TOTUS

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SERGE THION

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LE POUVOIR PALE

ESSAI SUR LE SYSTEME SUD-AFRICAIN
(1969)

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EDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VI
e

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| Table des matières |

 

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II. Le système du pouvoir

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Chapitre 5. Le pouvoir économique

 

LE SYSTEME ECONOMIQUE.

Dans la configuration du pouvoir en Afrique du Sud, le système économique est le fondement sur lequel viennent s'articuler les autres éléments constitutifs du pouvoir. Cette forme est retracée par notre analyse elle-même. Nous ne cédons pas en l'occurrence à ce qui, pour certains, apparaîtrait comme une habitude de pensée. En effet, l'Afrique du Sud pose à l'observateur, depuis 1948, un problème: dans ce pays qui adhère très largement au libéralisme économique, le pouvoir politique est détenu par des couches qui ne possèdent qu'une fraction très minime du pouvoir économique. Inversement, ceux qui contrôlent l'essentiel des moyens de production sont réfugiés depuis longtemps dans une opposition faible et inefficace, à qui l'accès à l'exercice du pouvoir politique est à peu près interdit. Mais ce schéma ne tient pas compte du pouvoir qui découle de l'intervention multiforme de l'Etat dans le domaine économique (production, entreprises nationalisées, transports, taxations, etc.). Néanmoins cela n'infirme pas la vérité générale d'une dualité des groupes sociaux qui détiennent des pouvoirs différents.

On pourrait donc croire -- et beaucoup le font -- que l'économie et la politique ont même statut devant l'analyse du cas sud-africain, à savoir qu'elles sont toutes les deux des systèmes de pouvoir de nature différente, mais qui coexistent séparément. Il n'en est rien; et nous entendons démontrer dans les pages qui [100] suivent que de l'ensemble des structures de la société européenne émane un pouvoir de domination sur les autres habitants du pays. Ce système, en dépit de contradictions sérieuses qui lui donnent une forme dont il faut rendre compte, est fondé sur l'exploitation économique des ressources et des hommes; de certains hommes. Cette exploitation est la rationalité suprême du système; autrement dit, les rationalités secondaires et divergentes qui le parcourent et l'informent sont enfermées dans un espace clos: celui d'une logique. Tout ce qui ne met pas en cause l'existence du système en tant que tel est possible et inversement

On nous pardonnera de nous être appesanti de la sorte sur la présentation historique si l'on comprend que l'organisation générale de la société sud-africaine présente une étonnante stabilité dès le XVIIIe siècle. Elle a pu connaître la colonisation étrangère (anglaise), la guerre civile, l'industrialisation et une division idéologique profonde au sein de la couche dirigeante, sans que le cadre général des rapports économiques et sociaux entre couche dominante et couche dominée ne soit structurellement affecté. Dans ce sens, nous sommes amenés à considérer les différents états de la société sud-africaine depuis la deuxième moitié du XVIIIe siècle comme des réalisations différentes et reliées d'un même système opérant avec des catégories où les éléments sont interchangeables dans les limites posées par la structure générale. Deux exemples: la force de travail non blanche put être -- selon les périodes -- hottentote, indienne, chinoise, africaine; elle n'en est pas moins restée déterminée dans son moyen de production par un ensemble de principes qui sont restés intangibles et latents, depuis la vieille loi romano-hollandaise jusqu'à la récente législation de l'apartheid. De même les produits de cette force de travail ont pu changer, du bétail à l'or, de la canne aux produits industriels, sans que ces éléments de la production n'induisent par leurs nécessités internes une logique différente de celle que leur assigne leur position dans l'ensemble. Cela explique pourquoi la rationalité du libéralisme économique classique reste en échec sur des points importants. La production, pour s'organiser, doit tenir compte des limites que lui impose une [101] rationalité qui n'est pas uniquement celle de la rentabilité, mais celle plus profonde de l'exploitation des hommes de couleur par les hommes blancs. Ce schéma, ici aussi, fait abstraction de nombreux phénomènes annexes et secondaires.

Nous éviterons ainsi l'embourbement théorique que l'on rencontre si souvent dans les travaux sur l'Afrique du Sud. Une première remarque concerne le concept de pluralisme dont l'usage, implicite dans nombre d'analyses sommaires, est ouvert et justifié dans les plus fines. Nous allons citer la meilleure, celle de Pierre L. Van den Berghe1: "Une société est pluraliste dans la mesure où elle est structurellement segmentée et culturellement diverse. Pour s'exprimer en termes plus opérationnels, le pluralisme est caractérisé par l'absence relative de consensus sur les valeurs; par la rigidité et la clarté relatives de la définition de groupe; par la présence relative de conflits ou, au moins, de manque d'intégration et de complémentarité entre les différentes parties du système social; par le caractère segmentaire et spécifique des nations, et l'existence relative d'une véritable duplication institutionnelle (opposée à la différenciation ou la spécialisation fonctionnelles) entre les différents segments de la société. Les institutions ne doivent pas toujours être incompatibles pour qu'une société soit pluraliste, mais il doit y avoir présent un certain degré de duplication structurelle et fonctionnelle. En d'autres termes, une société est pluraliste pour autant qu'elle est compartimentée en sous-systèmes quasi indépendants, chacun d'eux possédant un ensemble d'institutions homologues et n'ayant que des points de contact spécifiques avec les autres (par exemple, participation commune à l'économie monétaire, et sujétion à un corps politique commun). Une société pluraliste est une société dans laquelle on ne peut prendre un "phénomène social total, pour citer Marcel Mauss, et tracer ses ramifications dans la société entière" (1965: p.270).

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Il peut se faire que cette définition soit "opérationnelle" en certains lieux. Pour l'Afrique du Sud, elle est largement inadéquate. Il existe certes des groupes "raciaux" clairement délimités, que l'on peut nommer sociétés et qui ont des caractéristiques (culturelles, sociologiques, etc.) propres. Mais il ne s'agit pas de compartimentation "en sous-systèmes quasi indépendants". La notion de sous-système est une faveur que l'analyste se fait à lui-même au niveau de l'élaboration des modèles, un concept que l'on applique à certains aspects de la société tout entière; un "sous-système" n'articule pas un groupe social donné. Quant à la quasi-indépendance, elle est contredite par les analyses de Van den Berghe lui-même. Enfin la question de la duplication apparaît comme un résidu fonctionnaliste: s'il y a des homologies institutionnelles, alors l'homologie est un aspect général des groupes en cause. En Afrique du Sud, les groupes ne sont marqués d'aucune homologie de cette sorte, mais plutôt de différences spécifiques liées à leurs positions respectives dans un système général.

La perspective "pluraliste" est, on le sent, culturaliste. Il est dommage que Van den Berghe n'ait pu en sortir malgré l'outil qu'il se donne d'entrée: la notion de conflit. Mais il a gardé au mot son sens banal (curieusement rebaptisé "dialectique hégélienne" quand le conflit implique une interaction) alors qu'il eût fallu développer le concept qui aurait défini de façon univoque un certain type de relation structurale2. Mais notre auteur ne visait sans doute pas à construire une théorie générale du conflit qui bien sûr eût impliqué et soutenu une théorie du pouvoir3-- immense bâtisse à laquelle manquent encore les charpentes essentielles.

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L'erreur du "pluralisme" n'en entraîne pas moins d'autres qui, pour moins théoriques, n'en révèlent que mieux sa nature. La conclusion de South Africa, a study in conflit est en effet que l'Afrique du Sud, telle que la dirigent les gouvernements nationalistes, court à la ruine, va inévitablement s'effondrer à cause des dysharmonies et des dysfonctions qu'ils ont à charge de maintenir. Rien dans le travail de Van den Berghe ne vient concrètement appuyer cette idée. Et tout à notre sens dit le contraire: car c'est la même logique qui est au travail dans ce pays, maintenant comme cinquante ou cent ans auparavant. Affirmer que le système va sauter revient à prendre des désirs pour des réalités. C'est la conscience libérale qui refuse de voir que le pouvoir s'exerce justement par le truchement de ces "dysfonctions". Elles sont repérées et dénoncées en tant que telles par la pensée libérale elle-même et la sociologie qu'elle sous-tend. Mais de juge elle devient partie dans le conflit qui l'oppose à l'idéologie dominante qui prétend assumer l'entière rationalité du système. Dans la réalité, cette idéologie raciste n'est qu'un élément de ce système. La pensée libérale -- en dénonçant les incohérences -- accepte l'idéologie telle qu'elle se donne, c'est-à-dire comme ultima ratio. Ce leurre a une double fonction; éviter de reconnaître dans le système réel l'image d'un prolongement possible du système libéral et attaquer les apparences au moment où la réalité échappe à son analyse. En d'autres termes, croire (car c'est bien une croyance) que la machine va casser, c'est s'épargner d'expliquer pourquoi elle ne casse pas et n'a pas de raison interne de casser, ne considérerait-on que le dynamisme dont elle fait preuve depuis des années4.

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L'OBJET DU POUVOIR ECONOMIQUE.

 

L'Afrique du Sud est un pays riche par ses ressources et par la quantité de biens produits, riche aussi par rapport à ces pays qu'un euphémisme nomme sous-développés, et en particulier aux autres pays africains. N'étaient les conditions politiques, le complexe industriel sud-africain serait un formidable pôle de développement pour la moitié du continent5.

Le revenu national est passé, à prix courants, de 266 millions de rands en 1912, à 468 en 1930, 950 en 1940, 2504 en 1950 et 5.000 en 1961, soit, calculé à prix constants, un accroissement moyen de 5% entre 1920 et 1960-6.

Ce revenu national se répartit comme suit selon les secteurs de la production en pourcentage (tiré de Houghton, 1964: p.228-229):

VII - REVENU NATIONAL PAR SECTEURS

 

Contrairement donc à l'idée reçue, l'économie sud-africaine n'est pas uniquement minière, et l'industrie devrait avoir un rôle encore croissant dans les prochaines années. Mais la production minière occupe une position stratégique dans le dispositif sud-africain pour trois raisons essentielles:

1. La connexion en amont (trusts et capitaux internationaux) et en aval (vente de l'or sur le marché mondial) des mines avec les circuits internationaux.
2. Le rôle dynamique (entraînement) de cette industrie sur le plan technologique et financier, ainsi que le rôle politique de ses dirigeants.
3. Le rôle de modèle qu'a joué l'organisation de la production sur les autres secteurs. La politique du travail ne peut en effet se comprendre qu'en référence aux nécessités minières.

