigeants, et de toute façon il n'y a pas d'alternative. Il s'agit pour l'instant de détruire un passé et non de se poser des questions sur le moment. On passe sans transition de la prise de la Bastille aux Thermidoriens. Les étudiants ne sont certes pas invités à se demander quelles étaient les activités du prince Sirik Matak ou du général Lon Nol du temps de Sihanouk, ni pourquoi le colonel Fernandez devient général de brigade. Il y a un phénomène de rejet mais pas de remplacement. Les réactions et les réflexions ne se feront sentir que plus tard.


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4

La grand'peur

 

L'envers de la médaille est évident: les campagnes, les premiers jours, n'ont pas bougé. Entre ce monde rural, dont Sihanouk n'a guère changé l'environnement, et les petits cadres frustrés du régime, qui applaudissent le général Lon Nol, la rupture s'est accentuée. Pour les paysans, le mandat de Sihanouk ne se discute pas: ce sont de vrais sujets et Norodom Sihanouk tenait son rôle en apparaissant comme l'intercesseur, le contrepoids aux extorsions d'une administration par nature mauvaise. La remarque n'est certainement pas universelle: il y a de sérieuses nuances entre une province socialement plus diversifiée et économiquement plus avancée comme celle de Battambang, et les cinq provinces du Sud-Est, sur la frontière viêtnamienne, où la politique de Sihanouk apparaît d'autant plus avisée que l'entente avec les partisans viêtnamiens satisfait les intérêts de la majorité. D'ailleurs, c'est là, dans cette région la plus peuplée du Cambodge, entre les premiers contreforts de la chaîne annamitique au nord et le golfe du Siam au sud, là où le bassin du Mékong s'évase progressivement en un delta, où les marécages le disputent aux rizières, que va se jouer une phase décisive de la crise. Le 29 mars, lorsque les manifestations paysannes en faveur de Sihanouk sont noyées dans un bain de sang une nouvelle hypothèque est levée: la guerre civile khmère aura duré quatre jours, au mieux cinq.

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Le 23 mars, de Pékin où il séjourne depuis quatre jours et où il a rencontré l'avant-veille le Premier ministre nordviêtnamien, M. Pham Van Dông, le prince Sihanouk destitue le général Lon Nol, annonce la formation d'un gouvernement d'union nationale, d'une armée de libération et d'un Front uni national du Kampuchéa (F. U. N. K.). Mais surtout, il lance sur les ondes un premier appel à l'insurrection armée. Dans de nombreux villages khmers, où le gouvernement du général Lon Nol n'a pas encore eu le temps de prendre pied, les chefs de villages et les bonzes branchent Radio-Pékin sur des haut-parleurs. Les gens écoutent. On a dit que Norodom Sihanouk chez lui, c'était d'abord le verbe. Jamais l'expression n'a eu plus de sens. En entendant cette voix, aux intonations encore plus dures que d'habitude, les vieux pleurent. Sihanouk parle, chaque jour, aux mêmes heures. Le 26 mars, un jeudi, les paysans se réunissent dans certaines villes de province, notamment à Kompong Cham, qui avait envoyé à l'Assemblée, en 1966, deux députés passés depuis à la tête de l'insurrection khmère. Ils ont annoncé le jour même leur ralliement à Norodom Sihanouk9. Des rassemblements ont lieu également dans les provinces de Prey Veng, de Kandal, de Takèo, de Kampot et même de Siem Reap. Les manifestants, tous des paysans, décident de marcher sur Phnom Penh.

Qui a organisé les colonnes qui se mettent en branle dans l'après-midi de ce jeudi, qui a passé les mots d'ordre, invité les paysans à s'emparer des camions des planta[177]tions, annoncé le retour à Phnom Penh, le lendemain, de Samdech, la mort du général Lon Nol, l'incapacité du prince Sirik Matak ou encore la fuite à l'étranger du nouveau chef de l'Etat, M. Cheng Heng? Après coup, Phnom Penh dénoncera les Viêtcong, les accusera d'être les instigateurs de cette vaste démonstration contre le régime. Des témoins pour le moins impartiaux, notamment des étrangers, réfuteront cette thèse. Nulle part, la population viêtnamienne ne se montre. S'il est vrai que certains manifestants ont des armes il n'est pas besoin de chercher loin où ils les ont prises. Le prince Sihanouk a encore des fidèles parmi les officiers -- ils vont rejoindre son F. U. N. K. -- et la police. Il n'est pas impensable que d'autres aient misé sur l'inéluctabilité de son retour. Enfin, dans plusieurs endroits, en particulier à l'entrée de Phnom Penh et à Angtassom, les paysans offrent leur poitrine aux balles des soldats. Au cou, ils portent l'effigie du prince.

Un peu partout, ils avaient distribué des portraits de Sihanouk. Sur la route de Skoun à Kompong Cham, ils arrêtaient les voitures pour peindre sur les portières des slogans favorables au prince. En passant devant le palais de justice de Kompong Cham, les manifestants avaient corrigé son nom en "palais de l'injustice". Les soldats, l'arme au pied, laissaient faire. Le commissaire de police était sorti de son bureau brandissant un portrait de Samdech.

