TOTUS

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SERGE THION

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LE POUVOIR PALE

ESSAI SUR LE SYSTEME SUD-AFRICAIN
(1969)

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EDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VI
e

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| Table des matières |
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Chapitre 4. La sédimentation


 

La venue au pouvoir à Londres, en 1905, des libéraux facilite la solution du problème sud-africain. Entre 1902 et 1909, l'autonomie est accordée au Transvaal et à l'Orange, les anciens généraux boers se rallient dans l'ensemble à l'idée de conciliation, et les négociations entreprises entre représentants européens aboutissent à l'élaboration d'une constitution de type britannique qui maintient le statu quo des droits politiques pour les Africains: aucun droit au Transvaal et en Orange, une barrière à peu près infranchissable au Natal, une franchise très limitée au Cap. Il est clair pour tous les protagonistes que l'enjeu de leurs tractations est de faire "l'Afrique du Sud blanche". L'Union est proclamée par le parlement anglais (South Africa Act, 1910). Aux élections qui suivent, les Boers modérés du Nasionale Suid Afrikaanse Party, le S.A.P., conduit par les anciens généraux Botha, Hertzog et Smuts, enlèvent 66 sièges contre 37 aux unionistes, 5 aux travaillistes et 11 aux indépendants. Mais l'accord est instable: Botha prône l'union anglo-boer; Hertzog est partisan de la coopération des deux communautés européennes tant qu'elles restent distinctes.


L'ERECTION DE LA BARRIERE.


Les problèmes économiques et sociaux auxquels le nouvel Etat doit faire face sont complexes: l'organisation industrielle, la [74] prolétarisation d'une partie des paysans européens, le surpeuplement des terres africaines.

Au lendemain de la guerre, la production minière est réduite à peu de chose; le redémarrage est immédiat, mais il faut trouver la main-d'oeuvre. Estimant nécessaire de maintenir aussi réduite que possible la masse salariale, les compagnies minières se prononcent contre le principe d'une main-d'oeuvre essentiellement européenne, que certains préconisaient afin d'éviter que l'économie moderne ne dépende de la force de travail africaine. On estime, en 1903, qu'il manque 130.600 hommes dans les mines1. Un accord avec les autorités portugaises fournit un contingent de travailleurs mozambicains; on fait venir aussi des Chinois: en 1905, ils sont 50.000 qui travaillent dans les mines et la construction des chemins de fer. L'agitation se fait jour chez les Européens contre le travail chinois et l'on parle à Londres d'esclavage. Les Chinois sont rapatriés après quelques années, alors que les circuits internes et le recrutement sont réorganisés. De nouveau, la grande masse des travailleurs est africaine, alors que parmi les Blancs, les Afrikaners d'origine rurale remplacent de plus en plus les mineurs anglais et gallois -- qui sont seulement 10% en 1920.

En 1911, le gouvernement, pour assurer du travail au nombre croissant de chômeurs européens, décrète (lois sur les mines et les travaux) que certains emplois spécialisés et semi-spécialisés du secteur minier sont réservés aux Européens. Ce type de mesure porte en Afrique du Sud le nom de colour bar, barrière de la couleur. Cette décision ne satisfait pas les dirigeants miniers, surtout à partir de 1919 quand se déclenche une crise due à la montée des coûts d'extraction; la moitié des mines travaillent à perte, et de plus, en 1920, le prix de l'or tombe de 130 shillings l'once à 95. Une commission nommée pour proposer des solutions conclut en 1920 à la nécessité de supprimer le colour bar, et d'inté [75] grer des "indigènes" dans tous les emplois. Le tollé est général, et une vive agitation saisit le Rand quand la Chambre des Mines commence à appliquer ces recommandations.

Appuyés par les ultra-nationalistes, les syndicats et les travaillistes, les ouvriers européens -- qui gagnent en moyenne huit fois plus que leurs collègues africains -- dénoncent l'alliance entre "les capitalistes étrangers et le gouvernement corrompu". Au début de 1922, la grève éclate dans les mines de charbon et se répand rapidement pour devenir générale dans le Rand. Des heurts violents se produisent, on lance le mot de République et, aux cris de l'Afrique du Sud blanche menacée, les mineurs s'organisent en commandos.

En effet, les mineurs sont partagés entre trois pôles d'influence: le syndicat réformiste, vite dépassé, un "Conseil d'action" très dynamique, minoritaire, socialiste, qui veut déclencher une grève générale et éviter les incidents racistes, et ces Afrikaners bientôt organisés sur la base des commandos, à l'image des milices de la campagne d'où ils viennent. Numériquement, ils l'emportent largement, et ils donnent à la grève, puis à l'insurrection armée qui suit un tour antiafricain très net. Les communistes, une poignée, soutiennent la grève et sont acceptés par les Afrikaners nationalistes. Les Africains restent spectateurs, plus craintifs qu'intéressés. Finalement l'armée intervient et réprime dans le sang une insurrection vouée à l'échec.

Sans donner entièrement satisfaction à la classe ouvrière blanche, le gouvernement -- que Smuts préside alors -- prend des mesures pour limiter l'accès des Africains au niveau supérieur de la production, grâce à la loi sur l'apprentissage (Apprenticeship Act, 1922), qui étend le colour bar à plusieurs secteurs industriels, et la loi sur les zones urbaines indigènes (Native Urban Areas Act, 1923), qui proclame européennes les zones urbaines, les "indigènes" n'y étant que tolérés dans la mesure des besoins économiques, et, à condition de résider uniquement dans des quartiers spéciaux, les locations.

Les mines, de leur côté, n'ont pas gain de cause. Il leur faut cependant augmenter la productivité pour pouvoir exploiter les [76] filons les plus profonds, nécessaires à la rentabilité générale de l'extraction. Le nombre des mineurs européens est réduit, leurs salaires légèrement abaissés, et un plus grand nombre d'Africains utilisé. Ceci permet, entre 1920 et 1925, de réduire la masse salariale de 17,4 millions à 13,9 millions de livres, et d'augmenter la production de 7,9 millions à 9,3 millions d'onces. La crise est ainsi franchie.

