TOTUS

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SERGE THION

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LE POUVOIR PALE

ESSAI SUR LE SYSTEME SUD-AFRICAIN
(1969)

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EDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VI
e

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| Table des matières |

 

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Chapitre 2. Les royaumes combattants


 

Aussi piètres ethnologues qu'ils fussent -- il leur fallut cinquante ans pour faire la distinction entre Hottentots et Bushmen (E. Walker, 1957: p. 33) -- les Boers savaient que l'est du pays était peuplé d'ethnies différentes, puissantes et nombreuses. A l'aide d'un mot d'origine arabe et signifiant infidèle, que charriait la lingua franca maritime, ils désignaient ces Africains de langue bantoue du nom de Cafres. Dans son sens (sud-africain) étroit, il désigne les Xhosa qui étaient la première tribu au-delà de la frontière ou plutôt à cheval sur celle-ci. Dans son sens large, il désignait et désigne encore de façon péjorative tout Africain de langue bantoue.

A l'époque des premiers contacts, les tribus africaines sont en pleine turbulence sociale et politique. De vastes unités politiques se forment qui englobent de nombreux groupes, en détruisent d'autres et se heurtent entre elles. La formation de puissants royaumes africains entraîne des bouleversements inouis dans la répartition géographique du peuplement. On assiste, en effet, pour des raisons qui appartiennent au dynamisme interne de ces sociétés, à la naissance de nouvelles formes d'organisation politique auxquelles on ne saurait contester l'appellation d'Etats.

Les raisons profondes de cette genèse ne sont pas très claires. Les auteurs interrogés à ce sujet s'accordent à expliquer par la pression démographique grandissante l'émergence de l'Etat. On aurait assisté, au cours du XVIIIe siècle, à un accroissement de la population tel que -- les bases sociologiques et technologiques de [42] la société restant stables -- un nouvel arrangement politique s'imposait. L'hypothèse semble tout à fait raisonnable, mais moins satisfaisante qu'on ne l'espère: car il faudrait expliquer le changement démographique -- dont certains pensent qu'il affectait plus encore le bétail que les hommes -- et il faudrait surtout prouver qu'il y a un rapport direct et quasi proportionnel entre la densité démographique et les formes plus ou moins centralisées du pouvoir.

Sans doute, d'autres directions doivent être explorées: les échanges commerciaux, par exemple. Des circuits existent entre le Nord-Natal et le Swaziland, et les Portugais installés plus au nord, sur la côte; ceci dès le XVIIIe siècle, et sans que les Portugais soient physiquement présents. Dés lors, il s'agit de contrôler ces circuits qui passent de tribu à tribu. Les échanges impliquent d'un côté l'ivoire, de l'autre des objets manufacturés de peu de valeur.

Si l'on ne sait guère pourquoi les royaumes se sont constitués, on sait mieux, en revanche, comment les événements se sont déroulés. Dès 1824 en effet, des commerçants européens visitent le pays, traitent avec les autorités royales, et laissent des comptes rendus de leurs voyages. Celui de Henry Francis Fynn est particulièrement précieux à cet égard1. D'autre part, les traditions orales ont été très tôt recueillies, encore que les principaux monuments de la poésie épique qui se sont conservés oralement jusqu'à nos jours n'aient pas été tous publiés, ni même, semble-t-il, recueillis.

L'exemple classique des historiens et des anthropologues est celui des Zoulou et, dans une moindre mesure, celui des Swazi. Il est certes le plus spectaculaire en raison de l'étonnante machine de guerre qu'a constituée l'armée zoulou, mais il n'est pas, croyons-nous, plus riche d'enseignements que les autres. Il est simplement [43] plus commode; il sera ici nécessaire d'évoquer en quelques mots la question de l'organisation sociale.2

