TOTUS

| Accueil Totus | Chapitre précédent | Chapitre suivant | Glossaire |

**************

SERGE THION

*****

LE POUVOIR PALE

ESSAI SUR LE SYSTEME SUD-AFRICAIN
(1969)

****

EDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VI
e

********************

| Table des matières |

***********

6. Le pouvoir politique 2/2

 

LA POLITIQUE DU SYSTEME.

 

La continuité de la politique d'apartheid avec celles qu'ont pratiquées Le Cap au XIXe siècle et l'Union, a été soulignée plus souvent à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, où l'on s'est parfois abusé sur la portée des innovations idéologiques.

Les membres du gouvernement admettent souvent que la phase actuelle est transitoire. De l'état "anarchique" où se trouvaient les relations raciales après la guerre et le gouvernement Smuts à la simple ordonnance de l'apartheid réalisé, la transition risque d'être [191] en effet fort longue, si même l'expérience ne voit pas un terme mis brutalement à son déroulement. Entre la logique du système économique et celle du système idéologique nationaliste, la compatibilité est relativement réduite, sans que l'on songe à nier un certain degré d'interférence. C'est dans cette marge étroite que s'insère la pratique du pouvoir politique. Elle serpente entre les hautes falaises du profit matériel d'un côté, et de l'utopie raciale de l'autre. Les obstacles sont gigantesques et le pouvoir, quoi qu'en disent ses thuriféraires, préfère louvoyer.

Cette prudence est particulièrement de mise avec l'Opposition et les Européens hostiles au pouvoir. La plupart des buts proprement politiques du nationalisme sont atteints. Les responsables sont placés devant ce dilemme: tenter d'afrikanériser les autres Européens, ou admettre ad vitam æternam l'existence d'une forte proportion d'allogènes1. Il semble que les anglophones aient dans l'ensemble rompu leur solidarité politique avec la métropole. Les conditions sud-africaines sont trop coercitives pour qu'un choix ne s'impose pas. Certains sont partis, les autres se sentent liés à l'avenir du pays.

Pour les dirigeants nationalistes, il faut et il suffit que soit maintenue une pression permanente sur ces compagnons de route: "Attention, ne glissez-vous pas dans le libéralisme? Votre désaccord ne fait-il pas le jeu de l'adversaire? Si vous ne trahissez pas, prouvez-le en acceptant notre politique, la seule qui nous sauvera tous." Donc, d'un côté le pilonnage et de l'autre les mesures furtives: censure des films et des livres importés, reprise en main de l'enseignement, endoctrinement dans le cadre de l'armée, inquiétude savamment dosée par l'éclat donné à certaines informations, orientation de l'immigration européenne vers les pays germaniques et nordiques, et autres travaux de sape qui aboutissent toujours à ce que, dans le système politique, l'Opposition soit sur la défensive.

[192]

Une fraction de plus en plus ténue de libéraux, de progressistes et d'hommes de gauche a été laminée par une répression policière qui s'est durcie au fil des ans. Son rôle est désormais de l'ordre du symbole et du témoignage, rôle exagérément grossi par la propagande nationaliste, prompte à brandir les périls noirs et rouges.

Mais l'essentiel n'est pas là: le point crucial d'application du pouvoir touche aux relations raciales. Depuis 1948 les gouvernements successifs ont apporté leur part à l'échafaudage des lois et des réglementations qui organisent la séparation -- dans tous les domaines -- entre membres des quatre races reconnues officiellement. Passer en revue les diverses pièces qui composent cet appareil législatif est à la fois fastidieux et fascinant parce qu'il s'agit toujours du même problème et que l'ingéniosité déployée est à proprement parler unique. Le droit sud-africain et l'esprit qui l'inspirent méritent un instant que l'on s'y arrête.

Peu importante pour le nombre de ses applications mais néanmoins symbolique, l'une des premières lois passées sous Malan interdit les mariages mixtes (Prohibition of Mixed Marriages Act, 1949) qui ne dépassaient guère la centaine sur 25.000 mariages européens par an. Des lois remontant parfois fort loin interdisaient le mariage et même toute relation physique entre Européens et Africains. Bien qu'en fait il n'y ait guère de vieille famille afrikaner dont l'ascendance serait pure de tout métissage (le secret en est toujours jalousement gardé), le "passage de la ligne" reste une menace vitale à repousser. Une importante loi passée en 1950 (Population Registration Act) réglemente l'appartenance individuelle à un groupe racial: blanc, indigène, asiatique ou métis. La classification est effectuée sur la base du recensement, et une commission ad hoc tranche les cas litigieux.

Un grave problème technique se posait, depuis fort longtemps d'ailleurs: comment définir juridiquement l'appartenance raciale? Différentes formulations étaient contenues dans des lois précédentes (Réglementation du Travail indigène, 1911; Zones urbaines indigènes, 1923). L eux exemples suffiront pour évoquer ces étranges inventaires chinois qui excitent l'ironie de Borgès. Ainsi, aux termes [193] de la Loi sur les Pensions (n· 22, 1928) un Métis est quelqu'un qui n'est pas:

"a. Un Turc ou un membre d'une race ou d'une tribu dont le foyer national ou ethnique est en Asie; ni
"b. un membre d'une race ou d'une tribu aborigène d'Afrique; ni
"c. un Hottentot, un Bushman ou un Koranna; ni
"d. une personne qui réside dans une location indigène telle que la définit la section 19 de la Loi sur la Taxation et le Développement indigènes (1925), et dans les mêmes conditions qu'un Indigène; ni
"e. un nègre américain."