Elle ne l'est pas pour tous les travailleurs européens. Depuis la fin de la guerre, l'économie rurale est en crise. Sa mauvaise organisation et sa faible rentabilité l'empêchent de faire face à la montée des prix. La structure de l'exploitation agricole est inadaptée: en vertu du droit romano-hollandais, les terres sont divisées à chaque héritage; la plupart des exploitants ont un statut mixte, entre salarié et métayer que l'on appelle bywoner (celui qui habite là). En un mot, le choc de l'industrialisation amplifié par les ravages de la guerre (les Anglais avaient beaucoup incendié) a bloqué le système de production, d'où s'échappent par dizaines de milliers des Européens, Afrikaners incultes, dépourvus de tout, qui cherchent refuge en ville: ce sont les "pauvres blancs", selon le terme consacré. Ils sont prêts à tout faire, sauf un "travail cafre". En 1932 encore, on en compte 220 000 (soit 10% de la population européenne).

Or, pour des raisons quelque peu différentes, un flot continu d'Africains se dirige vers les villes. Le prolétariat blanc ressent comme un scandale la possibilité d'une concurrence à laquelle son peu de qualification l'exposerait pourtant, n'était la couleur des compagnons éventuels. Sans que personne puisse la définir avec précision, chacun -- parmi les Européens -- s'accorde à reconnaître l'existence d'une ligne de survivance blanche qui séparerait "vie civilisée "et "vie non civilisée". Il n'est pourtant guère possible d'intégrer immédiatement cette masse de travailleurs européens dans une structure économique encore relativement étroite. La rigidité que la législation introduit dans la ségrégation de l'emploi, pour antirationnelle qu'elle paraisse souvent aux employeurs, a pour but d'aider à leur reclassement et de rallier au gouvernement en place cette masse de manoeuvre que se disputent les démagogues [77] et que séduisent vite les formes les plus virulentes du nationalisme afrikaner.

Quand il prend ses fonctions, le premier gouvernement de l'Union doit trouver une solution au problème des terres africaines, dont la surface est beaucoup trop réduite pour permettre à la population qu'elle contient de se suffire à elle-même. On estime dès cette époque que la moitié seulement de cette population possède les moyens de vivre normalement. Les impôts obligent une grande partie des hommes à partir travailler au loin, dans les mines ou en ville dans les industries qui se développent autour des besoins de l'activité extractrice. L'excès de bétail accélère l'érosion des sols que n'endiguent pas des méthodes culturales archaiques.

Une partie du flot de ces émigrants se dirige vers les zones rurales des Européens. Ils deviennent des salariés sur les fermes, souvent des métayers qui, contre redevances en espèces ou en travail, obtiennent la permission de cultiver pour eux un lopin de terre. Ils n'ont aucune sorte de protection; leur nombre se multiplie néanmoins et certains parviennent même à acheter des fermes aux Européens, au grand émoi des fermiers voisins, à qui des mesures semblent urgentes.

"S'éveillant le vendredi matin 20 juin 1913, l'indigène sud-africain se retrouva lui-même, non pas vraiment un esclave, mais un paria sur la terre de sa naissance", dit amèrement Sol Plaatie (p. 17). En effet, le Parlement vient de faire voter le Native Land Act, loi sur les terres indigènes, qui représente l'un des principaux piliers de l'organisation de la société sud-africaine. La nouvelle loi ne fait d'ailleurs que codifier un état de fait, permanent depuis le début de la colonisation. Les Africains se voient reconnaître en toute propriété 10,4 millions de morgen, soit 7,3% de la suface totale de l'Union. En dehors de ces zones, appelées Réserves, les Européens seuls peuvent posséder la terre. Environ un million d'Africains se trouvent ainsi en position de squatters et doivent être expulsés2. Si le principe en est acquis, du moins les limites [78] de ce cantonnement général sont-elles considérées comme provisoires. La Commission Beaumont propose, en 1916, de porter la superficie des Réserves à 13% de la surface du pays, ce qui soulève dans l'opinion européenne des tempêtes de protestations. La question est ajournée jusqu'en 1936. Cette mesure draconienne vient s'ajouter à la longue liste des griefs que les intellectuels, les chefs et les notables africains commencent à mettre sous forme de manifestes politiques.

Une pétition contre les passes est lancée dès 1906 par une organisation nouvellement créée, le Congrès des Indigènes du Transvaal. Le gouvernement de Londres, à qui elle est adressée, ne répond pas. Un jeune avocat indien mène au Transvaal une campagne de résistance passive contre un projet d'extension du pass system à la communauté indienne; il s'appelle Gandhi et forge là les armes qui soulèveront l'Inde. Sa campagne est couronnée de succès.

Un petit chef, Bambata, prend le maquis et rassemble les mécontents, avec l'approbation tacite de la famille royale zoulou (cf. Stuart). Une rapide intervention militaire des Anglais fait entre 3 et 4 000 morts africains, pour une trentaine d'Européens. C'est la dernière révolte tribale (1906). L'époque des javelots et des chants de guerre est révolue, et devant les Africains s'ouvre désormais le domaine des luttes proprement politiques. Longtemps, ils enverront des délégations, écriront des requêtes, signeront des pétitions, longtemps encore les Africains voudront prendre les Européens au piège de leurs propres mots. Le tournant est symbolique puisqu'au moment où est tué Bambata, un prêtre méthodiste africain, John Dube, lance un grand journal d'opinion africain -- qui existe encore -- le Ilanga lase Natal (le Soleil du Natal).

D'ailleurs, le besoin d'unité commence à se faire sentir. En 1909, une "convention indigène" se réunit à Bloemfontein; elle rassemble des personnalités de tout le pays, chefs, prêtres, enseignants. On n'y prend aucune décision et, sous l'influence de quelques Européens libéraux et négrophiles, on y entend plutôt des déclara[79]tions de loyalisme à la couronne britannique car on craint que Londres n'accepte le projet de constitution qui maintient le statut des Africains inchangé. Ces craintes se révèlent fondées.