On sentait un mélange d'insouciance et de révolte. Les paysans détruisaient un peu partout les documents administratifs: les manifestations étaient d'abord dirigées contre l'administration et tout ce qu'elle représentait. Quelle plus vieille marque de l'émotion paysanne que l'incendie des chartriers? Mais d'un autre côté, les manifestants ont montré de la bonne humeur au départ: la nervosité, puis la violence ne sont venues qu'avec les premières mesures de répression. Des témoins, qui ont vécu ces journées tendues notamment à Kompong Cham, ont été unanimes à souligner le potentiel nouveau qu'exprimaient ces foules paysannes. C'était, au départ, davantage qu'une [178] kermesse; on pouvait sentir une certaine joie libératrice, assez dense, peut-être l'éveil vite étouffé d'une conscience populaire Le défoulement contre les fonctionnaires et les bâtiments administratifs avait en tout cas un sens Ins tinctivement, on se tournait vers la capitale: les mots d'ordre rencontraient un auditoire réceptif, il était tout naturel de marcher sur ce qui incarnait de plus près le pouvoir. Jamais, depuis la révolte de Samlaut en 1967, le ressentiment de la paysannerie n'avait donné lieu à une telle explosion.

On se rendrait donc à Phnom Penh en passant par Prey Veng et Neak Leung. Ou encore par Skoun, le bac ou le pont japonais. Il y a eu des incidents: dans plusieurs villages, les fonctionnaires se sont enfuis, d'autres ont été massacrés. Mais rien ne laissait prévoir la brutalité de la réaction des militaires.

Le gouvernement de Phnom Penh, peu rassuré à l'annonce de ce qui prend forme dans plusieurs provinces, ne sachant pas trop s'il peut compter sur la solidarité de l'armée -- sur ce point il sous-estime la cassure -- tergiverse pendant plusieurs heures. Lorsque les colonnes se mettent en route pour gagner Phnom Penh, où le grand stade semble avoir été choisi comme point de ralliement, il finit par donner l'ordre de tirer. Fusillades à toutes les portes de Phnom Penh, à Snuol, à Kompong Cham, à Mimot, à Kampot, à Angtassom, à Kompong Thom... Dans certains endroits, à Skoun et à Koki Thom en particulier, la répression tourne à la chasse à l'homme. L'armée a utilisé des batteries anti-aériennes, les canons des vedettes fluviales et des blindés pour réprimer une foule de paysans dont l'immense majorité est désarmée. On dira qu'ils avaient été drogués ou qu'ils étaient saouls. Comme les bonzes sud-viêtnamiens qui, en 1963, s'offraient en holocauste pour protester contre la dictature diêmiste, Phnom Penh parle en effet "d'esprits égarés" et fait tout son possible pour réduire la portée de l'événement. Il reste que, dans un joyeux désordre, les paysans avaient répondu à l'appel du prince Sihanouk. Seule son emprise [179] sur la masse paysanne pouvait déclencher un tel mouvement et l'ordre venait, cette fois, directement d'en haut, sans intermédiaire. Sihanouk a donc choisi l'affrontement. En montant l'affaire du 11 mars, le gouvernement du général Lon Nol n'avait pas prévu cette épreuve qui fait peser sur le régime, dès sa naissance, une lourde et durable hypothèque. On est alors en droit de se demander quel peut être l'avenir d'une équipe aussi naïve.

Le Cambodge est certes demeuré jusqu'en 1970 un "havre de paix" dans la tourmente indochinoise, malgré les incidents de frontière, malgré l'insurrection de petits groupes de "Khmers rouges" et les difficultés dans le Nord-Est du royaume. Mais l'intervention d'un puissant corps expéditionnaire américain au Viêt-Nam a contraint les insurgés locaux à constituer progressivement un réseau de réduits dans une zone qui s'étend parfois sur vingt kilomètres du côté khmer de la frontière. La cohabitation entre les partisans viêtnamiens et la population locale ne semblait guère poser de problème, d'autant qu'elle s'accompagnait d'un commerce assez important: produits chinois importés par Sihanoukville; riz et produits maraîchers achetés sur place ou dans l'ouest du royaume; enfin, nombreux marchés installés aux différents postes-frontières qui permettaient d'écouler les produits entre Saigon et Phnom Penh, sous le contrôle du F.N. L. En outre, le Cambodge vendait aux insurgés sud-viêtnamiens la moitié de ses exportations de riz. Une autre partie était achetée par différents pays socialistes, notamment la Chine. Les paysans qui tiraient donc comme les petits commerçants un certain bénéfice de ces transactions ne se plaignaient pas de la présence d'unités viêtcong qui, au surplus, leur fournissaient des services que l'administration ne leur procurait pas, en particulier dans le domaine sanitaire. Depuis plusieurs années, la vie s'était donc peu à peu modelée sur cette présence et sur la demande qu'elle engendrait.

Dès le 13 mars, le "gouvernement de sauvetage" lance son ultimatum aux troupes viêtcong. Une semaine plus [180] tard, les troupes de Saigon font une première incursion en territoire khmer. Depuis le mois de février déjà, les camions des gros commerçants de Phnom Penh qui ravitaillent les Viêtcong ne circulent plus. Sur la frontière, les marchés sont menacés de fermeture. Enfin, depuis le début du mois de mars, les insurgés viêtnamiens avancent les préparatifs de leur retrait. Faudrait-il davantage d'indices pour que les paysans s'inquiètent de la tournure prise par les événements? Dans la province de Svay Riêng, un fonctionnaire cambodgien avait calculé que la présence des Viêtcong et l'existence des marchés sur la frontière, notamment celui de Bavet, permettaient aux paysans d'augmenter leurs revenus de 30%. Est-il étonnant, dans ces conditions, que les paysans de ces régions aient été sensibles à l'appel de Sihanouk et aux conseils des partisans, viêtnamiens et khmers? Quand, par la suite, ces derniers chasseront l'administration de Phnom Penh des régions où ils sont installés, il n'y aura pas d'exode vers les zones gouvernementales. L'attachement à la terre ou la préservation des maigres biens que l'on possède ne suffisent pas à motiver ce choix politique. Les premiers villages abandonnés seront ceux qu'atteindra la guerre. Les paysans s'enfuiront sous les bombes. Ils ne rallieront pas le gouvernement.

