TOTUS

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SERGE THION

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LE POUVOIR PALE

ESSAI SUR LE SYSTEME SUD-AFRICAIN
(1969)

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EDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VI
e

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| Table des matières |

 

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Chapitre 6. Le pouvoir politique



 

LE SYSTEME POLITIQUE.


Le clivage est simple et clair: il existe un système politique: ce système englobe les Européens et exclut les autres. Les non-Européens subissent les mesures politiques prises à leur égard et ne participent en rien à leur élaboration.

Cette affirmation doit être immédiatement corrigée: ce clivage n'a pas toujours été absolu. En effet, les Métis au Cap et certains Africains eurent le droit de vote. La venue au pouvoir des nationalistes, en 1948, eut pour effet après de longues et âpres controverses de supprimer le vote des Africains, et de mettre à part celui des Métis qui peuvent élire maintenant quatre députés blancs1. Par ailleurs, la ligne de clivage est ébréchée au Transkei, premier territoire érigé en Bantoustan par le gouvernement du Dr Verwoerd: les habitants du Transkei ont un gouvernement et une Assemblée, partiellement élue. Le problème de la politique des Bantoustans sera repris plus loin.

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Quand nous parlons de "système politique" sud-africain, il nous faut donc distinguer nettement deux aspects: il existe un système politique où circulent le pouvoir et l'autorité et qui régit les rapports de tous les groupes qui forment la société sud-africaine. Ce système que certains ont qualifié de colonial ou néo-colonial est hiérarchisé et le groupe européen en occupe le faîte.

Mais à l'intérieur du groupe européen, un deuxième système politique fonctionne; il a l'apparence démocratique et répartit le pouvoir au sein du groupe européen, entre un parti gouvernemental et une Opposition2.

Ces deux systèmes entretiennent des rapports étroits, mais rien ne prouve a priori qu'ils soient homologues. Nous ferons désormais référence au "système politique général" pour le premier cas, et au "système politique" pour celui qui régit les rapports intra-européens.

La distribution du pouvoir dans le système politique est liée à plusieurs types de stratification. La plus efficace sur le plan politique est celle qui distingue individus de langue et de culture afrikaans (57%) et individus de langue et de culture anglaises. Dans le deuxième groupe se distingue clairement une communauté juive (4%)3. La stratification proprement sociologique est plus malaisée à repérer. Au dire d'un observateur attentif comme Van den Berghe, la raison en serait que "le système de classe blanc est relativement fluide et ouvert" (1965: p.64). Cela est vraisemblable, mais les divisions de classe, même recouvertes par une idéologie nationaliste et raciste, nous semblent nettement présentes. Le vrai problème à ce niveau est celui de la documentation...

[151]

On distinguera donc, de façon floue et provisoire, une classe ouvrière, dont la conscience de classe est certes tout à fait particulière mais dont on ne saurait nier sans inconvénient l'existence et le poids politique; elle est composée essentiellement d'Afrikaners et d'immigrés récents; une couche petite-bourgeoise très peu structurée (petits paysans, cols blancs, artisans, commerçants); une bourgeoisie très aisée, sans doute anglophone dans sa majorité. Enfin divers groupes constituent des élites relativement isolées les unes des autres et forment la classe dirigeante. La question de sa structuration reste ouverte.

Les institutions politiques ont été héritées de la tradition britannique. Des élections au suffrage universel et au scrutin majoritaire à un tour assurent le bipartisme à l'Assemblée. Un Sénat dont les membres sont nommés complète le Parlement. Il existe une constitution écrite qui garantit les droits individuels, ceux de la magistrature, et d'autres. En bref, les institutions sud-africaines sont proches parentes de la variété anglo-saxonne. Mais il ne s'agit que d'une apparence. Le monopole de fait que détient le parti nationaliste et le déploiement de son idéologie totalitaire ont profondément altéré les circuits traditionnels.

On peut dire -- c'est une première approximation -- que le pouvoir est détenu par le parti nationaliste. Le Parlement, où sa majorité s'accroît à chaque élection, est une simple chambre d'enregistrement depuis 1956, quand le Premier ministre Strijdom en gonflant le Sénat a cassé le système de contrôle constitutionnel que maintenait la Cour suprême.

En raison de sa politique, le parti nationaliste a de plus en plus largement mordu sur l'électorat anglophone. Cette évolution des urnes n'a pas modifié le caractère spécifiquement afrikaner du Parti. Il a trouvé son origine dans les crises qui ont déchiré la renaissance nationale afrikaner; il a tiré son dynamisme de l'unité qu'il a su imposer au mouvement et il continue d'avancer vers les buts que ses débuts lui assignaient. Les political scientists s'accordent pour désigner la paysannerie et la classe ouvrière, qui toutes deux sont à très forte prépondérance afrikaner, comme la fraction [152] de l'électorat dont le vote est déterminant pour les nationalistes4. Legum estime qu'environ 30 sièges sur 150 sont déterminés par le vote ouvrier. Pour ces basses classes de la société blanche, le problème politique fondamental est celui des relations raciales. Et le gouvernement, dont la marge de manoeuvre est très confortable, ne peut s'écarter sur ce point des demandes de cet électorat. C'est parce qu'ils donnaient l'impression de posséder une réponse cohérente et rapide à la question raciale que les tenants de l'apartheid ont pu récolter les fruits d'une angoisse réelle chez les "petits Blancs", que la campagne électorale de 1948 avait superbement illustrée avec le slogan:

 GEVAAR: K. K. K.

soit, DANGER:

KAFFER: Cafre

KOELIE: Coolie (Indiens)

KOMMUNISMUS: Communisme5

Le parti nationaliste est le lieu essentiel des processus qui aboutissent aux décisions; on pourrait tout aussi bien le qualifier d'arène où joutent les factions, de courroie de transmission, de force d'encadrement. Vu de l'extérieur, il est monolithique; en fait les luttes y sont chaudes mais sourdes.

La base de l'organisation est régionale; chaîne des quatre pro[153]vinces (ainsi que le Sud-Ouest africain) a une branche: celle du Natal joue la carte anti-indienne et se heurte au bastion de l'ultra-conservatisme britannique. L'Etat libre d'Orange est un fief incontesté qui n'élit que des nationalistes. Le parti n'a guère à lutter et le poids de l'opinion rurale y est considérable. La province du Cap, celle de Malan6, joue volontiers le rôle modérateur. L'organisation du Transvaal est le moteur du parti. La vie politique y est intense, les positions y sont dures et tranchées. Verwoerd en fut longtemps le "patron", le boss.

Le recrutement est essentiellement afrikaner bien qu'ouvert, en principe, à tous les Européens (la clause qui excluait nommément les Juifs, dans la branche du Transvaal, a été abolie en 1951). On ne sait pas avec précision le nombre de ses adhérents mais il dépasse largement la centaine de milliers.

L'organisation est militante: "Toute personne qui étudie le parti nationaliste en action est profondément impressionnée par le sérieux avec lequel la qualité de membre du parti est acceptée, et la grande quantité de travail effectué volontairement et avec dévouement par une large proportion de ses membres" (Carter, p.21). Cette activité est particulièrement intense en période électorale mais, à l'inverse du parti uni, elle ne cesse jamais et elle est soutenue par un certain nombre de permanents. Il en va de même pour les organisations annexes réservées aux femmes et aux jeunes (Nasionale Jeugbong).

L'organisation comporte des branches locales où un leader est désigné, qui joue un rôle important dans la coordination et la continuité du travail du parti. Au niveau de la circonscription, un "comité de division", composé de trois membres de chaque branche, est la plaque tournante de l'activité politique. Au niveau de la province, le comité de direction (Dagbestuur), de composition variable, et le congrès annuel sont les véritables centres de décision du parti. Le Conseil fédéral et le congrès national (irrégulier) [154] définissent la politique générale et choisissent le leader national qui est normalement l'un des leaders provinciaux. Le Koukus, ou assemblée du groupe parlementaire définit, avec les ministres, la politique à appliquer et exprime souvent les intérêts particuliers de tel ou tel groupe de pression économique ou sociale auxquels sont souvent liés personnellement les députés. La discipline parlementaire est très forte, assurée -- selon le système britannique -- par les Whips (litt.: fouets) qui rameutent et contrôlent les députés au moment des votes.

La circulation des décisions se fait toujours dans le même sens: du haut vers le bas. Hiérarchie stricte, autoritarisme et discipline. La doctrine politique est élaborée dans les hautes sphères, et son application confiée aux instances intermédiaires, parmi lesquelles les comités provinciaux ont une place prépondérante. Les responsables sont désignés par la direction de l'échelon supérieur, et l'autorité qui leur est ainsi conférée ne peut être mise en cause par l'échelon inférieur. Pour monter dans la hiérarchie, il convient donc de faire allégeance à un responsable plus haut placé. Mais l'interférence des autres organisations de caractère nationaliste (Eglises, comités de parents d'élèves, coopératives, etc.) peut être déterminante. A tous les niveaux, ce sont des groupes de pression qui déterminent les choix de personnes, les rapports de clientèle et, finalement, les choix politiques.