Les sections a, b et c, s'appliquent par contre à la définition de l'Indigène, telle qu'elle ressort de la Loi sur la Représentation des Indigènes (1936):

[...]
"d. toute autre personne n'étant pas un Indigène, qui,
1. est désireuse d'être considérée comme un Indigène pour l'objet de cette loi; ou
2. suit dans son mode de vie ordinaire ou quotidien les habitudes d'un Indigène; ou
3. est, de par la réputation et l'acceptation générale un Indigène;
 
ou
4. utilise l'un ou l'autre langage indigène comme son mode d'expression habituel;
ou
5. s'associe aux Indigènes dans des conditions propres aux Indigènes." (Cités dans The Dunn Reserve, p.17.)

La loi de 1950 introduisait une plus grande simplicité dans les critères de la classification. Après un amendement de 1962, le Blanc était défini comme une personne qui:

"a. en apparence est manifestement une personne blanche et qui n'est généralement pas acceptée comme une personne de couleur,
"b. est généralement acceptée comme une personne blanche et [qui] n'est pas manifestement en apparence une personne non-blanche."

[194]

Le ministre déclarait, à cette occasion, que ne serait pas classifiée comme blanche toute personne qui admettrait avoir une ascendance non blanche, qui passerait ordinairement pour être de couleur (même si elle semblait blanche) ou qui n'aurait pas l'apparence d'un Blanc, même si elle passe généralement pour tel...

La presse a rapporté de nombreux cas où des familles ont dû se séparer à cause d'une classification différente de ses membres, séparations dont les conséquences ne manquent pas d'être dramatiques. La classification entraîne parfois des nuances dont la subtilité permet mal d'en déceler les causes: pour se borner à un exemple, les Japonais (une soixantaine dans le pays, surtout diplomates et hommes d'affaires) sont classés comme Blancs; les Chinois par contre (5 à 6.000) sont classés comme "autres Asiatiques" et assimilés soit aux Indiens, soit aux Métis selon les cas2.

Un train de lois connues sous le nom de lois sur les Zones de Groupe (Group Areas Act, 1950, 1955, 1957) permet au ministre de classer les quartiers d'habitation par groupe racial, et de faire expulser ainsi les résidents d'une race dans un délai fixé de trois mois à un an maximum. Des facilités de relogement sont parfois consenties; les Africains sont fréquemment déplacés à 10 ou 20km du centre urbain, dans de vastes ensembles de maisons basses où la disposition des lieux facilite la surveillance policière. Le droit de propriété que possédaient certains Africains dans ces zones urbaines est ainsi aboli. Les propriétaires peuvent être expulsés et indemnisés dans un délai très bref. La communauté indienne subit ainsi un dommage considérable puisqu'elle tire une grande partie de ses ressources du commerce dans les zones mixtes3.

[195]

Prenons un exemple concret et limité, Durban en 1963, Divers décrets ont donné antérieurement une vue générale des regroupements: presque tout le centre est réservé aux Blancs, ainsi que la région côtière au nord-est. Au nord et au sud se trouvent de larges zones indiennes adjacentes à des zones métisses. Les Africains sont encore plus loin du centre (voir Kuper et al., 1950). Le 4 octobre 1963 un décret est publié qui porte les décisions suivantes (Survey, 1963: p.175):

"a. Il est finalement décidé que Cato Manor (important centre de la banlieue) où vivent près de 40.000 Indiens est une zone blanche. Ces Indiens ont investi des sommes considérables en maisons, boutiques, écoles, usines, temples, mosquées, un cimetière, un crématoire moderne, un cinéma, des terrains de plein air. Une bonne partie de la zone est habitée par des Indiens depuis 80 ans;
"b. la zone de Greyville est aussi allouée aux Blancs. Plus de 5.000 familles indiennes y vivent et possèdent 98% des propriétés. La municipalité les évalue à 215 millions de rands;
"c. une zone au sud-ouest du marché municipal, où vivent 2500 familles indiennes avec de nombreuses boutiques, est incluse dans la zone blanche;
"d. de larges espaces de la principale partie commerçante de la ville sont réservés aux Blancs; de même pour trois petites zones où une forte proportion de marchands indiens tiennent boutique. Le Conseil municipal a recommandé qu'ils puissent rester dans les lieux. On croit que l'estimation municipale de leurs propriétés atteint presque un million de rands, mais à cause des restrictions placées sur le droit de propriété des Indiens, beaucoup de gens ont payé peut-être trois fois le montant de l'évaluation municipale, lors des transferts de propriétés survenus dans cette zone4."

[196]

D'autre part, Isipingo Beach, au sud de la ville, est décrétée zone indienne. 1.800 Européens doivent partir, dont de nombreux retraités. D'autres zones viennent s'adjoindre aux zones indienne et métisse. On ignore dans le quartier de Clairwood l'avenir des 30.000 habitants indiens, car il doit devenir zone industrielle.