La plus petite unité locale est l'umuzi: prés d'une rivière, à flanc de colline ou dans la plaine près d'un point d'eau, des champs individuels au milieu de larges pâturages collectifs, un ensemble de cases de jonc et d'argile avec des toits de chaume, qui forment un cercle, lui-même entouré de palissades ou d'un mur de broussailles épineuses qui tient les carnivores à distance. Cette unité d'habitat est un kraal. Le bétail y dispose d'étables; un homme ou un groupe d'hommes reliés par la parenté, sous la direction d'un aîné, leurs femmes et leurs enfants y disposent de cases séparées. Le kraal peut être réduit ou vaste selon le statut social de son possesseur -- celui que Dingane, roi zoulou, avait établi à Umgungundlovu comportait sans doute plus d'une dizaine de milliers d'habitants3-- mais toujours sur un plan circulaire, avec un espace vide au milieu.

La principale activité des hommes, quand ils ne sont pas dans l'armée, est l'élevage. "Vache, dieu de la maison, dieu au nez humide, vache qui fait se battre les tribus, tu as tué bien des hommes", disent les Tswana. Le bétail, en effet, est le lieu valorisé de multiples significations. Il est l'objet par excellence que l'on peut transférer dans le jeu des relations sociales. En fait, le bétail et les hommes se correspondent: le bétail est l'intermédiaire indispensable entre les vivants et les morts, entre les alliés, entre les chefs et les sujets. Il n'est de richesse que de bétail, et l'un des buts essentiels de la guerre sera de s'emparer du bétail de l'adversaire. Enfin, le bétail est l'objet de sacrifices rituels.

Son rôle dans le mariage est central. On sait que le mariage instaure des alliances nouvelles entre des groupes plus ou moins [44] étrangers les uns aux autres et plus ou moins éloignés selon le degré des prohibitions matrimoniales: ces groupes entrent dans un système de dons et de contre-dons appelé ici lobola, qui a pour résultat principal le départ de la jeune fille vers la famille de son futur époux, et l'envoi par la famille de ce dernier d'un certain nombre de têtes de bétail, fixé à l'avance, à la famille de la jeune fille. Les Européens y ont vu longtemps un système d'achat des épouses, d'autant plus qu'un homme riche et puissant, ayant plus de bétail, pouvait se procurer davantage d'épouses. Il n'en est rien4.

La femme n'est pas achetée, car elle reste une étrangère dans l'umuzi de son époux, et n'est intégrée que par les enfants qu'elle met au monde, et qui appartiennent au clan du père. "Le bétail engendre les enfants." Mais "la raison essentielle pour laquelle on ne peut pas voir en lui un paiement est qu'il [le bétail du lobola] ne sera jamais consommé sauf occasionnellement et partiellement, et à des fins sacrificielles. A peine reçu, il fera l'objet d'un remploi, sous la forme d'une épouse pour le frère ou le cousin de la femme mariée. Comme un fil courant à travers le tissu, le lobola établit donc une série de connexions entre membres du même groupe et entre groupes différents5".

Ce bétail que l'on accumule est ainsi redistribué. Il circule dans le sens inverse du mouvement des femmes et il suit les lignes de distribution du pouvoir. Le chef, détenteur important, récompense par l'octroi de bétail; son subordonné, en signe d'allégeance, lui envoie de temps à autre quelques têtes de bétail. Ce "complexe du bétail", selon l'expression de M. Herskovits, apparaîtra peut-être plus familier si l'on se souvient que les Romains troquaient le bétail, que leur première monnaie de bronze était frappée d'un [45] boeuf et que "pécuniaire" vient justement de pecus, le bétail, pecunia la richesse...

Richesse sociale, mais richesse économique aussi: le bétail fournit le lait qui est à la base de l'alimentation, la viande consommée dans les grandes occasions6, la bouse comme combustible, les cornes et la peau comme matières premières. C'est ce seul aspect qu'ont longtemps retenu les Européens, et l'histoire de la colonisation jusqu'à nos jours montre l'attitude négative des Africains devant les tentatives de rationalisation que les autorités ont si souvent tenté d'introduire dans les techniques de l'élevage. La rationalité économique abstraite et partielle est ouvertement refusée, ou simplement sabotée par l'absence de coopération.