En 1954, l'or représente près de 65% de la production minière, suivi par l'uranium, le charbon, le diamant, le cuivre, l'amiante, etc. Cet or a une place prépondérante sur le marché mondial ainsi qu'en témoigne ce tableau du pourcentage de la production sud-africaine par rapport à la production mondiale.

- VIII - PLACE DE L'AFRIQUE DU SUD DANS LA PRODUCTION MONDIALE D'OR

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On ne peut donc évoquer l'or sud-africain sans revenir au débat sur le système monétaire international. Jamais à l'époque moderne l'or n'a existé en quantité suffisante pour qu'existe une couverture totale des monnaies qui s'y mesurent. Et la différence s'accroît très vite; ainsi les réserves-or des banques centrales ont-elles augmenté de 15% entre 1952 et 1962 alors que le volume du commerce international augmentait de 60%. Les désordres monétaires qui suivirent la grande guerre et la crise de 1929, l'abandon de l'étalon-or amenèrent un nouveau système monétaire international essentiellement fondé sur la convertibilité du dollar en or mais, depuis 1960, les avoirs étrangers en dollars (gages des monnaies nationales) ont presque atteint le double des réserves d'or américaines (25,2 milliards de dollars contre 14). Ce fait est dû au déséquilibre persistant de la balance des paiements américaine. La crise qui a éclaté en 1960 et qui a rebondi au début de 1968 n'a pas encore reçu de solution.

Sans entrer dans la discussion7, rappelons que plusieurs thèses sont en présence: le retour à l'étalon-or; le retour à une monnaie gagée sur des produits marchands autres que l'or; la création de réserves monétaires par droit de tirage sur le Fonds monétaire international -- et un système ingénieux et compliqué d'"unités de réserves collectives" qui serviraient de véritable monnaie internationale (les C.R.U.). Aucune n'exclut complètement l'or, mais c'est le prix de ce dernier qui pourrait changer selon le type de réforme adopté. Or, le prix de l'or est fixé, depuis 1934, à 35 dollars l'once (31 grammes), prix auquel le maintient le Trésor américain, en dépit du fait que depuis 1935 le pouvoir d'achat du dollar a diminué de plus de moitié (de là viennent les arguments en faveur de la réévaluation de l'or). Depuis le début de 1968, devant l'incapacité du marché de Londres, soutenu par les réserves américaines, à faire face à la spéculation, un marché libre de l'or a été ouvert à Londres pour les transactions des particuliers. Il s'agit sans doute d'une mesure transitoire et les échanges internationaux continuent sur l'ancienne base. Il n'y a que trois hypothèses sur l'avenir [107] à long terme du prix de l'or: dévaluation -- réévaluation -- stabilité. Ceci touche de près la rentabilité des mines sud-africaines.

Actuellement les profits sont élevés. On connaît des mines de courte durée qui distribuent au-delà de 20% en dividendes. Certaines mines sont anciennes et au bord de l'équilibre alors que d'autres, surtout celles de l'Etat libre d'Orange -- ouvertes après la dernière guerre -- font des profits considérables. En moyenne, on considère que les mines font un bénéfice net qui tourne autour de 30% dont la moitié est versée en dividendes et l'autre moitié conservée pour alimenter les réserves et permettre l'autofinancement des investissements assez lourds que nécessitent la rationalisation et la modernisation constantes des entreprises8.

Ce taux de profit -- "très substantiel", au dire de Dautun -- est en relation directe avec les bas salaires payés aux ouvriers africains. Mais l'avenir de l'extraction est sujet à caution: on peut penser qu'à longue échéance, l'importance des mines d'or dans l'économie sud-africaine ira en décroissant, définitivement supplantées par l'industrie; leur rôle reste pourtant considérable pour les prochaines années. Il y a trente ans, les experts estimaient leur fin prochaine; elles sont aujourd'hui en expansion. L'uranium, que l'on extrait dans les mines d'or elles-mêmes, est venu récemment s'ajouter à leurs sources de revenus. Les conditions d'exploitation et de vente se sont cependant transformées. Les vieilles mines du Rand voient leur contribution diminuer alors que les nouvelles mines ouvertes depuis la guerre dans l'Etat libre d'Orange, dans la région de Welkom, produisent plus de la moitié de l'or sud-africain.

Le prix de l'or restant stable, les coûts augmentent régulièrement avec l'inflation contenue qui accompagne l'expansion industrielle. Les mines "marginales" ont des marges de profit très restreintes, et certaines sont déficitaires. A défaut d'une augmentation mar[108]quée du prix de l'or, ces mines devraient compter sur une dévaluation de la monnaie sud-africaine ou sur des subventions gouvernementales, mesures qui semblent être envisagées dans certains milieux responsables. Dans l'état actuel des choses, une vingtaine de mines devront sans doute fermer vers 1970. On estime que les autres ont encore, au rythme actuel de l'exploitation, une trentaine d'années à fonctionner. Mais, pour aller plus vite que la montée des coûts, les mines accélèrent les cadences de production. Les pronostics dans ce domaine se sont très souvent révélés aléatoires. Dans les mines récentes la période d'exploitation à faibles coûts est terminée et les investissements s'alourdissent. L'accroissement de la productivité est en diminution depuis 1962. Selon Dautun: "Certains experts pensent même que la production sud-africaine pourrait se stabiliser au niveau actuel pendant les quatre ou cinq prochaines années, puis décliner ensuite" (p.95).

Si par leur contribution au produit national brut et par le nombre des travailleurs employés les mines d'or ne jouent plus un rôle dominant, leur influence demeure notable dans les investissements que les sociétés minières effectuent dans de nombreux secteurs industriels. D'autre part, les impôts très élevés qu'elles payent à l'Etat ont indirectement aidé sa politique d'investissements dans l'industrie lourde, de protection douanière accordée aux industries secondaires et de soutien à l'agriculture européenne. Ces impôts s'élèvent à 42% des profits, alors que les mines d'or ne versent que 23% en Rhodésie, 18% en Australie et de 4 à 18% aux Etats-Unis et au Canada.

Les mines d'or ont également une action stabilisatrice sur les fluctuations économiques. Quand les autres secteurs subissent une récession ou une dépression, qu'elle soit d'origine interne ou internationale, leur activité est stimulée par une diminution des coûts, les prix de leurs achats à ces secteurs étant en baisse. Comme les mines fournissent d'importants marchés à l'agriculture et à l'industrie, ce regain d'activité les stimule en retour. Cette action stabilisatrice s'exerce aussi sur la demande de main-d'oeuvre qui, bien qu'en diminution légère et continuelle, reste stable pour d'assez [109] courtes périodes de récession, et par les impôts dont le volume est également stable; ceci permet au gouvernement de ne pas trop réduire ses dépenses qui s'avèrent particulièrement nécessaires pendant ces périodes. Comme le remarque avec satisfaction un ouvrage publié par le porte-parole de la Chambre des Mines, "aucun autre secteur de l'économie sud-africaine n'importe aussi peu, n'exporte tant et ne fonctionne sur une échelle aussi large et productive" (South Africa in the Sixties). C'est en effet l'or qui maintient l'équilibre de la balance commerciale.

Sans entrer encore dans les incidences politiques et sociales du processus de la production d'or, il suffit ici de noter la position centrale que celle-ci conserve dans le sytème économique sud-africain, bien qu'elle ait perdu son rôle moteur dans le "décollage" économique. Position centrale qui est faite d'une force et d'une faiblesse; une force, car elle permet à Pretoria d'agiter le spectre d'une crise dans le système monétaire international quand se précisent les condamnations de sa politique par l'O.N.U.9 ou les menaces de boycott international (cf. Segal, 1964); une faiblesse, car une dévaluation du prix de l'or, ou une augmentation substantielle des salaires des mineurs africains -- la probabilité de la deuxième hypothèse étant infiniment réduite dans l'état actuel des choses -- ruineraient en grande partie l'industrie extractrice. Devant les mesures internationales prises au début de 1968 pour éviter une réévaluation officielle du prix de l'or, le gouvernement sud-africain a cessé ses ventes d'or pour accroître la "fièvre" et pousser à la réévaluation. Les Etats-Unis, fort menacés, ont réagi sèchement dans l'espoir que le manque de devises obligerait rapidement Pretoria à céder. Le gouvernement sud-africain fait tout son possible pour relancer la spéculation, sans pouvoir empêcher que le prix de l'or ne stagne, sur le marché libre de Londres, autour de 39 dollars l'once.

Il reste que les mines d'or sont un enjeu formidable pour les [110] capitaux locaux et étrangers, pour l'Etat et pour les travailleurs, un lieu de la lutte pour le pouvoir économique.

D'autres mines jouent un rôle important dans la structure économique. Ainsi le charbon dont la production était de 37 millions de tonnes en 1960, avec les prix les plus bas du monde: 7 shillings 4 par tonne contre 17 shillings en Australie, 34 aux Etats-Unis et 45 en Grande-Bretagne, grâce aux techniques modernes d'extraction et aux salaires très bas des mineurs africains. Le diamant, extrait et vendu par un monopole -- la De Beers -- possède des débouchés industriels assurés pour longtemps. Les Etats-Unis absorbent 80% de la production mondiale.

Le rôle dominant dans l'économie est tenu aujourd'hui par l'industrie, mais le premier moteur de l'industrialisation n'a pas été le grand capital. Pionniers et gestionnaires du système colonial, les groupes financiers des mines ne pouvaient pas prendre la direction d'une évolution qui devait aboutir au dépassement d'un système dans lequel l'Afrique du Sud avait pour vocation l'exploitation et l'exportation de ses richesses minières et agricoles ainsi que l'importation des produits industriels de Grande-Bretagne. Or ces groupes étaient la seule source importante de capitaux disponibles en Afrique du Sud et ils étaient liés de plusieurs façons à leurs homologues anglais. Dans ces conditions, seules quelques industries secondaires transformant des produits semi-finis importés pour le marché intérieur (textiles, mécanique) ou des produits de base sud-africains pour l'exportation (alimentation) avaient pu s'établir au lendemain de la première guerre mondiale. Les groupes contrôlant l'épargne privée avaient d'ailleurs bien montré leur volonté de ne pas sortir du système colonial en se refusant à soutenir plusieurs initiatives privées tendant à la création d'une sidérurgie importante, puis en refusant d'acheter les actions émises par l'Etat dans le même but.