Plus encore que les pertes matérielles, les coûts sociaux de tels déplacements de population sont immenses, et impossibles à estimer. Au Cap seulement, la loi doit entraîner le déplacement de 7.500 Blancs, 94.200 Métis et 4.700 Asiatiques, sans parler du renvoi systématique des Africains vers les Réserves -- Le Cap étant destiné à être une ville "sans Africains".

Le gouvernement a pris de nombreuses mesures administratives pour modifier la géographie de l'habitat, mesures qui touchent principalement les faubourgs africains des grandes villes. Certains d'entre eux s'étaient constitués en véritables villes africaines, avec une vie urbaine très particulière, une tradition, une solidarité et une opinion publique. Pour des raisons politiques et idéologiques, mais aussi pour fragmenter et disperser ces centres potentiels de résistance, les autorités ont entrepris de les détruire comme Sophiatown, Cato Manor (indien) ou Alexandra, à 14km de Johannesburg. Ce dernier peut servir d'exemple:

Alexandra naquit au début du siècle; le droit de propriété y fut reconnu aux Africains. En 1958, environ 100.000 personnes y habitaient, dans des conditions matérielles souvent fort mauvaises. En février, le ministère de la Santé fait connaître son projet qui est de créer une commune de 30.000 Africains vivant en famille et de 15.000 célibataires logés dans des pensions (hostels). Le droit de propriété n'était pas évoqué.

Le contrôle administratif se fit très sévère, et tous ceux qui, aux termes de la loi, n'avaient pas une raison valable d'être à Alexandra furent expulsés. En cinq ans, la population baissa de 45.000 personnes. En mars 1963, le gouvernement publia un nouveau [197] projet: l'habitat familial devait être éliminé. Huit ensembles de pensions abritant chacun 2.500 personnes seraient construits pour des individus seuls qui travaillent dans la banlieue nord de Johannesburg. Des terrains de sport et d'autres commodités seraient installés, et la superficie construite serait réduite pour créer une zone tampon entre la commune noire et les zones blanches avoisinantes. Les familles qui voulaient rester ensemble devaient émigrer. Les propriétaires se virent offrir des facilités pour acheter de la terre dans les Réserves. Malgré différentes représentations, en particulier celle du Conseil municipal de Johannesburg, le gouvernement déclara "qu'il n'était pas nécessaire pour lui de reconsidérer son plan", en ajoutant qu'il n'avait jamais donné l'assurance que les droits de propriété et d'habitat familial seraient maintenus à Alexandra (Hansard n· 14, col. 5100-S, 1963).

La restructuration de la résidence allait de pair avec un contrôle raffermi des conditions de travail. Il fallait redonner au statut de l'emploi un caractère aussi provisoire que possible. Ouvrage difficile qui requérait l'échelonnement des mesures.

Supprimé temporairement par les mesures de guerre de 1942, le droit de grève est définitivement retiré aux ouvriers africains par la Loi sur le Règlement des Conflits dans le Travail indigène (Native Labour (Settlement of Disputes) Act, 1953). Cette loi interdit aux syndicats enregistrés d'avoir des membres africains, exclut ceux-ci de la catégorie des "employés" -- qui possèdent, eux, le droit de grève -- et interdit les grèves de solidarité par les travailleurs d'autres groupes raciaux. Une machinerie complexe est mise en place pour régler les problèmes de salaires: des Comités régionaux pour la main-d'oeuvre indigène, formés d'Africains nommés par l'administration, sont en relation avec les comités d'entreprise africains, et avec un comité national, formé d'Européens. Ce dernier est seul compétent pour trancher les conflits. Tout acte de grève est passible d'une amende de 1.000 rands ou d'une peine de trois ans de prison au maximum, ou les deux ensemble.

Aux termes de la Loi de Conciliation dans l'Industrie (Industrial Conciliation Act, 1956), modifiée en 1959, les Africains ne peuvent [198] plus faire partie d'un syndicat enregistré. Cet enregistrement est important puisque seuls les syndicats qui en bénéficient peuvent participer à l'élaboration des conventions collectives et aux procédures de conciliation prévues pour le règlement des conflits. Cependant les syndicats africains existent car la loi ne les a pas formellement interdits, et certains sont affiliés à des centrales qui comportent des syndicats de races différentes. La législation a prévu que pour être enregistrés les syndicats devaient dorénavant se scinder selon les groupes raciaux. Dans le cas où il existe plusieurs branches la direction doit toujours rester aux mains d'Européens. Ces mesures eurent pour effet, après 1959, la chute du nombre de grèves africaines, ainsi qu'en témoigne le tableau suivant:

- XIX EVOLUTION DU NOMBRE DES GREVES

 

Le colour bar qui est institutionalisé dans les mines depuis 1911 a été imposé par la loi dans le bâtiment en 1951, et rendu appli[199]cable aux autres secteurs industriels par simple décret en 1959. Il consiste à réserver certaines activités à un groupe racial déterminé, et à fixer, le cas échéant, le pourcentage de membres des différents groupes raciaux dans certains travaux ou secteurs de l'économie. Plus d'une cinquantaine de décrets ont été pris depuis lors dans des secteurs très variés comme le vêtement, la chaussure, la mécanique, la police, etc.

