TOTUS

| Accueil Totus | Chapitre suivant | Glossaire |

**************

SERGE THION

*****

LE POUVOIR PALE

ESSAI SUR LE SYSTEME SUD-AFRICAIN
(1969)

****

EDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VI
e

********************

| Table des matières |

 

Rappels liminaires


Les quelques notations qui suivent ont pour but de faire revenir à l'esprit du lecteur quelques-unes des données fondamentales du peuplement de l'Afrique australe, et qui ne font pas l'objet d'un commentaire particulier dans le corps du texte. Le lecteur au fait peut donc sauter ces quelques pages, sans inconvénient.


GEOGRAPHIE.


L'actuelle République d'Afrique du Sud couvre 1230000 km2 . Ses frontières bordent, d'est en ouest, le Swaziland (ancien protectorat britannique), le Mozambique (colonie portugaise), la Rhodésie du Sud (qui s'est déclarée illégalement indépendante de Londres en novembre 1965), le Botswana (ex-Bechuanaland britannique) et le Sud-Ouest africain, ancien territoire allemand qu'administre l'Afrique du Sud depuis le début de la S.D.N. Un nouvel Etat indépendant, le Lesotho (ex-Basutoland britannique) est enclavé dans la République. La sphère d'influence directe de la République (Afrique du Sud, Swaziland, Botswana, S.O.A., Lesotho) mesure près de 3 millions de km2 . Le Cap est séparé de Johannesburg par une route de 1450 km.

Deux régions se dessinent: une vaste étendue désertique part de l'océan Atlantique et s'étend très loin dans l'intérieur: le bassin [14] du Kalahari. A l'est de ce bassin et au centre du pays se situe un vaste plateau steppique, d'une altitude moyenne supérieure à 1000 mètres: le platteland ou veld; le plateau se brise vers l'Est, bien avant la mer, dégageant une zone basse et vallonnée qui atteint la côte. Le plateau est ainsi bordé au Sud-Est par une chaîne montagneuse disposée en arc de cercle parallèle à côté, et qui culmine à plus de 3000 mètres, le Drakensberg, centre de ce massif -- qui est un réservoir hydrographique -- constitue le Lesotho. Les fleuves ne sont pas navigables, et les plus importants forment frontière (Orange et Limpopo au nord).

La République est formée de quatre provinces, résultat des divisions de l'histoire. La province du Cap, avec Le Cap, East London et Port Elizabeth, l'Etat libre d'Orange avec Bloemfontein, le Transvaal avec Pretoria et Johannesburg, et le Natal avec Durban; les différences entre provinces sont très marquées.

Le climat a joué un rôle capital dans les affrontements de populations; il est tempéré par l'altitude, et la température, du Nord au Sud, varie peu. La pluviosité, par contre, crée des régions climatiques: des vents de sud-est apportent des pluies d'été (décembre à février) à la côte orientale, franchissent le Drakensberg et arrosent encore la partie Est du plateau. Mais plus ces vents avancent vers l'ouest, plus l'évaporation, très importante en ces mois de chaleur, tend à annuler l'effet des rares précipitations, et la partie Ouest du plateau reste aride. En hiver (juin à août), ces vents soufflent droit vers le Nord, arrosent encore partiellement la partie orientale du plateau, mais ne franchissent plus les montagnes; à la même période, des vents d'Ouest apportent la pluie à la côte méridionale (du Cap à Port Elizabeth).

Les historiens font généralement figurer sur leurs cartes la ligne des 15 inches (36 cm) de pluie par an. Elle divise l'Afrique du Sud par le milieu du nord au sud puis, approchant de la côte, elle tourne vers l'ouest pour englober les régions de pluie d'hiver. A l'est et au sud de cette ligne, soit sur 35% de la superficie, l'humidité assure des pâturages permanents. A l'ouest et au nord, tantôt l'élevage est impraticable, tantôt il ne peut se faire que [15] sur de très grandes surfaces ou, plus simplement, en nomadisant. La culture intensive du sol n'est possible sans irrigation que dans les régions recevant plus de 30 inches (76 cm) de pluie par an, c'est-à-dire le sud-est du pays et quelques points de la côte Sud.

Jusqu'en 1867, les ressources du pays étaient uniquement agricoles. Depuis cette date de très importants gisements de diamant, d'or et de charbon, ainsi que de très nombreux minéraux utilisés dans l'industrie ont été découverts et ont formé la base de l'industrialisation. Le pétrole, seul, semble absent.


PEUPLEMENT.


Les plus anciens habitants de l'Afrique australe sont les Bushmen et les Hottentots. Si l'on sait que les premiers dominaient l'Afrique entière vers le paléolithique supérieur, quelque 8000 ans auparavant, on sait mal comment s'est formée la population hottentote, déjà présente dans la région australe vers 1000 avant J.-C. Les nombreuses affinités culturelles et linguistiques qui unissent ce peuple de chasseurs et cet autre de pasteurs ont permis de leur appliquer le vocable de Khoi-San. San est le nom qui est donné aux Bushmen par les Hottentots qui s'appellent eux même Khoi-Khoi (les hommes des hommes). Leurs langues se caractérisent par l'existence d'un ensemble de clics, c'est-à-dire de sons de succion ou de claquements de langue qui sont des consonnes.