L'Afrique du Sud possédait pourtant les principaux éléments d'une économie industrielle: l'énergie et les minerais indispensables [111] (charbon, fer, métaux rares), des marchés encore inexploités ou monopolisés par l'industrie métropolitaine, une main-d'oeuvre abondante et peu coûteuse et enfin, nous l'avons vu, une source importante de capitaux.

Il fallait donc l'intervention d'une nouvelle force politique pour manoeuvrer les leviers dans le sens d'une rupture du système colonial. Cette force est apparue au moment de la prise du pouvoir, en 1924, par l'alliance des deux courants, le mouvement ouvrier européen et le mouvement de renaissance nationale des Afrikaners.

Nous avons vu comment l'Etat entreprit de jeter les bases de l'industrie lourde en créant en 1928 la Iron and Steel Corporation (I.S.C.O.R.) à capitaux d'Etat. En même temps était adoptée une politique de protection douanière systématique en faveur de "toute industrie pouvant s'établir sur des bases saines"10.

L'Etat a créé, par l'intermédiaire de la Société de Développement industriel (I.D.C.), des entreprises dans de nombreuses branches industrielles et pris d'importantes participations dans des sociétés mixtes, en coopération avec des capitaux privés. Le rôle économique de l'Etat est ainsi devenu fondamental, plus encore que dans aucun pays capitaliste développé: le secteur public assurait, en 1961, 42% de la formation brute de capital -- ces investissements étant principalement financés par les impôts prélevés sur les bénéfices des mines d'or. L'Etat est le plus gros employeur et constitue le plus important marché pour les entreprises industrielles, en particulier celles du secteur d'armement qui prend une importance croissante. Enfin l'Etat peut dicter à l'économie ses principales orientations: il est en position de monopole dans la production de l'acier (l'I.S.C.O.R. fournit près de 90% de la production sud-africaine et couvre pratiquement les besoins intérieurs); il contrôle le crédit par la Banque fédérale de Réserve et il gère le réseau des chemins de fer, réglant les tarifs suivant ses options économiques et politi[112]ques. C'est ainsi que les tarifs préférentiels sont accordés au transport de produits agricoles, d'or et de produits industriels destinés à l'exportation, tandis que des tarifs discriminatoires sont imposés aux produits industriels importés et acheminés vers le Rand.

La politique protectionniste lancée en 1925, relâchée en 1957, mais reprise en 1960, dénote l'état de sous-développement relatif de l'économie ainsi qu'en témoigne ce tableau de la "valeur ajoutée par travailleur":


-IX - VALEUR AJOUTEE ET SALAIRES

L'action économique de l'Etat a donc abouti à une transformation profonde des structures de l'économie sud-africaine en préparant le terrain de sorte que les industries extractrices produisent des effets d'entraînement. Les mines d'or ont servi de marché et de source de capitaux; elles ont provoqué une concentration technologique et une première poussée d'urbanisation, européenne surtout. Le processus cumulatif de la croissance aidant, l'industrialisation a suscité une deuxième vague d'urbanisation dans la population africaine, source de nouveaux marchés. Le stimulant de la production de guerre (1939-1945) et une grosse vague d'investissements étrangers, au lendemain des hostilités, ont assuré le maintien du rythme de croissance aux alentours de 5%. L'Afrique du Sud peut [113] ainsi assurer une importante formation intérieure du capital; celle-ci représentait, en 1961, 30% du revenu national net. Certes les capitaux étrangers gardent une place considérable; la moitié des investissements effectués entre 1946 et 1956 sont d'origine étrangère, britannique et américaine surtout11. De plus l'Afrique du Sud ne dépend pas de l'étranger uniquement pour ses capitaux: son industrie n'est pas encore assez développée et diversifiée, elle doit importer des équipements industriels essentiels qu'elle acquiert grâce à ses exportations d'or; sa balance commerciale demeure caractérisée par des exportations de produits de base et des importations de produits industriels.

L'autre grand secteur économique, non par sa contribution au revenu national, mais par le nombre de travailleurs qu'il implique est l'agriculture (35% de la population masculine active en 1960). On sait qu'après les lois de 1913 et 1936 la surface dévolue à l'occupation blanche comprend 86,5% de la surface du pays. Sur ces terres, vivent environ 20% des Européens, 30% des Africains et 40% des Métis; ces deux derniers groupes fournissent la main-d'oeuvre cependant que 75% des fermiers européens sont propriétaires. Les traditions de l'égalitarisme boer ne se reflètent pas dans la répartition de la propriété: sur les 104.000 exploitations, 75% sont inférieures à 850 ha et ne couvrent ensemble que 23% de la surface agraire.

Malgré la grande exploitation et l'abondance de main-d'oeuvre, l'agriculture est un secteur de médiocre importance puisqu'elle ne contribue que pour 10% à la formation du revenu national. Mais où est la cause, où est l'effet? Nous verrons plus loin quel type de main-d'oeuvre l'agriculture européenne requiert et l'on comprendra pourquoi -- en dépit d'une mécanisation et d'une modernisation qui se sont beaucoup développées depuis la dernière guerre -- la rentabilité reste faible.

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- X - FORCE DE TRAVAIL RURAL

 

Soucieux de ménager une partie très importante de l'électorat, tous les gouvernements depuis l'Union ont poursuivi une politique fortement protectionniste, appuyée sur un réseau d'instituts de commercialisation qui assure une fixation monopolistique des prix et des quotas. Ces instituts travaillent en liaison étroite avec les coopératives agricoles, qui sont fort puissantes12.

Un cas concret pourra éclaircir le fonctionnement de la production, celui du mais qui est le produit agricole le plus important (103 millions de rands en 1958). Il constitue la base de l'alimentation pour la population africaine, surtout rurale. Les quantités récoltées et les prix mondiaux sont assez instables. Au début des années vingt on imagina un plan de stabilisation précurseur de l'actuel système de contrôle des marchés. On encourageait la production afin de maintenir le prix intérieur, mais pour exporter les surplus le consommateur devait payer la différence entre prix intérieur et prix mondial; donc, plus grande était la récolte, plus cher le prix sur le marché local. Après la guerre, comme la consommation intérieure avait crû plus vite que la production, on importa du mais tout en modernisant l'exploitation et en élargissant les surfaces ensemencées. Et de nouveau, après 1954, se reposa le lancinant problème des surplus. Pour 1961 [115]-1962, les pertes à l'exportation se chiffraient à 10 millions de rands: cela revenait à une subvention indirecte des agriculteurs européens (qui produisaient 84,5% du mais en 1957) par les consommateurs, africains pour la plupart.

Le maintien de cette situation malthusianiste est assuré par une vingtaine de marketing boards qui contrôlent environ 70% de la production. La place dominante dans ces institutions a été réservée par la loi (1937-1946) aux producteurs eux-mêmes, à qui, par ailleurs, le mouvement coopératif assure une puissance financière et une influence politique considérables.

L'agriculture européenne a donc un rôle économique effacé, mais pèse d'un grand poids sur deux systèmes: celui de la répartition du pouvoir entre classes européennes, et celui de la répartition de la force de travail non européenne qui désigne alors l'Afrique du Sud comme un pays plus rural qu'industriel.

A cette économie "moderne-classique" est juxtaposé un deuxième secteur, qu'il est convenu d'appeler "économie de subsistance". Les économistes orthodoxes aiment à théoriser une telle situation en la qualifiant de dualisme: la coexistence des systèmes n'entraîne pas la communication entre eux. En Afrique du Sud, le cas est clair: il s'agit d'un secteur "moderne", monétarisé, et d'un autre secteur où le premier tire ou renvoie la main d'oeuvre dont il a besoin ou qu'il a en surplus; ce deuxième secteur -- celui des Réserves -- ne possède pas une économie de subsistance car l'activité économique ne permet pratiquement à personne d'y subsister. On ne vit dans la Réserve que grâce à un (ou plusieurs) membre de la famille qui travaille dans le secteur moderne pour faire l'appoint et permettre d'atteindre le niveau de subsistance minimale. Economie de sous-existence, dirions-nous.

"Une productivité déclinante, une surabondance persistante de bétail, la dénudation du sol et la pauvreté générale des gens, allégée seulement par le nombre croissant des travailleurs migrants [116] qui quittent les Réserves, telles ont été les causes de graves préoccupations depuis plus de trente ans." (Houghton, 1964: p.69) Les chiffres montrent ainsi la stagnation de la production et du cheptel, malgré l'accroissement de la population et de la surface des Réserves depuis 1936.

- XI - PRODUCTION AGRICOLE DES RESERVES

Le rapport Tomlinson -- vaste enquête (1950-1954) sur les possibilités et les implications techniques et économiques de l'apartheid 13-- note, entre autres faits, que 56% des bovins et 47% des ovins meurent par manque d'eau et de nourriture. Ce même rapport a fait un bilan de l'agriculture dans les Réserves: mauvais usage du sol -- méthodes de culture inefficaces -- méthodes d'élevage inefficaces -- accroissement de l'érosion des sols -- diminution de la fertilité des sols -- faible rapport des récoltes et des troupeaux -- revenu agricole extrêmement bas -- régime [117] alimentaire qualitativement déficient -- niveau sanitaire médiocre = niveau de vie généralement bas (Tomlinson Commission, p.112). Et les géographes s'accordent pourtant à reconnaître qu'une grande partie des Réserves jouit d'un sol très bon et de conditions climatiques favorables.

L'exemple éclairant -- et aussi bien le noeud de l'affaire -- est ici celui du bétail. Nous avons dit (p.43-45) le rôle du bétail comme porteur de significations sociales complexes, comme élément de messages qui passent en tourniquant dans les codes alternés de la parenté et du pouvoir au sein de la société africaine.

La rationalité d'un élevage ainsi déterminé ne pouvait qu'entrer en conflit avec celle d'une pratique, entièrement différente, et que l'on nomme économique. C'est ainsi que le nombre prime sur la qualité et la longévité sur la productivité. On attendra pour la manger ou la vendre que la bête meure de vieillesse ou de sécheresse. L'économiste a prouvé que le système consommait parfois de l'argent, au lieu d'en produire14. Le mineur qui revient chez lui n'hésitera pas à investir une bonne part de son argent dans un achat de bétail, plutôt que d'augmenter la rentabilité de sa terre, avec comme raison subsidiaire que moins bonne est sa terre, moins les Blancs la convoiteront15. Du même animal en état de sous[118]-nutrition on attend qu'il tire la charrue, qu'il donne du lait et de la viande; il est nourri en vaine pâture, gardé par quelques garçons du village. Et le jour du rite, c'est le meilleur taureau qui est sacrifié. Vendre son bétail revient, littéralement, à "mourir" (Reader, 1966: p.45).