Signalons enfin que la loi interdit aux domestiques de cotiser au Fonds d'assurance contre le chômage, ainsi qu'aux mineurs, aux travailleurs agricoles et saisonniers africains et, d'une manière générale, aux Africains qui gagnent moins de 546 rands par an, c'est-à-dire à l'immense majorité des travailleurs africains (Loi d'Amendement n. 9 de 1957).

En 1953, le gouvernement fait voter la loi sur la Réservation des Services séparés (Reservation of Separate Amenities Act) afin de donner une base juridique à la ségrégation et à l'inégalité des services publics fournis aux différentes communautés. L'Amendement aux Lois indigènes (Native Laws Amendement Act, 1957) prévoit la ségrégation dans les églises (pour certains cas), les écoles, les hôpitaux, les clubs, et en général toutes les organisations ayant un caractère institutionnel comme par exemple les organisations scientifiques, où les non-Blancs doivent former des branches particulières5.

Dans le domaine éducatif, la politique de la C.N.O. fut peu à peu mise en pratique. Le Bantu Education Act (1953) établit les nouveaux principes de l'éducation des Africains. Le ministre Verwoerd s'en explique de la façon suivante: "La politique de mon ministère est que l'éducation [bantoue] devrait avoir les deux pieds dans les Réserves, et avoir ses racines dans l'esprit et l'être de la société bantoue... Il n'y a aucune place pour lui [l'Africain] dans la communauté européenne au-dessus du niveau de certaines [200] formes de travail... Jusqu'à maintenant, il a été assujetti à un système scolaire qui l'attirait hors de sa communauté et le trompait en lui montrant les verts pâturages de la société européenne, où il n'était pas admis à venir paître." (Bantu Education; Policy for the Immediate Future, 1954, cité par Tabata, p.54.)

Les écoles publiques pour Africains furent placées sous l'autorité du gouvernement tandis que les autres, en particulier les écoles religieuses, seraient soumises à des procédures d'enregistrement et privées de subvention. Une somme de 13 millions de rands fut fixée pour le budget annuel de l'éducation "bantoue". Toute augmentation est ensuite à la charge de la communauté africaine6. En dix ans, le nombre d'élèves est passé de 900.000 à 1.700.000. La qualité de l'enseignement semble assez basse: manque de locaux, de livres, de maîtres; ceux-ci dépendant en principe du ministère, mais, pour beaucoup, des autorités locales. Dans les Réserves et dans les fermes blanches, ils dépendent par conséquent des chefs et des fermiers. Le népotisme et la corruption sont fort pratiqués; les fermiers utilisent les enfants comme main-d'oeuvre dans les moments de presse, avec l'instituteur comme surveillant, ceci avec l'accord explicite de l'administration. Les écoles de formation d'instituteurs ont vu leurs programmes allégés, et modifiés dans le sens de la C.N.O.; quant aux salaires, le Dr. Verwoerd avait une position claire: "on a tort d'utiliser un personnel enseignant coûteux pour superviser des classes nombreuses d'élèves qui s'ennuient" (Tabata, p.65). Enfin l'épuration politique et le refus opposé à la nouvelle [201] orientation ont entraîné le départ d'un nombre considérable d'enseignants africains qualifiés.

Les universités doivent être séparées mais elles ne le sont pas encore tout à fait; l'idée de base est de créer des universités "tribales" en l'occurrence zoulou, xhosa et sotho: University College of Zululand, Fort Hare, University College of the North (cf.Hill, ch. II).

La question des langues d'enseignement n'est pas résolue très clairement, mais il est sûr que certains milieux nationalistes pensent pouvoir arriver à un enseignement donné à tous les niveaux dans les langues vernaculaires, ce qui pour le moment est utopique. En principe, l'anglais et l'afrikaans ont même statut dans l'enseignement secondaire et supérieur africain. Mais au Transkei, 90% des cours se font en anglais, faute d'enseignants en afrikaans. Le problème serait encore bien plus formidable s'il fallait que tout l'enseignement se fasse dans la langue vernaculaire, dont au surplus les réelles possibilités culturelles (tradition littéraire, poésie, chants) sont négligées ou déformées par l'enseignement public.

La clé de voûte de l'appareil législatif est le système des passes; il est au coeur d'un ensemble fort compliqué de réglementations, de lois, de pratiques et d'institutions. On ne saurait en quelques pages qu'en donner une description schématique, suffisante néanmoins pour en saisir les fonctions essentielles. Il faut savoir de plus que rien dans l'ensemble du système sud-africain ne provoque plus d'amertume et de ressentiment dans la population africaine que les passes. Aucun autre problème n'a autant soulevé les masses ni provoqué tant de détermination dans l'action politique. Moins visible mais plus obsédant peut-être que ne le fut en son temps l'étoile jaune, le pass est le symbole même de l'apartheid; symbole reconnu des deux côtés et dont s'imprime le quotidien.