Les autres aspects de l'activité agricole sont plutôt affaire de femmes. A l'exception de brefs travaux comme le défrichage, les champs sont cultivés par les épouses, qui ont chacune leur lot et leur houe. A l'époque de la récolte, les voisines se réunissent pour travailler en équipe, successivement dans les différents champs. Lorsque, après quelques années, le sol s'épuise, on abandonne le champ et on en défriche un autre. Il ne semble pas qu'il y ait eu de manque de terre sérieux avant que les Européens n'instituent le système des "réserves", dès la deuxième moitié du XIXe siècle.

Les hommes construisent le kraal, chassent et participent à l'artisanat domestique. Pour le travail du fer, néanmoins, il faut recourir au forgeron qui, seul, a une profession spécialisée et un statut social particulier. Certains objets d'origine européenne ont fait très tôt l'occasion d'un travail de copie. Dingane aimait ainsi à s'asseoir dans la réplique d'un fauteuil portugais. Mais si des innovations purent être introduites par emprunt, la technologie n'a dans l'ensemble guère évolué.

On qualifie habituellement une telle économie par la notion d'autosubsistance. Il est vrai que l'interdépendance des umuzi est [46] faible, que la différenciation sociale n'est pas réellement d'origine économique (mais le contraire), que le mode de vie du souverain est qualitativement le même que celui du plus commun de ses sujets. Mais des circuits d'échanges de biens existent.

Plus immédiate est la position de ces circuits par rapport à d'autres qui, clairement, constituent le système dominant des relations sociales, celui de la parenté. Elle est organisée7 selon un principe dit classificatoire: le frère du père est appelé "père" lui aussi; la soeur de la mère "mère"; leurs enfants sont "frères" et "soeurs"; la soeur du père est appelée "père féminin"; le frère de la mère, "mère masculine" etc. Un tel système permet d'ordonner une parenté étendue et correspond aux rapports qu'on y entretient effectivement: respect et obéissance semblables sont dus au père et à ses frères. Les relations entre la mère et ses enfants sont toutes de familiarité et d'affection et, de même, le frère de la mère joue pour ses neveux un rôle de protecteur généreux.

Par la filiation, l'alliance et leur combinaison, chacun dispose d'un réseau étendu de parents dont il peut attendre, et auxquels il doit assistance en cas de besoin. Les rapports avec les groupes extérieurs ne cessent de créer des tensions internes puisque, par exemple, les épouses proviennent toujours de clans étrangers avec lesquels elles conservent des rapports de solidarité plus ou moins clairement exprimés -- mais en même temps, ces liens multiples jouent un rôle pacificateur: il est courant en effet qu'un conflit, surgi entre deux groupes, prenne entre deux allégeances contradictoires certains de leurs membres ou de leurs alliés, qui auront alors intérêt à promouvoir un règlement à l'amiable. Au sein de ce système où les allégeances diverses se contrebalancent, "les distances à l'intérieur de la famille font partie de la cohésion de [47] la société plus large" (Gluckman, 1956: p. 78). C'est là un des rôles politiques de la parenté

La société est encore organisée d'une part en classes d'âge, c'est-à-dire en groupes d'individus soumis ensemble aux rites d'initiation, groupes qui jouent un rôle militaire et rituel, et d'autre part, en clans composés de l'ensemble des descendants d'un même ancêtre en ligne paternelle; ils portent tous un même nom de clan. Les clans sont subdivisés en lignages. Entre les clans apparentés d'une même tribu, et à l'intérieur des clans et des lignages, tous s'ordonnent strictement selon la filiation et la séniorité. Mais parfois, un de ces deux principes peut être invoqué contre l'autre au bénéfice d'un individu (prétendant à la chefferie par exemple) à la valeur de qui un ordre trop strict ne ferait pas justice8.