Le 29 mars, le "gouvernement de sauvetage" peut se vanter d'avoir franchi le premier orage. Les groupes de paysans ont été définitivement dispersés. Les rescapés des manifestations gagnent les maquis. L'armée a obéi aux ordres: les unités chargées de la répression ont fait leur devoir. Mais il y a déjà, entre le monde rural et le pouvoir de Phnom Penh, ce tas de cadavres que ni l'un ni l'autre ne peuvent ignorer.

Les autorités de Phnom Penh vont alors amorcer une double opération de justification et de récupération. Justification, on l'a déjà signalé, en rejetant la responsabilité des manifestations sur les "communistes viêtnamiens". On intensifie par conséquent les mesures de répression contre l'ensemble de la communauté viêtnamienne. Récu[181]pération en multipliant les réunions de religieux dans la capitale, en envoyant des émissaires en province pour tenter de convaincre les bonzes de se prononcer en faveur du régime. Une partie du clergé, moyennant quelques avantages financiers, se rallie. Les étudiants sont également invités à retourner dans leurs familles exposer la raison des changements intervenus. Ils y sont en général fort mal reçus. Déjà, à Kompong Cham, deux députés pro-gouvernementaux avaient été pris à partie par la foule et massacrés le 26 mars Une grande partie du clergé, surtout en province, reste réticente et refuse même d'entendre les émissaires du gouvernement. Dans beaucoup de villages, les bonzes et les anciens se sont déjà fait une opinion. Les étudiants qui se risquent à défendre la cause du gouvernement se font rabrouer. Les autres se taisent. Si le gouvernement Lon Nol a désormais pour lui la force, il n'a plus guère les moyens d'élargir son audience dans les campagnes, même là où la population est moins attachée qu'ailleurs au prince Sihanouk.

D'où le déclenchement d'une campagne raciste, propagée sur les ondes, diffusée parmi les étudiants et les élèves, affichée bientôt sur les murs de la capitale10 et menée [182] tambour battant par l'armée et la police. Parallèlement, on lance vers l'étranger des nouvelles alarmistes reprises par une partie de la presse et selon lesquelles les Viêtcong quittent leurs "sanctuaires" et marchent sur Phnom Penh. On crie à l'agression tout en cherchant à réaliser l'unité à l'intérieur. La campagne raciste exprime en effet l'incapacité du régime à rallier la majorité de la population sur un autre thème. Le "gouvernement de sauvetage" la justifie en affirmant que le G. R. P., avec les nombreuses complicités qu'il s'est ménagées au fils des années au sein des trois ou quatre cent mille Viêtnamiens du Cambodge, prépare une action subversive11. D'où les mesures pré[183]ventives prises à l'encontre de cette communauté avec, inévitablement, quelques "excès" dans certains endroits, qu'on nie ou dont on rejette la faute sur les Viêtcong.

Cette défense ne tient pas devant les faits. Les pêcheurs du Tonlé Sap ou les habitants de Kompong Cham, de Takèo et de Prasaut, ne constituaient plus une menace lorsqu'ils ont été massacrés sur le lieu de leur détention. Les premiers raids de l'armée, de la marine ou de la police, se produisent contre les villages catholiques parce que, si une minorité de Viêtnamiens est catholique, en revanche, l'immense majorité des catholiques est viêtnamienne12. Or les quelque cinquante mille fidèles de l'Eglise catholique ne peuvent guère être soupçonnés les premiers d'une sympathie active à l'égard des communistes, au cas où ces derniers auraient voulu s'en prendre au régime.

L'un des massacres les plus odieux s'est pourtant produit à Chrui Changvar, une communauté catholique viêtnamienne installée sur la berge du Tonlé Sap, face à Phnom Penh. Le village de trois mille habitants environ était gardé depuis deux mois par des éléments de la marine khmère. Le 10 avril, une canonnière de la marine, remontant le Mékong, est mitraillée à la hauteur d'un village catholique de pêcheurs viêtnamiens situé dans le district de Peam Chor, contrôlé par les insurgés. Un officier cambodgien est blessé. L'aviation khmère rase le village. Puis, [184] par mesure de représailles, des éléments de la marine débarquent, dans la nuit du 12 au 13 avril, à Chrui Changvar, relèvent la garde, accusée d'avoir sympathisé avec la population, et arrêtent les hommes de 14 à 65 ans, de six à huit cents personnes selon les témoignages. Ils sont embarqués sur des bateaux vers une île située en contrebas sur le Mékong On retrouvera quelques jours plus tard leurs corps sur le fleuve, parfois attachés par groupe de dix, parfois décapités, le plus souvent troués de balles. L'un des auteurs de ce massacre racontera qu'à la fin, "on les égorgeait pour économiser les munitions". D'autres massacres du même type sont perpétrés dans plusieurs endroits, notamment à Takèo, où un camp de détention est le théâtre d'une tuerie sauvage; les survivants, y compris des enfants, sont laissés sans soins et sans nourriture, quand ils ne sont pas passés à l'arme blanche. Dans d'autres endroits, les exactions de l'armée s'accompagnent de pillages et de viols. Des civils viêtnamiens, qui réussissent à s'échapper à temps, tentent de rejoindre les zones contrôlées par les insurgés. D'autres marchent de nuit, pendant quinze jours ou plus, pour gagner la frontière viêtnamienne13.