Selon le Rapport Fagan, un pass est un document destiné aux membres d'une race particulière et qui, soit est en relation avec une restriction de la liberté de mouvement, soit fait à son détenteur une obligation de le porter constamment sur lui pour le produire à toute réquisition officielle, et dont le défaut est alors un délit punissable. De nombreuses lois locales réglementaient les passes jusqu'en 1952, [202] date à laquelle fut promulgué le Native (Abolition and Co-ordination of Documents) Act. L'euphémisme de la dénomination signifiait l'introduction d'un système national dit des reference bocks dont le nom populaire reste celui de pass. Tous les Africains des deux sexes et de plus de seize ans doivent en posséder un. Il comprend, pour les hommes, une carte d'identité (avec mention de la tribu), une section A pour les enregistrements des Bureaux du Travail et de l'Efflux and Influx Control, une section B pour le nom, l'adresse et la signature mensuelle de l'employeur, une section C pour le récépissé de l'impôt gouvernemental, une section D pour les récépissés d'impôts payés aux Autorités bantoues et une section E pour les mesures particulières comme, par exemple, l'exemption de couvre-feu. Le carnet qui a été récemment institué pour les femmes est presque identique et comporte, comme le précédent, une centaine de pages.

Un Africain ne peut rester plus de 72 heures dans les zones urbaines, ou réputées telles par décret, sauf s'il y est né et qu'il y réside de façon continue, ou s'il y travaille pour le même employeur depuis plus de dix ans, ou s'il y réside légalement depuis plus de quinze ans sans avoir eu de peine d'amende excédant 100 rands, ou de prison de plus de six mois, ou s'il appartient à la famille restreinte de quelqu'un autorisé à résider ou, enfin, s'il a une autorisation de rester pour chercher du travail. En arrivant dans la zone urbaine il doit immédiatement se faire enregistrer, sinon il peut être arrêté et présumé être là depuis plus de 72 heures; il est, par conséquent, en contravention et peut être emprisonné ou expulsé. Des permissions spéciales peuvent être accordées, en particulier pour les femmes qui viennent visiter leur époux, toujours pour une période limitée (un mois par exemple). La réglementation pour les femmes est un peu différente dans le détail. Le but recherché n'est pas non plus exactement le même: il s'agit, en ce qui concerne les hommes, de contrôler la circulation de la main-d'oeuvre. Quant aux femmes, il s'agit d'empêcher ou de limiter l'installation permanente des familles dans les zones urbaines.

Une procédure assez complexe s'impose à ceux qui cherchent du travail en ville. Est réputé cherchant du travail tout Africain de [203] plus de quinze ans, inemployé mais capable de l'être, qui n'est pas étudiant. Les hommes de plus de soixante-cinq ans et les femmes de plus de soixante ans, ainsi que ceux qui peuvent prouver que leurs moyens de subsistance ne dépendent pas d'un emploi, sont exclus de cette catégorie, mais doivent, au besoin, être à même d'en apporter la preuve. Des Bureaux du Travail à plusieurs échelons (municipal, de district, régional, central) sont installés dans toutes les localités. Tout individu quittant un emploi a l'obligation stricte de s'y faire aussitôt enregistrer. Plusieurs de ces dispositions ont été organisées par le Bantu Lows Amendement Act de 1964, qui a modifié la procédure de façon à contraindre les inemployés à passer par la filière administrative et à ne pas chercher directement du travail (cf. Survey: 1964, p.174-187).

L'Africain ne peut être engagé sans un pass en règle. L'employeur doit signer le document, aviser le Bureau du Travail et fournir un contrat de travail. Ne sont pas obligés de posséder un contrat ou de faire signer mensuellement leur pass ceux qui en ont la permission spéciale, les propriétaires, les chefs, les prêtres, les instituteurs, les fonctionnaires et les membres des professions libérales. Pour aller chercher du travail, il faut d'abord obtenir l'autorisation du Bureau local (départ) puis se faire enregistrer au Bureau de la zone de travail (arrivée). Ceci ne pourra se faire que s'il n'y a pas -- du point de vue de l'administration -- de surplus de main-d'oeuvre dans cette zone.

Tout Africain peut être expulsé des zones urbaines vers la Réserve7, soit à la suite d'une mesure générale due à l'excès de main-d'oeuvre, soit pour avoir été déclaré personnellement indésirable. C'est à un magistrat ou à un commissaire aux Affaires "bantoues" qu'il revient de juger si un Africain est aux termes de la loi oisif, c'est-à-dire "s'il est habituellement inemployé, ou s'il a des moyens honnêtes de vivre insuffisants, ou s'il se conduit mal, ou s'il a un penchant pour la boisson ou la drogue préjudi[204]ciable à ses dépendants, ou s'il mendie", ou encore, ajoute la loi de 1964, "s'il a refusé trois propositions consécutives faites par le Bureau du Travail, ou s'il est renvoyé par ses employeurs plus de deux fois en six mois, ou plus de trois fois en un an"; ou indésirable, c'est-à-dire s'il a été "condamné pour certains délits relatifs, entre autres, à la violence, l'alcool ou la drogue, ou n'a pas obéi à un ordre de quitter la zone ou est entré dans la zone après qu'interdiction lui en ait été faite" (S.A.I.R.R., FP7: p.21) ou enfin s'il a été condamné pour délit politique.