Ces luttes d'influences ont, dans un passé déjà éloigné, ébranlé et presque détruit le mouvement nationaliste. Cette éventualité paraît aujourd'hui hautement improbable. La raison s'énonce sans doute comme suit: le but principal du mouvement nationaliste était jusqu'à 1948 de rendre dominante l'afrikanité7. Depuis cette date la question est de protéger et d'étendre cette domination. Ceci [155] implique, comme limites aux désaccords internes, une solidarité complète avec l'afrikanité contre ce qui pourrait l'affaiblir. Il n'y a pour les politiciens nationalistes de salut qu'en elle.

Nous ajouterons ici deux remarques: la première évoque les traditions sociales d'autoritarisme et de paternalisme des Afrikaners: les ordres viennent en dernier recours de Dieu, selon le modèle calviniste local. La deuxième remarque concerne la faible personnalisation du pouvoir quels qu'aient été le prestige et le respect qui entouraient Malan, ou l'admiration plus distante et froide dont Verwoerd était l'objet. Ce sont des bosses ou des apparatchik qui contrôlent le pouvoir, jamais un Fuehrer. La rivalité des factions, contrebalancée par la cohésion du parti, rend la marge de pouvoir personnel très étroite. On le voit dans le mécanisme d'élection du hoofleier, "leader principal" du parti, où s'affrontent les "patrons" des trois provinces (le Natal ne pèse pas assez lourd). Les branches provinciales se rallient au leader élu, mais gardent leur personnalité et leur leader propres. D'autre part, l'idéologie -- on le verra -- ne s'y prête guère.

De nombreuses autres organisations complètent l'architecture du mouvement nationaliste. Certaines d'entre elles ont déjà été évoquées. Rappelons pour mémoire le rôle du Reddingsdaadhond (ligue de secours) dans la question des "pauvres Blancs", celui de la F. AK. comme instrument de coordination de multiples initiatives culturelles locales, l'Afrikaanse Stundentenbond qui encadre solidement les étudiants. Deux organisations, l'Institut pour l'Education chrétienne nationale (C.N.O.) et le Bureau sud-africain pour les Affaires raciales (S.A.B.R.A.), sont moins importantes pour leur action directe que pour leur rôle de centrales idéologiques qui ont alimenté le mouvement depuis l'avant-guerre.

Nous ne retiendrons ici que les deux sources les plus importantes de l'action politique nationaliste, encore que leurs modes d'interventions diffèrent du tout au tout: les Eglises réformées hollandaises et surtout le Boerderbond.

Ce que recouvre le vocable d'Eglises réformées hollandaises (E.R.H.) est une fédération de trois groupes d'Eglises, Nerderduitse [156] Gereformeerde Kerk, Nederduitsch Hervormde Kerk et Gereformeerde Kerk. Le recensement de 1960 leur accorde une audience totale qui correspond à 50,4% des Européens (et 30% des Métis, Survey, 1964: p.18) soit, selon toute vraisemblance, plus de 87% des Afrikaners. Les Eglises calvinistes, d'où coule l'une des sources essentielles qui alimentent le sentiment national, ont toujours soutenu le nationalisme par tous les moyens. Les predikante ont toujours indistinctement lié les affaires politiques et l'action pastorale. Les journaux en afrikaans, l'homélie dominicale ont longtemps été, et sans doute encore sur le platteland, les principaux mass media, ceux qui imposent le respect et l'adhésion. L'idée que les affaires de l'Etat sont partie prenante aux affaires divines appartient au dogme; plus d'un pasteur, à l'exemple de Malan, ont quitté la chaire pour les rostres.

Depuis 1948, les déclarations synodales en témoignent, les Eglises réformées ont accepté les principes généraux de l'apartheid, en rappelant régulièrement et "respectueusement" les autorités à la prudence, et au respect de la dignité humaine. L'indépendance soigneusement protégée des Eglises réformées leur permet de jouer un rôle de soutien efficace et quelque peu modérateur. Même à ce prix, le monolithisme n'a pas pu être instauré. Deux ailes marchantes s'entrebattent ouvertement: les uns demandent l'abandon de toute distinction ou mesure particulière fondée sur la race, et sont prêts à favoriser les contacts entre confessions. Les autres dénoncent les premiers comme les fourriers du libéralisme et du communisme, élaborent les fondements théologiques de l'apartheid et mènent une action virulente sur la droite du gouvernement8. Il ne se passe guère de semaine sans que la polémique ne retentisse dans les colonnes de la presse. Les opposants à l'apartheid, très minoritaires, [157] harcelés et calomniés dans la presse, contre-attaquent vigoureusement en insinuant, par exemple, que le parti nationaliste domine de façon occulte les Eglises pour des intérêts qui ne sont pas tous spirituels (Press Digest, n· 49; 1966). Peut-être ne s'agit-il ici que d'une question de formulation: autant que l'on puisse s'en rendre compte (et l'information est lacunaire) l'identité de vues est à peu près complète entre les cadres du Parti et la moyenne des membres du clergé. Seules l'inclination idéologique et le mode d'action diffèrent parfois.

Tout autre est le problème de la société secrète du Broederbond, déjà évoqué9. Cette "ligue des frères" est peu nombreuse: 2;500 membres en 1944, entre 4.000 et 8.000 aujourd'hui; son recrutement est axé sur la qualité: enseignants (un tiers, dit-on), politiciens, cadres. Les membres sont recrutés en fonction de l'étendue de leur influence dans différents milieux et en fonction de leur dévouement à la cause nationaliste. Le mouvement se compose de cellules locales, isolées, dirigées par un conseil exécutif, dit des "douze apôtres", le Uitvorenderaad, et un secrétariat de trois membres, "la Trinité"; le conseil exécutif assisté d'un délégué de chaque cellule constitue le conseil général. Un secrétaire du Bond est élu tous les deux ans. Enfin un Comité de vigilance surveille les membres.

Il semble que l'adhésion s'entoure d'un rituel quelque peu théâtral, imité de la maçonnerie et que la discipline intérieure soit excessivement sévère. Le Bond est un groupe de pression dont l'efficacité fut démontrée par les violentes attaques que lancèrent contre lui le général Hemog en 1935 et le général Smuts dix ans plus tard, alors qu'ils étaient au gouvernement.

A cette époque son influence avait pourtant un peu diminué à cause de l'internement au cours de la guerre d'un bon nombre de sympathisants nazis. Rappelons que certains dirigeants du Bond, tel [158] que le Dr Diederichs, plus tard ministre des Affaires économiques et des Mines dans le gouvernement Verwoerd et ministre des Finances dans le gouvernement Vorster, avaient été envoyés en Allemagne pour y étudier la structure du parti nazi et acquérir la formation de l'Ecole antikomintern.

Après l'attaque de Smuts, le secrétaire du Bond, Ivanhoe Makepeace Lombard (que l'on retrouve à la direction de toutes les organisations nationalistes, ou presque), répondit par une série d'articles publiés dans Die Transvaler en janvier 1945. Niant que le Bond fût une organisation fasciste ni même qu'il s'intéressât aux partis politiques, son porte-parole indiqua les sept "idéaux" des Boers (cités d'après Carter, p.253):

"1· Suppression de tout ce qui entre en conflit avec la pleine indépendance internationale de l'Afrique du Sud.
"2· Fin de l'infériorité des Afrikaners et de leur langue dans l'organisation de l'Etat.
"3· Séparation de toutes les races non blanches en Afrique du Sud, en les laissant libres de se développer indépendamment sous la tutelle des Blancs.
"4· Arrêt de l'exploitation des ressources et de la population sud-africaines par des étrangers, de concert avec un développement industriel plus intensif.
"5· Réhabilitation de la communauté paysanne et la garantie des moyens de vie civilisée procurés par le travail pour tous les citoyens blancs.
"6· Nationalisation du marché financier et coordination systématique de la politique économique.
"7· Afrikanérisation de notre vie publique, de notre enseignement et de notre éducation dans un esprit chrétien-national, tout en laissant libre le développement interne de toutes les sections de la nation pour autant que cela ne soit pas dangereux pour l'Etat."

Les deux derniers points sont encore loin d'avoir connu le succès des cinq premiers. Les récents développements de la politique inté[159]rieure, depuis l'accession au pouvoir de J.B. Vorster, laissent toutefois penser qu'ils n'ont pas été abandonnés10.

Toutes les crises qui ont ébranlé le mouvement nationaliste ont ébranlé aussi le Bond, en dépit de son monolithisme (cf. exposé dans Vatcher). Son rôle n'en est pas moins resté dominant; G. M. Carter écrivait en 1953 que 80% des députés nationalistes étaient membres du Bond. Le Dr. Verwoerd ne faisait pas mystère de son appartenance, non plus que ses ministres Diederichs, Albert Hertzog (l'un des "jeunes Turcs" du mouvement, fils de l'ancien Premier), T. E. Donges, qui fut élu en 1967 président de la République, et d'autres notabilités.

