TOTUS

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SERGE THION

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LE POUVOIR PALE

ESSAI SUR LE SYSTEME SUD-AFRICAIN
(1969)

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EDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VI
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| Table des matières |

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Chapitre 3. L'irrémédiable convergence

 

 

Après le Grand Trek -- que l'on appelle aussi l'Emigration -- l'histoire se joue sur trois scènes différentes: la colonie du Cap, aux mains des Anglais, les terres africaines où résistent de puissants Etats tribaux (Zoulou, Xhosa, Basuto, Matabele, Swazi) et le plateau intérieur colonisé par les Boers. L'interdépendance des trois secteurs est considérable, mais il faut attendre, avec la fin du siècle, une poussée impérialiste due au démarrage extraordinairement rapide de l'implantation capitaliste, pour que se réalise, sous son égide, l'unification des trois secteurs. Cette convergence entraînée par la logique de fer du système économique qui se met en place, sera longtemps mise en échec par des résistances opiniâtres.

Dès 1837-1838, plus de 10.000 colons boers se répandent sur le plateau central où le climat tempéré favorise leur installation. Le Mfecane a provisoirement dépeuplé la région. Après la bataille de Blood River, 6.000 colons s'installent au Natal et créent une république dont le siège est à Pietermaritzburg.

Alertés par les protestations des missionnaires qui accusent les Boers d'esclavagisme et inquiets de voir ces derniers s'enfoncer comme un coin dans une région qui débouche sur la mer, les Anglais franchissent le pas et annexent le Natal en 1842. La plus grande partie des Boers repasse aussitôt le Drakensberg en sens inverse. En 1850, ils sont plus de 10.000 dans l'Orange et plus de 20.000 au Transvaal. Chaque famille y dispose de terres immenses; soustraits à l'influence de la culture européenne, ils vivent en communautés d'allure patriarcale. L'Etat et l'administra[60]tion sont pratiquement inexistants, et, au Transvaal, de multiples petites républiques fleurissent sans lendemain. L'Orange Vrijstaat -- l'Etat libre d'Orange -- mieux organisé, est plus stable. Les Boers refusent d'envisager la moindre restriction que l'administration pourrait apporter à leur droit (quasi illimité) de propriété, et les appareils étatiques sont en permanence dépourvus de fonds. Il existe de plus une rivalité entre les assemblées élues et certains grands leaders du Trek qui entendent dominer par voie plébiscitaire. L'Etat, qui sert surtout à donner une marque légale à l'appropriation du sol, ne se concrétise que par quelques fonctionnaires subalternes, un volksraad (conseil du peuple) et un président. Déchirée, balkanisée, sans ressources financières, l'autorité publique boer au Transvaal apparaît comme velléitaire et sporadique. Le vrai pouvoir réside dans l'organisation locale des milices bourgeoises, les kommandos, qui sont levées en cas d'urgence.

L'incertitude la plus totale dominait chez les Anglais du Cap au sujet de la conduite à suivre. En principe, les Boers restaient citoyens anglais, mais Londres ne désirait pas étendre une colonie qui, aux yeux de beaucoup, coûtait déjà trop cher et ne rapportait rien. Les raisons stratégiques l'emportèrent avec l'arrivée des Boers au Natal. On ne pouvait laisser s'installer un pouvoir rival dans un secteur important de la route des Indes.