La situation que les lois sur les passes font ainsi aux Africains est extrêmement délicate. Aucune sécurité n'est jamais garantie8. Il suffit d'oublier un matin le document pour peut-être finir la iournée en prison. Un tiers de tous les délits commis par les Africains, soit 385.000 condamnations pour 1962, l'est au titre des seules lois sur les passes (Survey, 1963: p.138).

 

On dit volontiers de la législation qu'elle est un arsenal. Ce vocable guerrier s'applique fort bien à un ensemble très articulé de lois et de dispositions qui forment le cadre juridique de la répression des opposants à l'apartheid. Le principe ségrégatif permet de faire peser plus lourdement son poids sur les opposants africains en particulier, et non européens en général.

Le point de départ est la Loi sur la Suppression du Communisme (1950) qui non seulement mettait le P.C. hors la loi mais permettait d'établir ad libitum l'équivalence d'organisations politiques quelconques avec le communisme, et surtout fournissait au gouvernement une technique tout à fait particulière, le naming -- traduisons par "réputation" au sens actif: le gouvernement peut publier des listes de personnes qu'il répute communistes, ou comme appartenant à des organisations interdites, ou simplement poursuivant les buts de ces organisations. Cette "réputation" se fonde sur des [205] renseignements confidentiels, mais vient souvent de l'appartenance passée de ces personnes à de telles organisations.

Il est arrivé à plusieurs reprises que des personnes ayant quitté le P.C. avant la guerre se voient trente ans plus tard "réputées" communistes Le seul recours est, pour l'intéressé, de nier publiquement l'appartenance et de demander que son nom soit ôté de la liste, le gouvernement n'ayant en effet pas à justifier l'inscription sur celle-ci. Depuis 1958, c'est à la personne "réputée" qu'incombe l'obligation juridique de prouver qu'elle n'est plus membre d'une organisation à laquelle elle a appartenu (Loi n.9; 1958).

L'enjeu est d'importance car il peut être délictueux et donc punissable d'appartenir à telle ou telle organisation, considérée par la loi comme criminelle en général. De plus les personnes "réputées" ne peuvent changer d'adresse ou d'emploi ni publier quoi que ce soit. Diverses mesures ont abouti à rendre légal un arbitraire administratif très étendu. Plusieurs décrets interdisent toute réunion de caractère politique dans les Réserves, sans l'autorisation du chef et de l'administration9. Selon le Public Safety Act, ou Loi sur la Sécurité publique (1953), l'état d'urgence peut être proclamé dans tout ou partie du pays, pour un maximum renouvelable de douze mois. Les lois peuvent être alors remplacées par des mesures d'urgence comme au Transkei, où la Proclamation 400 est en vigueur depuis 1960.

Le Criminal Law Amendment Act (1953) est une loi de circonstance: au moment de la "Campagne de défi des lois injustes", lancée par le Congrès indien et l'A.N.C., cette loi fut votée hâtivement pour faire face au mouvement de résistance passive: le soutien à une campagne visant à faire modifier la loi est devenu passible de trois ans de prison, ou de 600 rands d'amende, ou de dix coups de fouet10 ou d'une combinaison de deux de ces punitions.

[206]

En 1954, le gouvernement se donne le droit d'interdire à quiconque d'assister à quelque réunion que ce soit (loi n. 15). Les formes de procédures pénales sont simplifiées et la police peut, par exemple, perquisitionner sans mandat si elle estime que le temps lui fait défaut pour en obtenir un (lois n. 29 et 56; 1955).

L'entrée ou la sortie de certaines zones africaines peuvent, sur décision du ministre de l'Administration et du Développement bantous, être soumises à une autorisation spéciale pour une période donnée11. Cette mesure est mise en application pour isoler les régions où les tentatives d'instauration des Autorités bantoues provoquent des troubles violents, comme le Sekhukhuneland, Metz, Peddie, Zeerust, Pietersburg, etc.

En 1960, une Loi sur les Organisations illégales permet d'interdire les deux principales organisations africaines, l'A.N.C. et le P.A.C., sous prétexte qu'elles constituent une menace au maintien de l'ordre public. En 1961 une réserve de police est instituée par l'engagement de citoyens volontaires.

Un train de lois, connues sous le nom de Lois d'Amendements à la Législation générale (General Law Amendment Acts) a définitivement rangé l'Afrique du Sud dans ce que le langage courant appelle les Etats policiers12. Le délai de garde à vue est d'abord porté à douze jours. Le délit de sabotage est institué: sa définition est particulièrement large et recouvre pratiquement tout acte d'opposition La peine prévue va d'un minimum de cinq ans de prison à la peine de mort. Les pouvoirs gouvernementaux pendant l'état d'urgence sont accrus de façon notable. Un nouveau système est introduit, celui de l'assignation à domicile (house arrest): un individu peut être obligé à rester chez lui un certain nombre d'heures par jour, parfois toute la journée. Les peines prévues pour certains délits de caractère politique ont été sensiblement aggravées, le nombre et les types de "bannissement" ont été multipliés13.