Un pas en avant est franchi quand en 1912, à Bloemfontein, se crée la première organisation politique africaine à l'échelle nationale, le South African Native National Congress, que l'on désignera par le nom qu'elle prend quelques années plus tard, l'African National Congress (A.N.C.). C'est un clair sentiment d'unité nationale qui anime les fondateurs du plus ancien parti africain, comme en témoigne Pixley Ka Isaka Seme qui écrit alors: "Le démon du racisme, les aberrations de cette perpétuelle lutte qui oppose Xhosa et Fingo, de l'animosité entre les Zoulou et les Tonga, entre les Basuto et tous les autres Africains doivent être détruits et oubliés... Nous sommes un seul peuple."

L'A.N.C. se donne des statuts inspirés de la constitution britannique, avec une chambre haute composée de chefs, et une chambre basse: c'est "le parlement du peuple africain". On. affirme l'espoir de convaincre les Européens d'accorder aux Africains les droits politiques, l'égalité dans le travail, et de promouvoir la conscience, l'éducation et les qualités industrielles du peuple africain. John Dube est élu président de la chambre basse, Plaatje secrétaire général et Seme, trésorier.

Le cas de Seme résume assez bien celui d'un grand nombre de ces nouveaux leaders africains, citadins, hommes de loi ou d'Eglise, hommes dont l'influence vient de l'instruction et non du pouvoir tribal. Mary Benson évoque la figure de Seme et la situation contemporaine: Seme, dont les parents étaient des Zoulou chrétiens, avait bénéficié dans son enfance d'une coutume suivie par de nombreux missionnaires blancs et avait été presque complètement élevé par le révérend S. Pixley, un missionnaire américain, qui l'envoya à New York faire des études qui furent brillantes. Il se rendit ensuite à Oxford, puis à Londres où il s'inscrivit au barreau comme avoué. "A son retour en Afrique du Sud le jeune avoué -- capable, ambitieux, impatient, plein d'humour, mais un peu snob -- se dirigea naturellement vers le centre du [80] progrès. New York, Londres au temps d'Edouard et maintenant Johannesburg, une rude ville minière avec de larges rues poudreuses, quelques rares bâtiments publics de style victorien au milieu de boutiques et de bureaux en brique et en tôle ondulée. Il fut aussitôt confronté à l'humiliation à laquelle étaient soumis les indigènes du Transvaal; il en fut consterné, pour lui et pour ses semblables. Les Africains n'avaient pas le droit de marcher sur les trottoirs et devaient ôter leur chapeau chaque fois qu'ils croisaient un homme blanc; ils ne pouvaient voyager que dans les quatrièmes classes des trains dans des sortes de wagons à bestiaux; des politiciens blancs admettaient ouvertement que les impôts réclamés aux Africains avaient pour but de les faire travailler; des policiers demandaient à tout propos les passes et les récépissés d'impôt, et faisaient même des descentes dans les églises, le dimanche, pour arrêter ceux qui n'avaient pas ces documents; devant les tribunaux on les écoutait à peine, on les croyait rarement." (Benson, 1966: p. 23-24.)

A la suite de l'adoption du Native Land Act, le Congrès décide l'envoi d'une délégation à Londres pour demander l'intervention du gouvernement de Sa Majesté, sans résultat. En 1914, les dirigeants africains demandent pour leur peuple le droit de combattre pour la patrie. Pour le gouvernement, c'est une "affaire de Blancs", ce qui ne l'empêche pas d'utiliser 84.000 volontaires africains dans l'intendance. En 1918, une nouvelle délégation se rend à Versailles -- elle y réclame une représentation parlementaire pour les Africains -- puis à Londres, toujours sans succès.

A l'intérieur du pays, c'est sur les passes que se concentre le Congrès. Il veut obtenir l'abolition de cette pratique discriminatoire, la plus insupportable parce que la plus quotidienne. Les modèles de l'action et de la réaction politiques sont en place: les Africains manifestent, les autorités répriment; rien ne change.

Les premières grèves organisées ont lieu à cette époque, mais elles sont brisées par la répression et les travailleurs européens. Les dernières grèves n'ont pas été dirigées par le Congrès, mais par une centrale syndicale, créée en 1919, l'I.C.U. (Industrial and Com[81]mercial Workers'Union) qui marque l'émergence de forces sociales nouvelles dans la contestation du système.

Jusque vers les années 1910, le syndicalisme reste un monopole européen. C'est de lui que naît le mouvement socialiste, représenté par le S. A. Labour Party. Dés le début, la question raciale interfère brutalement avec la doctrine socialiste; la position peut se résumer ainsi: abolition du semi-esclavage des ouvriers africains et refoulement de ceux-ci dans leur propres territoires. Les travaillistes n'ont jamais lutté pour protéger les travailleurs africains. Le mouvement syndical et le travaillisme sont irrémédiablement devenus hostiles aux travailleurs africains, sinon même ouvertement racistes dans leur volonté de protéger la classe ouvrière européenne. Leur leader, Creswell, avait fait sa réputation par la virulence de ses attaques contre l'immigration chinoise3. Au moment de la première guerre mondiale, une scission rassemble les travaillistes hostiles à la guerre au sein de l'International Socialist League (I.S.L.). A partir de 1915, certains dirigeants comme S.P. Bunting, homme sensible et courageux, prennent conscience du problème noir; ils nouent des contacts avec des ouvriers africains, les organisent au sein de petits syndicats, mais restent dans l'I.S.L. une minorité de "négrophiles".

En 1921, l'I.S.L. se transforme en parti communiste. Bunting reste le seul dirigeant qui cherche à travailler parmi les Africains.

Smuts étant considéré comme l'ennemi principal, le P.C. soutient le pacte électoral nationaliste-travailliste.