Les Bushmen ont laissé des peintures pariétales, bien connues des préhistoriens. G. Stow rappelle que le dernier peintre est mort vers le milieu du XIX e siècle. Les Bushmen ont en effet été refoulés peu à peu par les divers envahisseurs et confinés dans les régions les plus désertiques. Contrairement à l'opinion reçue qui y voit leur habitat normal, il s'agit d'une retraite qui leur assure une survie difficile.

Les Hottentots ont presque tous été métissés par l'arrivée de [16] deux groupes importants: les Bantous et les Européens. C'est sûrement avant le XIVe siècle et sans doute entre le X e et le XIII e siècle que les tribus de langues bantoues arrivant du Nord-Est s'installent en Afrique du Sud. Elles forgent le fer, connaissent l'agriculture et, surtout, pratiquent l'élevage. Elles s'installent sur le veld et dans les plaines côtières; les Hottentots, moins nombreux, vivent avec les nouveaux arrivants (ainsi qu'en témoigne l'usage de plusieurs clics dans les langues nguni) ou se replient dans les zones moins arrosées. Les plus malchanceux voient débarquer les Européens au Cap, en 1652. Le flot de l'immigration européenne n'allait pratiquement plus tarir.

Du contact entre ces groupes est né celui que l'on nomme aujourd'hui coloured (métis). Il provient de la fusion d'éléments khoi-san, européens, bantous, indonésiens et malgaches (importés comme esclaves). Enfin, au XIXe siècle, des travailleurs étaient recrutés en Inde et transportés en Afrique du Sud, où ils formèrent la souche d'une communauté importante.

A l'époque moderne, la répartition de ces groupes est remarquablement stable. On notera qu'elle sert d'articulation au système économique et politique, dans lequel chaque groupe possède une place déterminée:

- I - REPARTITION DES GROUPES


Le taux d'urbanisation progresse également aussi, mais de façon inégale (pourcentage par groupe):

- II - TAUX D'URBANISATION


Les Africains se répartissent, selon le recensement de 1960, en trois groupes:


Les principales villes, en milliers d'habitants, sont (recensement de 1960):

--III-- POPULATION DES VILLES


*****

La répartition par province est la suivante (1960):

-IV-- POPULATION DES PROVINCES


*****

La répartition linguistique est, en pourcentage, pour 1960:

-V - REPARTITION LINGUISTIQUE

 

[19]

 

Les Indiens parlent hindi, tamoul, télougou, ourdou et goujarati, mais 62,8% parlent anglais et 24,6% parlent aussi l'afrikaans. En 1951, 21,5% ne parlent ni l'un ni l'autre (Van den Berghe; 1965: 43).

 

LEXIQUE.


Certains mots, empruntés à plusieurs langues, ont une résonance particulière en Afrique du Sud: ainsi l'anglais coloured signifie partout ailleurs "homme de couleur" mais ne s'applique en Afrique du Sud qu'aux Métis. Nous donnons un bref lexique de ces termes.

Nous avons, dans la mesure du possible, respecté les accords grammaticaux, mais l'insuffisance de nos connaissances, en particulier des langues bantoues, nous expose à des fautes grossières dont nous prions les spécialistes et les intéressés de nous excuser. Il en va de même pour les transcriptions phonétiques des langues bantoues: les textes varient énormément et l'exactitude requerrait une quantité de signes diacritiques qui excède nos possibilités typographiques. (Nous avons fait de bantou un mot grammaticalement français mais zoulou, xhosa, etc., restent invariables.) Des variations interviennent dans l'écriture de l'afrikaans, dont la transcription fut longtemps fluctuante et que le hollandais a concurrencé dans les écrits jusqu'au début du siècle. Ainsi laer, camp, s'est écrit lager ou encore laager. Dans tous ces cas nous nous sommes bornés à choisir une transcription courante et à nous y tenir.

La question des désignations "raciales" appelle un commentaire. L'usage s'organise comme suit (en résumant beaucoup):

- VI - DESIGNATIONS


Ainsi les termes Cafre et Indigène sont très fortement dérogatoires; Cafre, en particulier, qui vient d'un mot arabe signifiant infidèle, correspond à peu près à notre "bicot". On trouve pourtant le mot, teinté d'ethnologie, dans certains dictionnaires sérieux et récents comme le Robert. Le terme de bantou, introduit après 1948 par les officiels nationalistes, est un non-sens. Il désigne, dans son sens exact, un ensemble de langues parlées dans la moitié sud de l'Afrique, reliées entre elles comme les langues dites indo-européennes. On parle aussi de façon superficielle de civilisation bantoue. En fait le mot bantou doit se lire ba-ntu; il dénote un certain type de structure linguistique (classes nominales). Ainsi ntu signifie "homme"; mu-ntu, "un homme"; ba-nt " les hommes", etc.
Aussi, renonçant à cette fausse science, nous avons préféré utiliser le terme d'Africain qui entraînait l'usage du terme Européen de préférence à Blanc, conservé seulement pour certains cas particuliers. De même, Métis est plus clair qu'Homme de couleur, et Indien plus précis qu'Asiatique puisque la quasi-totalité de ceux-ci vient des Indes britanniques, aujourd'hui divisées entre l'Inde, le Pakistan et Ceylan.
Les autres termes ne sont employés que quand ils sont cités. C'est le même cas que nous avons fait du mot "race". Aucun des auteurs consultés n'en met en doute le concept. Il nous a semblé que le concept de société répondait -- dans l'extension que lui donne le savoir moderne -- à tous les besoins, et sans doute au-delà, que prétend combler le concept étriqué de race. On sait, par ailleurs, les abus auxquels mène son usage.