[207]

Toujours aux termes de ce train de lois, des condamnés politiques peuvent être gardés en prison après la fin de leur peine, si le ministre le considère comme utile. Tel est le cas de Robert Sobukwe, le leader du P.A.C. La police a le droit d'arrêter quelqu'un soupçonné de commettre, de vouloir commettre ou d'avoir des informations sur certains types de délit politique. Il peut être gardé en prison pendant quatre-vingt-dix jours sans être inculpé, sans qu'aucune visite ne soit autorisée (clause valide un an et renouvelable par le Parlement). Au terme de cette période, rien n'empêche la police de le réenfermer pour encore quatre-vingt-dix jours, sans qu'il y ait de limite. Enfin, différentes formes de procédure furent modifiées, par exemple l'interrogatoire d'instruction devient facultatif dans certains cas.

En 1965, la clause des quatre-vingt-dix jours sans procès fut abandonnée pour être l'année suivante reprise et doublée: la police peut arrêter quelqu'un et le tenir au secret pendant cent quatre-vingts jours sans inculpation. Plusieurs centaines d'opposants ont été et sont toujours soumis à ce traitement (cf. First, 1965).


La répression et la sérénité du système sont aux mains de la police et de l'armée. En 1963, le nombre de prisonniers (droit commun et politiques) était de 63.000 non-Européens et 3.000 Européens. Pour la même année, 115 condamnés à mort ont été exécutés, [208] ce qui en comparaison avec d'autres pays apparaît comme très élevé14.

 

La police, à la même date, comprenait 14.000 Européens dont 90% d'Afrikaners (Survey, 1964: p.99) et autant de non-Européens. Mais la police n'est qu'une pièce du dispositif général de défense. Depuis 1960 et les événements de Sharpeville, le budget de la défense est monté en flèche:

-XXI - BUDGET DE LA DEFENSE

 

L'organisation des forces est très souple:

a. L'armée permanente (de métier) comprend un peu plus de 20.000 hommes, très mobile et bien équipée. L'aviation comprend 600 appareils divers modernes15. La marine entretient 3.000 hommes et une trentaine de navires dont plusieurs frégates porte-hélicoptères.
b. La Citizen Force (force des citoyens), auparavant tirée au sort, est maintenant un corps où tous les jeunes doivent faire une période [209] de neuf mois. Ils sont entraînés au maniement des armes modernes et encadrés par des officiers de carrière. Ils peuvent être mobilisés dans un bref délai. Environ 70.000 hommes.
c. les Commandos: y servent ceux qui ne peuvent pas être dans la Citizen Force. Corps de défense local, donc rapidement mobilisable, il peut appuyer l'armée et la Citizen Force. Environ 80.000 hommes disponibles.
d. la Police, dont les membres non européens ne sont pas armés.
e. La Police Reserve créée en 1962. Formée de volontaires européens qui subissent une formation complète, elle vise à aider la police locale en cas d'urgence. Son importance est devenue considérable avec l'apparition du terrorisme poqo. Des milices privées se formèrent à cette époque qui sont maintenant intégrées dans la réserve. Elle comprend plus de 15.000 hommes et doit en inclure 50.000 répartis en 4 groupes: A, police classique, armée; B, défense des habitations (chefs élus); C, défense des installations industrielles, par les employés locaux; D, milice rurale. On y retrouve la structure des commandos.

Dans des délais très brefs, l'appareil de défense peut donc mobiliser et encadrer 200 à 250.000 hommes, entraînés et armés, sans compter le reste des Européens, qui presque tous possèdent des armes, et les femmes dont 30 à 40.000 fréquentent régulièrement les clubs de tir.

La structure de l'organisation militaire joue à fond sur la mobilité. Le pays est parsemé de plusieurs centaines de postes fortifiés, analogues à ceux des guerres d'Indochine et d'Algérie, avec équipement moderne, pistes d'atterrissage, liaisons radio, etc. Hélicoptères et parachutistes y sont continuellement prêts à intervenir. Des spécialistes de la lutte anti-guérilla ont été formés en Algérie, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et sans doute au Viêt-Nam.

Les préparatifs militaires sont intenses dans tous les secteurs; ceci est dû en partie à l'embargo décidé par l'O.N.U. et mis par de nombreux pays, dont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, sur les fournitures d'armes. Le gouvernement sud-africain a néanmoins pu importer une grande quantité de véhicules blindés, surtout anglais [210] et français (Panhard); la plus grosse usine privée du monde fabriquant des explosifs se trouve en Afrique du Sud; les armes automatiques sont produites également sur place, sous licence étrangère belge le plus souvent. Une compagnie française, le Carbone, a installé une usine pour fabriquer des missiles air-sol; les recherches nucléaires se poursuivent activement en coopération scientifique et technologique avec plusieurs pays occidentaux, et en première place, la France. De même les recherches sur les gaz de combat semblent extrêmement poussées16.

Mais, comme il fallait s'y attendre, les décisions les plus importantes sont de nature politique. Ainsi le recrutement par tirage au sort vient d'être abandonné et le service militaire obligatoire pour les Européens est instauré pour la première fois dans l'histoire sud-africaine. En novembre 1966, le ministre de la Défense P.W.Botha (le second personnage du Parti après l'élection du Dr Donges à la tête de l'Etat) a déclaré qu'à partir de 1967 les recrues militaires subiraient un entraînement spécial afin de les "équiper spirituellement" dans la lutte contre le communisme. L'armée sud-africaine, largement composée d'Afrikaners, a ainsi atteint le stade de la formation idéologique autoritaire17. Les développements ultérieurs sont ainsi rendus moins difficiles à prévoir.