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Ce pacte vient en droite ligne de l'insurrection du Rand qui a provoqué sur le terrain un rapprochement entre travaillistes et nationalistes que maintiennent dès lors les états-majors. C'est en 1914 en effet que Hertzog, leader de la tendance qui préconise l'isolement culturel et politique des Afrikaners, mis en minorité dans le S.A.P., le quitte et fonde le parti nationaliste. Celui-ci se définit comme national-chrétien et réclame la ségrégation terriroriale, les Africains ne devant entrer dans les zones européennes que pour des raisons strictement économiques. Les élections de 1921, après la fusion entre unionistes et S.A.P., donnent 79 sièges aux premiers et 45 aux nationalistes. Mais la clarification de l'échiquier permet désormais au parti d'Hertzog de se poser avec force comme le seul défenseur des Afrikaners, des "pauvres Blancs" et des fermiers du platteland.

L'ennemi principal -- pour les nationalistes -- n'est ni africain ni communiste4, l'ennemi, ce sont l'impérialisme et le capitalisme britanniques, les Anglais et leur collaborateurs, Smuts et Botha. L'alliance avec les travaillistes permet à Herzog d'accéder au pouvoir en 1924, après avoir dénoncé en Smuts5 "l'apôtre d'un Etat cafre noir" et demandé aux électeurs de lui donner les deux [83] tiers des sièges pour pouvoir modifier la constitution et limiter plus étroitement qu'il ne l'était le droit de vote des non-Européens. Mais il n'obtient que la majorité simple.

Hertzog ne peut, pour le moment, réussir à faire passer le train de lois nécessaires à l'élimination de l'électorat africain mais les problèmes de l'emploi sont traités en priorité: plusieurs lois institutionnalisent le colour bar et fixent un salaire minimum élevé dont le but est de dissuader les employeurs d'engager pour certains travaux des Africains que remplaceraient ainsi de "pauvres Blancs". L'aggravation de la politique de séparation des races prend un nouvel élan avec le Native Administration Act (1927) qui rejette vers les Réserves l'avenir des peuples africains, unifie les procédures administratives qui les concernent et renforce le pouvoir des chefs coutumiers.

Aux élections de 1929, le parti nationaliste obtient 78 sièges et la majorité absolue; le parti travailliste dès lors entame un déclin régulier. Le pays subit les effets de la grande crise économique; le commerce du diamant s'arrête, les prix agricoles tombent, les exportations se raréfient. L'économie stagne. La Grande-Bretagne abandonne l'étalon-or en 1931, et provoque en Afrique du Sud une fuite de capitaux vers l'étranger. Les mines annoncent que la rentabilité est menacée et qu'il faut réduire les salaires. Le débat entre partisans et adversaires de l'alignement monétaire sur la Grande-Bretagne se prolonge et devient houleux. L'autorité d'Hertzog semble s'affaiblir et, finalement, à la fin de 1932, il doit signifier l'abandon par l'Afrique du Sud de l'étalon-or. Le retour à la confiance est immédiat, les capitaux affluent, les taux d'intérêt dégringolent, la prospérité revient rapidement. Les mines sont relancées, on en ouvre de nouvelles, les prix agricoles atteignent [84] des records et la construction reprend. La dette publique est épongée et les budgets deviennent excédentaires.

Ce boom économique sans précédent résulte en grande partie de la conjoncture internationale, mais il favorise l'industrialisation, que le gouvernement nationaliste encourage fortement par souci d'indépendance. Et c'est dans la mesure où se crée une véritable armature industrielle que peut se résoudre le problème des "pauvres Blancs" à qui s'ouvrent dorénavant tous les emplois semi-spécialisés que le colour bar interdit aux non-Européens. La nouvelle coalition lance à cet effet un programme d'industrialisation centré autour de l'initiative étatique: elle crée en 1928 l'Iron and Steel Corporation, I.S.C.O.R. qui, en dépit des nettes réticences du capital privé à venir s'y employer, dote le pays d'une sidérurgie puissante6. Le tarif douanier est rendu fortement protectionniste pour aider au développement des industries secondaires. La production, durement affectée par la dépression et la substitution d'une partie de la main-d'oeuvre industrielle africaine par des Européens, sans doute peu qualifiés au départ, double néanmoins en six ans (1933-1939).

Les mines ont encore le rôle moteur. Un économiste a calculé que la moitié de la population en tire directement ou indirectement son revenu; il en va de même pour les ressources de l'Etat. C'est pourquoi, malgré la politique du travail civilisé, les Africains continuent d'affluer en ville, poussés par l'insuffisance des Réserves. De 1904 à 1936, alors que le volume de la population européenne double dans les villes, celui des Africains y triple. C'est une main-d'oeuvre élastique sur qui retombera le plus grand poids de la dépression. C'est à cette période que Hobart Houghton, un émule de Rostow, attribue le take-off, le début du décollage de l'économie sud-africaine, capable dès lors d'entraîner par elle-même sa croissance (1964, p. 15-17).

Au moment de la crise, Hertzog avait ressenti le besoin de faire appel à l'unité nationale. En 1933, un accord de coalition se réalise [85] entre le S. A. P. de Smuts et le parti nationaliste. Les élections donnent 75 sièges au parti d'Hertzog et 61 à celui de Smuts, contre 4 aux travaillistes et 10 aux indépendants. De longues tractations aboutissent en 1934 à une fusion d'où sort le United South African National Party, dit le parti unifié. Hertzog abandonne la politique des "deux courants" (anglais et boer), pour celle de l'unité de la population européenne. Smuts donne son accord à la poursuite de la politique de ségrégation.

De chaque côté, cependant, certains refusent l'unité: les défenseurs de la tradition impériale se regroupent dans un parti du Dominion; Malan rompt avec Hertzog qu'il traite de renégat, fait scission et crée le parti nationaliste purifié.