Les mesures d'extermination prises par le gouvernement ont un but de plus en plus clair au fil des jours: chasser [185] la communauté viêtnamienne tout entière du Cambodge, la dépouiller de tous ses biens (les pillages accompagnent les arrestations ou les tueries), s'en débarrasser tout en agissant en sorte qu'elle s'enfuie les mains vides Ainsi seulement peut-on expliquer l'extension du couvre-feu, dont le résultat est d'empêcher les Viêtnamiens de tra vailler, la suppression des licences de pêche, l'ordre donné à toutes les administrations publiques et privées de se séparer de leur personnel viêtnamien, la fermeture des marchés, le déplacement des maisons flottantes pour éloigner les gens de leur lieu de travail, les réquisitions, la destruction des pièces d'identité, etc. On généralise et on intensifie certaines pratiques qui n'étaient pas tout à fait inconnues sous l'ancien régime14.

Même si l'unité des Khmers avait pu se faire dans une crise raciale manigancée par les autorités supérieures, elle n'aurait duré qu'un temps. On voit mal comment Phnom Penh aurait pu espérer bâtir quelque chose de durable sur use idée aussi grossière et qui s'alimente moins que le "gouvernement de sauvetage" ne le dit du passé récent. Enfin, pour deux raisons essentielles, elle aboutit à un échec D'abord parce que les paysans ne suivent pas, l'idée ne leur en vient même pas et les exactions restent l'apanage des militaires et de la police; les militaires, parce que face aux insurgés dont ils ont peur, ils ne trouvent comme réponse que la pratique des otages; la police parce qu'elle y trouve une énorme source de profits.

Une fois les civils viêtnamiens réunis dans des camps de concentration, les militaires et les policiers pillent les [186] maisons. A Phnom Penh, la bourgeoisie viêtnamienne, souvent commerçante, est obligée de soudoyer la police pour éviter ou retarder une arrestation, pour obtenir une autorisation de quitter le territoire, pour acheter un billet d'avion ou pour savoir où des membres de la famille ont été incarcérés Pendant un moment, les Viêtnamiens peuvent encore vendre leurs biens, à des prix dérisoires. Mais, par la suite et malgré les démentis du gouvernement, ils n'y seront plus autorisés. Les autorités locales s'approprient le tout. Dans les camps de concentration -- hangars, locaux d'usines, terrains de sports -- les détenus ne sont pas nourris. Ils doivent payer un forfait à leurs gardiens sur la nourriture qu'ils parviennent à se procurer. A plusieurs reprises, la police refuse de délivrer sous contrôle la nourriture offerte par divers organismes de secours. Les distributions sont faites en l'absence de leurs représentants. Même quand les autorités de Saigon font pression, plus tard, pour que la condition des détenus soit améliorée, les Cambodgiens ne réagissent que mollement. Des familles, libérées sur intervention de Saigon, sont massacrées dès leur retour chez elles. Deux prêtres français, chargés par l'évêché de Phnom Penh de coordonner l'aide aux détenus, les R. P. André Rollin et François Claudel, sont massacrés par des paysans à l'instigation des militaires cambod giens qui imputent ensuite cet assassinat au Viêtcong. Dans plusieurs camps, des gens meurent de faim ou de maladie. La police leur a entre-temps soutiré leurs derniers sous à coups de promesses

La population ne s'associe presque jamais à ces exactions. On pourrait aligner les cas où, au contraire, elle protège les ressortissants viêtnamiens: à Kompong Cham, où des dizaines de personnes sont cachées; à Ta Khmau et à Phnom Penh, où de petits commerçants vendent aux détenus de la nourriture à bon marché; à Samrong Thom, sur le Mékong, où des livraisons se font à l'insu des militaires; dans les universités, où des étudiants khmers cachent leurs camarades viêtnamiens... Pour intimider les Cambodgiens qui ne suivent pas le mouvement, le [187] gouvernement va faire intervenir la loi martiale. Parmi les Cambodgiens accusés de "collaboration" avec les Viêtcong, nombreux sont ceux qui se sont contentés de protéger un ami viêtnamien, y compris parmi les militaires.

La population, elle, ne bouge pas. Elle a déjà été échaudée par la répression des manifestations paysannes; elle vit sur place, dans l'expectative. Enfin, l'animosité raciale, même quand elle est excitée par les autorités, ne prend ici que très rarement une tournure si violente. Qui plus est, cette politique se retourne contre le gouvernement car elle soulève une telle indignation à l'étranger que les alliés en puissance, Saigon et Washington, doivent conseiller la modération à une équipe à laquelle ils se préparent déjà à porter secours15.

Ce double massacre, de paysans khmers d'abord, de Viêtnamiens ensuite, fait l'effet d'un rappel à la réalité. Du moins met-il les choses au clair16. Dans les campagnes, le régime aura désormais fort à faire pour s'attirer la sympathie de la population khmère. Dès le départ sont soulignées les contradictions de l'alliance entre Phnom Penh et Saigon. L'engrenage est en place: l'union nationale contre Sihanouk était une illusion, elle ne s'est pas faite sur l'anticommunisme, elle ne s'est pas amorcée non plus sur le racisme antiviêtnamien. Déjà essoufflé à son tour, [188] le nouveau régime, trois semaines à peine après son accession au pouvoir, se trouve prisonnier de ses carences et se résigne à faire appel à des troupes étrangères pour assurer sa survie. Car il n'a pas même les moyens de sa propre défense.