C'est dire comment furent accueillies les mesures que prirent à plusieurs reprises et en des lieux divers les fonctionnaires du ministère des Affaires indigènes afin de rationaliser l'élevage: réduction du cheptel, élimination des animaux les moins rentables clôture des pacages, etc. Il y eut des émeutes et des morts. Restent la persuasion et l'exemple des fermes-pilotes gérées par l'administration, mais leur pouvoir de conviction ne semble pas avoir encore beaucoup altéré l'économie close de la "vache au nez humide".

Si les Réserves sont des terres de "pauvreté", au dire même des experts appointés, c'est qu'elles occupent en bloc une place particulière et marginale dans le système de l'économie développée du pays. Leurs richesses potentielles sont détruites par une seule cause profonde: la surpression démographique qui libère une autre richesse, fonctionnelle dans un autre système: la main-d'oeuvre, la force de production qui trouve à se vendre sur les marchés proches du Rand et des villes côtières.

 

LE LIEU DU POUVOIR ECONOMIQUE.

 

Deux pôles réunissent chacun une capacité d'investissement et une influence suffisantes pour peser sur les structures économiques: ce sont les trusts miniers et l'Etat.

Techniquement et financièrement, l'exploitation de l'or est très concentrée. La ruée des premières années (1887-1897) a été le fait d'individus et de petites sociétés: sur les 576 qui ont été [119] enregistrées, 206 ont fusionné et 313 ont été éliminées. Il en reste aujourd'hui 55. Cette concentration a été amenée par le besoin de capitaux et l'évolution des conditions techniques d'exploitation. La mécanisation et l'exploitation des filons à grande profondeur sont les conditions de la rentabilité. Ce mouvement a été accompagné et prolongé par une concentration financière, entamée vers 1897 et pratiquement achevée en 1910, qui a placé les 55 sociétés exploitantes sous le contrôle de sept groupes financiers, dont le principal est l'Anglo American Corporation, dirigée par la famille Oppenheimer. Ces groupes se sont constitués grâce au réinvestissement des profits réalisés dans les premières années de l'exploitation du diamant (1870-1888). C'est le cas de l'Anglo American fondée avec des capitaux de la De Beers Consolidated Mines. Ces deux groupes ont de nombreux intérêts communs et sont actuellement présidés l'un et l'autre par Harry Oppenheimer.

On ne donnera ici que l'exemple de l'Anglo American dont le capital déclaré est, en 1962, de 244 millions de rands; elle possède à cette date une participation majoritaire dans vingt-deux compagnies d'investissement (totalisant 424 millions de rands), treize mines d'or (350), quinze de charbon (56), cinq de cuivre (198) et sept autres de minerais divers (22). A cela s'ajoutent six sociétés foncières (26), dix-huit industrielles (24), neuf compagnies de prospection (2) et cinq banques. Enfin l'Anglo American possède des participations qui lui assurent un droit de contrôle dans différents holdings qui rassemblent vingt-neuf mines d'or, six de diamant, cinq de cuivre, etc. (172). Parallèlement, la De Beers contrôle diverses sociétés dont le capital total dépasse 400 millions de rands. Elle a pratiquement le monopole de l'exploitation du diamant, et par sa filiale, la Central Selling Organisation, elle contrôle 95% de la commercialisation du diamant dans le monde. Elle manipule donc à discrétion le niveau des prix et de la production (Gregory, p.598). Ainsi l'homme qui est à la tête de cet empire règne sur des capitaux qui dépassent le milliard de livres sterling... et il appartient au parti de l'Opposition.

Les groupes ont de nombreuses liaisons, échangent administrateurs [120] et participations, ont des filiales communes dans différents secteurs économiques et différents pays. Ils comportent une large participation de capitaux étrangers: sur les 1694 millions de rands investis dans les mines d'or de 1887 à 1960 (réinvestissements des profits compris), 872 viennent de la Grande-Bretagne. Mais la concentration va encore plus loin puisque les sociétés minières (or et charbon) sont réunies au sein de la "Chambre des Mines du Transvaal et de l'Etat libre d'Orange". Elle constitue un véritable groupe de pression politique qui défend les intérêts miniers auprès et parfois à l'encontre du gouvernement, subventionne l'opposition parlementaire et possède la plus grande partie de la presse d'expression anglaise. La Chambre coordonne également l'activité des mines sur le plan technique. Elle assure le recrutement de la main-d'oeuvre par ses propres organismes, la Native Recruiting Corporation pour l'Afrique du Sud et la Witwatersrand Native Labour Association pour l'étranger.

Dans le même temps, on assiste au développement de cette politique qui consiste à chercher d'autres paniers où mettre les oeufs d'or. Les grands groupes sud-africains étendent en effet leurs participations à des entreprises situées à l'étranger. Non seulement la Rhodésie, la Zambie, le Congo, l'Angola mais aussi l'Australie, le Canada et même les Etats-Unis accueillent des investissements sud-africains. Un exemple entre beaucoup d'autres: la vieille Consolidated Goldfields of South Africa pouvait annoncer en 1963 qu'elle abandonnait la référence géographique de sa raison sociale, que 48% de ses 81 millions de livres sterling d'actions se trouvaient en dehors de la République, et qu'elle venait d'acquérir le contrôle d'une mine australienne et de l'importante American Zinc Co.

Les raisons de ce glissement vers une formule de portefeuille sont multiples: plafonnement, sinon fléchissement de la production aurifère, prudence devant l'avenir de l'apartheid, meilleure rentabilité des investissements dans certaines régions du monde, etc. Cette politique n'est pas nouvelle puisque, d'une certaine façon, Cecil Rhodes en fut l'instigateur, mais elle est devenue plus systématique [121] et rend beaucoup plus délicate la recherche de l'origine et de la répartition des capitaux au niveau des grands trusts miniers internationaux, et par conséquent, celle des intérêts et des motivations des décisions économiques.

Depuis 1946, les investissements publics représentent environ un tiers du total investi. Ce chiffre seul n'est guère concluant, même si l'on ajoute que l'Etat est le plus gros employeur du pays. La libre entreprise reste une règle d'or que personne ne remet en question, mais l'Etat est intervenu directement, soit comme producteur, soit comme prêteur dans différents domaines que justement la libre entreprise délaissait. Les raisons de ces interventions sont à chaque fois clairement politiques. Récapitulons:

Les années vingt voient la création d'une banque centrale (S.A. Reserve Bank, 1920), de l'Escom (Electricity Supply Commission, 1922) qui fournit aujourd'hui 70% de l'électricité, de l'I.S.C.O.R. (S.A. Iron and Steel Corporation, 1928) qui avec un capital de 221 millions de rands (1960) produit 2 millions de tonnes d'acier par an, l'I.D.C. (Industrial Development Corporation, 1940) dont le rôle est de garantir ou de fournir directement les investissements nécessaires à l'établissement d'industries nouvelles, aidé en cela par l'élèvement des barrières douanières qui protègent les nouveaux produits locaux.

L'I.D.C. a eu une action déterminante dans de nombreuses branches, aidant parfois les trusts internationaux à s'installer comme Courtaulds ou Snia Viscosa, mais l'essentiel de ses investissements (104 millions de rands sur 160) sont allés au secteur public; les réussites les plus spectaculaires sont celles de la Foshor (phosphates) et surtout de la Sasol (S. A. Coal, Oil and Gas Corporation) qui est la plus grande entreprise mondiale pour la fabrication du pétrole à partir du charbon. Plus de 100 millions de rands ont été engagés dans l'affaire, qui a cessé d'être déficitaire en 1960. Il [122] s'agit pour le gouvernement nationaliste d'assurer, même au coût le plus élevé, l'autonomie de sa production de carburant, nécessaire en cas de sanctions économiques imposées au pays de l'apartheid par la communauté internationale16, L'intervention de l'Etat vise donc à donner au pays les moyens de l'autonomie, sinon de l'autarcie économique. Ces moyens mis en place, l'Etat -- théoriquement -- se retire et passe la main aux capitaux privés. Mais la pratique est plus subtile. Certains secteurs ne sont pas près de changer de statut, comme l'acier ou le pétrole-du-charbon. D'autre part, on préfère encourager le développement du capital proprement afrikaner.

C'est surtout après la dernière guerre que des groupes industriels afrikaners ont pu pénétrer sur le marché17. Ils trouvèrent un soutien dans la Volkskas (Caisse du Peuple), créée en 1934 sur l'initiative du Broederbond18. Mais l'appui le plus considérable apporté à cette formation de groupes industriels afrikaners a été l'arrivée au pouvoir des nationalistes. Animés des mêmes aspirations politiques, les dirigeants des groupes industriels afrikaners et [123] ceux de l'Etat travaillent évidemment en étroite liaison: ils passent d'ailleurs fréquemment du secteur privé au secteur public ou aux ministères et inversement. Financièrement, l'aide de l'Etat à ces groupes se traduit par des subventions et par des commandes importantes. Les groupes afrikaners jouent un rôle privilégié dans le programme d'installation d'industries en bordure des Réserves lancé par le gouvernement. Le capital afrikaner prend ainsi une part croissante dans de nombreuses branches industrielles (mines, métallurgie, textile, imprimerie) sans atteindre encore, et de beaucoup, l'importance des groupes miniers.

Mais le protectionnisme a également obligé les sociétés britanniques et étrangères à modifier radicalement leur politique à l'égard de l'Afrique du Sud. Leurs ventes de produits industriels sur le marché sud-africain (équipements pour les mines et l'agriculture, biens de consommation industriels) étaient en effet sensiblement ralenties par les droits de douane discriminatoires. Elles ont donc été amenées à installer sur place certaines de leurs unités de production pour franchir les barrières douanières. Les investissements de capitaux se sont faits de plus en plus sous la forme d'investissements directs, les investissements de portefeuille ne demeurant importants que dans le secteur des mines. Des sociétés de dimension mondiale ont établi des filiales en Afrique du Sud: on passe ainsi de Eastman Kodak à Coca Cola, de Goodyear à Imperial Chemicals, d'American Metal Climax à Unilever, de Ford à General Motors, Volkswagen et Berliet, etc. 19. Le tableau suivant donne une idée de l'origine des capitaux étrangers et de leur point d'arrivée à la fin de 1960 (en millions de rands):

[124]

XII-ORIGINE DES CAPITAUX ETRANGERS

Ce tableau ne rend pas compte des fluctuations; en 1960, après Sharpeville, 200 millions de rands quittèrent le pays mais le mouvement d'entrée a repris avec des irrégularités qui montrent sa grande sensibilité aux événements politiques.