Mais l'imposante majorité dont dispose le gouvernement lui permet de passer sans difficulté le train de lois si longtemps attendu. C'est d'abord le Representation of Natives Act de 1936 (loi sur la représentation des Indigènes). Les électeurs africains doivent être inscrits au Cap sur une liste séparée pour désigner trois députés européens; dans le reste du pays, des "collèges électoraux" désignent quatre sénateurs européens. Enfin, on crée des Native Representative Councils (N.R.C.) qui sont composés d'Africains élus, d'autres nommés, et de fonctionnaires. Ces conseils sont purement consultatifs. Le Native Trust and Land Act (loi sur le fonds d'investissement foncier et la terre indigènes, 1936) reprend les conclusions de la commission Beaumont, prévoit l'établissement d'un fonds d'investissement destiné à racheter 7 millions de morgen pour les adjoindre aux Réserves existantes, afin qu'elles atteignent 13% de la surface du pays, et ôte aux Africains du Cap, qui l'avaient encore, le droit d'acheter de la terre en dehors des Réserves.

Ces mesures provoquent des réactions de plus en plus larges dans la section africaine de la population. C'est l'I.C.U. qui, au cours des années vingt, mène la lutte. Partie du Cap comme syndicat des ouvriers africains, dirigée par un émigré du Nyassaland, Clements Kadalie, l'organisation se propage à travers l'Union comme un feu de brousse; tous les ports, puis les villes de l'intérieur, enfin le Rand créent des sections de l'I.C.U. Les grèves et les luttes [86] syndicales se multiplient, avec un soutien qui s'étend rapidement parmi les ouvriers africains. L'I.C.U. ne se borne pas longtemps au domaine syndical et devient une organisation de masse -- dont les élites africaines se défient quelque peu -- vouée à la défense des droits de la communauté africaine et à la revendication d'une liberté plus grande. Kadalie est un organisateur hors pair. En 1927, l'I.C.U. compte 100 000 membres; mais ce succès sans précédent cache le déclin qui approche très vite.

Une tendance plus dure, influencée par les idées de gauche, se développe; elle demande l'action directe, la grève, le refus de l'impôt D'autres sont plus timides et demandent hamba kahle, d'aller doucement, de ne pas heurter les autorités de front. La gauche demande un changement de politique, une réorganisation, une meilleure gestion financière. Kadalie, au sommet de sa puissance, aussi longuement cité dans la presse qu'un membre du Cabinet, hésite et ne fait rien. Il ne veut pas prendre de risques au moment où le gouvernement Hertzog multiplie les lois répressives. Impatienté par les critiques, circonvenu par les libéraux européens, appuyé par les réformistes, il obtient l'expulsion de la gauche, et en particulier des militants, peu nombreux mais particulièrement efficaces, qui sont membres du parti communiste. Kadalie fait alors une tournée triomphale en Europe pendant que l'I.C.U. se désagrège.

Vers 1930, il ne reste plus grand-chose des immenses espoirs suscités, sinon des organisations moribondes et une grande méfiance au sein des masses. L'I.C.U.-Natal écrit au gouvernement: "Les dirigeants indigènes de l'I.C.U. ont une totale confiance dans le gouvernement nationaliste."

Cet effondrement est révélateur d'un aspect général des luttes d'émancipation organisées par les Africains, aspect que l'on retrouve jusqu'aux années cinquante: c'est l'absence complète d'un appareil idéologique capable de répondre concrètement aux problèmes posés par le maintien du pouvoir européen. Que l'aliénation engendrée par la domination soit un puissant facteur de réaction, la trajectoire de l'I.C.U. le montre, et ceci est vrai dès les années vingt. L'organisation fonctionne difficilement certes mais les conditions [87] ne sont guère favorables. En fait, Kadalie et les réformistes du hamba kahle ne mettent en cause que les aspects marginaux du système du pouvoir et sont incapables de concevoir une alternative globale qui présenterait une image de l'avenir où les Africains seraient autre chose que des Européens mal blanchis.

Les dirigeants de l'I.C.U. n'étaient pas les seuls à subir une tendance contre laquelle tentaient de réagir -- avec peu de succès -- les communistes, mais à laquelle se soumettaient avec fierté les élites regroupées dans l'A.N.C. C'est en effet un évident désir de respectabilité qui anime les membres du Congrès: la conférence annuelle de 1929 n'est-elle pas ouverte par le maire de Bloemfontein en présence de l'évêque, du chef-magistrat et du superintendant des locations? Les adhérents se sont raréfiés, les leaders s'occupent surtout de leurs carrières dans diverses professions libérales, les fonds sont réduits à presque rien. En 1927, le président James Gumede est invité à visiter l'U.R.S.S. et parle à son retour de la "nouvelle Jérusalem". L'opposition est houleuse7. L'inaction domine le Congrès. Elle dure jusqu'aux lois d'Hertzog de 1936 qui mettent les 11 000 électeurs africains du Cap sur une liste séparée. Seme, président de l'A.N.C. depuis 1930, et le professeur D. D. Jabavu convoquent pour le 16 décembre 1936, jour anniversaire de la bataille de Blood River, une Convention panafricaine (All African Convention) qui rassemble 500 délégués, dont plusieurs Indiens et Métis, pour manifester contre les projets déjà déposés sur le bureau du parlement8. Les leaders Champion, Kadalie (I.C.U.) Seme (A.N.C.), Jabavu sont unanimes sur le principe mais se divisent sur les moyens. Il est finalement décidé d'envoyer une délégation au Parlement menée par Jabavu, pour rencontrer Hertzog qui ne veut rien entendre. (Les lois passent par 169 contre 11.)

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Les quatre années qui suivent sont marquées par un long effort de réorganisation de l'A.N.C. Il fallait trouver de l'argent, accroître le nombre des adhérents qui n'étaient que 4 000 en 1938, obliger les dirigeants locaux à faire leur travail.