Que la plus grande partie du programme nationaliste ait été remplie n'a pas entraîné le dépérissement du Broederbond. Il garde le contrôle des postes clés, -- l'actuel "leader" du Bond, P. J. Meyer, est président entre autres du conseil d'administration de la radio d'Etat (South African Broadcasting Corporation) -- il veille au maintien de l'orthodoxie et, sans doute est-ce maintenant son rôle primordial, il arbitre entre les tendances nationalistes. Le Dr Verwoerd a montré à ce jeu de grandes aptitudes; son successeur ne semble pas, jusqu'à maintenant, être aussi heureux. La preuve du maintien du Bond est indirecte mais multiple. En 1960, un journaliste canadien, Norman Phillips, écrit un article sur le Bond. Arrêté, il est immédiatement expulsé. La presse anglophone, à la fin de 1963, publie des révélations sur le Bond, suivies aussitôt de descentes de la police politique (Special Branch) dans les bureaux de rédaction. En janvier 1964, l'Opposition demande une enquête publique sur les activités du Bond. Le gouvernement accepte l'enquête mais [160] en précisant que la procédure doit rester secrète. Le juge D. H. Botha, qui en est seul chargé, déclare qu'il n'a "trouvé aucune preuve que le Bond soit un groupe de pouvoir à l'intérieur du parti nationaliste" ni qu'il essaie de dominer des personnalités "pourvues de hautes fonctions" (Press Digest, 11 mars 1965, n· 10). Ces paroles sont accueillies dans la presse anglophone par un calme scepticisme.

Le Bond n'a plus l'exclusivité de la formulation et du contrôle de la politique nationaliste. Il reste un centre de pouvoir et de coordination; une instance supérieure dont la souplesse organisationnelle et l'omniprésence donnent à l'arbitrage un très large pouvoir d'injonction.

L'Opposition, en principe, est le symétrique du gouvernement. Le nombre des députés du parti unifié décroît régulièrement à chaque élection.

- XVII - RESULTATS ELECTORAUX DEPUIS 1948

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La symétrie n'est pas un principe fonctionnel: il apparaît en effet que dans tous les cas où des mesures importantes concernant la sécurité ou la protection des privilèges de la communauté européenne sont à prendre, l'Opposition finit, au moment du vote, par se rallier et voter en faveur des projets de loi gouvernementaux. Quand l'enjeu est de moindre importance, ou quand il s'agit de protéger la communauté anglophone contre les empiétements afrikaners, alors l'Opposition s'oppose.

Cette ambiguité provient de la nature même de l'Opposition et de ce qui en constitue l'essentiel: le parti unifié. Son existence est surtout parlementaire: son implantation en fait une sorte de fédération de comités électoraux locaux, animée par des notables qui gravitent autour du Central Head Committee, seule instance véritablement politique, où le recrutement se fait surtout par cooptation. Son style politique est tout autre que celui du parti nationaliste: aucune idéologie stricte, un programme relativement imprécis, de forts antagonismes personnels qui rendent la solidarité parlementaire peu effective. Plusieurs scissions l'ont affecté et rien ne garantit que d'autres ne se produiront pas11. Malgré ou en raison de son aspect peu militant, le parti unifié dispose d'une abondante trésorerie. Il est en effet traditionnellement lié aux grandes puissances industrielles et financières12.

Les grands financiers, les "Randlords", contrôlent la presse de langue anglaise, tout entière dans l'Opposition, en face des journaux nationalises dont le tirage est de beaucoup moindre. Mais à l'instar du parti unifié, la presse respecte le jeu du pouvoir; bien que les polémiques soient acerbes, les critiques de l'Opposition sont marginales et les réactions restent timides devant un pilonnage nationaliste [162] dont la méthode est simple: suspecter toujours les critiques de trahir le pays, de vouloir détruire le système et abandonner l'Afrique du Sud au déferlement des masses noires et sanguinaires. L'Opposition est de fait à l'exact opposé de telles pensées.

Périodiquement reviennent des bruits de toenadering, de rapprochement du parti unifié vers le parti nationaliste; le premier a, en effet, abandonné plusieurs pans de son programme et rallié les positions nationalistes; ainsi l'abandon des propositions de "fédération raciale" et l'agrément enfin donné au programme des Bantoustans (1966). Les fidèles du gouvernement considèrent avec un intérêt non dépourvu d'ironie ces manoeuvres opportunes. La possibilité d'une fusion, et donc d'un régime de (quasi) parti unique a été envisagée sans déplaisir par certains dirigeants nationalistes13.

Quelques autres mouvements sont à classer avec l'Opposition: le parti progressiste, créé en 1959 et financé par Harry Oppenheimer, est représenté au Parlement par une député qui harcèle le gouvernement de questions et le met parfois en difficulté. Peu nombreux, formé d'intellectuels, il défend "les valeurs de la civilisation occidentale" et demande une qualification générale (niveau d'instruction) pour le droit de vote. Son inspirateur y voit le parti qui, après une fusion plus ou moins complète du parti nationaliste et du parti unifié, prendra la relève lorsque l'échec de l'apartheid sera patent. Son audience et son rôle restent cependant presque nuls.

Le parti libéral, créé en 1953, est en principe ouvert à tous les groupes raciaux, mais à forte prédominance blanche. Il est dirigé par Alan Paton, l'écrivain à succès, fortement anticommuniste, et proche, pendant une période, du Panafricanist Congress (P.A.C.). Les milieux intellectuels et aisés qui ont suscité le parti libéral estiment que la révolution étant inévitable, il convient de l'amener [163] rapidement et "à l'occidentale" avant que les éléments marxistes ne prennent le contrôle de l'opposition à l'apartheid. Les libéraux sont la cible favorite des attaques nationalistes. Depuis 1964-1965, cette hostilité ne se cantonne plus dans les mots: nombre de libéraux ont été placés sous le coup d'interdictions diverses ou en résidence surveillée. Plusieurs sont incarcérés et d'autres exilés.

Le parti travailliste a cessé d'exister. Sa clientèle traditionnelle s'est écoulée vers les nationalistes; sa base syndicale s'est effritée et divisée entre partisans et adversaires du colour bar. Sur cette question brûlante, la direction du parti, affaiblie par plusieurs scissions, n'a pas réussi à prendre une position tranchée; l'hémorragie a été totale.

Le parti communiste (S.A.C.P.), interdit en 1950, put maintenir un journal qui, sous des noms et des fortunes diverses, Guardian, Clarion, New Age..., dura jusqu'en 1962. Mais l'organisation est restée squelettique. D'anciens membres ont lancé la Springbok Legion, association d'anciens combattants, fort active au cours des années cinquante dans la propagation des idées de gauche, et le Congrès des Démocrates, petite organisation militante qui répondait, en milieu européen, à l'appel de l'African National Congress (A.N.C.) pour une opposition générale (et multiraciale) à la politique d'apartheid. Le gouvernement interdit l'organisation en septembre 1962. Plusieurs de ses anciens membres, ainsi que des membres du parti communiste clandestin14 sont apparus, dans un passé récent, comme co-accusés dans des procès pour sabotage et terrorisme.

 

Le syndicalisme occupe une place à part dans le système politique. Il est en effet à la jonction de l'économie et de la politique [164] d'une part, et à celle des organisations de revendication européennes et non européennes. On y trouve des tendances ultra-nationalistes et anti-apartheid. L'organisation générale du syndicalisme reflète dans ses divisions irréductibles les contradictions apparentes du système général.

Le mouvement syndical, bien qu'héritier d'une tradition remontant à 1880, n'est pas très puissant. Il regroupait, en 1961, 465.000 adhérents, dont 60.000 Africains, 18.000 Indiens, 77.000 Métis et 310.000 Européens (Horrell, 1961: p.89). Depuis les années quarante, les nationalistes ont déployé beaucoup d'efforts pour s'y imposer. Derniers venus au syndicalisme, leurs entreprises ne trouvèrent d'écho favorable que parmi les ouvriers afrikaners. Leur politique était alors de créer des scissions partout où cela était possible, et de se servir des nouvelles organisations comme machines de guerre contre celles qui n'étaient pas ouvertement favorables à la ségrégation. Le but ne fut finalement atteint que par les lois industrielles de 1956. Les syndicats étaient dès lors obligés de se scinder selon la ligne raciale pour pouvoir bénéficier de la reconnaissance légale.

De droite à gauche, trois centrales coordonnent l'action syndicale sur le plan confédéral: la S.A.C.L. (Confédération sud-africaine du travail) ne regroupe que des ouvriers blancs et soutient la politique officielle; le T.U.C.S.A. (Conseil des syndicats d'Afrique du Sud) la plus importante par le nombre (160.000 adhérents en 1961) demande des droits égaux pour tous les travailleurs des diverses "races"; le S.A.C.T.U. (Congrès sud-africain des syndicats) est multiracial, à dominante non blanche et nettement hostile au régime, puisqu'il était lié à l'A.N.C. jusqu'à l'interdiction de ce dernier. L'arrestation d'un grand nombre de ses cadres a provoqué des difficultés à peu près insurmontables au fonctionnement normal de cette centrale.