Si donc l'organisation des clans et des lignages donne un modèle et peut servir d'armature à l'organisation politique, elle ne saurait cependant lui être assimilée. L'organisation politique est en effet territoriale. Des umuzi voisins constituent un district dont le chef [48] sera probablement l'aîné du principal lignage local; plusieurs districts (isi-Godi) voisins constituent une région (isi-Funda) administrée par un chef (induna) qui sera sans doute la tête du clan ou du lignage dominant dans le district. Ce peut être aussi une unité politique récemment absorbée dont le chef s'est déclaré le "vassal" du roi. Ce dernier intervient fréquemment dans les problèmes successoraux. Les chefs de région sont directement responsables devant le roi (nkosi) qui dirige en même temps le lignage dominant du clan dominant. Dans un tel système le chef de district est un chef d'umuzi parmi d'autres. Le chef régional est un des chefs de district. Ses responsabilités administratives et judiciaires se doublent généralement d'un rôle militaire. Chaque région comprend un (ou plusieurs) kraal militaires où sont stationnés les régiments, sous le commandement de l'induna local. La valeur militaire est ainsi essentielle pour l'avancement dans la hiérarchie politique.

A tous les niveaux le chef est en quelque sorte le premier parmi ses pairs. Mais il est plus que cela: le roi, en particulier, est le symbole de la nation; il a sur elle les pouvoirs d'un père tout en étant son fils: en effet, lorsque le roi doit épouser sa femme principale, la nation tout entière participe au bétail du lobola, si bien que l'héritier à naître appartiendra à la nation et non pas seulement au groupe de son père. Le roi est la source et le gardien de la loi, le juge de la dernière instance. Lui seul peut la représenter dans les relations avec les étrangers. Il engage et il conduit la guerre. Grâce au butin et aux dons de ses sujets, il possède le plus vaste troupeau. Cette richesse, résultat du pouvoir politique, doit être réinvestie à des fins politiques. Un grand chef est un chef généreux qui fournit aux siens aide et protection et qui comble ses sujets méritants en leur donnant du bétail ou des postes de responsabilité politico-militaires.

Rex et augur, le roi est aussi thaumaturge. Il accomplit des rites religieux dont l'importance est fondamentale pour la société tout entière: rites de guerre, rites de fécondité qui assurent annuellement les récoltes font du souverain l'intermédiaire désigné, [49] l'intercesseur normal entre le monde des hommes et celui des ancêtres. Il est revêtu d'une telle puissance magique que l'on n'ose pas l'aborder et que l'on craint toujours de le toucher.

Le pouvoir du chef s'exerce sur le territoire; il n'y a pas cependant de propriété du sol: seul existe un droit d'usage pour tous les membres de la tribu, mais nul n'a le droit d'aliéner la terre des ancêtres. Le rôle du chef se borne à la répartir entre les lignages, selon le besoin, et éventuellement à concéder un droit d'usage temporaire à des étrangers de passage9. Le pouvoir du chef s'exerce aussi sur les hommes dont il peut exiger différentes prestations de biens et de services. Si pourtant les sujets sont mécontents de leur chef, ils ont toujours le loisir d'intriguer avec un concurrent du chef qui pourra, avec un soutien suffisant, en prendre la place, ou bien encore, de quitter le terroir tribal et de se faire accepter dans une autre tribu où ils pourront alors s'établir. Ainsi, les mauvais chefs font le vide autour d'eux; le vrai pouvoir se mesure au nombre des dépendants.

Que ce soit par la fuite des sujets ou par l'assassinat du despote, le pouvoir est toujours tempéré. Le chef est assisté d'un conseil habituellement formé d'anciens. De temps à autre, les hommes de la tribu entière sont convoqués et appelés à débattre d'un problème particulier; la voix du chef est prépondérante: il parle le dernier en sachant s'adapter aux avis qui ont été exprimés avant lui. Le fonctionnement du système varie selon les lieux et les époques, car la personnalité du chef a un grand poids et les limites institutionnelles de son pouvoir sont très élastiques.