Deux éléments vont relancer cette politique d'expansion. En 1846, une nouvelle "guerre cafre" éclate à la suite d'une longue sécheresse et le nouveau gouverneur, Sir Harry Smith, prône une politique de force. Après une dure et coûteuse campagne, le pays xhosa est conquis et annexé jusqu'à la rivière Kei, sous le nom de "Cafrerie britannique". Du même élan, Smith s'attaque aux relations anglo-boers. En 1848, à la demande des missions et d'une partie des Boers mécontents de leur régime, il passe l'Orange et place sous l'autorité anglaise le territoire situé entre le Vaal et l'Orange. Mais les moyens de sa politique lui font défaut et il ne peut pas même intervenir dans la lutte qui oppose alors les cavaleries boer et basuto pour le contrôle des riches terres à blé sur le piémont du Drakensberg. Finalement, en 1852, la Sand River [61] Convention reconnaît l'indépendance des Boers au-delà du Vaal et, deux ans plus tard, la souveraineté est ramenée en deçà de l'Orange. Le Grand Trek est ainsi entériné par Londres qui, la même année, octroie un gouvernement représentatif à la colonie du Cap. Peu après, en 1856, le Transvaal se donne le Grondwet ou loi fondamentale qui proclame l'inégalité entre les races blanche et noire, "dans l'Etat comme dans l'Eglise".

La conséquence immédiate de la politique de Smith est l'abandon des traités plus ou moins fictifs avec les chefs africains, ainsi que la coexistence d'un grand nombre d'Européens et d'Africains sur le même territoire; leur interdépendance s'accroît d'autant. Les grands traits du régime colonial sont ainsi définitivement tracés. Les pratiques qui seront systématisées sous le vocable de Réserves sont déjà en vigueur: dans les zones côtières, les Africains sont tenus de par la loi à résider en des lieux déterminés et n'en peuvent sortir que munis d'une autorisation administrative (pass). L'accroissement du bétail et des hommes sur une surface inchangée entraîne bientôt l'érosion des sols, la disparition des arbres, des broussailles, de l'herbe1. L'économie tribale a dès lors besoin de sources nouvelles de revenus. Se refusant à vendre le bétail pour payer les impôts ou acheter des biens nécessaires, les hommes sont obligés de partir chercher du travail à l'extérieur. En prenant les terres, les Européens avaient acquis la main-d'oeuvre. Vers 1854, huit Réserves sont constituées où le sol est déclaré inaliénable.

Une fois sortis de ces zones, les Africains ne jouissent que de droits très limités. Au Cap, les Africains peuvent voter, à condition de remplir certaines obligations liées au niveau d'instruction et de revenu. Le nombre de ces électeurs -- bien que faible -- [62] n'est pas négligeable; au Natal, par contre, il l'est. Quant aux républiques boers, les Africains n'y sont considérés que comme des sujets qui doivent obéissance à leurs maîtres. Pourtant ces différences de statuts politique et personnel ne doivent pas faire illusion: la réalité quotidienne -- dans les trois régions -- est celle de l'exploitation du travail africain. L'économie européenne est dans l'ensemble arriérée, pauvre et peu productive. Le peu qu'elle accumule provient d'une forme d'emploi que l'on pourrait appeler extensive: l'épuisement rapide d'une main-d'oeuvre vite renouvelée.

De ce manque de ressources, la faible immigration européenne porte témoignage: environ un millier de personnes par an, de 1820 à 1860, à côté du flot qui s'écoule vers l'Amérique et l'Australie. La colonie du Cap passait néanmoins de 130.000 habitants, dont 66.000 Européens en 1832, à 500.000, dont 180.000 Européens, en 1865. C'est vraisemblablement à un taux élevé de croissance démographique qu'il faut imputer ce triplement, mais les indications précises font défaut. Peu à peu, la ressource principale de la colonie était devenue la laine qui supplantait le vin. La situation agricole peu brillante était aggravée par la spéculation. Des millions d'hectares n'étaient pas mis en culture parce qu'ils appartenaient à des propriétaires absentéistes. Le Bureau d'Immigration s'est plaint à plusieurs reprises du manque de terres, alors que de vastes étendues restaient en friche.