Glossaire (anglais, langues africaines et afrikaans avec leurs équivalents français)


******************************

I. La mise en place

Chapitre 1. Bourgeois et compagnie


[25]

 

"Le 5 avril 1652, dans l'après-midi, comme la cloche du bord venait de piquer cinq heures, le premier officier du Drommedaris signala dans l'Est la montagne de la Table; il recut quatre réaux d'Espagne en prime." (Dehérain, 1902: p. 11)1. C'est ainsi que, dans son Journal, le "marchand" (c'est-à-dire haut fonctionnaire) Jan van Riebeeck relate l'arrivée au cap de Bonne-Espérance de la flottille qu'y envoyait la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, avec pour but d'y établir une station maritime. Les instructions qu'il emporte sont strictes; il s'agit de construire un fort, de constituer des provisions d'eau douce, de planter des légumes et d'élever du bétail afin de ravitailler en vivres frais les bateaux de la Compagnie qui font la navette entre l'Inde et la Hollande. Les relations avec les autochtones doivent être distantes mais pacifiques, afin de favoriser le troc qui permettra de constituer un troupeau.

L'implantation au Cap témoigne du développement que connaît au XVIIe siècle l'entreprise coloniale hollandaise. Les Provinces-Unies ont arraché leur indépendance à l'Espagne. Le commerce, l'industrie et la banque prennent un essor foudroyant que résume Amsterdam. Malgré l'instabilité des institutions fédérales, les capitaux et les entreprises se concentrent pour lutter efficacement contre la [26] concurrence internationale fort vive. Les Portugais, les Anglais, les Français sont déjà présents dans l'Inde et dans le sud-est asiatique.

Née de la fusion des quatre principales compagnies de commerce colonial, la Compagnie des Indes possède le monopole du commerce oriental. En retour, l'Etat possède 20% des actions et certains droits de regard. Dirigeants politiques et financiers se partagent la gestion au sein du Conseil des Dix-Sept, sanctionnant ainsi l'imbrication des intérêts de l'Etat et de ceux du capitalisme marchand. Au cours de la première moitié du XVIIe siècle, Java, Sumatra, Ceylan, et, pour un temps, plusieurs comptoirs indiens passent sous la tutelle de la Compagnie (cf. Panikkar). Les Hollandais ont appris à maîtriser les vents de l'océan Indien (Oliver et Fage, p. 130). Moins bien implantés sur la côte africaine que les Portugais, ils font escale à Sainte-Hélène qui, pourtant, ne leur donne guère satisfaction. C'est alors qu'à la suite de rapports faits par des naufragés, le site du Cap est choisi pour permettre ce qu'on appellerait aujourd'hui une escale technique. Il n'est aucunement question de colonisation.

Le besoin de bétail amène les Hollandais à entrer en contact avec les Bushmen et les Hottentots qui peuplent l'arrière-pays. Les premiers sont des chasseurs qui vivent en petites bandes; les seconds, des pasteurs nomades qui forment des clans à peine plus considérables. Le troc est assez difficile. Les Hottentots tiennent à leur bétail, les verroteries et le tabac ne les tentent que médiocrement. Quant aux Bushmen, ils ne voient dans le bétail qu'un gibier plutôt léthargique. Des incidents éclatent qui entraînent vols, représailles, expéditions punitives.

Malgré leur "ignorance sans égale" -- au dire d'un voyageur anglais -- les Hottentots ne semblent pas avoir manqué de lucidité. Van Riebeeck note dans son Journal (I, p. 214) le langage que lui tiennent après trois ans les Goringhaiqua: "Vous vous êtes installés dans notre pays; vous y bâtissez rapidement; évidemment vous ne le quitterez pas; vous prenez les meilleurs pâturages, voilà pourquoi nous ne voulons plus vous vendre de bétail." Et l'un de leurs chefs, surnommé Herry, demande un jour à [27]Van Riebeeck (III, p. 117-118) si eux, Hottentots, seraient admis à en user aussi librement si, d'aventure, ils venaient aux Pays-Bas, que les Hollandais en usaient au Cap (Cit. par Dehérain, 1909: p. 40). La situation était claire des deux côtés.

En 1657, Van Riebeeck demande à Amsterdam l'autorisation de faire venir quelques familles pour développer l'agriculture. Chaque année débarquent alors quelques familles de burghers, de libres bourgeois hollandais qui, sans être fonctionnaires de la Compagnie, en reçoivent une charte et sont soumis à ses réglementations. En particulier, ils doivent vendre leurs produits à des prix imposés et le commerce privé tant avec les Hottentots qu'avec les navires de passage leur est interdit; mais cette dernière clause s'assouplit et ils forment bientôt avec quelques fonctionnaires qui abandonnent le service pour s'établir le premier noyau de colons libres.

Ceux-ci n'ont qu'un but: acquérir les terres libres qui sont au-delà de la frontière imprécise de la colonie et, par là, la repousser plus loin, non sans refouler les nomades hottentots, trop faibles pour s'y opposer. Les bateaux de passage constituent le seul marché qui s'ouvre à la production locale. Bon an mal an, quelque 5000 personnes y font escale. Van Riebeeck et ses successeurs s'efforcent d'empêcher le commerce privé, sans que leurs édits soient toujours efficaces. Ils lancent régulièrement des expéditions vers l'intérieur dans l'espoir de découvrir le fabuleux Empire du Monomotapa (E. Walker, 1957: p. 37. -- Doxey, p. 39).