Il faut se borner à noter que, dans ces sociétés comme dans d'autres qui nous sont plus familières, le phénomène politique baigne dans une idéologie que découvre parfois l'écart entre les représentations et les actes qu'elles n'inspirent plus. Il n'est pas évi[50]dent que les ethnologues aient toujours évité de se leurrer sur la nature de cet écart, un peu trop souvent tenu pour accidentel et insignifiant.

LE MFECANE.

La carte politique de l'Afrique australe a été complètement bouleversée dans la première partie du XIXe siècle par un ensemble d'evénements que les Africains et, après eux, les historiens, désignent souvent comme la période du Mfecane: l'écrasement, le broyage.

De nouvelles unités politiques se formèrent, dotées d'appareils militaires d'une puissance nouvelle. Des heurts violents s'ensuivirent qui détruisirent les plus faibles, chassant au loin ceux qui réchappaient des massacres. Ces réfugiés, dépourvus de tout, se formaient en bandes pour attaquer ceux qui possédaient quelque chose. Vainqueurs et soumis se jetaient alors ensemble sur leurs voisins, et l'ébranlement gagnait de proche en proche. La guerre semait une dévastation complète dans les plaines, les montagnes voyaient accourir les rescapés.

Le cas le plus significatif est celui des Zoulou. Au début du XXe siècle, les Zoulou, au nombre de 2.000 environ, sont un petit clan assez obscur du Nord-Natal. Deux puissances se partagent le pouvoir dans la région: la confédération que Dingiswayo organise de façon relativement pacifique, et la grande tribu des Ndwandwe que dirige un homme puissant, Zwide. Auprès de Dingiswayo vit un fils plus ou moins illégitime du chef zoulou. Ce jeune homme, Shaka, se révèle un surprenant génie militaire.

Jusqu'alors en effet la guerre, dans cette région, consiste essentiellement en coups de main où l'on saisit le bétail de l'adversaire, non sans incendier son kraal. Les batailles rangées voient s'opposer deux lignes qui se lancent des javelots et après le combat [51] de quelques champions, l'une des deux se débande au premier assaut; la bataille se termine là.

Shaka, utilisant les régiments formés sur les classes d'âge, impose à ses hommes une discipline rigoureuse, à laquelle le manquement n'a que la mort comme sanction. Il interdit le jet du javelot, en raccourcit le manche et le transforme en lance courte, supprime les sandales de cuir pour donner une mobilité supérieure à ses guerriers. Le but est alors d'encercler l'adversaire par une manoeuvre rapide et de le massacrer jusqu'au dernier. De l'intimidation de l'ennemi, Shaka est passé à son annihilation systématique. Les guerriers ennemis sont tués, les femmes et le bétail distribués aux vainqueurs, les jeunes garçons utilisés comme recrues auxiliaires de l'armée. Seuls les clans qui font hommage au chef zoulou échappent à la destruction. D'autres résistent ou fuient. De 1816 à 1828, Shaka constitue ainsi un vaste royaume, et provoque un ébranlement qui se fait sentir jusqu'aux abords de l'Afrique centrale.

Mais le Mfecane est polycentrique: ainsi les Ngwane, obligés de se retirer vers le Nord après une défaite, s'installent dans ce qui est aujourd'hui le Swaziland et confédèrent de nombreux petits clans, de langue sotho et nguni. L'appareil politique qui en résulte est devenu l'Etat swazi dans lequel se reconnaît aujourd'hui une véritable nation.

Un processus du même ordre fut à l'origine de la nation sotho, qui habite le Lesotho (ex-Basutoland). Un jeune chef d'un clan mineur, Moshesh, s'étant retranché sur l'oppidum imprenable de Thaba Bosiu, sut attirer les fugitifs de toute part et leur donner les moyens de la sécurité en organisant la défense de ses défilés montagneux. Son habileté diplomatique, digne du Cunctator, lui permit de détourner les menaces militaires les plus graves, que ce soient celles des Ndebele, des Griquas ou des Boers. Mais tout en intégrant dans un même appareil étatique des groupes fort divers, il dut rechercher la protection anglaise contre les empiétements boers. Les Basuto furent capables, après la mort de Moshesh en 1868, de résister aux Anglais qui trahirent les termes [52] du Protectorat. Grâce à leur cavalerie armée de fusils, la seule qu'un Etat africain ait pu constituer dans cette région, ils repoussèrent les troupes du Cap qui prétendaient les désarmer. Le protectorat fut réinstauré et le Lesotho est redevenu indépendant en 1966.