Sur les terres cultivées se pose souvent un problème de main-d'oeuvre. Les Africains se refusent à travailler régulièrement: ceux qui ont besoin d'une certaine somme viennent l'acquérir, puis repartent. Quand on commence à planter de la canne à sucre au Natal, le problème devient aigu. Les planteurs ont besoin d'une main-d'oeuvre stable à bon marché. Après d'assez longues négociations avec le gouvernement (britannique) de l'Inde, le principe de l'immigration de travailleurs indiens sous contrat est accepté. Il est stipulé qu'à expiration de leur contrat, ces travailleurs peuvent le renouveler ou être rapatriés en Inde ou encore rester sur place comme sujets de Sa Majesté.

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De 1860 à 1866, 6500 Indiens sont "importés". La valeur de la production de canne passe de 4000 livres en 1858 à 100.000 en 1864. L'immigration est ensuite arrêtée pendant plusieurs années en raison d'une dépression économique, et aussi de la réticence du gouvernement de l'Inde qui considère que les émigrants indiens sont peu protégés et parfois maltraités2. Elle reprend et l'on compte, en 1886, 30.000 immigrants. De façon quasi générale, les Indiens, à l'expiration de leur contrat, restaient au Natal et s'employaient dans le commerce ou le jardinage. Les colons ne l'entendaient pas de cette oreille et manifestèrent pour réclamer le départ des Indiens, mais sans résultat notable3.

A cette époque, le développement inégal de l'agriculture ne permet pourtant de financer ni une administration efficace, ni les investissements nécessaires à la création d'une infrastructure économique susceptible d'entraîner la croissance. A la fin de la dépression des années soixante, l'avenir économique reste précaire. Quant aux républiques boers, leur situation est pire encore.

En 1867, on trouve des diamants à Kimberley. La région, revendiquée par l'Etat libre d'Orange, passe sous le contrôle du Cap après qu'un ensemble de chantages et de menaces ait fait s'incliner l'Etat libre. La ruée est immédiate. De toute l'Afrique du Sud et d'ailleurs, on se précipite à Kimberley qui devient la deuxième ville du pays. Les effets économiques sont foudroyants. Malgré l'absence de moyens de communication -- il faut quatre à six semaines pour aller en chariot du Cap à Kimberley (800 km) et un peu moins de Port Elizabeth (550 km) -- les capitaux affluent Les prix agricoles augmentent. Le commerce triple en dix ans. Le revenu de la colonie du Cap passe du demi-million de livres en 1870 à presque deux millions et demi en 1881.

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Les conditions d'extraction étaient pourtant assez délicates: en effet, au lieu de se trouver dans des alluvions fluviales, comme c'est souvent le cas, les diamants sud-africains reposent dans des filons d'argile bleue qui s'enfoncent profondément dans le sol. La foule des petits chercheurs individuels, dépourvus de moyens techniques, fut peu à peu absorbée par trois ou quatre groupes possédant finances et outillage. C'est l'époque des grands barons du capitalisme, au premier rang desquels se trouve Cecil Rhodes. Parti d'à peu près rien, il constitue l'un de ces groupes, la De Beers Mining Company, et en quelques années il parvient à assimiler ses rivaux. En 1890, la De Beers contrôle 90% de la production diamantifère et entame sa carrière de principal trust mondial pour la production et la vente des gemmes.

Plus de 10.000 Africains viennent travailler chaque année à Kimberley. Certains viennent pour payer leurs impôts, beaucoup pour acheter des armes4. Dés le début, les Européens sont unanimement d'accord pour que les Africains restent des travailleurs non qualifiés et que leur salaire ne soit pas trop élevé. La tradition servile de la ferme est ainsi introduite dans l'industrie. Un autre facteur contribue à donner un statut particulier à la main-d'oeuvre; en effet, au début des années quatre-vingt, quand le processus de concentration des compagnies est suffisamment avancé, il devient possible de lutter efficacement contre les ventes illicites de diamants qui connaissent alors une certaine ampleur. Les Sociétés mettent au point le système dit des compounds: les mineurs africains ont interdiction de sortir d'un lieu clôturé pendant toute la durée de leur contrat; on leur fournit le logement, la nourriture, et des magasins. Le contrôle militarisé de la main-d'oeuvre est ainsi total (cf. Doxey, ch. 2. -- Gregory, p. 45).