A la fin du siècle, l'essor est pris. La colonie compte environ un millier de burghers, et deux gouverneurs, le père 2 et le fils Van der Stel, lui donnent, à côté d'une réelle volonté de colonisation, une véritable impulsion économique: accroissement de l'immigration (dont quelques centaines de huguenots français) et cultures nouvelles (comme la vigne). Le fils, Adriaan Van der Stel, a le génie du commerce. Utilisant toutes les ressources [28] de la corruption qui règne à l'intérieur de la Compagnie, il devient le plus gros producteur de viande, de céréales, de vin, de légumes. La moitié de l'activité économique passe directement par lui. Pressurés et menacés par son monopole, les colons se dressent contre lui en 1707 et obtiennent son rappel aux Pays-Bas. Première victoire politique qui sanctionne une lutte sourde déjà ancienne entre autorités et colons.

Ces derniers ont deux revendications de fond: ils veulent participer à l'administration et à la sécurité du territoire autrement que comme subalternes, et surtout ils demandent l'assouplissement du monopole économique que détient la Compagnie. Un commerce privé et illégal fonctionne à grande échelle et les tracasseries administratives ne manquent pas. Sur la frontière les frictions sont multiples, ce qui mécontente l'autorité publique, peu désireuse de faire intervenir les maigres forces dont elle dispose. Les colons n'en remportent pas moins d'appréciables satisfactions.


Les rapports avec ceux que Van Riebeeck appelait "les chiens noirs puants" s'établissent sur la double base du troc et du fusil. Le bétail et les terrains de parcours en forment l'enjeu; les Hottentots sont peu à peu refoulés mais certains d'entre eux, qui appartiennent à des groupes déjà déstructurés par la pression européenne, viennent travailler contre salaire ou sont capturés et réduits en esclavage. Quelques autres s'urbanisent et forment la basse classe de la société où le métissage est une pratique assez courante. Les Bushmen, eux, s'opposent beaucoup plus à l'assimilation. On les chasse pour les tuer, pour le plaisir de la chasse.

Il n'est pas encore question d'évangélisation. C'est seulement vers la fin du XVIIIe siècle que les premiers missionnaires, au milieu de l'hostilité générale des Européens que cette innovation inquiète, entament leur action parmi les Hottentots.

Mais, pour lors, le problème important est celui de l'esclavage. Les Hottentots se montrent, en effet, dans l'ensemble, rétifs au [29] travail servile. La Compagnie fait alors venir des esclaves des Indes, de Java, de Madagascar et de la côte orientale de l'Afrique. Au début du XVIIIe siècle, ils sont aussi nombreux que les colons; entre 1658 et 1708, leur nombre se multiplie par 14. Ce sont donc autant les circonstances que les nécessités économiques qui entraînent la généralisation de l'esclavage. Le système de production n'implique pas une main-d'oeuvre très nombreuse; Le Cap est sur la route des esclaves et leur importation ne pose pas de problème insurmontable. Par ailleurs, l'affaire Van der Stel, tout en réduisant la corruption, donne aux burghers une détermination qui inquiète le Conseil des Dix-Sept. Pour faire pièce à cette agitation politique, le Conseil décide, en 1717, l'arrêt de l'immigration européenne, l'intensification des arrivées d'esclaves destinés à accroître la force productive contrôlée directement par la Compagnie et la prohibition des mariages mixtes qui avaient été, pour un temps, officiellement encouragés. De même, les conditions d'émancipation sont restreintes.

Décision capitale, car elle entraîne la formation d'une caste servile vouée aux labeurs les plus durs et, de plus, marquée par la couleur. Inversement, quiconque est blanc appartient par nature à un groupe fermé supérieur pour qui le travail manuel devient dérogatoire. Le Conseil avait calculé que la main-d'oeuvre servile serait plus rentable pour la Compagnie que les bourgeois libres. Mais l'esclavage, conséquence de la pauvreté du Cap, en devenait à son tour la cause. Ce nouveau type de travail entraînait un abaissement considérable de la rentabilité, et une rémunération abusive de ceux à qui le privilège de la couleur évitait les effets de la pauvreté réelle du pays.

Le déséquilibre de la répartition des richesses en fonction des critères "raciaux" et la restriction du jeu économique à une fraction castée de la population sont deux aspects d'un même système dont il est frappant de constater la permanence jusqu'à la période contemporaine. Mais ce ne sont pas les seuls: cette première moitié du XVIIIe siècle voit s'instituer les cadres généraux d'une société que l'explosion industrielle n'a pas pu briser.

[30]

Le développement économique de la station, l'accroissement de la population et la diversification des activités entraînent une différenciation sociale au sein de la couche européenne. D'abord, un monde urbain émerge. Le Cap est une ville qui renferme des fonctionnaires, des artisans et des commerçants. Un embryon de bourgeoisie locale a pris une place importante qu'elle doit au négoce, et elle regarde vers la mer d'où viennent les modes auxquelles sa jeunesse aspire.