Mais ce qui -- rétrospectivement -- apparaît comme le trait dominant des années trente est la réorganisation et la montée du nationalisme afrikaner. La scission de 1934 a séparé les "durs" des "mous". Les extrémistes ont gardé le contrôle des structures du mouvement: une organisation secrète et peu nombreuse, le Broederbond, fonctionne comme centre principal de décision. Elle est flanquée du parti nationaliste purifié, et de différentes organisations parallèles dont la plus importante est la Fédération des organisations culturelles afrikaner, la F.A.K. qui regroupe les Afrikaners pour la défense de leur culture et le soutien au nationalisme, appuyée par les Eglises réformées. La F.A.K. crée en 1939 un fonds de secours, le Reddingsdaadbond, afin de secourir et d'encadrer les "pauvres Blancs". Un énorme travail de propagande et d'élaboration idéologique est entrepris afin d'activer la conscience nationaliste des Afrikaners modérés.

Cette activité est assez chaotique. Des tendances variées se font jour, que ne contrôlent pas toujours les nationalistes "orthodoxes". L'exemple de la montée du fascisme en Europe a une large influence sur certains dirigeants nationalistes. Les mouvements prolifèrent comme l'Ossewa Brandwag, mouvement de masse de style fasciste organisé selon les principes militaires, les chemises grises, les Stormjaers, groupes de nervis employés à toutes les besognes, l'Ordre nouveau d'Oswald Pirow, ministre de la Guerre avant 1939, dont les sympathies nazies s'expriment ouvertement. L'antisémitisme s'étale avec violence9. Des hommes comme Eric Louw, T.E. Donges, H. Verwoerd, ministres après la guerre, se signalent à cette époque par la virulence de leurs attaques contre les juifs. Les principales organisations nazies avaient des filiales en Afrique du Sud et dans le [89] Sud-Ouest africain (N.S.D.A.P., Hitlerjugend, Arbeitsfront, Kraft durch Freude; cf. Vatcher, ch. 5).

A l'autre extrémité de l'éventail politique, les communistes connaissent de nombreuses difficultés. Ce n'est qu'en 1924 que les "négrophiles "sont devenus majoritaires dans le parti. Le travail se développe alors rapidement auprès des ouvriers africains: écoles du soir, action syndicale, liaison avec l'I. C. U. jusqu'à l'expulsion en 1926. A partir de 1927, le Komintern s'intéresse au P.C. (voir Roux, 1944 et 1964). Il lui enjoint d'abandonner l'empirisme et de se livrer à des tâches d'analyse théorique; il réclame "une direction bolchevique, une épuration des éléments opportunistes, hésitants et non prolétariens". Le slogan doit être: "Une république indigène indépendante, comme étape vers un gouvernement des ouvriers et des paysans."

Le slogan de "république indigène "produit des effets variés sur les 1.000 à 1.500 membres du parti: une majorité donne mandat à S.P. Bunting pour aller à Moscou, au VIe Congrès du Komintern, réclamer un changement dans les directives. Mais traité de "social-démocrate", Bunting revient bredouille, alors que se constitue dans le parti une aile stalinienne qui en 1931 prend le contrôle du parti et exclut les quelques dirigeants populaires, comme Bunting et E.S. Sachs, pour "déviationnisme de droite". Bien que composé alors essentiellement de membres africains, comme le désire Moscou, le parti, dès lors, végète. Pour longtemps ligoté par le dogmatisme, le P.C. ne jouera plus désormais qu'un rôle de conseilleur dans la suite des événements qui jalonnent la contestation du pouvoir.

L'entrée en guerre provoque une crise de croissance économique: entre 1933 et 1945 le produit agricole brut passe de 75 à 246 millions de rands, le produit industriel net passe de 61 à 276 millions de rands. Un vaste nombre d'Africains entre dans le domaine de la production salariée; les taux de rémunération s'élèvent et la pratique du colour bar s'assouplit, faute de cadres européens dont beaucoup ont rejoint l'armée. La découverte de vastes réserves d'or dans [90] l'Orange après la guerre contribue à maintenir un rythme d'expansion élevé.

Sur le plan politique la crise avait été évitée: Hertzog préconisait la neutralité, Smuts l'entrée en guerre. Hertzog battu passe à l'opposition, se joint à Malan puis le quitte. La concurrence est forte entre le Parti et l'Ossewa Brandwag, qui appelle de ses veux la victoire allemande et entame une campagne de sabotage, dont le résultat est l'internement des principaux propagandistes et militants pro-nazis10. Il est hors de doute que tous les dirigeants nationalistes espéraient une victoire allemande qui leur eût automatiquement donné le pouvoir et la possibilité de proclamer la république pour "casser "le pouvoir des anglophones. Mais alors que l'Ossewa Brandwag (O. B.) avait opté pour un mimétisme complet vis-à-vis de l'idéologie et des techniques politiques nazies, le parti nationaliste ne voyait dans l'Allemagne hitlérienne qu'un allié particulièrement précieux et restait attaché aux structures idéologiques enracinées dans la tradition nationaliste proprement afrikaner, assez différentes de celles du nazisme lui-même. De plus, les oppositions de personnes et les rivalités étaient fortes entre Malan, ancien pasteur, vieux parlementaire issu du Cap et de tradition qualifiée (non sans abus!) de libérale, et van Rensburg, chef de l'O.B., militariste, qui se donnait pour le Fuehrer à venir. En 1942, au moment où la répression se durcit contre les pro-nazis, Malan interdit la double appartenance au Parti et à l'O.B. Il a joué la bonne carte; c'est Stalingrad puis l'entrée en guerre des Etats-Unis; les mouvements fascistes déclinent très vite. Les membres de l'O.B. rallient peu à peu le parti afrikaner que vient de créer Hertzog.

La stratégie de Malan vise alors un double objectif: se concilier les anglophones en lénifiant ses propos sur l'avenir constitutionnel; rassembler l'électorat afrikaner en s'alliant au petit parti afrikaner et en lançant une dure campagne sur le thème de "la race blanche [91] en danger". Les hautes sphères du Parti, du Broederbond et de l'Université de Stellenbosch créent le S.A.B.R.A.11, qui met au point un mot et une idée: l'apartheid. Aux élections de 1948, le parti nationaliste emporte 80 sièges, le parti unifié 64 et les travaillistes 6; Malan devient Premier ministre.