D'autres groupes n'eurent pas le même succès, mais n'en laissèrent pas moins des empreintes profondes. C'est le cas des débris que provoqua l'éclatement, sous le choc zoulou en 1826, de la puissante tribu ndwandwe. Regroupant leurs partisans, plusieurs généraux poussèrent vers le nord, s'entrebattirent avant de se tailler de nouveaux empires. Le plus connu est celui que Soshangane rendit fameux sous le nom de Gaza et qui terrorisa les Portugais, "traités comme une tribu conquise et forcés de payer un tribut" (Omer-Cooper, p. 54) jusqu'à la fin du XIXe siècle.

Quant aux Matabele sous la direction de Mzilikazi, favori de Shaka qu'il trahit en s'enfuyant avec quelques partisans, ils passèrent les montagnes et semèrent la ruine sur le veld, peuplé de Sotho. Les régiments matabele se créèrent une réputation formidable; après plusieurs années d'errance, ils se fixèrent dans l'actuelle Rhodésie du Sud où ils fondèrent un Etat plus vaste que la France et qui poussait à l'extrême le modèle de centralisation et de militarisation zoulou, appliqué à la vie sociale tout entière. C'est seulement en 1893 que les Britanniques, équipés du nouveau fusil Maxim, purent coloniser le pays, non sans que la résistance matabele ne provoque, chez les officiers de Sa Majesté, des souvenirs fort pénibles. Mais les ouvriers qui viennent chercher du travail dans les mines du Rand savent encore aujourd'hui qu'ils sont les gens de Mzilakazi.

Aucune des tribus qui avaient soutenu leur choc n'a manqué d'en sortir peu ou prou transformée, car pour répondre à de telles puissances, il leur a fallu susciter en elles des pouvoirs et des formes d'organisation nouvelles. Le Moyen Âge en Europe a vu de semblables bouleversements, quand des pressions militaires et politiques se sont transmises comme mécaniquement d'une contrée à l'autre.

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Cependant le fait le plus frappant est sans doute le considérable dynamisme social dont cette période témoigne. On peut parler de révolution dans le sens où le système politique des petites unités à caractère classique est refondu dans des systèmes beaucoup plus larges, ayant une grande capacité d'absorption d'éléments allogènes. Mais cette révolution fut limitée parce que rien ne lui correspondait dans l'économie ou la technologie. Aussi, quand des forces techniquement plus efficaces entrèrent dans la compétition, le choc révéla les fissures. A ces constructions politiques, qu'un weberien qualifierait peut-être de "bureaucraties charismatiques", il manquait les instruments techniques de la bureaucratie.

Parmi les conséquences indirectes du Mfecane, nous nous bornerons à en évoquer deux: les difficultés qu'éprouvèrent les Xhosa et la facilité relative avec laquelle les Boers purent, lors du Grand Trek, s'installer sur le plateau intérieur.

Depuis 1775 environ, les Xhosa formaient deux groupes, de part et d'autre de la Kei. Les contacts avec les Boers étaient sans doute suivis. "J'incline à croire -- dit en effet Neumark (p. 24) -- qu'à la fin du XVIIIe siècle certaines tribus bantoues, au moins celles qui étaient à l'intérieur ou sur la frontière de la colonie, étaient déjà entrées, jusqu'à un point considérable, dans l'orbite de l'économie d'échange du Cap." Au début du siècle suivant, les Xhosa occidentaux étaient divisés en deux fractions, menées respectivement par Ndhlambe et Ngqika. Chassé par Ndhlambe, Ngqika fit appel aux Anglais qui en 1818, franchirent la Fish, réinstallèrent leur allié et prirent 23.000 têtes de bétail.