Ces chiffres pourraient laisser au lecteur pressé l'idée que les capitaux étrangers ont un rôle dominant dans le processus de développement. Mais dans la phase actuelle, il n'en est rien: l'épargne intérieure nette de 1946 à 1954 a été estimée à 5,5 milliards de rands et la formation intérieure de capital à 7,4. La différence vient pour 1,6 d'une importation de capitaux et pour 0,3 d'une diminution des réserves d'or. Ces chiffres évaluent donc environ à 20% la place des capitaux étrangers dans le processus d'accumulation. Ils ne tiennent sans doute pas compte des profits réinvestis20 [125] dont la masse est trop réduite pour altérer cette situation qu'une phrase résume: l'Afrique du Sud possède des ressources internes suffisantes pour assurer et orienter son propre développement (dans les conditions normales du commerce international).

La politique d'indépendance économique n'a pas supprimé les liens qui attachent le pays aux autres grands pays industriels et contrairement sans doute aux buts idéologiques du nationalisme afrikaner, la dépendance s'est resserrée bien que sa nature se soit modifiée. Les équipements industriels qu'importe la République sont les produits de technologies avancées qui n'ont d'ersatz qu'eux-mêmes21. Ils sont la marque de l'intégration croissante dans le système général de l'économie capitaliste. La phase coloniale est, de ce point de vue, révolue.

Cette dynamique du système ne permet pourtant pas d'en rendre compte pour l'ensemble ni même pour l'essentiel. Le caractère duel du pouvoir économique (l'Etat et les trusts miniers) semble être un élément d'intégration et de dynamisme plus qu'un facteur de conflit qui bloquerait le fonctionnement. Les pouvoirs se répartissent champs et tâches, échangent de bons procédés et coopèrent à tout ce qui leur est commun. Les trusts miniers, les responsables nationalistes et les dirigeants du secteur public ou d'entreprises privées ne sont divisés par aucun antagonisme assez puissant pour affecter le cours des choses. Les règles du jeu sont toujours respectées. Pour les comprendre, il suffit de considérer leur mise en oeuvre.


LES EFFETS DU POUVOIR ECONOMIQUE.


L'effet premier, massif, de l'application du système sud-africain est que l'appartenance "raciale" détermine les conditions de travail. C'est un ensemble de règles et de pratiques que subsume [126] l'expression colour bar, barrière de la couleur. Le détail de ces dispositions sera examiné plus loin et il suffit ici de garder présent à l'esprit le fait que chaque emploi relève d'une classification officielle et qu'au terme de la loi il ne peut être attribué qu'à un membre d'une "race" déterminée. Le colour bar intervient d'abord en bloc au niveau de la qualification du travail, avec le résultat suivant:

XIII-REPARTITION DES EMPLOIS EN % (1956)

L'accès à la plupart des emplois qualifiés est strictement réservé aux Européens par une réglementation de l'apprentissage, une nomenclature raciale détaillée des postes et une fixation précise des proportions à observer dans chaque branche ou catégorie entre le nombre d'ouvriers européens occupant des postes de décision et de contrôle et celui des ouvriers africains aux tâches d'exécution. Les pouvoirs du ministère du Travail en la matière sont très étendus et il peut prendre des décisions malgré l'opposition éventuelle du patronat ou des syndicats. Le deuxième effet, fondamental également, est ce qu'il est convenu d'appeler le système de travail temporaire ou migratoire. L'origine -- et le symbole -- en est l'organisation particulière que les mines de diamant ont imposée à leur main-d'oeuvre dès les années 1880, le compound.

Des travailleurs sont recrutés dans les zones rurales pour une durée limitée, et enfermés pour la durée de leur contrat dans une enceinte close et gardée par des hommes en armes.

[127]

Le résultat en est une main-d'oeuvre docile, peu coûteuse, d'une rentabilité moyenne satisfaisante, mais dépourvue de formation professionnelle. C'est le modèle général des rapports de production qu'a maintenu et imposé aux salariés africains le prolétariat européen, grâce à l'insurrection du Rand en 1922. L'état du développement économique permettait d'ailleurs facilement aux industriels d'y adapter l'organisation de la production. L'instabilité de la main-d'oeuvre non européenne est maintenant organisée par la loi et supervisée par un appareil administratif spécial, les Labour Bureaux qui dosent l'entrée et la sortie des Africains dans chaque zone déterminée en fonction des besoins en main-d'oeuvre tels qu'ils sont signalés par les employeurs locaux. Les droits de résidence et de circulation des personnes sont ainsi étroitement subordonnés -- quand il s'agit des non-Européens -- aux plans et au développement de l'économie.

Tout le reste, structure de l'emploi, salaires, niveaux de vie, habitat même, est déterminé par le déploiement de toutes les conséquences de ces deux principes, séparés ou conjugués: colour bar et travail migratoire.

Ainsi la répartition de la population a-t-elle été bouleversée par les besoins de l'économie. L'emploi industriel a considérablement augmenté: de 115.000 en 1925 à 679.000 emplois en 1960, auxquels s'ajoutent 100.000 emplois du secteur industriel public, soit 12% de l'emploi total. C'est relativement peu, mais le tableau suivant montre que le secteur moderne est fort important en dépit d'une main-d'oeuvre agricole dont la pléthore résulte d'un choix du système lui-même:

[128]

XIV - COMPOSITION PROFESSIONNELLE DE LA POPULATION ACTIVE

Les 5,6 millions de travailleurs du secteur moderne se divisent en 4,3 millions d'hommes et 1,3 million de femmes. Mais ce tableau nous rensei gne mal sur les conditions réelles; aussi, avant d'aborder l'analyse de plusieurs secteurs clés, les données de la répartition générale des salaires nuancent-elles l'image de l'emploi, selon les appartenances "raciales". P. Van den Berghe a compilé un tableau fort intéressant (1965: p.303) qui fournit l'évaluation de la distribution du revenu national avec le rapport des salaires selon les groupes:

[129]

-XV - REVENU NATIONAL ET SALAIRE PAR GROUPE

Ce tableau montre que la proportion du revenu national attribué aux Africains a légèrement augmenté, que la situation intermédiaire des Métis et Indiens est stable et que la différence entre salaires africains et salaires européens s'est quelque peu affaiblie. Il faut sans doute attribuer ce fait à l'augmentation du nombre de travailleurs africains dans l'industrie (50% entre 1951 et 1960) où le rapport des salaires est plus réduit et marqué par une étonnante stabilité22. Ce n'est pas le cas de toutes les branches ainsi qu'il en ressort des données suivantes, qui ne concordent pas exactement avec celles que nous venons d'évoquer en note:

[130]

- XVI - SALAIRES ANNUELS MOYENS

Mais les salaires ne sont pas un reflet des revenus. Et, pour ce qui touche la population africaine, il semble que l'établissement même des faits soit particulièrement difficile, en l'absence des statistiques précises. Il reste des études partielles et locales, plus ou moins dignes de foi, et des sondages qui se correspondent plus ou moins bien.

Une première donnée est fournie par l'impôt sur le revenu qui touche les revenus supérieurs à 600 rands par an: il est acquitté en 1962 par 887.000 Européens, 103.000 Métis, 21.000 Indiens et seulement 556 Africains23.

D'après les enquêtes effectuées dans la région de Johannesburg en 1956, on constate que 60% des familles africaines -- cinq membres en moyenne -- reçoivent moins de 30 rands par mois, 20 à 30% de 30 à 40 rands, 10% de 40 à 50 rands et 10% au-dessus de 50 rands, ceci avec plusieurs -- deux ou trois -- membres de la famille qui travaillent. A la même époque, le strict [131] nécessaire pour un niveau de vie décent était estimé (à Cato Manor) à 52 rands par mois et par famille, la nourriture absorbant à elle seule les trois cinquièmes des dépenses (Survey, 1961: p.196). Environ 10% des familles atteignaient ce niveau, sans doute même un peu plus, compte tenu des revenus illicites provenant par exemple de la vente de la bière domestique. Par ailleurs un grand nombre de travailleurs ont laissé leur famille à la Réserve.

Selon une déclaration du ministre des Finances (1958), sur les 2.500.000 Africains qui paient la taxe individuelle, 45.000 seulement ont un revenu supérieur à 30 rands par mois.

Les prix varient sans que les salaires s'ajustent. De 1944 à 1958, on a estimé que les prix ont augmenté de 11,5% tandis que les salaires ne montaient que de 8,3%. Alors que selon M. Goldberg, président de la Bantu Wage and Productivity Association, l'indice de productivité du travailleur africain est passé de 100 en 1957 à 132 en 1962, soit un accroissement de 6% par an, les salaires réels ont augmenté de 4% pour le même laps de temps. La plus-value retirée du travail africain a donc augmenté sensiblement (Survey, 1963: p.201).

La confirmation vient d'une étude du pouvoir d'achat: F. P. Spooner, que cite Van den Berghe (1965: p.304), a montré que de 1938 à 1953 l'augmentation du coût de la vie a été de 108% pour le reste de la population et de 152% pour les Africains, différence due aux prix alimentaires, et que, durant ces quinze années, le niveau de vie des Européens s'est élevé de 46%, celui des Métis et Indiens de 11% alors que celui des Africains subissait une baisse de 6,5%. Devons-nous dire que certaine thèse sur la paupérisation absolue se trouve ici en cours de vérification?