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5

La débâcle

 

Vers la mi-avril, le monde voit défiler sur les petits écrans une armée khmère pour le moins surprenante. Entassés dans des camions de Coca-Cola, disposant de l'armement le plus hétéroclite, sans communications, sans intendance, sans réseau sanitaire, avec cinq jours de préparation militaire, les Jeunes volontaires s'en vont au front "d'un coeur léger", baïonnettes fleuries, uniformes disparates, encadrés par les sous-officiers de la première guerre d'Indochine, aux tempes grisonnantes, et par des officiers de salon, venus dans leurs voitures particulières. Cette armée de bric et de broc, fraîche et impuissante, s'en va-t-en guerre sans sourciller, prenant chaque pas accompli pour une victoire. Officiers comme soldats ont des statuettes du Bouddha dans des foulards accrochés autour du cou, ou encore une petite figure du Bouddha taillée dans la dent d'un grand-père défunt. Il y en a qui en portent plusieurs à la fois, pour mieux se protéger contre les balles. Certaines pagodes fabriquent à la chaîne des foulards magiques à bon marché. Comme dans beaucoup d'autres armées de la région, la magie et les amulettes ont un grand rôle à jouer. Les pagodes peuvent s'effondrer sous les bombes, il est rare que les soldats y commettent des larcins. En revanche, ils n'hésitent pas à se servir chez les paysans.

A Saang, le 23 avril, il faut quatre bataillons et quatre heures de canonnade pour reprendre une agglomération [190] que les insurgés -- peut-être une centaine -- ont évacuée deux jours auparavant. Pendant les trois jours précédents, le commandement, sous la direction du général Sosthène Fernandez, avait temporisé. On avait même fait appel à une centaine de prisonniers viêtnamiens, en majorité catholiques, pour s'en servir comme otages et les pousser devant les lignes khmères. Quand les troupes finissent par pénétrer dans la petite ville, le quatrième jour, sans avoir eu à combattre, elles ne trouvent qu'un vieux bonze, le supérieur du monastère, assis au milieu des décombres. Les soldats, abandonnant pour un instant la chasse à la volaille, se prosternent devant le vénérable avant d'aller piller les magasins des Chinois sur la grand-rue. Le marché n'est plus qu'un tas de ruines fumantes par suite de l'in tervention conjuguée de l'aviation et de l'artillerie. La reprise de Saang est chantée comme une grande victoire dans la capitale. On en oublie que les vingt mille habitants se sont réfugiés à quelques kilomètres de la, dans des villages contrôlés par les insurgés, et que dix jours plus tard ils ne sont toujours pas réapparus.

Autre illustration des inconséquences du commandement, la reprise, début mai, de la route qui mène à Neak Leung, le bac sur le Mékong que les Sud-Vietnamiens viennent de reprendre aux insurgés. A Saang, le général Fernandez se rendait tous les matins sur le théâtre d'opérations dans sa Mercédès blanche. Il allait passer la nuit à Phnom Penh qui se trouve à peine à trente kilomètres de là. A Neak Leung, le lieutenant-colonel Dien Dê, un Khmer krom, reste avec ses hommes sur le terrain. Il dispose de huit bataillons. Il ne lui faudra cependant pas moins de quatre jours pour reprendre huit kilomètres de route sur des insurgés, commandés par un ancien chef de bataillon de l'armée de Phnom Penh et dont les effectifs engagés dans la lutte s'élèvent à peine à une compagnie mixte de Cambodgiens et de Viêtcong. Cette fois, en première ligne, on avance fanion en tête. La route longe le Mékong, à environ un kilomètre de la rive droite et à une soixantaine au sud-est de la capitale. De part et d'autre, les effectifs [191] de trois bataillons sont placés en ligne Ils règlent leur avance sur trois chars en file indienne sur la chaussée. Pendant les deux derniers jours de cette marche vers la victoire et alors que les insurgés ont évacué la place, ne laissant même pas de francs-tireurs en retrait, la troupe n'avance que de cinquante mètres à la fois. On fait une halte toutes les dix minutes que la cohue des jeunes soldats débraillés met à profit pour courir après canards et poulets, abandonnant fusils et mitraillettes. Une fois la jonction assurée avec les fusiliers marins sud-viêtnamiens qui viennent de l'autre côté, les officiers khmers organisent une marche triomphale vers Phnom Penh. Juchée sur des camions et des autocars, brandissant des drapeaux et braillant victoire, dans un désordre invraisemblable, la moitié des effectifs rentre sur la capitale. Les blindés ouvrent la route le lieutenant-colonel finit par croire à son triomphe et l'indescriptible défilé va durer une bonne partie de la nuit On s'en va comme on est venu, en ignorant la guerre.

Entre-temps, le beau rêve s'est effondré: les unités les plus vulnérables ont choisi l'accommodement avec leurs adversaires, d'autres optent pour une défense prudente et les dernières se débandent aussi vite qu'elles se sont formées. Quelques-unes, plus coriaces ou moins prudentes, sont taillées en pièces. Il ne reste plus qu'une brigade d'intervention pour courir d'un point à un autre et tenter de combler les brèches. Le tourbillon, entretenu ensuite par des petits commandos d'une vingtaine d'insurgés, est lancé. Que s'est-il donc passé?

Une fois de plus, on s'est fondé sur des données erronées. Du temps de Sihanouk, l'armée était censée compter de trente-cinq à trente-huit mille hommes, disposer de bons instructeurs avec les membres de la mission militaire française et d'un armement relativement valable même s'il était originaire de divers pays. La réalité était bien différente.