Les colons sont loin. Ils sont en dehors de la ville; mais deux groupes se dessinent et prennent forme peu à peu. A l'Ouest, dans un rayon de 80km, ce sont de grandes fermes qui font le blé et la vigne. Les conditions ne sont pas édéniques: les transports sont difficiles; la terre est peu coûteuse, mais l'acquisition de la main d'oeuvre nécessite des investissements; elle est, de plus, peu rentable pour le fermier que l'esclavage transforme en latifundiaire: "On utilisait de lourdes charrues de bois qui, bien que tirées par des attelages de huit boeufs, ne faisaient qu'égratigner le sol. On mettait peu d'engrais dans les champs; dans un pays où le bois est rare, la bouse servait de combustible et, mélangée avec de la boue et de la paille, de crépi pour les bâtiments de ferme. Les Flats sablonneux, près du Cap, difficiles à franchir, nécessitaient deux à trois jours de traversée pour un char à boeufs rempli de produits agricoles. Chaque fermier tendait ainsi à se suffire à lui-même, et l'économie monétaire était peu développée. Il fallait compter aussi avec la difficulté initiale d'apprêter le sol pour la culture car il était malaisé de défricher la broussaille méditerranéenne avec des moyens primitifs." (Pollock et Agnew, p. 52.)

Les fermiers se plaignent continuellement des prix, trop bas à leur gré, que la Compagnie impose. Les périodes de crise ne sont pas rares, car le marché international des céréales est fluctuant et le blé sud-africain est généralement plus cher que le prix moyen. La faible rentabilité de la production et le coût élevé du transport rendent aléatoire l'exportation vers l'Europe, dont les besoins déterminent le niveau des prix. Les fermiers ressentent durement ces crises et doivent, pour y faire face, s'endetter si lourdement que [31] nombre d'entre eux vendent leurs terres et vont grossir les rangs des paysans qui sur la frontière, se sont convertis à l'élevage.

A l'est, en effet, la situation est floue et l'économie y est tout entière pastorale; le droit de propriété n'est pas fixé, c'est le droit d'usage qui l'emporte. Le dénuement et l'insécurité sont la règle par contraste avec l'Ouest agricole. Le rôle économique de la région frontalière semble pourtant, en dépit des apparences, avoir été primordial. S.D. Neumark, dans sa conclusion, fait la remarque suivante: "Ce furent le commerce du bétail, le commerce de la viande et le commerce d'autres produits de l'élevage qui constituèrent ensemble le facteur le plus important dans l'expansion de la colonie, de Van Riebeeck au Grand Trek." (Neumark, p. 175.)

L'importance sociologique de ce type de peuplement n'a pas échappé à l'historien: "C'est dans la longue tranquillité du XVIIIe siècle que s'est formée la race boer. C'est dans ce vaste paysage de l'intérieur, dépourvu de mystère, assoiffant, que réside le vrai centre du peuplement sud-africain. Quand les trekboers y arrivèrent avec leurs troupeaux et leurs chariots bâchés, ils abandonnèrent le mode de vie européen et les habitudes économiques des nations dont ils étaient originaires. Bien qu'ils ne soient jamais devenus de véritables nomades, le sceau du nomadisme était sur eux; ils menaient une vie étriquée et sans repos. Ils avaient l'appétit du nomade pour l'espace et possédaient la dureté et le courage des hommes en selle qui surveillent les troupeaux et chassent pour manger. Leur bétail, leurs fils et petits-fils, qui naissaient et prospéraient de façon étonnante, étaient toute leur richesse. Cette vie leur donnait une grande ténacité, une endurance silencieuse et un très vif respect d'eux-mêmes. Mais cet isolement marqua leur caractère en laissant leur imagination en friche et leur intelligence devenir inerte. Ils avaient aussi les défauts de leurs vertus. Leur ténacité pouvait dégénérer en obstination, leur pouvoir d'endurance en résistance à l'innovation et leur respect d'eux-mêmes en suspicion de l'étranger et en mépris de l'inférieur." (De Kiewet, 1941: p. 17.)

[32]

Ces paysans, ces boers, font confiance à leurs fusils mais croient en Dieu. Leur calvinisme est un rejeton de celui qui est alors en vigueur aux Pays-Bas. Faute de documents, il n'est guère possible de tracer le portrait détaillé du calvinisme sud-africain au XVIIIe siècle. Selon toute vraisemblance, il est encore très proche de celui de la métropole d'où lui viennent la plupart de ses pasteurs. On ne saurait donc mieux faire que de renvoyer aux analyses de Tawney et, surtout, de Max Weber3 en rappelant les traits essentiels: doctrine de la prédestination qui entraîne la solitude avec Dieu et un pessimisme individualiste; la vie, dont le but exclusif est le salut, s'organise, sous l'effet du système, en un ensemble d'oeuvres dont la cohérence signifie Dieu. Weber note que le vide affectif est valorisé à l'encontre de tout sentiment: "le monde existe pour servir la gloire de Dieu et cela seulement" (p. 126).

Les conséquences idéologiques et politiques de cet "ascétisme séculier" sont multiples et on en retrouvera plusieurs dans la suite de ces pages4. Il suffit de noter l'ambivalence de l'autoritarisme dans le domaine privé (paternalisme, esclavagisme) et de l'antiautoritarisme au forum. Les Boers ont toujours lutté contre l'Etat (ou la Compagnie, qui en tenait lieu) dont ils acceptaient que le pouvoir les protège, sans admettre en contrepartie d'obligations, fiscales en particulier. Abondance de main-d'oeuvre, prix agricoles élevés sans ingérence administrative: "charbonnier est maître chez soi", voilà pour longtemps le credo politique de cette nouvelle société paysanne.