Houghton (1964: p.159), que ladite thèse préoccupe fort peu, cite les chiffres de Spooner sans les contredire mais en soulignant surtout que l'on ignore en général comment se répartit le "salaire moyen" africain, et qu'il a personnellement constaté, dans la province du Cap, des différences de salaires entre travailleurs urbains et ruraux allant de 1 à 5 (1960: p.252). Il signale aussi que Spooner considère l'index officiel du coût de la vie comme ina[132]déquat quand on l'applique à des groupes qui varient beaucoup dans leurs habitudes de consommation. Ces remarques, si elles étaient réellement utilisées par les économistes locaux, permettraient de donner plus de véracité aux chiffres qu'ils fournissent. Il faudrait également tenir compte des "compulsions" particulières et des nécessités économiques qui sont liées au niveau des revenus, et qui pèsent sur la structure de la consommation. Les données actuelles sont inexistantes.


Les salaires sont en corrélation étroite avec les conditions du travail, puisque pèsent sur les uns comme sur les autres les mêmes déterminations du colour bar. Nous possédons un tableau concret des effets du système où l'on voit jouer les diverses déterminations de la structure socio-économique dans laquelle la force de travail africaine prend place. Il s'agit de l'histoire d'un individu fictif, John Mvalo, fondée sur 340 histoires individuelles collectées et compilées par Hobart Houghton et son équipe, entre 1950 et 1960. Elle est confirmée par toutes les autres recherches comme l'African Factor Worker, Xhosa in town, Wilson et Mafeje, etc.

"John, conçu durant l'une des visites que son père faisait à la maison pendant qu'il était aux mines, naquit en 1906 à Chatha, près de Keiskammahoek. Avant la naissance de John, son père était retourné à la mine et il ne vit son fils pour la première fois qu'en 1908, quand l'enfant eut deux ans. A partir de ce moment le père fut, dans la vie de l'enfant, une figure mystérieuse qui revenait par intervalles pour six mois, ou plus. Quand le père était parti, la famille allait souvent vivre avec un oncle ou les grands-parents. L'enfant vivait entouré surtout de femmes, d'enfants et de vieilles gens. Quand il eut six ans sa mère l'emmena avec elle à la boutique du marchand où il vit son premier Blanc. Ses parents étaient paiens et il n'alla jamais à l'école, mais il apprit à soigner le bétail, à se battre au bâton, à tirer les oiseaux et à poser des collets. Par les garçons plus âgés, il entendit beaucoup parler de la vie en ville et, [133] en 1922, alors qu'il avait seize ans, son père qui se trouvait à la maison lui dit d'aller travailler à East London. Il fit le voyage avec un camarade de Chatha, qui avait travaillé auparavant à East London. Ils vécurent tous les deux chez la saur de sa mère, qui avait une baraque dans la location du West Bank. Il y resta deux ans au cours desquels il eut six emplois différents. Il ne resta jamais longtemps dans le même emploi, et, entre-temps, il eut des périodes de chômage; il fut tour à tour garçon jardinier, caddie, docker (mais le travail était trop dur), coursier et auxiliaire. Il eut alors quelques démêlés avec la police et retourna à Chatha.

"Son père, qui était à la maison, dit qu'il était temps pour John de devenir un homme. Il se joignit donc à l'école d'initiation et fut circoncis en juillet 1924. Il partit ensuite pour les mines, de septembre 1924 jusqu'à juillet 1925, et revint à la maison pour six mois. Il fit cinq autres séjours à la mine, entrecoupés de visites à la maison. Quand, après son sixième séjour à la mine, il revint à la maison en 1931, il avait assez d'économies pour qu'avec l'aide de son père il réunisse le bétail de l'ikhazi [pour le lobola] et puisse se marier. Il resta à Chatha pendant deux ans et vit naître son premier enfant, mais il fallait de l'argent pour faire vivre la famille et le commerçant ne voulait pas faire crédit plus longtemps. Il repartit donc travailler. Cette fois-ci il alla au Cap et travailla dans une laiterie comme livreur. Plusieurs de ses amis étaient là car il y avait un lien régulier entre son village et cette firme-là24. Il y resta trois ans avant de retourner à la maison, mais il envoyait régulièrement de l'argent à sa femme. Il fit ensuite plusieurs autres séjours au Cap, où il travailla souvent dans la même laiterie; [134] mais il eut une fois un emploi de domestique et un autre pour le nettoyage d'un bureau de poste. Son poste suivant, il l'eut à l'usine métallurgique Iscor à Pretoria. C'était en 1942, quand la guerre lui apporta de bons salaires. Ensuite il travailla au Drill Hall, à Johannesburg, en 1945.

"Il rentra chez lui en 1947. Il avait alors quarante ans. Sa femme lui avait donné quatre fils (dont l'un était mort en bas âge) et deux filles. Bien qu'il soit resté paien, il tenait beaucoup à ce que ses enfants aillent à l'école car il désirait qu'ils apprennent à lire et à écrire. Il possédait à cette époque huit vaches et dix moutons. Son fils aîné avait quinze ans et serait bientôt capable d'aller travailler, et John pensa alors à rester chez lui. Mais en 1948 il y eut une grave sécheresse dans le Ciskei, six de ses vaches moururent et la récolte de mais fut anéantie. Il repartit pour travailler cette fois-ci à Port Elizabeth, où il trouva du travail dans un journal. Il déplaçait les rouleaux de papier. Il y travailla quatre ans, avec deux courtes visites chez lui, mais en 1953 il retourna pour y rester définitivement. Il avait alors quarante-sept ans et son fils aîné âgé de vingt-et-un ans en était à son deuxième séjour aux mines d'or."

"D'une période active étalée entre seize et quarante-sept ans (31 ans) il a passé 36% de son temps à la maison et 64% dans des emplois au loin. Il a eu 34 emplois différents dont la durée moyenne a été de 47 semaines."

Les Wander Jabren de John Mvalo sont en effet pleines d'enseignement. Notons d'abord que le récit, aux détails près, est à considérer comme le modèle réel de la vie des deux à trois millions de travailleurs qui forment la quasi-totalité des mineurs et une grande proportion des ouvriers de l'industrie. On ne peut donc pas croire que, quelles qu'en soient les irrationalités, ce système puisse échapper à la logique particulière de rapports de production bien déterminés et dont nous avons esquissé le contour.

On constate d'une part que l'intégration définitive dans l'économie urbaine et moderne est rendue excessivement difficile, mais que toujours l'individu doit y revenir, car la Réserve ne peut pas [135] subvenir aux besoins de sa famille (et de l'impôt); on constate aussi qu'aux moyens de la formation professionnelle se substitue une sorte de filière des emplois qui mène -- grosso modo -- du travail de mineur ou de domestique ou encore d'ouvrier agricole, à l'usine ou à l'atelier puis, consécration dernière, aux travaux subalternes du secteur tertiaire.

Mais là le paysan entre en compétition avec les autres Africains de souche urbaine qui sont mieux préparés pour remplir les postes de planton, de livreur, emballeur, chauffeur, etc. et dont l'espoir est d'être promu dans la mince couche des cols blancs. Le travailleur migrant n'aspire sans doute pas à monter si haut parce qu'à cette urbanité que le système lui refuse, il dénie à son tour toute valeur et n'a d'autre hâte que de retourner dans la Réserve vivre la vie des hommes mûrs, la seule véritable à ses yeux.

Car enfin, quelle autre possibilité de contester le système que de changer d'emploi?25 Et comment s'attacherait-il à un métier particulier puisqu'à tout moment l'expulsion vers le "douar d'origine" peut survenir sans recours? La grève, interdite, est très sévèrement réprimée si d'aventure elle s'organise. Sa force de travail est absolument interchangeable, et inversement, l'ouvrage auquel il doit s'atteler pour la seule chose qu'il veuille et qui vaille: l'argent, en vaut bien un autre qui rapporte autant.

Il convient de distinguer des degrés dans le mode de travail temporaire. Certains ouvriers ne restent que quelques mois, d'autres plusieurs années dans le même emploi. En raison de cette complexité la proportion de travailleurs migrants dans l'industrie est difficile à établir, le choix des critères étant assez arbitraire. Si l'on [136] adopte comme critère la vie familiale, des enquêtes menées à East London (cf. la série Xhosa in Town) conduiraient à penser qu'environ 65% de la main-d'oeuvre industrielle est composée de migrants: 45,2% sont mariés mais ont laissé leur famille dans la Réserve; 30,4% ne sont pas mariés -- l'on estime que les deux tiers d'entre eux sont migrants -- et 24,4%, vivent avec leur femme en ville. Mais d'autres enquêtes ont montré que 80% des hommes travaillant à East London envoient de l'argent dans les Réserves; cela indique au moins que des liens très nombreux existent entre les Réserves et les locations.

A la mine, les ouvriers vivent pendant la durée de leur contrat, de douze à dix-huit mois, dans les compounds: des alignements de baraques qui se succèdent. Il n'est pas possible d'en sortir sans autorisation spéciale, et toute la vie est organisée par la compagnie. La nourriture est "africaine", elle consiste essentiellement en un régime de gruau de mais car, comme l'explique The Mining Survey, "d'après les normes européennes, le régime de l'indigène pourrait paraître monotone, mais on doit se souvenir qu'en aucun cas l'indigène tribal ne mange le genre de nourriture qui plaît aux palais européens. Le traditionnel petit déjeuner aux oeufs et au bacon ne titillerait jamais l'appétit de l'indigène tribal" (Native Mineworker, p.24)26. L'administration regroupe les travailleurs en fonction de l'origine tribale, reconstitue une pseudo-hiérarchie tribale et nomme des "chefs".

Les manifestations folkloriques et les compétitions de toutes sortes, fortement encouragées, ont pour résultat de former des factions antagonistes parmi les ouvriers et d'entretenir ainsi un climat de violence. Aucune formation n'est donnée à cette main-d'oeuvre temporaire et les contacts s'établissent en fanakalo, sorte de sabir colonial anglo-africain.

Malgré la modernisation des mines, les accidents semblent assez fréquents à en juger par la place qu'ils occupent dans les dépêches d'agences qui proviennent d'Afrique du Sud. "Bien que la Cham[137]bre des Mines proclame qu'elle utilise les méthodes les plus modernes pour protéger les travailleurs contre les accidents -- écrit un vice-président du South African Congress of Trade Unions -- en 1952, il y a eu 25.313 accidents, dont 766 mortels. Des chiffres qui font autorité montrent que depuis le début de l'extraction, 32.000 mineurs ont perdu la vie, et que la moyenne annuelle est de 800 morts. Ce taux élevé d'accidents s'explique par l'attitude du gouvernement sud-africain envers les travailleurs africains. L'interdiction qui leur est faite de se syndiquer les laisse sans protection devant l'exploitation. De plus, l'utilisation de la main-d'oeuvre migratoire, qui change constamment, signifie que les nouveaux travailleurs n'acquièrent pas l'expérience nécessaire pour échapper aux dangers que ce travail implique" (Mabhida, p.27).