Sihanouk ne souhaitait pas le renforcement de l'armée Il se méfiait des officiers supérieurs, de ces "anciens" dont [192] une bonne partie venait directement de l'armée coloniale française, qui se réservaient une large part des bénéfices tirés du commerce avec les Viêtcong, des trafics et de la contrebande avec le Viêt-Nam du Sud. Les chefs de l'armée se situaient à droite, c'est ce que Sihanouk disait depuis longtemps.

Les principaux chefs de l'armée, Nhiek Tioulong et Lon Nol, étaient les grands vassaux à qui fut confiée la tâche de constituer une armée à partir des milices et des troupes de l'époque coloniale. La situation n'était pas la même pour les officiers subalternes, formés après l'indépendance par l'académie militaire où enseignaient des officiers français, issus de milieux pauvres ou paysans, qui se morfondaient dans des tâches secondaires en province, sans moyens, avec une solde fort réduite, pendant que leurs chefs passaient le plus clair de leur temps à mener la "grande vie" -- ou tout simplement la vie de famille -- dans la capitale au lieu d'être à leur poste. Parmi ces jeunes officiers l'amertume était sensible, d'autant qu'ils étaient moins compromis dans les scandaleux trafics du régime. Leur imprégnation sans doute plus grande de l'idéologie nationaliste pouvait faire penser que leurs options politiques ne s'étaient pas encore cristallisées. Dans ces conditions, dire que l'armée était à droite, c'était dire qu'elle était dirigée par une camarilla de droite, pro-américaine, à laquelle Sihanouk faisait d'importantes concessions et qu'il utilisait pour faire pression contre les forces de gauche.

Ce n'est pas un hasard, en effet, si le bruit a longtemps couru que les trois députés de gauche disparus en 1967 avaient soit gagné les maquis, soit été liquidés par les gens de Lon Nol. On savait en revanche avec certitude que, dans le sillage de la politique anti-viêtnamienne lancée par Sihanouk en 1968, des officiers khmers coopéraient parfois, sur la frontière, avec les forces américaines et sud-viêtnamiennes contre les maquisards du F. N. L. Parallèlement, il semble que le F. N. L. disposait de certaines sympathies parmi les petits cadres cambodgiens [193] de l'armée. Elle ne jouait donc guère de rôle politique par elle-même, comme le souhaitait Sihanouk. La présence, depuis, du général Lon Nol à la tête du gouvernement ne signifie pas en réalité que l'armée a pris le pouvoir le 18 mars 1970. Elle en est à cette date, légèrement plus qu'auparavant, l'une des composantes au même titre que les politiciens et les notables du Sangkum, les hauts fonctionnaires, la police ou les clans politico-financiers. La chute de Sihanouk n'a pas entraîné d'ailleurs la dislocation rapide de l'édifice qui lui permettait d'exercer le pouvoir. Après le coup d'Etat, l'architecture générale est restée un moment en place parce qu'elle représentait assez bien l'état des forces de la bourgeoisie dans l'Etat, dont Sihanouk était le grand curateur. Si l'armée veut réellement le pouvoir pour elle, il lui faudra faire un nouveau coup d'Etat, si elle le peut.

La contrepartie de cette situation était, bien entendu, l'indigence de l'armée. Beaucoup d'unités ne figuraient au complet que sur le papier, ce qui permettait à des officiers de toucher les soldes attribuées à des soldats fantômes. Des officiers français, bien placés pour en juger, estimaient en mars 1970 à vingt mille seulement le nombre d'hommes sous les drapeaux. De taille donc réduite, très dispersée parce que présente dans de nombreux villages, encadrée par ces Jeunes "semi-intellectuels" sans expérience auxquels on pouvait adjoindre quelques sous-officiers de la Coloniale vieillis sous le harnais, l'armée royale khmère semblait déjà perpétuellement en déroute. Il fallait voir se lever des couleurs dans un lointain village de garnison: aux couacs d'un clairon cabossé, une quinzaine de gaillards accouraient, sortant de leur grande paillote à moitié ruinée par la mousson, les uns vêtus d'une veste et d'un pantalon ressemblant vaguement à un uniforme, les autres en sarong ou en pantalon de ville, avec quelques vieux fusils, un coupe-coupe ou rien du tout. On chantonnait l'hymne national avant de vaquer à des occupations décidément peu martiales, comme le jardinage ou la fabrication des charrettes.

[194]

Il y avait bien sûr quelques unités mieux équipées et peut-être mieux entraînées. Mais l'armement s'était accumulé au gré des livraisons françaises, chinoises ou russes, des achats de contrebande à la frontière sud-viêtnamienne, des réquisitions sur les armes destinées au F. N. L., ou encore de la construction d'une fabrique de munitions par Prague. Dix-sept bombardiers -- des Mig-17 -- et quelques T-28 désuets en sus de trois hélicoptères, des Alouettes françaises constituaient en tout et pour tout la petite armée de l'air. Si le corps du génie pouvait se targuer d'avoir construit plusieurs routes, notamment dans le Nord-Est du pays, les autres unités d'élite n'étaient guère entraînées. Une absence quasi complète de communications, des camions malmenés par les pistes et les mécanos complétaient le tableau.