Une autre centrale, non reconnue, regroupe des syndicats d'ouvriers africains: la F.O.F.A.T.U.S.A. (Fédération des syndicats africains libres d'Afrique du Sud), créée en 1959. Aidée un temps [165] par la T.U.C.S.A., la F.O.F.A.T.U.S.A. s'est ensuite orientée vers des positions proches de celles du P.A.C.15.

Il ressort de cette brève énumération que seule la S.A.C.L. se situe à l'intérieur du système politique, tel que nous avons défini ce terme; en effet, elle apparaît -- tant dans sa pratique que dans ses prises de position -- comme un organisme nationaliste, spécifique seulement par son recrutement. "Courroie de transmission" pourrait-on dire, mais aussi "organisation d'avant-garde". Les ouvriers afrikaners sont au premier plan de la lutte générale pour le maintien de la suprématie européenne, et c'est de leur milieu que viennent souvent les forces politiques qui, au sein du système politique, tentent de déborder le pouvoir sur sa droite16.

Une affaire récente en montre le mécanisme. Au début de 1966, la Chambre des Mines lance, avec l'accord de l'administration, une "expérience" qui consiste à rationaliser certains secteurs de l'exploitation, en particulier par l'octroi de certains postes qualifiés à des Africains payés au mois. Le syndicat des mineurs européens, le M.W.U. (Mines Workers'Union) et plusieurs parlementaires protestent, et l'"expérience" cesse en juin, prématurément semble-t-il. Mais l'agitation est lancée; un comité d'action se forme dans le M.W.U. et se rebelle contre la direction, jugée passive. En novembre, au milieu d'une violente agitation accompagnée de grèves illégales (d'ouvriers européens) et d'interventions policières, le comité d'action renverse la direction et réclame avec violence la protection des privilèges traditionnels, ainsi que des augmentations de salaires. La presse nationaliste tente d'amadouer les nouveaux dirigeants, mais cache mal son inquiétude devant ce développement de l'extrême droite17.

[166]

Si l'on reprend ses éléments constitutifs, tels qu'ils viennent d'être évoqués, le système se présente comme suit: au sein de l'élite sociale afrikaner, une petite couche -- productrice de l'idéologie proprement politique du mouvement nationaliste -- détient la quasi-totalité des pouvoirs politiques, législatifs, administratifs, judiciaires, policiers et militaires. Elle applique ces pouvoirs à l'ensemble des non-Européens et, de façon plus prudente et limitée, aux Européens eux-mêmes. Cette couche dirigeante, à qui échappe une grande partie des leviers économiques, est soumise à diverses formes et divers groupes de pression. La moins efficace provient de l'Opposition, c'est-à-dire d'une minorité européenne, surtout anglophone, appuyée par une majorité du capital.

Cette Opposition pourrait se caractériser par une position de satellite: protectrice du système dans la mesure de ses moyens, elle n'influe guère sur les décisions, mais l'attraction de l'intérêt commun lui interdit totalement de dévier, si peu que ce soit, de l'orbite où l'a reléguée sa défaite de 1948. Dans le cas contraire, la destruction des fauteurs de déviation est immédiate et brutale (bannissement, incarcération, torture). D'autres groupes de pression ne peuvent pas être rangés dans la classe des satellites, car ils participent aux processus de décisions, à divers échelons.

Si l'on voulait représenter schématiquement le lieu du pouvoir politique, un premier ensemble de cercles concentriques se répar[167]tirait ainsi, du plus grand au plus petit: électorat du parti nationaliste -- Afrikaners -- Eglises réformées hollandaises -- parti nationaliste -- Parlement -- Gouvernement. Les groupes de pression seraient alors représentés par un ensemble de cercles excentriques coupant les premiers et sécants entre eux: le Broederbond, le S. A.B.R.A.) les syndicats (nationalises), les milieux industriels et financiers. L'armée et l'administration n'y figureraient pas (cf. tableau XVIII, page suivante).

La solidité de l'ensemble est assurée par la dichotomie nette entre détenteurs du pouvoir réel et soutiens du pouvoir. Cette dichotomie a pour effet d'assurer une grande souplesse dans la formation des décisions, la prise en compte de la multiplicité des intérêts, l'aménagement de la doctrine, bref, un pragmatisme assez large pour assurer toujours, ou presque, la solidarité de tous les éléments de la couche dirigeante et de leurs actions dans leurs domaines respectifs. Cette souplesse au niveau des détenteurs a pour contrepartie une rigidité extrême dans la transmission et l'exécution des décisions.

Différents appareils (Eglises, parti, bureaucratie d'Etat, organisations innombrables pour la culture, la jeunesse, etc.) contrôlent l'exécution dans toutes les directions, et à tous les niveaux. Cette rigidité, produit de l'autoritarisme et de la discipline, voit son efficacité accrue par le fait que tous les champs sont couverts. Il n'est rien ou presque (et sinon la situation est provisoire) dans le domaine social, politique, économique ou culturel, qui ne fasse l'objet:

a. d'une interprétation idéologique et politique nationaliste;
b. d'une décision ou d'une réglementation émanant du pouvoir central;
c. d'une organisation ou d'une institution chargée d'appliquer ou de contrôler b en vertu et en fonction de a.

Cette structure en toile d'araignée n'a cessé de croître depuis 1948, avec une "raison" que l'on dirait géométrique. La raison de cette "raison" est à chercher dans cet autre système qui informe celui du pouvoir, l'idéologie.

[169]

 

LE SYSTEME IDEOLOGIQUE.


Sur qui aborde l'analyse idéologique s'abattent d'insurmontables difficultés. Le terrain est à peine déblayé, comme si la plupart des travaux qui se sont donné l'idéologie comme objet s'étaient en fait consacrés aux franges de l'idéologie, et non à sa spécificité de système de représentation qui informe et déforme le champ entier de l'expérience humaine. L'amont et l'aval sont mieux assurés: la psychologie individuelle et les comportements collectifs font les objets d'études pourvues de méthodes propres, discutables en fonction des résultats. L'analyse de l'idéologie n'a pas produit de méthode comparable18 sinon dans certains secteurs particuliers, récemment rénovés, comme la mythologie (travaux de Lévi-Strauss et Dumézil) où le statut de la méthode est identique à celui qu'elle a dans quelques autres domaines, assez bien connus. Personne ou presque n'en préconise pourtant la généralisation immédiate au domaine de l'idéologie telle quelle.

Il nous faut donc ici avancer avec prudence et situer les étapes d'une démarche dont on voudra bien considérer qu'elle s'appuie sur un corps minimum d'hypothèses dont on ne prétendra lever le caractère incertain qu'ailleurs et plus tard. Nous entendons d'abord l'idéologie comme un système, c'est-à-dire un tout formé d'éléments arrangés pour former une certaine configuration, qui est maintenue cohérente par un dynamisme apte à la reproduire elle-même. La permanence formelle n'est affectée que par la présence d'éléments nouveaux qui n'interfèrent que dans la mesure de leur compatibilité avec les lois de configuration. De cette éventuelle adjonction naît une configuration différente parcourue d'un dynamisme (loi d'arrangement) différent.

[170]

Ce système a pour fonction essentielle l'interprétation des faits dans la vie sociale. C'est pourquoi, en première approximation, nous dirons que le système idéologique comporte des thèmes

Les thèmes sont des signifiants polyvalents, fortement valorisés destinés habituellement à provoquer des réactions nettement affectives; ils n'actualisent le sens que dans un contexte, une "chaîne" qui les emploie comme point de départ ou point d'arrivée. Ainsi par exemple, dans la conversation courante, sinon même dans des écrits, un ensemble de descriptions particulières aboutit à l'énonciation dûment justifiée d'une "vérité" que sa banalité et sa généralité font classer dans l'ordre du thème; inversement, une telle "vérité" thématique peut servir de substrat pour orienter le fil d'un discours particulier. Les thèmes sont donc les noeuds du système, les endroits où se croisent les sens multiples qui parcourent la trame du discours idéologique. Ils s'organisent souvent en groupes, ou en chaînes19.

Un système idéologique peut très bien supporter la contradiction logique interne. C'est le même qui affirme: "Tel père, tel fils" et qui déclare: "A père avare, fils prodigue". Le principe d'exclusion ne fonctionne pas au niveau des thèmes. Dans un tout autre registre, il faut enfin noter que, dans la plupart des cas, et de façon nette dans celui qui nous occupe, l'idéologie est double: elle possède un niveau que l'on dira quotidien par contraste avec un autre qui sera dit doctrinal. Il est à penser qu'il s'agit de deux systèmes différents, dont l'un est une rationalisation de l'autre. On maintiendra toutefois la distinction sans préjuger des rapports qu'entretiennent les deux niveaux, rapports que l'on doit tenter d'expliciter a posteriori.