En dépit des conditions de travail et du bas niveau des salaires, les mines exercent une prodigieuse attirance qui agit bien au-delà des frontières, jusqu'au Nyassaland, au Mozambique (où, il est vrai, le recrutement et l'acheminement des "volontaires" relèvent des autorités portugaises) et dans les territoires qui étaient jusqu'à présent sous protectorat anglais (Swaziland, Botswana, Lesotho)27. La raison en est, outre la facilité de l'engagement, son rôle de seuil, d'introduction du paysan au mystère de la ville, de l'argent et du monde moderne. L'histoire a ainsi provoqué une sorte de transfert des valeurs rituelles d'initiation, de passage de l'adolescence à l'âge d'homme que seuls sanctionnent le contrat et le voyage vers la fabuleuse "Goli": Johannesburg (de gold, l'or). On ne saurait rêver plus étrange adéquation entre deux sociétés différentes.

Mais le flot de cette main-d'oeuvre vient principalement des Réserves. Là-bas, en dehors du travail temporaire en ville ou aux mines, les revenus proviennent de la terre28. Selon les chiffres officiels de 1951 il y avait dans les 264 Réserves environ 6,7 ha de terre [138] par habitant au Transvaal, 6,2 dans l'Etat libre d'Orange, 3,9 dans la province du Cap et 2,9 au Natal, mais dans ces deux régions les terres sont meilleures. Depuis lors, l'accroissement démographique a réduit cette surface.

Comme le bétail n'est entré que très partiellement dans le circuit économique, c'est l'agriculture qui fournit le revenu. En comptant la valeur des produits récoltés, une enquête estimait que "l'on peut considérer que 100 rands représentent à peu près le revenu moyen, en espèce et en nature, d'une famille de six personnes pour l'année 1940" (Houghton 1955: p.27). Le rapport Tomlinson indique 84 rands pour les mêmes conditions.

Selon le système traditionnel, la terre appartient à la collectivité, et c'est le chef qui attribue les parcelles en fonction des nécessités familiales. La politique des autorités vise, quoique encore très prudemment, à constituer une petite propriété privée du sol pour éliminer les paysans inefficaces et les reconvertir en ouvriers dans les zones frontières. Ainsi, dans quelques régions, les occupants doivent se procurer un titre de propriété dans un délai donné. Les occupants sans titre devront alors, soit changer de place, soit s'employer localement comme salariés.

Mais, même du point de vue sud-africain, le sort le moins enviable, tant pour le niveau que le mode de vie, est celui de l'ouvrier agricole, isolé avec sa famille sur l'exploitation d'un fermier européen, le baas -- le maître. Il n'a plus d'attache avec les gens des Réserves. Il ne peut aller en ville qu'avec l'autorisation du commissaire aux Affaires bantoues, contresignée par le fermier européen. S'il est chassé, il doit errer avec sa famille et ses quelques bêtes jusqu'à ce qu'un autre fermier l'engage. Son seul atout: un manque chronique de main-d'oeuvre rurale.

Si un homme veut quitter la ferme pour gagner de l'argent ailleurs, il est pris dans un cercle vicieux: "Même si un fermier se montre compréhensif en donnant la permission de s'absenter à ses valets, avec la promesse de les reprendre, il n'y a pas de raison pour qu'il continue à loger et à nourrir les dépendants de l'homme pendant que cet homme lui-même est à la ville pour un travail.

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De façon encore plus évidente, un homme ne peut pas s'en aller pour de bon et laisser ses dépendants sur la ferme. Mais à cause du contrôle de la circulation {de la main-d'oeuvre) il lui est également difficile de les emmener avec lui. S'il va à la ville, il lui sera très difficile d'obtenir l'autorisation de les y amener. S'il va à la mine, il ne peut y établir de "résidence" au sens administratif du terme, ce qui signifie que sa famille n'est pas autorisée à venir. Il en résulte que l'ouvrier agricole avec une famille à charge prend des risques considérables s'il renonce à la ferme et à la bonne volonté du fermier. Habituellement, il lui faut rester à sa place dans la ferme, ou alors y mettre son fils ou un autre parent pendant qu'il va lui-même gagner de l'argent en ville" (Mayer, p.168).

L'ouvrier agricole est donc, comme un serf du Moyen Âge, "attaché à la glèbe", ou peu s'en faut29. L'horaire de travail est simple, du lever au coucher du soleil. Dans les périodes de presse, les fermiers font volontiers usage de la main-d'oeuvre temporaire, venue des Réserves ou des faubourgs suburbains. Ce sont environ quatre millions d'Africains qui habitent dans ces "zones blanches". L'ouvrier agricole vit donc avec sa famille: l'épouse est souvent domestique et la famille est parfois requise de travailler tout entière si le besoin s'en fait sentir. L'homme installe son umuzi sur un lopin de terre que le fermier lui concède. Il peut ainsi posséder quelques têtes de bétail, et sa femme fait un peu de culture. Le bétail qu'il possède est une source de fréquente contestation de la part du fermier qui en redoute toujours l'accroissement excessif.

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D'un point de vue purement économique, la situation est très rentable pour les fermiers européens. Dans la mesure où le marché du travail est clos les salaires varient avec la quantité de main-d'oeuvre disponible.

L'accroissement de la productivité, dû par exemple à la mécanisation, aura comme résultat paradoxal, à cause de la pesanteur du marché du travail, de réduire à la fois le nombre des ouvriers et le niveau des salaires que déprime l'apparition d'un chômage local, résorbé seulement par la migration vers la mine ou le centre urbain. C'est ainsi que se rétablit le niveau des salaires. De même, si le prix des biens récoltés augmente sur le marché, la productivité du travail augmente avec le même résultat que précédemment, c'est-à-dire une baisse des salaires. Les fluctuations du marché sont amorties d'abord par les travailleurs.

Nous avions décrit le premier aspect du système de l'agriculture européenne comme une forte protection douanière; le second aspect est la déconnexion des taux de productivité et de rémunération. Ce résultat est obtenu par l'influx control, ce fameux contrôle de la circulation de la main-d'oeuvre30. Et pourtant les économistes estiment que cette main-d'oeuvre est "chère", relativement à la production31. La cause en serait le "manque de zèle et de sens des responsabilités" des ouvriers africains. Mais la question des salaires réels est difficile à trancher; ils sont caractérisés par un double aspect: espèces et nature (surtout du mais, un peu de café, de sucre, de la viande -- si une bête vient à mourir). Vers 1930, la moyenne annuelle pour une famille semble être d'environ 40 rands, dont moins de la moitié en espèces. Les salaires des femmes et des enfants [141] sont à peu près le tiers de ceux des hommes. Dans les fermes de culture intensive ou spécialisée, les salaires sont un peu plus élevés. Actuellement il est difficile de se faire une idée précise; les statistiques manquent et les estimations varient entre elles, comme d'ailleurs les situations locales. Des enquêtes réalisées dans le Cap oriental donnent comme moyenne un salaire de 2,5 rands à 3 rands par mois et par ouvrier, et un revenu de 18 rands pour la famille entière, dont la plus grande partie en nature. Ce chiffre inclut vraisemblablement les produits du travail familial sur le lopin alloué par le fermier. Une enquête officielle réalisée dans l'Etat libre d'Orange (1957) établit que le salaire mensuel du chef de famille est en moyenne de 9 rands (espèces et nature) et de 9 rands pour la femme employée comme domestique. Ces derniers chiffres paraissent élevés, si on les compare à la situation de 1945 (Cf. Hellmann, 1949: p.191-205), tout en admettant qu'une amélioration est survenue depuis la fin de la guerre. Il nous semblerait plutôt, en extrapolant, qu'une moyenne de 20 rands par mois et par famille soit un chiffre à retenir.

Le statut des Africains dans ces zones est variable. Les plus nombreux sont ouvriers salariés, aujourd'hui presque toujours engagés sous contrat. Ils étaient 360.000 en 1918, 655.000 en 1937, 637.000 en 1960. Un deuxième groupe comprend près de 50.000 travailleurs saisonniers. Ils viennent des Réserves, mais aussi des villes, recrutés par les Labour Bureaux. Une catégorie en voie de disparition est celle du métayer; un morceau de terrain lui est alloué, et en contrepartie il doit travailler gratuitement pendant une période donnée -- entre trois et six mois -- et livrer une partie de sa récolte. La législation nationaliste limite désormais le métayage avec sévérité, dans le souci de ne pas créer pour des Africains de "droit" de résidence sur des terres européennes.

On trouve également des squatters, ceux qu'un fermier autorise à résider sur ses terres et à y faire des cultures contre paiement d'une redevance. Une législation draconienne rend leur statut illégal, et oblige le fermier à payer un impôt progressif sur les squat[142]ters qu'il héberge. Le but est soit de les refouler vers les Réserves, soit d'en faire des salariés agricoles32.

Enfin, il reste le cas de la main-d'oeuvre pénitentiaire que le fermier loue à l'Etat pour 9 pence par jour et par homme. Chaque année, de 100 à 200.000 Africains passent ainsi des semaines ou des mois dans les 280 pénitenciers privés que comporte le pays. Dans ces institutions d'un type tout à fait particulier les conditions de vie sont réputées très pénibles, et parfois atroces: peu d'eau, baraquements délabrés, rations de gruau insuffisantes. Il arrive que les prisonniers soient enchaînés et plusieurs cas de décès par suite de brutalités ont ému l'opinion publique. Malgré quelques scandales suivis de sanctions judiciaires, la question revient périodiquement à la surface33.

Le mouvement remarquable nous semble donc être celui de l'homogénéisation des conditions de travail et leur réduction à un statut commun, celui d'ouvrier agricole sous contrat limité. Les diverses mesures prises dans ce sens n'ont pas toujours reçu l'entière approbation des fermiers européens, attachés à certains types traditionnels de rapports personnels -- paternalisme autoritaire -- avec leurs employés. On ne saurait pourtant méconnaître que cette évolution se situe dans la logique du système général de l'apartheid et qu'elle tend à rapprocher -- sinon même à rendre directement commutables -- les conditions ouvrières du [143] monde industriel et du monde paysan, conditions que tout destine à être celles de travailleurs temporairement immigrés.<

Parmi les auteurs de livres ou d'articles sur l'Afrique du Sud, il se trouve une confortable majorité pour déplorer la situation actuelle de l'économie et pour espérer, sinon demander, que les principales mesures ségrégationnistes soient abolies, afin que le libre jeu de la libre concurrence enfin retrouvée puisse satisfaire à la justice sociale. Franklin, Houghton, Hutt, les collaborateurs de l'Institut des relations raciales sont de ceux-là.