Bien que privée des terrains diamantifères, la communauté boer participe à ce développement général. Son agriculture trouve [65] là un marché nouveau, proche et rentable. Or, en avril 1877, à l'initiative de lord Carnavon, secrétaire du Colonial Office, les troupes anglaises envahissent le Transvaal. L'Etat, à la suite d'une guerre difficile contre les Bapedi, est en faillite et la démoralisation a gagné les fermiers. On élabore à Londres une politique d'unification, seule capable, pense-t-on, d'assurer la position anglaise dans cette région à laquelle commence à s'intéresser l'Allemagne, et de contrôler effectivement et complètement les "indigènes". D'ailleurs, la guerre que les Nataliens craignaient depuis une génération couve avec le royaume zoulou. Plusieurs années de sécheresse et les provocations anglaises l'amènent effectivement5. C'est Isandhlwana, puis la victoire anglaise et le démantèlement du royaume zoulou que Disraeli, succédant à Carnavon, se refuse à annexer.

Au Transvaal, le recouvrement de l'impôt foncier provoque des troubles et les Boers profitent de la première occasion pour expulser en 1880 les garnisons anglaises6 et revenir à la république, dont Paul Kruger est élu président trois ans plus tard. Ainsi le problème de la coexistence d'une économie rurale attardée avec une économie monétaire en voie d'industrialisation n'est pas résolu. Sur un autre plan, l'occupation anglaise a provoqué la naissance d'un fort sentiment antibritannique et particulariste boer. Bien que les historiens soient encore divisés, il semble que l'on puisse assigner à cette période la naissance du nationalisme boer -- ou plutot afrikaner puisqu'il s'est cristallisé autour de ce nom -- et pour être plus précis la naissance de son expression politique.

L'autogouvernement -- octroyé en 1872 -- a donné en effet la possibilité aux descendants des Hollandais de siéger en tant que tels à l'Assemblée du Cap et de faire entendre leur propre voix. Les entreprises du Colonial Office à l'égard des républiques rap[66]pellent aux Boers restés au Cap la communauté de sang et de culture qui les lie aux Emigrés (Trekkers). On le voit dans l'importance que les Boers du Cap commencent alors à donner à leur langue courante, l'afrikaans, aux dépens de leur langue de culture, le hollandais. Selon un schéma qui ne cessera plus de se répéter dans l'histoire et l'idéologie du mouvement afrikaner (cf. 2e partie, chap. 6, Le système idéologique, p. 169) l'initiative est prise par un instituteur et pasteur de l'Eglise réformée hollandaise, S. J. Du Toit, qui fonde en 1875 une société pour la défense "de notre langue, de notre nation et de notre peuple" (Vatcher, p. 24), laquelle se transforme en parti politique, l'Africander Bond (ligue afrikaner) qui veut rassembler tous ceux qui ont "l'Afrique [du Sud] comme mère patrie". Du Toit, fermement antibritannique, passe bientôt au Transvaal cependant que le Bond, désormais contrôlé au Cap par des modérés comme Hofmeyr, réclame l'union de tous les Européens et l'autonomie de l'Afrique du Sud (1889).

Moins sophistiqué qu'au Parlement du Cap, le sentiment national fait souterrainement son chemin chez les Boers du platteland. Résumant les caractères de ce nationalisme tel qu'il se présente à la fin de sa phase de gestation, F. A. Van Jaarsveld (p. 221-223) évoque le sentiment de frustration et d'infériorité (par rapport aux Anglais), l'attrait puissant et mystique de l'idée de nation, la volonté d'autopréservation, surtout culturelle, la croyance que le peuple afrikaner a été "choisi" par Dieu pour une "mission".