Les gens de Ndhlambe avaient à leur tête un homme inspiré issu du peuple, Makana-le-Gaucher, qui avait réagi au contact des Européens en élaborant un prophétisme, dans lequel Dalidipu -- le dieu des Noirs, suzerain de Tixo, le dieu des Blancs -- lui ordonnait de mener le combat contre les Blancs. C'est la première réaction politico-religieuse suscitée par la domination blanche en Afrique du Sud. Sa postérité est innombrable.

Makana-le-Gaucher mena 10.000 guerriers à l'assaut de Grahams[54]town, qui fut sauvée de justesse par l'artillerie (cf. Roux, 1964: p. 8-17). Ngqika, remis en selle, dut céder une grande part de son territoire (1819).

De nouvelles guerres anglo-xhosa éclatèrent en 1834 (D'Urban, cf., supra p. 37) et en 1846 la frontière atteignit la Kei. A nouveau, les Xhosa développérent une réaction politico-religieuse, de style nettement messianique. Une jeune fille, Nongqause, annonça en 1856 que, selon les esprits des ancêtres, le ciel allait tomber sur les Blancs et sur les Noirs qui les aidaient. Deux soleils allaient apparaître. Mais il fallait d'abord tuer tout le bêtail et détruire les récoltes. L'on tua le bétail (300 à 400.000 têtes) et l'on détruisit les récoltes. Le jour venu, le ciel ne s'ouvrit pas et les fabuleux troupeaux des ancêtres ne descendirent pas sur terre: une épouvantable famine ravagea le pays.

Une question légitime se pose: pourquoi les Xhosa, riches et puissants par le nombre, très proches des Zoulou et autres peuples nguni, n'ont-ils pas élaboré un appareil politique centralisé qui leur eût permis de "tenir"? Et pourquoi ces réactions de type messianique? Seule, à notre sens, une analyse structurale de l'ensemble des systèmes nguni apporterait une réponse satisfaisante. On peut néanmoins suggérer que les interférences européennes ont bloqué ou brisé le processus dans sa phase initiale. Le jeu normal des stratégies de pouvoir étant faussé, les institutions étant artificiellement déséquilibrées, les réactions contrariées se seraient télescopées au niveau idéologique, déjà passablement perturbé par ce contact.

Autre conséquence indirecte du Mfecane: les Voortrekkers trouvèrent la Transorangie désertée par ses habitants, massacrés ou en fuite, de même que le Natal, et le Transvaal où il leur suffit de refouler -- grâce à leur mousqueterie -- l'armée de Mzilikazi au-delà de la Limpopo pour être maîtres du pays. De là la version si souvent accréditée du désert que vinrent peupler les Boers. Il n'en est rien. Nombre d'Africains, le danger passé, revinrent sur leurs terres pour les trouver confisquées. C'est le début du problème du manque de terres en Afrique du Sud.

[55]

LA FIN DE LA PUISSANCE ZOULOU.

 

Pendant le XIXe siècle, les Zoulou ont toujours posé de difficiles problèmes aux colonisateurs. Boers et Anglais se sont heurtés plusieurs fois à la puissance zoulou, non sans subir des revers considérables. Il leur fallut mettre en oeuvre de gros moyens pour briser la capacité zoulou de combat, sans pourtant que la peur qu'ils en avaient ne s'apaise de longtemps.

On s'amusera à constater que, partis d'une incompréhension avouée, les Anglais en soient arrivés à d'extraordinaires monuments ethnographiques (Stuart, Gibson, Bryant, Krige et beaucoup d'autres) dont l'érudition est souvent naive et désordonnée. L'histoire zoulou fait encore largement recette chez les éditeurs londoniens (Ritter, Binns, Becker, etc.).