Cette croyance nous semble naive si l'on examine la question du coût du système. Certes, on ne saurait prétendre fournir l'expression définitive et chiffrée d'un coût global, mais seulement s'assurer que les divers coûts économiques et sociaux ne sont en rien insupportables et ne mettent pas en cause l'existence de la dynamique qui les engendre et qu'ils reproduisent.

Le système du travail migratoire est à juste titre regardé comme l'origine d'un vaste gaspillage; la Commission Tomlinson estimait à près de 200 millions de journées de travail la perte subie par l'économie du fait de l'inactivité (par rotation) de la main-d'oeuvre migratoire (cf. Houghton, 1964: p.87). Le chiffre est considérable et a sans doute crû. On impute de plus à ce système non seulement l'absence de qualification de la main-d'oeuvre, mais son incapacité à en acquérir, ce qui est prendre la question à l'envers. La faible productivité du travail africain est un fait, encore qu'il faille l'interpréter.

Des recherches publiées dans The African Factory Worker il ressort "qu'un bon ouvrier africain met une fois et demie plus de temps qu'un Européen pour apprendre un travail déterminé, et que son rythme normal de production représente environ 85% de celui de l'Européen". Ce qui revient à dire -- dans le contexte sud-africain, même compte tenu de l'étroitesse de l'échantillon sur lequel a porté l'enquête -- que proportionnellement à son coût [144] salarial, la rentabilité de l'ouvrier européen est la plus faible des deux.

Si l'on tient compte du fait que les coûts sociaux de cette main-d'oeuvre ne sont pas pris en charge par l'économie moderne mais laissés aux Réserves, la question de savoir ce qui est le plus dispendieux pour le producteur, une main-d'oeuvre stable et rémunérée de façon "normale" ou une main-d'oeuvre instable, peu productive mais largement sous-payée, ne paraît pas devoir être tranchée facilement. Il semble qu'au niveau de l'entreprise les patrons préféreraient la première solution34, mais les coûts sociaux qu'impliqueraient la stabilisation et la formation de cette main-d'oeuvre n'entrent pas dans leurs calculs. L'appréciation ne pourrait se faire que globalement mais elle est pratiquement impossible.

Au gaspillage, à la faible productivité, il convient d'ajouter, dans l'ordre des coûts indirects, la lente destruction des sols des Réserves, la sclérose de l'agriculture européenne, le nombre insuffisant des ouvriers qualifiés et des techniciens -- sans compter les coûts inestimables que représentent le déracinement de millions d'individus et le déchirement des structures sociales.

On n'y ajoutera pas non plus ce que Van den Berghe appelle la "duplication" des équipements sociaux (1965: p.200) car, dans ce domaine, le gouvernement réalise sans doute des économies budgétaires sur les dépenses qu'impliqueraient des équipements utilisables pour la population tout entière. Mais au chapitre des coûts directs, chiffrables, s'inscrivent d'énormes crédits alloués à l'armée et aux forces de sécurité, ainsi que le poids d'une pléthore de bureaucrates chargés de surveiller le fonctionnement de la machinerie complexe de l'apartheid, ou le coût des transferts de population qui ont touché plusieurs centaines de milliers de personnes, relogées dans des zones "racialement" homogènes. Mais ces dépenses effectuées par l'Etat ne paraissent pas particulièrement [145] lourdes à ceux qui en fournissent le montant ni disproportionnées avec l'enjeu qui est le maintien de leur sécurité. On notera ici que les Africains, lourdement imposés, subventionnent en grande partie eux-mêmes l'appareil qui enrégimente leur travail, leur habitat et leurs déplacements.

Il ne plane aucun doute sur la rentabilité du système économique pour ceux qui le gèrent. Et pour inciter les économistes à plus de modération, il faudrait évoquer les coûts généraux de l'industrialisation en Europe au siècle dernier, les immenses souffrances de la classe ouvrière en formation, l'appareil de répression, les richesses accumulées et non redistribuées par la libre entreprise. L'économie sud-africaine s'est développée en cinquante ans selon ces mêmes lignes, avec une divergence notable: la ségrégation raciale de l'emploi; mais la tournure générale reste aisément reconnaissable. C'est à l'interférence de ce facteur politique et social qu'on doit l'évolution d'une rationalité propre au système sud-africain. Les ressemblances ne doivent pas cacher le dynamisme spécifique.

Récapitulons les points d'ancrage: la propriété des moyens de production doit être réservée au groupe européen. La production doit se développer de façon telle que l'existence et la sécurité des Européens soit en tout cas assurée. La force de travail peut être rémunérée en fonction seulement des besoins vitaux du travailleur, c'est-à-dire de la continuation de sa capacité de travail; ceci s'applique aux non-Européens qui n'ont aucun droit sur des moyens de production "qu'ils n'ont pas créés eux-mêmes".

Il en découle que tout doit être mis en oeuvre pour que le travailleur africain n'ait une position ni stable ni assurée au sein du dispositif économique. Il doit être un rouage, immédiatement remplaçable. Ceci est assuré par un énorme volant de chômage qui est l'envers du travail temporaire. La pression est suffisante pour maintenir la docilité de ceux qui sont employés. Pour que la notion de chômage fasse effet, il suffit que le besoin de travail existe. L'étroitesse et le surpeuplement des Réserves y pourvoient.

Le développement économique suppose l'existence de marchés. Ces marchés doivent être essentiellement extérieurs. Produire pour [146] l'exportation suppose une forte rentabilité, assurée par les bas salaires. Les marchés principaux ne peuvent être intérieurs. D'abord à cause de la nature de ce qui fut longtemps le produit essentiel, l'or; ensuite parce que l'élargissement sensible de la consommation intérieure (jusqu'à des couches africaines nombreuses) présuppose un fort relèvement des salaires et des niveaux de vie. Ce relèvement ne se conçoit que de deux façons: soit l'ouverture des postes qualifiés à toute personne capable (abandon du colour bar), soit la rémunération fortement augmentée des tâches non qualifiées. Dans ce deuxième cas, des secteurs entiers, comme l'or ou l'agriculture, s'écrouleraient à plus ou moins brève échéance par la disparition des profits.

Produire pour exporter; produire, c'est exporter. La compression des salaires ne peut qu'aider à abaisser les coûts de production et à rendre compétitifs ces facteurs de la richesse nationale36. En fait, l'élargissement de la consommation intérieure affecterait l'intégrité du système. Ceci ne signifie pas que le système ne peut que se reproduire lui-même indéfiniment. En réalité, les facteurs d'évolution existent, ne seraient-ce que les marchés extérieurs. Mais on ne voit pas pourquoi, en l'absence de pressions extérieures intolé[147]rables, la politique économique saperait la rationalité qui donne à son système sa cohérence.

Où sont ces "dysfonctions" qu'évoquent si facilement les critiques naifs de l'apartheid? Ils n'ont pas saisi ce fait historique: que l'économie sud-africaine s'est formée dans un cadre colonial, que l'Union de 1910 a scellé l'existence d'un colonialisme interne, et que le développement qui est intervenu après cette date était structurellement lié à une situation de type colonial37. C'est une donnée que les intérêts et les pouvoirs, tous deux puissants, des Européens, ont pu maintenir sans qu'intervienne de transformation structurelle. Et d'ailleurs l'observateur est surpris de constater combien peu de changement la "révolution" idéologique et politique de l'apartheid, produit du nationalisme afrikaner, a introduit dans la structure de l'emploi, l'échelle des salaires, les circuits de production et de commercialisation, etc. En vérité, le système actuel vient de bien plus loin. L'apartheid en décape la raison, en tire les conséquences plus avant. Ce système est viable, il l'a prouvé. La politique économique du pouvoir ne fait qu'en poursuivre la logique.

Il convient, au terme d'une telle période, d'avancer les éléments l'une vérification. La politique des Border Industries nous l'offre.

Le Rapport Tomlinson, en 1956, recommande l'installation d'industries à l'intérieur des Réserves. Le gouvernement se déclare d'avis de laisser agir les "industriels bantous" à l'intérieur des Réserves et dit qu'il considérait "le développement d'industries possédées par des Européens mais nécessitant un grand nombre de travailleurs bantous dans des régions convenables, situées près de territoires bantous [Réserves} comme de la plus haute importance pour un sain développement socio-économique des régions bantoues"38. Ce n'est donc plus à l'intérieur de la Réserve, mais sur "la frontière", et du coté "blanc" que seront implantées les nouvelles usines.

Il en est résulté la création d'usines, dans trois zones qui jouxtent chacune une grande Réserve, avec l'aide de l'I.D.C. Les capitaux afrikaners y prennent la part la plus active, mais certaines sociétés étrangères n'ont pas dédaigné les surprofits qu'en dépit de l'infrastructure médiocre permet le nouveau système. En effet, les salaires y sont plus bas que dans les zones industrielles (28% dans le textile, par rapport à Durban, la ville des plus bas salaires, Hutt, p.143) et le colour bar y semble, par nécessité, très assoupli.

Le moyen a donc été trouvé de déprimer un peu plus les salaires, de freiner, ou tenter de freiner l'afflux des Africains dans les zones urbaines considérées comme européennes, et d'attirer les ouvriers dans ces nouvelles entreprises en desserrant légèrement l'éventail de choix professionnels. De plus, ces zones sélectionnées sont proches des ports d'exportation, justifiant par là le nom de "petits Hong-kong" que leur a décerné le Financial Mail de Johannesburg. Le développement en est lent, 56.000 ouvriers en 1963, mais les bases sont jetées et des mesures administratives appropriées (détaxes, amélioration de l'infrastructure, etc.) peuvent jouer à moyen terme.

Certains jugent irréaliste et anti-économique cette politique des industries frontalières. Pourtant elle ne fait, en pratique, qu'incorporer la rationalité plus générale évoquée plus haut. Ce choix ex nihilo, récent, signifie la continuation d'une certaine politique par d'autres moyens.


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