[171]

Le système idéologique sud-africain est ancien, bien que le vocable qui le désigne le plus souvent -- apartheid -- n'ait pas trente ans d'âge20. On en jugera par un discours de 1917 où le général Smuts évoque prophétiquement une politique dont l'avènement provoquera sa chute: "Une pratique s'est développée en Afrique du Sud, celle de donner aux indigènes leurs propres institutions séparées selon des lignes parallèles [...]. Nous avons ressenti de plus en plus [...] comme inutile d'essayer de gouverner Noirs et Blancs dans le même système [...]. Leurs institutions politiques doivent être différentes, bien qu'elles fonctionnent toujours sur la base de l'autogouvernement. Notre politique est de les tenir séparés dans la propriété du sol, l'habitat et les formes de gouvernement [...]. Ainsi verra-t-on finalement en Afrique du Sud de larges régions cultivées par des Noirs et gouvernées par des Noirs [...] pendant que dans le reste du pays, vous aurez des Blancs qui se gouverneront en suivant les principes européens." (Cité par Vatcher, p.150.)

L'apartheid est là tout entier, et la pratique à laquelle le texte se réfère à son début est beaucoup plus ancienne. Nous avons vu, dans la première partie, que la doctrine a été élaborée vers la fin des années trente par un groupe d'intellectuels, autour de l'Université de Stellenbosch, du Broederbond et du S.A.B.R.A., organisations spécialisées dans la production idéologique (p.91).

Pour aussi spectaculaire que soit son déploiement, ce thème général de la ségrégation n'en est pas moins second d'un autre, plus central, et qui fonde l'identité nationale: le Volk. Le "peuple" est plus adoré des Afrikaners que de Michelet. Car le peuple est le peuple afrikaner, celui qui, choisi par Dieu pour remplir une mission en un lieu donné de la terre, fut enfanté dans la douleur du feu et du sang, dans la dureté des déserts. Le peuple a été forgé; il est [172] indestructible et infusible. Dans l'échelle des peuples, il occupe une place prééminente (la première?) car il est un Herrenvolk, un peuple de maîtres21. Quand il se rassemble et s'exprime, il est la nasie, terme que l'on rendra par nation à condition de n'en pas oublier la résonance biblique; la nation vraie est élue. Les qualités éminentes du peuple et de la nation sont celles que désigne l'afrikanité (Afrikanerdom): le peuple est bon, uni, travailleur, fidèle à Dieu et aux promesses, simple, chaleureux; il dispose d'un outil absolument original: die taal, la langue, l'afrikaans. Nul autre peuple ne la parle. Toutes les vertus du peuple sont présentes dans sa langue qui, à la fois, indique ses limites et le représente éminemment. Moquer la langue, c'est blasphémer le peuple; inversement, la parole de la langue jouit d'un prestige étendu, comme l'individu qui la profère: le discours et l'homélie, l'orateur et l'écrivain ont une qualité et un privilège qui les haussent au-dessus du commun parce qu'ils sont des maîtres de la langue. Le poète est le seul qui peut dire presque tout; le censeur hésitera toujours. L'image n'a de rang qu'inférieur: le gouvernement a interdit la télévision22 et censure sévèrement les films. Que la langue touche aux fondements de l'identité du volk, les preuves en sont innombrables: le mouvement de renaissance nationale est sorti des associations de défense de la langue23 et a parsemé son chemin d'associations culturelles. L'action du Broederbond en est l'exemple le plus frappant.

[173]

La révérence qui entoure le langage est sans doute responsable, en partie, du formalisme et du juridisme qui sont la marque du phénomène politique sud-africain. Des pires "tripotages" constitutionnels aux plus brutales mesures de répression policière, tout se passe toujours en accord avec la lettre du texte. L'arbitraire policier lui-même est formulé dans les termes de la loi. L'apport calviniste est sûrement aussi pour beaucoup dans ce littéralisme qui inspire l'interprétation des textes.

Le discours lui-même n'échappe pas à la dictature de la langue en ce sens qu'à parcourir la presse afrikaans, on est frappé par la monotonie des arguments et des idées qui, sans relâche, reviennent aux mêmes points. Quels que soient les objets de controverse, on en revient toujours à la tâche de l'homme blanc, à sa protection nécessaire, à la fidélité nationale, etc. L'arsenal des concepts moraux est intimement lié ainsi, non pas à la langue en tant que telle, mais à un certain usage social, structurellement limité, qui en est fait.

Le premier conglomérat thématique pourrait donc s'écrire:

(I) volk -- nasie -- afrikanerdom -- taal

Le second gravite autour du rapport Blanc-Noir, et accessoirement du rapport Blanc-non-Blanc. La supériorité absolue du Blanke sur le nie-Blanke relève du dogme. Le divorce qui sépare le niveau quotidien du niveau doctrinal est ici patent. On retrouve dans l'idéologie quotidienne le thème bien connu du racisme traditionnel: "Le Cafre doit rester à sa place". On pourrait nommer ce thème celui du baas: le maître, ou de la baaskap: la suprématie. Le baas s'oppose, sinon à l'esclave, du moins à l'individu placé aux derniers échelons de la servitude, le boy, ou le jong (jeune). Tout Africain placé par le hasard en présence d'un Européen est un boy devant son maître, ce dernier fût-il de cinquante ans le cadet. Il lui doit des marques de respect, la première étant de l'appeler baas. La hiérarchie est indépassable: le plus élevé des Africains est par nature inférieur au moins élevé des Européens.

La question du nom est d'importance: Afrikaner signifie africain.

[174]

Le mot a d'abord servi à désigner les colons nés sur place par opposition aux colons nés en Europe (comme le terme de sabra utilisé en Israel). Puis il vint à désigner la communauté européenne d'ascendance hollandaise. Mais ces Européens qui s'appelaient eux-mêmes Africains ne pouvaient reconnaître aux Africains authentiques le droit d'être ainsi désignés. On est passé d'indigène (Naturelle) à bantou. Il est devenu impossible de parler d'Africain (noir) en afrikaans, car il faudrait dire Afrikaner, c'est-à-dire qu'il est impossible de donner à l'autochtone vrai son nom légitime, parce qu'il est inférieur.

Cette infériorité radicale se justifie par l'appel à toutes sortes de connaissances: tour à tour la Bible, l'anthropologie physique, la génétique, la psychologie, sont convoquées au tribunal de l'homme blanc pour parler des "primitifs24". Les stéréotypes universels du racisme sont mille fois attestés: le Cafre est paresseux, faible, lâche, puéril, voleur, sale, lubrique, et, bien sûr, assassin en puissance de ses maîtres blancs.

Au niveau doctrinal, il en va tout autrement: les idéologues officiels ont recommandé l'abandon de la notion de baaskap Il a fallu "remultiplier" l'Africain: on parle désormais des Africains comme groupe social, comme nation. La "nation" africaine est différente de la nation blanche par de nombreux traits de son organisation, en particulier elle lui est inférieure. Cette inégalité vient de la Création et de l'histoire; mais on peut penser que la race africaine suivra le même chemin que la race blanche et traversera les mêmes étapes, avec un retard couramment évalué à plusieurs dizaines de milliers d'années. Les Blancs et les Noirs doivent donc être séparés pour se développer en suivant chacun leurs propres voies. Les Blancs se bornent à assumer un rôle de tuteur avant [175] la date encore lointaine de l'émancipation. Cette tutelle assure de plus la protection des Européens devant les désordres presque inévitables parmi les Africains, dus à la croissance économique et aux agents subversifs venus de l'extérieur.

La séparation doit être effectuée dans tous les domaines, et c'est la raison d'être de l'apartheid. Le résultat du processus doit être l'harmonie des rapports entre races puisque chacune remplissant pleinement sa destinée, aucune n'aura de raison de s'immiscer dans les affaires des autres. Le problème est compliqué par la faiblesse inexpliquée que la race blanche montre dans le monde depuis plusieurs décennies: elle abandonne son rôle tutélaire sur la plus grande partie de l'Asie et de l'Afrique, dès lors en proie aux nationalismes précoces. Ce recul est dû à l'action du communisme. Le rôle de l'Afrique du Sud est de maintenir un bastion blanc d'où pourra repartir l'influence bienfaisante de la civilisation, quand elle aura ressaisi ses forces, un instant ébranlées par l'offensive des puissances ténébreuses.

Le baaskap implique une division horizontale; l'apartheid suppose une division verticale, où chaque race occupe un compartiment spécial qu'elle ne remplit que jusqu'à un certain niveau. Ce renversement des perspectives correspond au passage du quotidien au doctrinal25. Il est fort malaisé, et on s'explique que plusieurs des implications majeures de l'apartheid restent étrangères à la compréhension de larges couches européennes, dont la fidélité à l'idée de baaskap est sans doute plus profonde encore que celle qui se donne au nationalisme lui-même.