Nous avons dit que l'appareil militaire zoulou reposait sur les régiments tirés des classes d'âge qui étaient mobilisés une grande partie de l'année et dont les soldats ne pouvaient se marier avant que le roi n'en décrète l'autorisation, après une quinzaine d'années de service. La hiérarchie des officiers était sévèrement contrôlée par Shaka. Autour de cet instrument solide de son pouvoir, Shaka organisa l'Etat: les divisions du territoire, souvent découpées sur les zones claniques ou tribales, étaient réorganisées en districts militaires. Plusieurs vastes troupeaux, où les animaux étaient soigneusement répartis en fonction de leur couleur, répondaient aux besoins de l'armée et de la générosité royale. Shaka procéda à une épuration violente des éléments oppositionnels; il l'étendit au "clergé", c'est-à-dire à la corporation des devins et herbalistes (iniyanga) dont il craignait l'indépendance et le prestige. Il avait une police secrète, des réseaux d'espionnage dans les Etats voisins, un service de coureurs pour l'informer sur tous les événements. Mais les excès de Shaka lui valurent une opposition crois[56]sante. Il fut assassiné par son demi-frère, Dingane, qui s'assura de la succession (1828).

La discipline militaire, un moment relâchée, fut resserrée et l'armée reprit ses campagnes contre les Pondo du Transkei, contre Mzilikazi, contre les Portugais (Omer-Cooper, p. 43). Les Européens, installés à Port-Natal (= Durban) avec la permission de Shaka, posaient à Dingane un problème. Il s'en méfiait, craignait une invasion venant du Cap, réclama la reconnaissance de sa suzeraineté par les marchands de Port-Natal, mais admit en 1836 quelques missionnaires américains à résider en permanence dans le royaume. Cependant, les milieux commerciaux du Cap intriguaient pour que le Natal soit officiellement colonisé (Bird: I, p. 191-193).

Mais le danger vint d'ailleurs. Des Boers menés par Piet Retief voulaient s'établir au Natal, au sud-ouest du royaume. Comprenant qu'il fallait agir vite, avant que la puissance boer ne soit installée, Dingane fit massacrer Retief et assiéger les trekkers. Mais ces derniers, avec le renfort de Pretorius, purent contre-attaquer. Leur cavalerie eut raison de la résistance zoulou à la bataille fameuse de Blood River10 et ils s'installèrent dans le Natal. Dingane, obligé de traiter (les Anglais avaient entre-temps débarqué une garnison à Port-Natal) et de céder une partie de son royaume, se retira plus au nord. Son frère, Mpande, refusa de le suivre, alarma ses partisans, passa aux Boers et, avec leur aide, marcha sur Dingane qu'il mit en déroute. Dingane, dans sa fuite, fut pris et tué par un petit chef swazi (1840).

L'histoire zoulou se déroule alors sur un tout autre tempo. La structure politico-militaire reste en place, mais le nouveau roi, Mpande, doit se plier aux exigences conjuguées des Boers et des Britanniques11. Cetewayo lui succède et est couronné officiellement en 1873 par Theophilus Shepstone. La puissance zoulou, longtemps gardée sous le boisseau, reste une clé des rapports de force [57] anglo-boers. Du côté anglais, on allègue une menace zoulou pour envahir le Transvaal (1877) puis, pour se gagner les Boers, on veut abaisser un voisin redoutable. On imagine une provocation à la suite de laquelle les troupes anglaises entrent dans le royaume pour subir une terrible correction à Isandhlawana 12. Finalement les Anglais remportent la victoire et déportent le souverain (1879). La deuxième phase de l'histoire zoulou est terminée. Ce qui reste d'indépendance est supprimé et le royaume est morcelé en treize chefferies.

La suite relève de l'histoire coloniale. L'Etat zoulou, maintenant brisé, a duré environ soixante ans et ce laps de temps a suffi pour forger une nation, c'est-à-dire un ensemble de groupes ayant une même référence au politique et à l'histoire ou, en d'autres termes, possédant un même système d'identification. L'emprise coloniale, pesant de plus en plus sur le levier de l'économie, allait modifier radicalement les conditions de fonctionnement de ce système, que l'on trouve également dans plusieurs autres Etats africains de cette région.



 

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