L'idée que les officiers de cette vaillante troupe étaient formés par des instructeurs français et entraînés par eux à la contre-guérilla n'était pas sans ajouter un certain piquant à la situation. D'autant que ces braves militaires, des "anciens" pour une grande part, se consacraient plus volontiers à de fructueuses affaires d'importation illicites ou de marché noir de devises. Une minorité, bien entendu, protestait auprès de Paris contre l'état du matériel et le laisser-aller général, mais en vain Se faisant le complice de Sihanouk, le gouvernement français ne demandait pas d'excès de zèle aux officiers dépêchés sur place.

Sans mettre en doute le courage individuel des soldats khmers, paysans dociles et têtus, il ne faisait donc aucun doute que cette armée n'eût pas résisté plus de quelques mois à un adversaire même très inférieur en nombre, mais bien armé et fort d'une longue expérience des combats. Commander un raid aérien et le guider, ajuster un tir d'artillerie, organiser la protection d'une ville, prévoir le ravitaillement d'unités en opérations, tout aurait tenu du prodige. Des avions étaient condamnés à tourner en rond au-dessus de leur objectif sans pouvoir le localiser et à faire demi-tour ou à larguer leurs bombes au petit bonheur. Des soldats partaient à motocyclette pour ten[195]ter de découvrir d'où partaient des tirs d'obus ennemis et revenaient ensuite aider à ajuster la riposte. La protection des villes, comme celle de Svay Riêng en avril, était un défi au bon sens. Un instructeur français en était même venu à se demander si les officiers khmers avaient au moins feuilleté le manuel. Encore plus qu'au Viêt-Nam du Sud en 1965, l'intervention massive des Américains était indispensable s'ils voulaient sauver du désastre militaire un régime faible mais favorable à leur politique.

Fin mars, dans chaque camp, les préparatifs vont déjà bon train. Dès le 18 mars, Phnom Penh décide d'engager des volontaires, le 27, de rappeler les réservistes, le 28, c'est l'"état d'alerte". Entre-temps, et pendant les deux semaines qui vont suivre, des dizaines de milliers de jeunes s'engagent. De leur côté, les Américains, forts des renseignements supplémentaires obtenus auprès des autorités de Phnom Penh (un colonel sud-viêtnamien assure, fin mars, la liaison avec l'état-major khmer) préparent une intervention combinée contre les zones frontalières

Plusieurs incursions en territoire cambodgien ont lieu pendant cette période, accompagnées de raids aériens.

La réaction des insurgés ne se fait pas attendre longtemps. Les Viêtcong interviennent auprès des autorités locales; civiles comme militaires, pour les inviter à quitter les lieux si elles sont favorables au général Lon Nol. Plusieurs postes-frontière passent entre les mains des partisans. Des garnisons laissent Phnom Penh sans nouvelles, soit qu'elles aient rallié l'autre camp, soit qu'elles aient été désarmées. En règle générale, l'opération se passe de la manière suivante un cadre, khmer le plus souvent, se présente aux autorités locales et s'enquiert de leurs intentions. Le chef de la garnison ou du poste de police ainsi interrogé s'engage à observer une attitude neutre, ou gagne le chef-lieu de province, ou encore signifie à son interlocuteur son inten tion de garder la place, conformément aux ordres du "gouvernement de sauvetage". Dans ce dernier cas, les insurgés passent aux actes: il suffit que l'officier soit tué pour que la garnison se débande ou de quelques coups de mortier [196] pour aboutir au même résultat. Ainsi, en l'espace de quelques jours, les maquisards parviennent à s'assurer le contrôle d'une bande de territoire assez large le long de la frontière viêtnamienne, sur laquelle ils peuvent se déplacer librement, sans avoir à s'inquiéter de la présence d'éléments devenus hostiles à leur cause. Il s'agit là d'une mesure préventive. Plus tard, à la demande, semble-t-il, du F. U. N. K. et du prince Sihanouk, ils vont livrer des armes aux paysans khmers de la région et commencer à les entraîner avec l'aide des noyaux de "Khmers rouges" installés depuis quelque temps déjà le long de la frontière sud-viêtna mienne, et celle des militaires ralliés à Sihanouk.

Le 7 avril éclate le premier incident sérieux. A la suite d'un tir d'obus de mortier et d'une série de petites escarmouches, le bourg de Chi Phu, dans le Bec de Canard, à mi-chemin entre la frontière et la ville de Svay Riêng tombe entre les mains des maquisards après avoir été évacué pratiquement sans résistance par l'armée gouvernementale. Cette attaque, présentée par Phnom Penh comme le prodrome d'une invasion du Cambodge par les communistes viêtnamiens et comme le prétexte à de nouvelles mesures de répression contre la population viêtnamienne, relève en fait de la ligne mentionnée plus haut. Dans le Bec de Canard comme dans l'Hameçon, les troupes du F. N. L. Ont besoin d'une marge de manoeuvre pour répondre, ou plutôt pour esquiver l'intervention des troupes américaines et sud-viêtnamiennes dont les plans sont déjà dressés à Saigon. Rien n'indique encore que la guerre doive s'étendre au Cambodge tout entier: du début jusqu'à ce que l'irréparable soit commis, si à Phnom Penh on a les moyens d'arrêter le cours des événements, on n'en a certainement pas le désir.