Tel est le contexte dans lequel, vingt ans après le diamant, on découvre l'or dans le Witwatersrand (1886). Le minerai ne se présente pas sous forme de filons concentrés mais sous l'espèce de cristaux disséminés dans les roches quartzeuses, avec une teneur assez faible. D'autre part, ces filons de roche aurifère sont inclinés et s'enfoncent très profondément. L'extraction de l'or, pour être rentable, nécessite l'emploi d'une technologie poussée et par conséquent d'une organisation soutenue par de vastes capitaux. Il [67] n'y a guère de place pour les petits exploitants individuels, et la concentration des mines est beaucoup plus rapide qu'à Kimberley. L'expérience technique ainsi que les capitaux se trouvent sur place et le charbon fournit l'énergie nécessaire: l'essor économique est vertigineux. En six ans Johannesburg, créée de rien, compte 80.000 habitants. Cette ruée vers l'or attire, en dix ans, plus de 90.000 Blancs, dont une bonne partie venue directement d'Europe. L'explosion urbaine et industrielle dans un milieu rural et archaique ne pouvait manquer d'avoir des effets dévastateurs.

Pendant une première période, la communauté boer, stupéfaite, tire d'énormes profits des nouveaux venus7. Mais, dans un deuxième temps, les Boers éprouvent des sentiments d'hostilité et de xénophobie contre les Uitlanders, les étrangers, qui se conduisent "comme chez eux". De plus, les Boers se trouvent rapidement en minorité. Le Volksraad et le président Kruger sont décidés à ne pas donner les droits civiques aux nouveaux venus et à isoler politiquement le Rand avec ses mines. Le gouvernement n'entend pas moins profiter de cette richesse inattendue pour subventionner une agriculture attardée, mal adaptée aux nouveaux besoins.

Les moyens dont le gouvernement dispose à cette fin sont les impôts sur les mines ainsi que les concessions, droits réservés par l'Etat et vendus à des particuliers pour faire valoir une activité économique déterminée, à l'abri de toute concurrence: l'alimentation en eau de Johannesburg, la fabrication de la bière, de la dynamite, etc. Les industriels ne peuvent pas s'approvisionner ailleurs que chez le concessionnaire, dont les profits sont gigantesques, et fort jalousés8. Exclus des décisions politiques et soumis à contribution, les Uitlanders commencent à s'organiser politiquement et à regarder vers Le Cap.

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Le gouvernement du Cap hésitait à prendre position sur le projet de confédération sud-africaine que Londres avait mis à l'étude. Les Anglais songeaient à la protection de leurs intérêts face à la montée de la concurrence européenne, et voyaient dans la colonie du Cap le pivot d'une unification considérée comme la rationalisation politique nécessaire au maintien de la croissance industrielle et à la sécurité des investissements. Le gouvernement de Molteno, au Cap, craignait que ces projets n'affectent l'épineuse question des droits politiques des Africains, garantis par la constitution qu'avait imposée la métropole.

Le nombre des électeurs africains et métis était en effet devenu significatif et, même, par endroits, déterminant: ainsi dans cinq circonscriptions de la frontière, la proportion d'électeurs africains était passée de 14% en 1882 à 47% en 1886 (Roux, 1964: p. 58). Le premier journal rédigé par des Africains pour des Africains, le Imvo Zabantsundu (L'Opinion indigène) voit le jour en 1884, sous la direction de John Tengo Jabavu, beau produit de l'activité missionnaire, et qui était fort lié avec les cercles libéraux et philanthropistes du Cap (cf. la biographie écrite par son fils D. D. Jabavu, 1922, et Roux, 1954: chap. 7). "En lisant les premières tomaisons de l'Imvo on est frappé par le fait que les problèmes qui agitaient alors l'opinion bantoue sont encore les problèmes d'aujourd'hui. Parmi les sujets d'intérêt perpétuel se trouvaient les lois sur les passes [documents autorisant un "indigène" à se déplacer ou à résider en dehors des Réserves], le règlement des locations [banlieues africaines], les lois sur l'alcool, la lutte continuelle et généralement infructueuse contre une législation anti-indigène et contre l'inégalité de la justice rendue par les tribunaux" (Roux, 1964: p. 56). Cela n'empêcha pas qu'une loi votée en 1887 ne réduise dans de vastes proportions l'électorat africain et enraye sa progression.