La politique des Bantoustans -- faire des Réserves des unités nationales "bantoues" -- suscite souvent l'étonnement et l'hostilité parmi les meilleurs soutiens du régime qui admettent mal [176] qu'un Cafre soit mieux payé qu'un Blanc (c'est le cas du Premier ministre du Transkei) ou qu'on exproprie des fermiers européens dont les terres sont enclavées dans le Transkei. Tout donne à penser que les nouveautés doctrinales rencontrent de fortes résistances idéologiques dans les milieux populaires blancs. Soit, en résumé:

 

(II) Cafre - boy/Baas =Blanc/Bantou - apartheid

[la barre oblique indique la disjonction et le tiret la liaison]

Au sens enraciné de l'identité résumée en (I) s'opposent des autruis divers: l'Africain en est le premier et le plus problématique. D'autres y sont liés: le Métis d'abord, dont l'appartenance au monde "primitif" est soulignée par l'emploi d'appellations péjoratives comme Buschman ou Hotnot (Hottentot); le Métis est un baster, un bâtard qui concentre en lui toutes les impuretés du mélange. Il est l'ennemi parce que proche par la culture et la religion, et surtout par l'apparence, il peut en "franchissant la ligne" introduire subrepticement dans la communauté blanche les germes corrupteurs qui lui viennent de ses "ancêtres babouins". Le Métis, de ce point de vue, est pire que l'Africain. Au niveau doctrinal, la situation est plus confuse, car il est bien difficile de projeter l'image d'une "nation" sur une communauté mixte. Certaines voix se sont élevées pour reconnaître aux Métis la qualité d'Afrikaners bruns et pour supprimer la barrière qui les sépare des Blancs, afin de renforcer le groupe dirigeant. Il s'agit là, pour la masse, d'une provocation d'intellectuels.

Les Indiens symbolisent la multitude asiatique; ils sont de couleur; ce sont des coolies; ici aussi les stéréotypes européens du racisme antiasiatique fonctionnent avec efficacité. On notera que le problème se pose surtout au Natal, à prédominance anglaise, et que, par conséquent, les sentiments anti-indiens sont plus hautement et plus souvent exprimés par les anglophones que par les Afrikaners.

Il a fallu atteindre les années soixante, soit environ un siècle de présence indienne, pour que les autorités reconnaissent aux Indiens la qualité de Sud-Africains à titre permanent La grande [177] stabilité de l'organisation sociale indienne, bien qu'elle ait beaucoup évolué en Afrique du Sud (voir H. Kuper), a suscité l'image de l'Indien inassimilable.

Mais l'autre ne diffère pas seulement par la couleur26; blanc, il peut ne pas être moins haissable. Là aussi, une sorte de gradation s'instaure: on trouvera d'abord l'uitlander, l'étranger, rapace et avide des biens des Afrikaners, fourbe et exploiteur; il est principalement anglais. Le juif vient ensuite, dont l'image sortie de l'Europe pogromiste traditionnelle a été revigorée par l'apport nazi. Sa liaison avec la richesse et le capitalisme est amplement soulignée27. L'antisémitisme est très largement répandu, et malgré la prudence des responsables nationalistes, il s'exprime à l'occasion dans de nombreuses publications et jusque sur les bancs du Parlement.

L'éloignement s'accroît au stade suivant de la séquence; le négrophile, le kafferboetie, le "petit frère de Cafre". Aimer les Noirs ou être leur ami témoigne d'une perversion à caractère pathologique. Cette perversion s'apparente sans doute à l'inversion puisqu'elle est l'abandon de tout ce qui constitue l'homme (la fierté de la couleur pâle) et qu'elle marque la faiblesse du signe de la séduction. Autant que la haine, le négrophile provoque le dégoût28.

[178]

Enfin tout au bout, vient le communiste: il condense tout: l'avidité des biens de l'Afrikaner, l'athéisme, le sémitisme, la négrophilie. Il est le mal absolu, la subversion totale, le danger radical. C'est un rat qu'il faut dénicher, combattre et tuer. Nous verrons plus loin dans quelle constellation se place le communisme.

L'ensemble thématique (III) peut donc s'écrire:


(III) (hommes) communiste -- kafferboetie -- juif -- uitlander/

(I)/cafre -- bâtard -- coolie -- communiste (créatures)


L'ensemble suivant nous fait revenir sur (I) pour développer certains traits particuliers que l'on regrouperait volontiers sous l'expression: le monde de Dieu.

Nous avons évoqué p.32 le calvinisme comme le moule idéologique de la société boer. La permanence de la "bibliocratie29" n'est plus à souligner: on ne comprendra l'idéologie afrikaner que si l'on garde à l'esprit la structuration calviniste de la vision du monde. Toute autorité découle en ligne directe de Dieu. Cette idée est longuement développée dans un texte de 1951, les Principes fondamentaux de la science politique calviniste, publié par le Conseil des Eglises réformées hollandaises (compte rendu dans Carter, p.273-275). L'Etat est "né de Dieu et de son infaillible bonté"; sa tâche est de protéger "ses sujets contre l'agression des autres"; il doit protéger les travailleurs contre les employeurs pour qu'ils n'aient pas à s'organiser et à lutter pour leurs droits comme dans l'"Etat libéral-démocratique". La "vue chrétienne de la société" [179] s'oppose nettement à l'universalisme qui a cherché la racine de la Société dans un ensemble mondial de relations souveraines qui inclut toute l'humanité dans un tout".

L'autorité du gouvernement est "dérivée de Dieu" et "indivisible", ce qui exclut de façon explicite la séparation des pouvoirs. La liberté provient de l'obéissance car la source du droit est le commandement divin. On condamne "la démocratie révolutionnaire de l'école de Rousseau" qui tendrait à donner les mêmes droits individuels aux Blancs et aux non-Blancs. Ce serait "une rébellion contre Dieu" que de donner ces droits "aux communautés qui ne sont pas mûres" et à ceux qui sont en "rébellion ouverte contre Dieu, c'est-à-dire les communistes". Il convient de rejeter l'idée selon laquelle "la masse des individus devient la source de la volonté, de l'autorité et de la compétence du gouvernement". Car sinon, "la structure divine de l'autorité de l'Etat [...] est retournée de bas en haut, avec les sujets au-dessus et les autorités au-dessous". La démocratie contient le "germe de sa propre mine" puisqu'elle tient pour également valables tous les principes politiques (tous les votes se valent) et pour l'éviter, les chrétiens doivent être actifs politiquement. Enfin "l'Ecriture et l'Histoire montrent l'une et l'autre que Dieu exige des Etats chrétiens".

La relation à sens unique Dieu -- Etat se répète affaiblie dans les couples suivants; Etat -- individu, Père -- famille, Eglise -- fidèles30, et prend son extension maximale dans le couple baas -- boy. L'autoritarisme de l'Etat répond au patriarcalisme qui s'exerce (de façon différenciée) sur la famille et sur les serviteurs non blancs. La chaîne est droite:


/Père-- Enfants

(IV) Dieu -- Etat -- Eglise

\Baas--Boys


Le lieu privilégié des deux ensembles thématiques (I) et (II) est [180] l'éducation. Dès 1939, la F.A.K. avait créé un institut pour l'Education chrétienne-nationale (Christelik Nasionale Onderwysbeleid, ou C.N.O.) qui publia en 1948 une charte dont l'importance est considérable. La première fonction de la C.N.O. est de former les Afrikaners, mais elle se présente comme la seule doctrine orthodoxe à laquelle l'Etat puisse adhérer sans trahir sa vocation et, par conséquent, ses principes avec les aménagements qui s'imposent pour chaque race peuvent s'appliquer à tous (de la même façon que la vérité ou la loi s'imposent à tous).

Ses principes de base sont les suivants (Charte de la C.N.O., citée par Tabata, p.43-46):

"Chaque sujet doit être enseigné à la lumière des paroles de Dieu, à savoir, sur la base des principes applicables de l'Ecriture." Par exemple: "l'histoire doit être enseignée à la lumière des révélations de Dieu et doit être envisagée comme l'accomplissement des décrets de Dieu pour le monde et la race humaine... Chaque peuple et chaque nation est attaché à son sol natal, qui lui est alloué par le Créateur... Dieu a voulu séparer les nations et les peuples, et Il donna séparément à chaque nation et à chaque peuple sa vocation particulière, sa tâche et ses dons...". A propos de l'instruction supérieure: "La doctrine et la philosophie chrétiennes devront être pratiquées. Mais nous désirons plus encore; les sciences séculières devront être enseignées dans l'optique chrétienne-nationale de la vie... Il est important, par conséquent, que le personnel enseignant soit formé de savants chrétiens-nationaux convaincus... A moins qu'il (le professeur) ne soit chrétien, il est un danger mortel pour nous." En ce qui concerne les non-Européens, l'homme blanc possède une mission: "Cette tutelle impose à l'Afrikaner le devoir solennel de veiller à ce que les peuples de couleur soient éduqués en accord avec les principes chrétiens et nationaux... Nous croyons que le bien-être et le bonheur de l'homme de couleur résident dans le fait qu'il reconnaisse son appartenance à un groupe racial séparé."

Il est bon de savoir que le système chrétien-national a effectivement pris une place dominante, non seulement dans l'enseignement, [181] mais dans de larges secteurs de la vie culturelle et intellectuelle (journalisme, littérature...).