Les jeunes recrues ne manquent pas -- elles répondent par milliers à l'appel du gouvernement --, mais aucune structure d'accueil n'a été prévue. D'un autre côté, le gouvernement est pressé par le temps. De nombreuses unités sont en effet isolées, neutralisées ou tout simplement débandées. C'est le cas de plusieurs bataillons sta[197]tionnés non loin de la frontière17. Faute d'instructeurs (les Français s'étaient retirés de la partie), de camps d'entraînement et de temps, le commandement décide d'intégrer directement dans les unités combattantes un grand nombre de volontaires. Ils sont encadrés par des sous-officiers d'active. Cet ambitieux amalgame produit un effet désastreux: au lieu de les assimiler, l'armée s'effondre sous le poids des jeunes recrues. L'encadrement est insuffisant, les officiers les moins incapables se retrouvent sur tous les champs de bataille. A Prasaut, à Saang, à Takèo, à Svay-Riêng et, plus tard, à Neak Leung, ce sont le plus souvent les mêmes têtes qui commandent. Tous ont reçu un nouveau galon. Mais l'expérience montre vite qu'ils ne savent pas organiser la protection d'une ville ou même d'un pont, fouiller un village, établir les communications tes plus indispensables, lancer une patrouille -- même de jour -- découvrir un tunnel, utiliser des indicateurs, régler un tir d'artillerie, ou seulement orienter comme il faut les pièces dont ils disposent. Ils ne savent pas insuffler de moral à leurs troupes. A la moindre opposition, au premier coup de feu, c'est le repli; place est faite à l'artillerie puis à l'aviation et quand la troupe se remet lentement en marche, elle n'a plus à conquérir que des ruines désertes Ce fut le cas lors de la première bataille de Saang ou encore début mai, lors de la marche vers le bac de Neak Leung sur te Mékong. Dans les deux cas, les maquisards s'étaient repliés la veille ou l'avant-veille de l'attaque.

Très vite, dès la mi-avril, donc quinze jours avant l'intervention américaine et sud-viêtnamienne, les troupes de Phnom Penh manquent de munitions et du matériel le plus élémentaire. Bientôt se pose le problème de l'incohérence de l'armement: la ligne suivie par le général Lon Nol ne lui permet pas d'espérer le renouvellement des stocks d'armes fournis par la Chine, l'Union soviétique ou même la France. L'absence de moyens de transports [198] facilite, au moment de l'intervention américaine, la tactique adoptée par les insurgés et leurs alliés viêtnamiens: "balader" l'adversaire par des raids menés à un échelon réduit qui laissent penser que les insurgés sont partout. Acculée à la défensive, surtout par suite de ses faibles moyens, la troupe se précipite d'un point vers un autre, sans jamais parvenir à contrôler la situation, tout en usant ses propres forces. La surestimation d'un adversaire qu'elles redoutent conduit les forces gouvernementales à réagir trop vivement et à attiser ainsi le feu dans plusieurs endroits.

En province, ce remue-ménage autour d'incidents militaires qui, en eux-mêmes, ne menacent pas encore l'existence du régime, favorise une situation dont Phnom Penh pourrait difficilement se réjouir. Faute d'intendance, l'armée s'habitue à vivre sur le terrain, c'est-à-dire sur le dos des villageois qui, la veille encore, exhibaient le portrait du prince Sihanouk Parfois, les paysans restent sur place, comme à Koki Thom, où deux bataillons ont installé leur bivouac pendant quatre jours fin avril. Quand ces derniers plient bagage pour aller vers un autre village, il ne reste pas grand-chose Des maisons finissent de se consumer: il n'y avait pourtant plus d'insurgés dans le village quand l'armée est arrivée. Les carcasses du bétail gisent auprès des paillotes sur pilotis. Les vieux paysans les ont dépecées pour les militaires. Il n'y a plus un fruit à vendre. Sur la route, la buvette a été dévalisée dès le premier jour. Les enfants sont terrorisés à l'approche de n'importe quel nouveau venu. Le dernier jour, les habitants du village ont été tout naturellement invités à combler les abris et les trous qu'ils avaient creusés pour les soldats. Ils avaient également dû leur préparer chaque jour la soupe; aller chercher de l'eau au fleuve, bref, accomplir toutes les corvées. Les soldats d'une compagnie, sur le départ, refusent même de prendre les maigres rations qui leur sont envoyées de la capitale: ils ont déjà tellement pillé qu'ils n'ont plus de place dans leurs bagages.

Les paysans applaudissent au passage des camions rem[199]plis de soldats. Plus tard, ils s'interrogent. Faute de service sanitaire, les soldats ne peuvent recevoir que les premiers soins. Parmi les jeunes recrues, dont l'enthousiasme se rafraîchit avec les premiers combats, le moral baisse et les désertions se multiplient. Dans plusieurs endroits, notamment à proximité de Takèo, de sévères accrochages ont décimé de petites unités imprudentes. D'autres baissent rapidement les bras. L'histoire du capitaine qui a traversé le Mékong à la nage, déguisé en civil, après avoir ordonné le repli général à deux bataillons est connue. Les soldats qui se sont dispersés dans la nature reviennent une semaine plus tard, lorsque les troupes de Saigon ont occupé les lieux18.

A Kompong Cham, le chef d'un bataillon doté d'une majorité de Jeunes recrues sans entraînement promène son unité dans un endroit sans danger plutôt que de monter l'opération qui lui est confiée. Bien entendu, l'état-major n'en sait rien.

Jusqu'à l'intervention massive des troupes américaines les maquisards se sont contentés de dégager les zones où ils étaient implantés sans même en menacer les villes, bien mal défendues, comme Prey Veng ou Svay Riêng. Bien plus, ils n'ont esquissé aucune action contre la capitale khmère. Pourtant, fin avril, l'armée khmère qui se bat plus ou moins à la limite du couloir "dégagé" par les maquisards le long de la frontière viêtnamienne semble déjà à bout de souffle. Il a suffi de cette "drôle de guerre" d'un mois pour que Phnom Penh se retrouve pratiquement sans défense.


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