La guerre a provoqué aussi la résurgence de l'A.N.C. Le travail d'organisation porte ses fruits au moment où le gouvernement Smuts cherche opportunément à serrer les événements au plus près12. En décembre 1942, la conférence annuelle décide la création d'une organisation destinée à la jeunesse, la Youth League. Ses premiers responsables sont parmi ceux qui devaient occuper le devant de la scène pendant les années à venir: Oliver Tambo, Nelson Mandela, Walter Sisulu qui entourent le plus brillant d'entre eux, Anton Lembede, dont l'existence fiévreuse, la hardiesse d'esprit et même le décès prématuré font irrésistiblement penser à Frantz Fanon. Les jeunes, formés sur le tas, récusent l'immobilisme de leurs aînés. Ils parlent d'Afrique aux Africains, ils se défient de tout ce qui est européen, et rejettent les "idéologies étrangères", en particulier les doctrines d'inspiration marxiste.

Le dynamisme de l'économie rend plus sensible le réseau des limitations qui pèsent sur les Africains. La tension monte dans le pays. Des manifestations spontanées éclatent un peu partout à cause des passes, du renforcement des interdits par les "mesures de guerre "que décrète le gouvernement, en particulier l'interdiction de toute grève africaine. Une vaste campagne est lancée pour recueillir un million de signatures contre les passes, dont le succès n'est que mitigé. L'agitation culmine après la victoire alliée quand en mai 1945 plus de 20 000 Africains manifestent à Johan[92]nesburg au cri de: let's finish the job (finissons le travail) -- c'est-à-dire la lutte contre le fascisme.

En 1946, les syndicats de mineurs africains lancent la revendication de salaire un rand par jour "en accord avec les nouveaux principes mondiaux d'amélioration du niveau de vie auxquels notre gouvernement a souscrit à l'O.N.U." (Roux, 1964: p. 338). La grève éclate dans le Rand presque aussitôt: c'est la base qui a poussé le syndicat contrôlé par le Congrès, l'African Mines Workers Union présidé par J. B. Marks, un ancien militant du P.C. Les conditions du travail syndical sont terriblement difficiles mais on compte pourtant 70 000 grévistes sur 300 000 mineurs. La répression est brutale: douze morts, des dizaines de blessés et de procès. L'opinion africaine est unanime, des chefs traditionnels aux universitaires, pour se solidariser avec les grévistes; mais les forces de l'ordre restent maîtresses du terrain.

Pourtant Smuts essaie d'amadouer les dirigeants africains; il parle de New Deal, il fait enquêter sur les persécutions que subissent les Africains dans certaines zones rurales européennes. Puis, à la surprise générale, il est battu aux élections. Les acteurs changent mais le décor est déjà planté.


LE RENFORCEMENT DE LA SUPREMATIE.


Nous arrivons ici à ce qui fait proprement l'objet de l'analyse qui va suivre: le système du pouvoir tel qu'il est géré politiquement par les nationalistes. Cette analyse est synchronique; elle dégage les principes et les limites du fonctionnement de ce système. Les pages qui précédaient avaient pour fonction de montrer le processus selon lequel les différents éléments du pouvoir et de la contestation ont été mis en place. Les lignes qui suivent sont destinées -- avant l'analyse elle-même -- à énumérer dans l'ordre chronologique les événements saillants qui se sont déroulés [93] depuis 1948, sans prétendre fournir un quelconque élément d'interprétation. Celle-ci ne se fera qu'en remettant à leur place au sein du système les faits contemporains.

En janvier 1949, une violente émeute oppose Indiens et Africains à Durban; il y a 142 morts et 1.087 blessés (cf. Webb et Kirkwood). Les leaders africains et indiens en concluent à la nécessité de la collaboration. La Youth League prend la direction de l'A.N.C. et lui donne son "programme d'action": boycott des N.R.C., grèves et désobéissance civile. Une difficile coopération entre l'A.N.C., le Congrès indien et le P.C. aboutit à une vaste grève générale, le 26 juin 1950, pour protester contre le projet de loi sur la suppression du communisme, que le Parlement adopte peu après. Les premiers trains de lois qui systématisent l'apartheid (classification par races) sont également adoptés. Le Sud-Ouest africain se voit octroyer une représentation au Parlement du Cap: six députés et quatre sénateurs, tous nationalistes.

En 1951, Malan lance une vaste opération qui vise à mettre les électeurs métis sur un registre spécial pour qu'ils élisent quatre députés européens. Cette mesure, qui touche à la Constitution, doit être votée à la majorité des deux tiers aux deux chambres réunies.

La loi est votée à la majorité simple et invalidée, en 1952, par la cour d'appel. Un projet modifié échoue de même en 1954, année où Malan est poussé à démissionner par les extrémistes de son parti.

Une réaction européenne massive se déclenche parmi les anglophones dès la fin de 1951 contre les menaces que Malan fait planer sur la Constitution. Inspirée par les proches d'Oppenheimer, une association d'anciens combattants, le Torch Commando, lance une campagne d'agitation publique et regroupe jusqu'à 120 000 membres. L'ultra-légalisme du mouvement, ses divisions idéologiques et provincialistes le condamnent bientôt à l'immobilisme et à la dissolution.

En 1952, une vaste action combinée afro-indienne aboutit à la "Campagne de défi des lois injustes"; 8 500 volontaires non-violents enfreignent en même temps les lois ségrégatives et se font [94] arrêter. La police intervient avec un maximum de brutalité et la campagne s'achève dans les incidents et les émeutes (cf. Kuper, 1960: p. 141, 206 et passim). L'A.N.C. compte alors près de 100 000 adhérents et devient le deuxième mouvement de masse dans l'histoire politique africaine.

En 1953, le gouvernement accroît sa majorité aux élections et passe un train de lois lui donnant de vastes pouvoirs répressifs (Criminal Law Act; Public Safety Act). Les effets s'en font sentir l'année suivante quand de nombreux dirigeants et cadres sont placés sous l'effet d'interdictions diverses (bans). C'est l'homme fort du Transvaal, S.G. Strijdom, qui succède à Malan. Strijdom reprend l'opération sur le vote des Métis: il élève le quorum de la cour d'appel, nomme de nouveaux juges, élargit le Sénat de 48 à 89 membres, le remplit de ses partisans et fait passer la mesure pour laquelle les nationalistes se sont battus cinq ans.