Le dernier ensemble de thèmes est aussi le plus complexe: il traite de l'organisation de la société, dont l'idéal serait celui d'un Âge d'Or31. Cet Âge d'Or est l'époque des républiques pastorales du siècle dernier, telle qu'une abondante mythologie se plaît à la représenter. Le pivot en est le Grand Trek: il marque pour les Afrikaners le pas décisif dans leur évolution vers la nation; il symbolise d'un côté leur victoire sur les Anglais et sur les Africains, et de l'autre toutes les vertus viriles: le Boer, son cheval, sa Bible et son fusil. L'errance du peuple boer dans les solitudes hostiles du platteland n'est pas sans rappeler celle d'un autre peuple qui portait aussi la marque de Dieu: Israel. L'"hébraisme" dont s'enveloppe la représentation de l'histoire afrikaner fonde justement l'antisémitisme profond que nous avons signalé, puisqu'au niveau de l'élection, il n'y a théoriquement pas place pour deux peuples. D'où un malaise que l'on tenta même de résoudre logiquement. (Cf. p.88 note 9.) L'Alliance divine entraîne une mission, celle de sauver un monde qui dégénère: c'est pourquoi il faut revenir aux temps bénis de la simplicité "naturelle" et quasi biblique des hommes qui vivent de leurs troupeaux.

L'image du Trek véhicule un contenu riche et varié. Trois thèmes, parmi d'autres, y pointent particulièrement: ceux du laager (on écrit aujourd'hui laer), de la république et des pères fondateurs. Le laager, rappelons-le, était ce camp mobile et fortifié que les Boers improvisaient en formant un cercle avec leurs chariots; fortin d'où partait la mousqueterie, il servait de refuge à leur cavalerie qui en sortait pour mettre en fuite l'ennemi dont l'assaut s'était brisé. Par quelques détours peu clairs, le laager est venu à symboliser la situation du peuple afrikaner dans le [182] monde: environné d'ennemis dont l'hostilité ne désarme jamais il lui faut devant chaque assaut se replier, résister et mettre en fuite avant de reprendre la marche en avant, jusqu'à la prochaine halte, jusqu'à la prochaine attaque. Les adversaires du mouvement nationaliste se sont saisis de l'image pour imputer à la culture afrikaans une "mentalité de laager", une perpétuelle fièvre obsidionale qui va jusqu'à imaginer un danger seulement pour empêcher que la tension ne baisse. A cette image renversée du laager, les idéologues afrikaners répondent en détaillant avec complaisance les vertus tactiques qu'il possède (efficacité et mobilité de la défense, souplesse de la riposte) en face du danger sérieux qui pointe à l'horizon, sous les sombres nuées qui s'amoncellent. Le prophétisme a toujours bonne presse.

Que le laager soit ou non en fait le thème réellement inspirateur d'une tactique idéologique n'a que peu d'importance à côté de la vibration émotive qu'a toujours provoquée celui, connexe, de république. L'image idéale de la république tourne autour de l'assemblée des hommes libres (volksraad) décidant souverainement, déléguant quelques pouvoirs au plus expérimenté, le primus inter pares; peu d'impôts et peu de lois car la Bible y pourvoit toujours assez; une tutelle rigoureuse sur les Cafres et les uitlanders. Cela suffit pour que le monde soit en ordre.

C'est donc à la forme la plus rudimentaire, la plus primitivement helvétique de la démocratie que l'idée de république fait appel. De par l'histoire, elle est la forme "naturelle" du cadre politique que se donne le volk. Ecrasée par les Anglais, elle symbolise la revanche sur les Anglais et sur l'impérialisme (ou l'idée que les descendants des Boers se font de l'impérialisme). Mais, depuis qu'en 1960, une faible majorité décida de la réinstauration du régime républicain, peu de ces thèmes idéologiques au puissant attrait se sont révélés plus semblables à une bulle de savon: la République n'a littéralement rien été, n'a rien changé, n'a contribué à résoudre aucun problème (et des voix se sont même élevées dans la presse afrikaans pour dire cette déception). On n'en parle plus guère.

Du passé surgissent enfin les formidables figures des Voorvaders; [183] plutôt que par "ancêtres" on préférera les rendre par "pères fondateurs"; ce sont les chefs du Grand Trek, les Maritz, les Potgieter, les Retief, les Trichardt, les Pretorius, ceux qui ouvrirent la voie vers l'est, les meneurs d'hommes, les pionniers. Ils sont vénérés, statufiés, évoqués dans tous les discours; c'est dans leurs magistrales figures de Pères que s'ancre le désir de retrouver le temps perdu de leur sagesse profonde, l'Âge d'Or où s'exerçait leur ferme autorité sur le monde calme et clos de l'inquiétude abolie. Fugit irreparabile tempus.

Développant le thème du passé, on obtient donc le sous-ensemble:

(V) Trek -- Laager -- République -- Voorvaders

auquel fait pendant celui qui correspond à la place des Africains dans ce monde idyllique et révolu: la tribu. Au niveau quotidien, l'équation est simple:

noir =tribalisme =sauvagerie32

La tribu est le type d'organisation "normal" des Noirs. Tout ce qui les en éloigne est dangereux, parce qu'ils reviennent toujours, aussi policés soient-ils, à leurs instincts tribaux (i.e. sauvages). (Les événements du Congo ont suscité la passion de l'opinion publique.) Mais prenant appui sur l'idée populaire, la doctrine officielle s'est élaborée dans un autre sens: les Bantous sont de nature tribale; ce qui les en éloigne (le monde industriel par exemple) est néfaste puisqu'il les engage dans une voie qui n'est pas la leur, c'est-à-dire une impasse; les Bantous ne peuvent se développer que dans le cadre tribal; il est donc nécessaire de protéger la tribu, de la renforcer et d'y renvoyer les individus à qui les vicissitudes de l'évolution ont fait abandonner le giron tribal, car apparemment la détribalisation est effective. La verticalité de la séparation exige ce renvoi.

[184]

Il y a donc rupture entre les deux niveaux idéologiques qui disposent de façon différente les mêmes éléments. On s'explique alors qu'un homme comme W.W. Eiselen, qui écrivait en 1931: "On peut dire avec certitude qu'aucun de leurs éléments culturels, pas même sans doute leur langue, ne sera assez solide pour résister à l'assaut de la civilisation européenne" (cité par Simons), soit devenu après 1948 ministre des Affaires indigènes, chargé en particulier de préparer la "retribalisation". Il montrait donc une foi punique, en écrivant plus tard: "Beaucoup de gens ont l'impression fausse qu'il y a deux sortes de Bantous en Afrique du Sud; ceux qui vivent dans les réserves bantoues, et ceux qui ont bâti leur foyer avec les Blancs dans le reste du pays. Il n'en est rien. Tous les Bantous ont leur foyer permanent dans les Réserves et leur entrée dans d'autres zones et dans les centres urbains est seulement de nature temporaire et motivée par des raisons économiques. En d'autres termes, ils sont admis comme demandeurs d'emplois et non comme habitants." (Eiselen, 1959.)

C'est de néo-tribalisme que l'on peut qualifier cette doctrine nouvelle, laissant le tribalisme lui-même au bon vouloir des intéressés directs. L'apartheid a fourni le cadre dans lequel s'organisent désormais les fictions du néo-tribalisme, incorporées dans la politique des Bantoustans: les Réserves sont des "foyers nationaux" (le même vocable qui désignait la Palestine dans la déclaration Balfour); "national" signifie que les tribus sont -- si notre interprétation est juste -- des embryons de nations33. Les foyers natio[185]naux auront droit à un drapeau, une langue nationale (le xhosa au Transkei), une citoyenneté et un gouvernement. Le pouvoir s'exercera par les mécanismes traditionnels de la structure politique tribale. Mais l'entière phraséologie, au demeurant relativement cohérente34, repose sur une fiction: les chefs tribaux sont depuis longtemps payés par le gouvernement, l'administration elle-même est omniprésente; enfin, la christianisation et la modernisation ont introduit de tels changements que le néo-tribalisme apparaît nettement comme un système d'administration à bon marché dont la forme est déterminée beaucoup plus par les contraintes de l'économie que par une anthropologie fantaisiste. Nous évoquerons concrètement le cas du Transkei un peu plus loin.

De l'aspiration à l'Âge d'Or et de l'évocation continuelle des temps anciens dans la culture afrikaans, beaucoup ont conclu à une sorte d'historicisme qu'elle véhiculerait. De fait, les références à l'histoire sont abondantes dans toutes sortes d'écrits; les cérémonies commémoratives ont colonisé le calendrier; les programmes d'enseignement font une part considérable à l'enseignement de l'histoire35. Pourtant il serait illusoire d'attribuer à l'idéologie afrikaner une véritable conscience historique: ce qui y joue en effet le rôle central n'est pas le mouvement, l'évolution et l'engendrement réciproque des formes de sociétés, mais une période déterminée et valorisée du passé, perçue comme la réalisation idéale d'un certain ordre, immuable et fixé par un décret divin. Ce qui le précède le prépare, et ce qui suit n'en est que la dégradation due à l'influence des forces maléfiques. Le changement est mauvais en soi; l'histoire est un mouvement de pendule dont la position d'équilibre est l'ordre voulu par Dieu lui-même; l'impulsion a été [186] donnée accidentellement par les forces que le Mal a déchaînées sur le monde; le seul but de l'action chrétienne est d'amortir l'oscillation pour que revienne la stabilité, où s'épanouit alors la nature des choses et des hommes.