Pendant tout le XVIIIe siècle, la frontière, mouvante, ne cesse de se déplacer vers l'Est. En principe, les colons ne peuvent acquérir de nouvelles terres qu'avec l'autorisation de l'administration qui, dès lors, y exerce sa suzeraineté, et en tire un faible impôt. En réalité, les Boers considèrent la terre comme disponible et ne s'embarrassent pas de formalités. La progression se fait au milieu d'incidents, de brefs combats où les colons ont l'inappréciable avantage du cheval et du fusil. Chaque avance laisse en outre des autochtones à l'intérieur de la zone colonisée. Dépossédés de leurs terres et de leurs troupeaux, ils doivent travailler pour les fermiers. Le vol ou la vente du bétail, la question du sol mènent à des conflits avec les Hottentots et les plus avancées des tribus de langue bantoue. En 1779 a lieu la première des "guerres cafres5." qui devait être suivie de huit ou dix autres au cours du siècle suivant. Elle porte un coup très sévère aux fermiers. La frontière atteinte alors par les tribus xhosa se situe sur la Fish River et y oscillera, pendant près de cinquante ans.

Vers la fin du siècle, la colonie compte une trentaine de milliers de personnes, dont la moitié sont en esclavage. Elle demeure sous-administrée et sous-équipée, de par la volonté conjuguée des fermiers en mal d'autonomie et de la Compagnie, soucieuse de ses finances de plus en plus malsaines. Le déclin de celle-ci est rapide: son monopole battu en brèche par les Anglais et les Français, ses marchés européens submergés par ses rivales, son fonctionnement vicié par une indéracinable corruption en font un colosse aux pieds d'argile. Aux Pays-Bas, d'âpres luttes sociales opposent la maison d'Orange au parti bourgeois qui trouve dans les idées républicaines la justification politique de ses ambitions sociales. L'agitation gagne la colonie où les burghers réclament ouvertement une participation accrue au gouvernement local et la liberté du commerce.

La Compagnie fait des efforts désespérés pour freiner son endettement; satisfaction est partiellement donnée aux burghers; [34] des mesures de réorganisation sont arrêtées mais la Compagnie doit, en 1794, se mettre en faillite. La désorganisation s'accélère. Un siècle et demi de colonisation se termine brutalement dans le désordre et la pauvreté.

"La colonie du Cap, que les forces anglaises prirent en 1795, était plus sous-développée économiquement, plus inexpérimentée politiquement, et plus arriérée culturellement qu'aucune des grandes colonies de peuplement." (De Kiewet, 1941: p. 30.) A la demande, en effet, du prince d'Orange, réfugié à Londres après la prise de ses Etats par les armées françaises, les Britanniques, soucieux de protéger leurs communications avec les Indes, débarquent au Cap. Ils y trouvent une situation alarmante. Les Boers de la région frontalière sont révoltés depuis quelques mois. Excédés par les tentatives du gouverneur pour contrôler leurs relations avec les tribus xhosa voisines et pour protéger la population hottentote, ils proclament la République à Graaff Reinet et Swellendam, adoptent la cocarde tricolore, élisent une assemblée et réclament l'abolition des mesures qui protégeaient -- à peine -- les Hottentots et les Bushmen. Deux mois plus tard, les troupes anglaises rétablissent l'ordre.

Les première mesures prises par les Britanniques visent alors à s'assurer la sympathie de la bourgeoisie du Cap. Les impôts sont réduits, les monopoles commerciaux abolis et le commerce maritime privé est autorisé; l'application du droit romano-hollandais est maintenue. Le traité d'Amiens, en 1803, rend le Cap aux Provinces-Unies, devenues République batave, mais en 1806, la Grande-Bretagne réoccupe la colonie et le traité de Vienne entérine l'opération. Le sort du Cap se décide maintenant au Colonial Office.

La population y est alors de 25.000 Européens, 30.000 esclaves et 20.000 Hottentots. La politique que les Britanniques mettent en oeuvre s'organise selon des lignes nouvelles. Reprise de l'immigration européenne d'abord, après un siècle d'interruption. Cinq mille colons, vétérans et chômeurs, sont installés dans le Zuurveld (1820) que les Anglais rebaptisent Albany. Il faut en expulser [35] les partis de Xhosa qui l'occupent et mettre en place des garnisons sur la Fish River; la zone d'entre Fish et Keiskamma est déclarée neutre. L'Albany deviendrait le pivot de la sécurité des frontières, si les deux tiers des apprentis colons ne préféraient bientôt s'installer en ville et laisser aux Boers la vie des pasteurs semi-nomades.

Le régime foncier est modifié en 1813 afin d'imposer un contrôle plus étroit sur la propriété et d'améliorer le revenu de l'impôt. L'hos tilité paysanne à l'application de ces mesures est pour longtemps l'une des sources principales de l'antagonisme anglo-boer.

Il s'agissait d'ailleurs, pour les Anglais, de relancer l'économie d'une colonie qui -- depuis longtemps -- coûtait plus qu'elle ne rapportait. Les produits agricoles se voient ouvrir le marché anglais; le commerce est libéré, et l'inflation de la monnaie en papier jugulée par l'introduction de la livre sterling.