C'est également dans les années 1880 que débute le séparatisme religieux africain. Des prêtres africains se séparent des églises mères pour fonder de nouvelles congrégations en adaptant les dogmes et les rites aux besoins d'une société dominée par les Blancs. C'est [69] le point de départ d'une évolution de ces Eglises africaines vers des formes renouvelées de prophétisme, appelées à toucher de vastes audiences (La signification idéologique de ce phénomène est abordée plus loin, cf. p. 248-258).

Mais plus importante pour Londres et le Cap reste la question des relations anglo-boers. Cecil Rhodes, du haut de sa puissance minière, se fait le défenseur ardent de l'expansion impérialiste à travers l'Afrique. La première manoeuvre d'envergure pour faire pression sur le Transvaal consiste à l'encercler: en quelques années sont placés sous protectorat britannique le Basutoland (1868), à la demande de Moshesh, le Swaziland (1884) pour couper la route de la mer au commerce boer, et le Bechuanaland (1884) pour éviter une jonction éventuelle avec les Allemands fraîchement débarqués dans le Sud-Ouest africain (1884). Londres va ainsi au-devant des voeux des chefs africains qui redoutent d'être conquis par les Boers toujours avides de terres, et qui voient en la reine Victoria une figure capable de les protéger.

Le gouvernement du Cap, quant à lui, est peu désireux d'assumer les frais de ces nouvelles charges administratives. Finalement, la future Rhodésie, au nord du Transvaal, est placée sous la tutelle de la British South Africa Company, financée essentiellement par Cecil Rhodes, qui devient Premier ministre en 1890. Hofmeyr et les Boers modérés croient utile de collaborer avec Rhodes dont la politique impérialiste ne manquerait pas de profiter aux Boers eux-mêmes. Quant à Rhodes, il se montre conciliant, protège l'agriculture du Cap, accepte de donner au hollandais le statut de seconde langue officielle, et adopte à l'égard des Africains des mesures qui entraînent l'adhésion des fermiers. Ainsi, en 1892, il fait voter le Glen Grey Act, qui rend obligatoire la possession d'un titre de propriété pour être électeur, ce qui exclut la grande majorité des Africains, et qui impose une taxe de 10 shillings sur tout Africain qui n'a pas été engagé comme travailleur pendant au moins trois mois sur douze. Rhodes, appuyé par Londres, fait des ouvertures à Krueger qui, lui, se voit en position de force. En termes à peine voilés, Krueger en appelle à la protection de Berlin [70] et fait venir des officiers allemands. "Il entraîne ainsi le gouvernement britannique" (De Kiewet, 1941: p. 128).

L'idée que l'Afrique du Sud unifiée pourrait éventuellement se former autour d'un Transvaal puissant, et aux dépens des intérêts britanniques, provoque un profond malaise dans les milieux capitalistes du Cap et de Londres9.

Les Anglais, qui contrôlent l'acheminement de biens vers le Transvaal, donnent alors un récital complet des moyens de pression dont dispose une grande puissance impérialiste: subversion, provocation militaire (le "Jameson Raid" qui entraîne la chute de Rhodes en 1896), agitation politique, envoi de renforts militaires sur la frontière. Krueger souffle le chaud et le froid: il conclut une alliance avec l'Etat libre d'Orange, achète des canons mais assouplit la franchise électorale européenne. Finalement, la guerre éclate en octobre 1899.