La plus grande violence polémique des nationalistes a pour cible le changement, sous quelque forme que ce soit. Dans la période actuelle cette boîte de Pandore possède un nom: le libéralisme. Il serait extraordinairement compliqué de classifier ce qui est entendu de façon courante sous ce vocable si l'on ne disposait d'un critère solide: est libéral ce qui s'oppose à la politique d'apartheid; on y rangera donc ensemble la politique américaine, le mouvement oecuménique36, la philosophie de Jean-Jacques Rousseau, celle de Darwin, le théâtre moderne, la ploutocratie, l'évolution du Tiers Monde, etc. Mais le noeud du libéralisme réside en ce qu'il promeut le changement.

Une nuance s'impose pourtant: rien n'indique que ces idéologues aient une quelconque intention de prêcher le renoncement aux biens que le monde industrialisé et mécanisé a introduits sous l'étiquette de la modernité. Les fruits du capitalisme doivent être consommés avec retenue mais ils échappent à l'excommunication. Le statut idéologique de la modernité reste ambigu, en retrait; c'est l'affaire peut-être des théologiens; on évoque le danger des délices de Capoue, sans insister.

Le libéralisme possède une forme extrême et concentrée, une archiforme: le communisme. Par définition même le communisme est le changement brutal37 en même temps que l'altérité absolue.

[187]

Le libéralisme est la pente qui mène fatalement à cette trahison de toutes les valeurs (il est peu de diatribes contre l'un qui épargne l'autre); si le libéralisme est concevable, tout mauvais qu'il soit, le communisme, lui, est à proprement parler impensable parce qu'il est l'avatar moderne du satanisme, l'expression totale et métaphysique de la subversion du monde matériel.

La chaîne thématique est ainsi graduée autour du changement:


(VI) (+) Modernité -- Capitalisme -- Changement -- Libéralisme -- Communisme (--)

 

qui s'articule sur:

(VII) (Âge d'Or =) Passé -- Stabilité/Changement


Le repérage des thèmes principaux est ainsi achevé. Il resterait certes beaucoup à faire pour aller dans le détail, mais le rende ment en nuances ne serait pas ici proportionné à l'investissement des recherches. Avant de récapituler, il nous a semblé intéressant d'illustrer notre analyse en donnant à lire un tableau où se retrouvent effleurés et enchevêtrés les principaux thèmes que nous avons dégagés. Le texte suivant a été prononcé en chaire par le pasteur G.J. Boshoff au lendemain de l'attentat manqué sur la personne de Verwoerd en juin 1960. Il fut reproduit dans toute la presse: "L'autel de l'Afrikaner est sa plus grosse arme, sa bombe atomique, son escadron de choc. Pendant trois siècles l'histoire du peuple afrikaner n'a été qu'une longue via dolorosa. Il n'y a rien qu'un ennemi craigne plus qu'un Afrikaner en prière. Le géant noir de l'Afrique mange du pain pour lequel il n'a pas sué, il veut porter des vêtements qui ne lui vont pas, il veut payer avec ce qu'il n'a pas encore, distribuer ce qu'il ne possède pas encore, parler de choses qu'il ne comprend pas encore, être où il n'est pas encore. Par contraste, le géant blanc est entièrement ignoré, le véritable géant de l'Afrique, l'homme blanc -- et son nom est Afrikaner -- n'entre pas du tout en ligne de compte. Notre nation est née petite, mais elle a grandi de façon gigantesque. La véritable différence [188] entre le géant blanc et le géant noir est: la connaissance d'un côté, l'ignorance de l'autre. Le géant noir n'a jusqu'ici rien perdu, sinon son équilibre. Et maintenant il demande ce qui ne lui appartient pas encore et ce qu'il n'a pas encore perdu. Il demande la résiliation des Dix Commandements, notre contrat spirituel avec Dieu... Nous devons nous unir en face du danger commun. Les masses noires d'Afrique ne recherchent pas l'amitié de l'homme blanc, mais sa destruction... Pour chaque homme blanc en Afrique du Sud, la onzième heure a sonné. Le peuple afrikaner n'est plus en train de combattre des ennemis isolés comme les Dingane, les Colley et les Milner -- le monde entier est ameuté contre lui. L'état d'urgence de 1960 est la répétition de la détermination que montra notre nation en 1838 en face du sauvage noir" (cité dans B. Sachs, et dans Legum, p.32-33).


Il serait possible de reconstituer la configuration générale dans laquelle entrent les différents thèmes idéologiques. Sans entrer dans les longues discussions méthodologiques qui seraient alors nécessaires, il nous suffira de faire quelques remarques particulières. L'interdépendance et l'emboîtement des divers éléments donnent une rigidité notable à l'ensemble. La circulation des idées y est aisée: il est donc possible d'intégrer un très grand nombre de questions dont la réponse sera fournie par simple coordination de proche en proche.

En même temps la structure semble peu ouverte, si nous entendons par là que l'on peut imaginer des types de problèmes qu'elle ne peut pas résoudre facilement: il en va ainsi des problèmes économiques, qui lui échappent pour une grande part; l'idéologie afrikaner et nationaliste est complètement incapable de fournir des réponses -- qui seraient cohérentes avec son système -- aux problèmes d'une organisation des moyens de production conforme à son éthique. Un anticapitalisme traditionnel et superficiel (sinon trompeur) a fait place dès que les circonstances l'ont permis, à une adhésion [189] de fait sans nuance au capitalisme jusque dans les détails de sa version britannique38.

Il n'en reste pas moins qu'en dépit de ses incapacités ce système idéologique se présente comme une saisie globale du monde: rien n'échappe à son impérialisme (justifié ou non); que ce soient les secteurs de la sociologie, de l'anthropologie, de la science politique, de l'économie, de l'histoire, de la linguistique ou ceux de la psychologie, de la théologie ou de la philosophie. C'est là ce qui nous justifie de le qualifier de totalitaire. La totalité qu'il étreint est une singulière réduction de la réalité que décrit le savoir moderne mais on sait que le totalitarisme n'est, au mieux, qu'un projet. En même temps, ce champ de la totalité est perpétuellement irrigué par un principe universel de différence. Il semblerait que dans l'idéologie afrikaner, tout soit prétexte à creuser des écarts, maxima et définitifs, érigeant par là le Volk comme une pure originalité. C'est sans doute la plus vaste illusion que provoque le système.

Enfin le tableau fournit un exemple éclatant de ce qu'on est convenu d'appeler une idéologie réactionnaire: elle vise à entraîner une action "qui s'oppose au progrès et qui veut faire revivre les choses du passé".


A cause de ses composantes racistes et de son ambition totalitaire l'idéologie afrikaner a souvent été placée sur le même pied que le nazisme. En dehors de points de rencontre évidents et d'influences pratiques -- comme l'organisation du parti nationaliste et de ses annexes, imitée des nazis qui avaient eux-mêmes repris en les caricaturant les modèles bolcheviks d'organisation -- il n'y a pas de parenté immédiate entre les deux. Pas plus dans l'idéolo[190]gie que dans la pratique politique. Est-il nécessaire de développer beaucoup cette remarque? Nous croyons que les propagandistes sincères qui font cette confusion perdent, en évoquant un phénomène connu, le bénéfice qu'ils trouveraient à en faire découvrir un autre qui ne l'est guère. D'autres auteurs ont préféré rapprocher le système sud-africain de celui qui régit le Sud ségrégationniste des Etats-Unis (Van den Berghe, 1965, p.80). L'idée est plus intéressante et mériterait d'être approfondie.

Mais, sans doute, les repères extérieurs sont-ils d'une utilité douteuse. Il reste un système qui fonctionne en face d'une autre idéologie, que nous n'avons pas décrite: celle qui irrigue l'Opposition, et en général, les Européens qui n'adhèrent pas au nationalisme afrikaner. Nous avons pour cette omission trois raisons: la plus évidente, c'est la place secondaire qu'elle occupe, la seconde touche à sa grande diversité, sa confusion, son absence de systématisme qui en rendrait l'analyse floue et imprécise; la troisième laisse à penser que cette idéologie porte un nom: le conservatisme, et qu'elle nous est plus familière par les espèces européennes dont elle est parente, le sous-genre britannique, en particulier. Son racisme pour moins réfléchi n'en est que de l'espèce la plus courante, et non la moins affirmée. Sur ce plan, entre les uns et les autres en Afrique du Sud, la différence est surtout d'ordre stylistique.

 


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