En 1955, les opposants du pouvoir, l'A.N.C., le Congrès indien, le Congrès des démocrates (progressistes européens), l'Organisation du peuple métis (S.A.C.P.O.) et le Congrès des Syndicats (S.A.C.T.U.) adoptent le 26 juin la Charte de la Liberté, document qui sert de base à leur action commune et lui fixe comme but un régime démocratique et non racial (texte français dans Pierson-Mathy, p. 647-650).

En 1956, plus de 20 000 Africaines protestent à Pretoria contre l'introduction du pass system pour les femmes. A Alexandra, les habitants de la location boycottent le service de bus dont les tarifs ont augmenté. Les travailleurs font pendant trois mois le trajet d'Alexandra à Johannesburg (15 km) à pied, malgré 14 000 arrestations. C'est la Chambre de Commerce qui cède et subventionne la Compagnie de transport13 (cf. First, 1957). A la fin de l'année commence le fameux Treason Trial, le Procès de la trahison (cf. Foreman et Sachs; Hutchinson; Joseph; Mandela, 1965). Cent cinquante-six des principaux responsables des différents Congrès sont arrêtés le 5 décembre. Ce procès monstre allait attirer l'atten[95]tion internationale, provoquer de hâtives mesures législatives et se terminer, cinq ans plus tard, par la relaxe de tous les accusés.

En 1958, la majorité parlementaire nationaliste s'arrondit et le Dr. Venvoerd succède à Strijdom qui vient de mourir. Une fraction hostile à la coopération multiraciale fait scission de l'A.N.C. et forme le P.A.C. (Pan Africanist Congress), politiquement proche des libéraux européens, et anticommuniste. En 1959 une scission du parti unifié entraîne la formation du petit parti progressiste. La loi sur les Bantoustans projetant d'octroyer des gouvernements aux Réserves est votée.

En 1960, le gouvernement abolit la représentation parlementaire des Africains du Cap (cf. Loi de 1936). Les manifestations contre les passes, menées par le P.A.C., sont écrasées dans le sang à Sharpeville et Langa. L'état d'urgence est déclaré et entraîne des centaines d'arrestations (cf. S.A.I.R.R., 1961; et Reeves). Un fermier anglais tire sur le Premier ministre. L'A.N.C. et le P.A.C sont interdits. Une révolte paysanne éclate au Pondoland et tient les forces de l'ordre en échec. Un référendum décide à une faible majorité l'instauration de la République.

En 1961 le P.A.C. dont le leader, Robert Sobukwe, est en prison, et l'A.N.C. passent dans la clandestinité. Un petit nombre de responsables sont envoyés à l'extérieur du pays. Une grève générale de trois jours, organisée depuis la clandestinité par Nelson Mandela, échoue devant la vigueur de l'intimidation policière. La majorité parlementaire nationaliste est renforcée. L'Afrique du Sud quitte le Commonwealth. Le 16 décembre, des dirigeants de l'A.N.C. annoncent la création de l'Urngkonto we Sizwe, le Fer de Lance de la Nation, organisation militaire du mouvement de libération. Les sabotages au plastic commencent à se multiplier.

En 1962 nouvelles lois répressives (Sabotage Act). De nombreux militants s'exilent. Les sabotages continuent. Des émeutes éclatent à Paarl. La torture devient une pratique courante de la police. En 1963, un mouvement semi-organisé et spontané, le Poqo, lance une campagne terroriste. Les publications de gauche sont pratiquement supprimées; le gouvernement attaque durement les libé[96]raux. Une nouvelle loi permet la détention au secret pendant trois mois sans inculpation. Une partie de l'état-major de l'Umkonto est arrêtée à Rivonia. On y compte des Africains, des Indiens et des Européens. Des élections ont lieu au Transkei, qui donnent une majorité aux adversaires de l'apartheid. Mais la majorité des députés à la Chambre du Transkei sont nommés. Kaizer Matanzina en devient chef-ministre.

En 1964 on estime à 5 000 le nombre des prisonniers politiques. Au procès de Rivonia, les principaux accusés (Mandela, Sisulu, Mbeki) sont condamnés à la prison à vie. Une vague de sabotage suit le verdict. Des libéraux européens lancent une organisation terroriste rapidement démantelée; de même pour un groupe de Métis trotskystes du Cap. L'offensive gouvernementale se poursuit l'année suivante, avec l'exécution de plusieurs militants syndicalistes convaincus de sabotage. Il se crée un parti d'opposition au Transkei.

En 1966 la Cour de La Haye rejette la demande des Etats africains de soustraire le Sud-Ouest africain au mandat sud-africain. L'O.N.U. déclare le mandat terminé. La majorité sort encore une fois renforcée des élections. Le Lesotho et le Botswana accèdent à l'indépendance. Le Dr Verwoerd est assassiné par un Blanc qui lui reproche d'être trop favorable aux Africains. Il est remplacé par J. B. Vorster. La durée de la détention sans inculpation passe à six mois et reste renouvelable. Il y a 8.000 prisonniers politiques et plus de 2.000 réfugiés politiques à l'étranger.

En 1967, le gouvernement fait passer de nouvelles lois oppressives qui renforcent le contrôle de la circulation des personnes, de l'éducation et celui qui s'exerce sur la communauté métisse; le développement des industries frontalières est vivement poussé; la publication d'informations concernant les forces armées est désormais interdite. Pretoria soutient activement la Rhodésie blanche, lance une nouvelle politique d'expansion en Afrique méridionale, s'assure de la clientèle des anciens protectorats et du Malawi (ex-Nyassaland) et lutte contre les premiers guérilleros du Sud-Ouest africain. La répression s'exerce avec sa violence coutumière. Le service militaire est rendu obligatoire pour les Européens.


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