La présence anglaise provoque aussi l'essor missionnaire. Différentes confessions sont représentées, mais le rôle prépondérant revient à la L.M.S., la London Missionary Society, qui a l'oreille de plusieurs membres du Cabinet. Or, depuis 1823, le libéralisme est au pouvoir à Londres; une vive campagne se déroule en Angleterre contre l'esclavagisme; appuyé de Londres par le gouvernement et une partie de l'opinion publique, le mouvement a gagné Le Cap où les missionnaires s'en font les vifs propagandistes.

L'un d'eux, le docteur Phillips, de la L.M.S., mène l'offensive: il écrit, prêche, intrigue à Londres et au Cap; il dénonce les massacres de Bushmen qui sont chose courante sur la frontière nord, où les commandos boers s'organisent, avec parfois la complicité des autorités locales, pour des parties de chasse au gibier humain 6.

[36]

Dénonçant les violences exercées sur les domestiques, la législation qui régit les rapports entre maître et serviteur, et les provocations frontalières, il écrit en 1832: "Chaque menteur boer peut aller simplement au poste militaire et dire qu'il a perdu tant de bétail. On lève immédiatement un commando. On ne demande aucune déclaration, aucune preuve du nombre dont il dit avoir été volé... Le premier troupeau cafre que trouve le commando en suivant les traces du bétail volé est capturé... Si les Cafres résistent, ils sont abattus sur le champ, comme s'ils étaient des chiens. Sur de telles "preuves", on a déclaré qu'ils étaient une nation de voleurs, on s'est emparé de leur bétail -- leur seul moyen de subsistance -- et, quelquefois, de leurs terres." (Cité par MacMillan, p. 101.) Le docteur Phillips est aussi à l'origine de la fameuse cinquantième ordonnance (1828) qui établit l'égalité juridique des hommes libres de couleur avec les colons. Par cette disposition et par l'interdiction d'importer des esclaves, le libéralisme ouvrait une brèche dans le dispositif de protection raciale et sociale mis en place au siècle précédent.

Dans le libéralisme s'inscrit un patriotisme purement anglais qui s'exprime aussi bien par le travail missionnaire proprement dit -- celui-ci s'effectue dans un premier temps parmi les Hottentots et les groupes de pasteurs métis, griquas et korannas, satellites des fermiers boers -- que par l'intervention politique directe; car les résistances au mouvement d'émancipation sont vigoureuses.

Au début de s années trente, la revendication d'une assemblée représentative et de l'élargissement des libertés locales avait un moment rassemblé les libéraux anglais et les Boers, fermiers et frontaliers, conservateurs et hostiles à l'"oppression anglaise". Ce front uni se brise aussitôt quand, en 1834, le Parlement de Londres, passant outre à l'agitation, décrète l'abolition de l'esclavage et l'indemnisation des propriétaires dans toutes les possessions britanniques.

L'antagonisme apparaît en pleine lumière et l'on entend parler de la "longueur des fusils boers". Les libéraux, inquiets, mettent un terme à leur campagne pour l'extension des libertés publiques, [37] de peur qu'une assemblée élue ne soit par trop favorable aux positions ultra-conservatrices et aux propriétaires d'esclaves.

Lorsque arrive le gouverneur D'Urban, en 1834, les sociétés missionnaires, les journaux anglophones, les colons anglais et les libéraux de tout poil font bloc derrière le gouvernement. Sur tous les problèmes en suspens, la langue, la religion, les institutions, la question indigène, la frontière se profile un nouveau clivage: Anglais contre Boers.

Les événements vont se précipiter. Malgré un large renforcement des pouvoirs de l'administration, la frontière reste agitée. Les Xhosa n'ont derrière eux que des territoires peuplés et soumis à la pression zoulou. Ils ont tendance à s'infiltrer vers l'est, d'autant plus qu'ils traversent une grave crise politique -- que nous évoquerons plus loin. Les vols de bétail et les raids de représailles se multiplient. En 1832, le gouvernement, déjà accusé de favoriser les Anglais et les Hottentots dans l'octroi des terres, déclare que les terres de la Couronne ne seront plus cédées gratuitement, mais vendues. La colère paysanne s'exprime ouvertement et l'idée d'une émigration en masse commence à faire son chemin.

Une nouvelle guerre éclate: des armées xhosa, fortes de 12000 hommes, ravagent les districts frontaliers et il faut un certain temps pour que les troupes anglaises, appuyées par des commandos boers et des milices de supplétifs griquas, puissent contre-attaquer et repousser les Xhosa au-delà de la Kei River. Le territoire compris entre la Keiskamma et la Kei est annexé sous le nom de Queen Adelaide Province; des forts sont installés mais, devant l'impossibilité de chasser tous les Africains, on leur reconnaît bientôt des zones de résidence limitées, embryons des futures Réserves et début d'une politique à laquelle est attaché le nom de Theophilus Shepstone.

Si les Boers sont favorables à cette nouvelle politique de force, le Colonial Office n'y voit qu'une violation de sa politique antérieure de stabilité et une prime accordée à l'insubordination des Boers, considérés comme les premiers responsables de l'état de guerre. D'Urban se voit enjoindre l'ordre de retirer ses garnisons [38] de la Queen Adelaide Province, et de conclure des traités en bonne et due forme avec les chefs africains des tribus frontalières. Sous le feu des critiques unanimes, D'Urban revient au statu quo ante.