 

Nul n'a sans doute mieux ramassé les causes profondes de la guerre des Boers que Rosa Luxembourg, la lucidité faite femme: "Face aux tâches nouvelles, la carence des républiques se manifestait à chaque pas. La maladresse et le primitivisme de l'administration, le danger permanent des invasions cafres que l'Angleterre ne considérait probablement pas d'un trop mauvais oeil, la corruption qui s'était introduite dans le Conseil du peuple et au moyen de laquelle les grands capitalistes imposaient leur loi, l'absence d'une police capable de serrer la bride à la tourbe éhontée des chevaliers d'industrie, le manque d'approvisionnement en eau et en moyens de transport nécessaires à une colonie de 100.000 immigrés surgie d'un seul coup, une forte protection douanière [71] qui renchérissait le prix de la main-d'oeuvre, les frais de transport du charbon -- tout cela vint s'ajouter à la faillite soudaine et retentissante des paysans républicains [...]. L'heure de l'administration paysanne était passée. Aux Etats-Unis, la guerre avait été le point de départ du renversement; en Afrique du Sud, c'en fut la conclusion. Quant au résultat, il était le même: la victoire du Capital sur la petite économie paysanne, qui elle-même avait été construite sur les ruines de l'organisation naturelle primitive des indigènes."

C'est bien en effet à un choix entre deux modèles de développement que menait la situation. Le modèle boer était celui d'un îlot moderne fournissant une partie de sa plus-value à un Etat dont la fonction essentielle aurait été de la redistribuer à une petite communauté agraire, dès lors dispensée d'une activité rentable, et apte à maintenir un mode de relation sociale adapté à un mode de production archaique et dépassé. Ni les industriels blancs ni les ouvriers noirs ne se voient reconnaître d'accès au pouvoir politique10. Il est réservé à la classe des maîtres qui, seuls, connaissent le stade suprême de l'identité collective: la nation. Le reste n'est que cafre et Uitlander.

Le modèle anglais, alternatif, est celui de l'industrialisation et du développement capitaliste classiques de la société, avec un processus de structuration en classes et une diversification des fonctions économiques dominée par la rationalité du profit. On voit aussi comment ces deux modèles entrent en conflit. Le développement de la puissance capitaliste avait un rythme vraisemblablement trop rapide pour que l'appareil républicain, très sommaire, puisse l'assimiler et lui donner la place prévue. Le seul élément sur lequel la différence des deux modèles n'était ni claire ni décisive était la place des Africains, conçus essentiellement comme une source de main-d'oeuvre. Relégués dès le début au bas de l'échelle, les tra[72]vailleurs africains de l'industrie s'étaient vu refuser toute possibilité de promotion. Condamnés à être des ruraux exploités, ils ne venaient en ville que pour expérimenter des formes différentes de la même paupérisation. C'est cette convergence idéologique des deux modèles qui a fourni la base la plus solide du rapprochement des deux communautés européennes, liées par les privilèges que le système économique accordait à leur commune couleur.


En un an, les troupes régulières boers furent battues et durent capituler, mais les fermiers refusèrent de se soumettre et lancèrent une guérilla qui dura encore deux ans, au cours desquels les Anglais éprouvèrent d'énormes difficultés militaires. Les troupes d'occupation multiplièrent les ravages et regroupèrent la population dans des camps de concentration11. La guerre se termina en 1902 par la paix de Veereiniging; les Anglais avaient offert un million de livres pour rembourser la dette publique du gouvernement républicain, la possibilité d'un long crédit aux fermiers pour une somme allant jusqu'à 35 millions de livres, la promesse d'organiser l'autodétermination avant toute mesure touchant au statut des Africains, ce qui revenait à garantir la suprématie blanche.

Guerre d'Européens entre eux, la guerre des Boers allait avoir des incidences surtout "européennes". Elle entraînait la coexistence obligée des deux communautés blanches, et l'impossibilité de l'indépendance pour les Afrikaners, dont le seul recours était désormais l'action politique dans un système global. Simultanément, la division nationale entre Anglais et Afrikaners était consolidée.


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