Pour les Boers, la politique anglaise s'installait dans l'impasse; ils ne virent d'issue que dans l'émigration. En février 1837, Piet Retief, leader des Boers de Graaff Reinet, après avoir pris connaissance des rapports de trois expéditions exploratoires, annonce son intention de partir vers le nord, publie en un manifeste ses raisons, convertit son papier-monnaie en or et prend la tête d'un long convoi de chariots qui traverse l'Orange. D'autres colonnes se forment et se mettent en branle. Le Grand Trek est commencé.

De cet événement capital, puisqu'il allait permettre la formation d'une nation nouvelle, les interprétations abondent. Les déformations, romantiques ou intéressées, fourmillent. La cause la plus communément avancée se rapporte à la suppression de l'esclavage. Il est vrai que les Anglais, peu implantés dans les zones rurales, n'étaient guère eux-mêmes possesseurs d'esclaves, et que le poids de la mesure fut presque tout entier supporté par les Boers. Il est vrai aussi que les Voortrekkers -- les pionniers du Grand Trek -- invoquèrent eux-mêmes cette raison avec insistance. On mentionne aussi la réaction contre les Anglais en tant que tels.

Certes, au début du XIXe siècle, apparaît le terme d'Afrikaner, ou Africaander, utilisé par les colons d'ascendance hollandaise pour se désigner eux-mêmes. Mais, nous dit F.A. Van Jaarsveld -- qui n'est pas suspect d'anglomanie -- vers 1836, le degré de conscience nationale était encore fort peu développé; il voit au Trek des raisons surtout économiques et sociales. Il faut sans doute renverser en effet l'interprétation courante en partant de deux faits: l'économie pastorale de la frontière, pour primitive qu'elle ait été sur le plan technique, n'en était pas moins axée sur les marchés extérieurs. Contrairement aux Africains pour qui primait la valeur symbolique et sociale du bétail, les Boers concevaient [39] l'élevage comme une richesse qui définissait leur place dans un circuit économique nettement délimité.

Le deuxième fait est l'insécurité réelle de la zone frontalière. Qu'elle ait été en grande partie due aux réactions que provoquèrent les Boers eux-mêmes ne change rien. De part et d'autre, l'enjeu était le même: le sol, l'herbe, l'eau. L'autorité centrale était incapable de résoudre le problème de la sécurité. L'administration manquait d'argent, et comme le dit de Kiewet, cette génération n'avait pas encore appris que les magistrats et les fonctionnaires coûtent moins cher que les soldats. Débarrassés des entraves de la loi et de l'autorité, les Boers pourraient -- du moins le croyaient-ils -- déployer librement leur système de commandos et assurer efficacement leur sécurité propre et celle de leurs troupeaux, c'est-à-dire de leur richesse. Le système économique colonial ne pouvait se passer d'eux: les marchands itinérants allaient maintenir les lignes de communication. Neumark note que le Trek améliorait même leur situation puisque les Boers se rapprochaient des ports nouvellement ouverts de Delagoa Bay et Port-Natal, ce qui les rendait plus indépendants du marché de la colonie.

Ces raisons nous paraissent plus profondes que celle de l'abolition de l'esclavage. Car sur le plan économique, le fait important était l'utilisation de la main-d'oeuvre bien plus que la propriété elle-même des esclaves. L'émancipation des Hottentots, puis celle des esclaves provoquèrent un changement profond, après une période de flottement, dans les relations de production. Mais limité à cet aspect, le problème n'avait rien d'insoluble: la rentabilité accrue d'une main-d'oeuvre salariée -- dont le nombre au demeurant ne devait avoir rien de très considérable -- eût compensé, et au-delà, la perte des investissements en esclaves. D'ailleurs, il n'était pas même nécessaire d'en arriver là: la législation permettait de forcer au travail quiconque était reconnu par un magistrat comme un "vagabond". Ils étaient légion.

Les Européens, abolissant l'esclavage, se donnaient ainsi toute latitude pour tourner la loi nouvelle qu'ils promulguaient avec éclat. Et l'on ne manquera pas de remarquer que les républiques boers [40] elles-mêmes n'instituèrent pas l'esclavage comme tel, mais fabriquèrent sur mesure un système d'"apprentissage" qui permettait aux fermiers de garder sur leurs terres des travailleurs de façon à peu près indéfinie.

En ce qui concerne la question de l'esclavage, donc, la raison économique ne tient pas et le cède à l'idéologie. Il n'y avait plus de "relations correctes entre maîtres et serviteurs". Cette atteinte brusque à l'ordre du monde, ces calvinistes étroits et bornés ne pouvaient l'admettre. Le monde mental et culturel qui avait les moyens de décider la suppression de l'esclavage était trop éloigné de celui que formait depuis plus d'un siècle la population de la région frontalière, entièrement dépourvue d'écoles et même, jusqu'à une date récente, de prêtres. Enserrés dans le même système économique que leurs dominateurs, les paysans afrikaners ayant peu à peu perdu la culture de leurs ancêtres, devaient sans doute choisir entre se rallier aux Anglais ou fuir en avant. Ils se divisèrent.

| Accueil Totus | Chapitre suivant |

L'adresse électronique de ce document est

http://www.abbc.com/totus/STpp/STpp1.html


[email protected]