Il n'en reste pas moins évident que ni l'appareil législatif, ni celui [211] de la répression ni a fortiori celui de la bureaucratie administrative n'ont pu appliquer effectivement le pouvoir considérable qu'ils ont en dépôt de façon à ce que l'apartheid soit réalisé dans les faits. La doctrine armée de tous les pouvoirs séculiers n'a pas transformé une réalité proprement politique. C'est pourquoi le pouvoir nationaliste a dû chercher des transitions politiques et économiques, ultimes et décisifs recours contre la rigidité de la rationalité économique, et contre les résistances qu'opposent les non-Européens à l'application d'un statut qu'ils rejettent.


Si le "noyau" idéologique du pouvoir se situe dans le nationalisme, l'essentiel de sa pratique consiste dans l'application de l'apartheid. Le problème central est que la dépendance de l'économie blanche à l'égard de la main-d'oeuvre africaine s'accroît régulièrement. L'administration se gendarme contre les industriels qui tournent la réglementation du colour bar en donnant des emplois qualifiés à des employés non européens et en transigeant sur les salaires correspondants18. Mais elle prétend saisir le problème à sa racine: la solution de l'excès des Africains en zone urbaine sera le développement des Réserves. Afin de répondre aux idées d'intégration mises en avant après la guerre par la Commission Fagan qu'avait nommée le général Smuts, le gouvernement Malan nomma en novembre 1950 une commission d'enquête de dix membres dirigée par le professeur F.R.Tomlinson, pour faire un rapport sur les conditions du développement socio-économique des Réserves. Ce rapport fut présenté en octobre 1954, et un résumé publié en 1956. Les principales recommandations se résumaient comme suit:

"1) Le peuple de l'Afrique du Sud aura à faire un choix clair, [212] placé qu'il est devant le dilemme suivant: intégration complète des deux principaux groupes raciaux; ou leur développement séparé. La Commission est convaincue qu'il n'y a pas de moyen terme apparemment satisfaisant, et après en avoir soigneusement délibéré, elle recommande que l'on choisisse la voie du développement séparé, et considère que c'est la seule solution possible.
"2) Le premier pas vers la réalisation pratique du développement séparé des Européens et des Bantous réside dans le développement intégral des zones bantoues.
"3) Le but devrait être de développer une économie pleinement diversifiée, comprenant des activités économiques primaires, secondaires et tertiaires.
"4) Tout programme de développement doit donner l'importance qui lui est due au facteur humain, et préparer les Bantous à occuper tous les postes dans les zones bantoues y compris les échelons les plus élevés de l'échelle sociale, et dans tous les domaines.
"5) Dans le but de réaliser une économie diversifiée, le premier point essentiel est de créer une véritable classe paysanne bantoue, établie sur des unités de culture suffisamment vastes pour assurer un revenu décent, tiré du sol. En second lieu, ceux qui ne peuvent tirer de la terre la totalité de leur subsistance doivent en être retirés et intégrés à une véritable population urbaine. Un large développement urbain dans les zones bantoues sur des fondations économiques saines doit pouvoir absorber à la fois la population agricole en surplus, l'accroissement naturel de la population bantoue dans les zones bantoues, et une partie de l'accroissement naturel de la population bantoue domiciliée dans les zones européennes.
"6) On doit donner aux Bantous la sécurité dans la tenure du sol par la propriété privée, à la fois dans les zones rurales et urbaines
"7) Le développement doit être équilibré sans être concentré seu lement sur les activités économiques, mais en incluant aussi la religion, l'instruction, la santé et les autres services sociaux afin d'assurer un développement pleinement humain.
"8) La Commission envisage une population -- appartenant de jure aux zones bantoues -- de 10millions dans une période de [213] 20 à 30ans. Parmi ceux-ci, 8 millions tireront leur subsistance d'activités exercées à l'intérieur des zones bantoues, et 2millions dépendront du secteur européen. Si les zones bantoues ne sont pas développées, le secteur européen devra faire de la place pour 17millions de Bantous à la fin du siècle.
"9) Le programme de développement proposé par la Commission est d'une telle ampleur que le ministre des Affaires indigènes, même s'il est élargi, sera incapable de le contrôler sans aide. La Commission recommande donc d'établir un Conseil de Développement, chargé de la recherche et de la planification, et une Société de Développement, pour la promotion des entreprises bantoues.
"10) La dixième clause concerne la technique financière.
"11) Pour le premier programme décennal, une somme approximative de 208 millions de rands sera requise. De celle-ci, 100millions sont de nature privée, c'est-à-dire portant intérêts et remboursables, cependant que 98 millions sont de nature sociale, et sans doute irrécupérables.
"12) Le premier agencement géographique des zones bantoues est si fragmentaire qu'il sera impossible de mener entièrement à bien le programme de développement proposé par la Commission. En conséquence, la Commission est convaincue de la nécessité d'une politique dont le but sera le regroupement des zones bantoues, sur la base des foyers historico-logiques des principaux groupes ethniques". (Tomlinson, p.194-207. Houghton, 1956: p.3-4.)

 

La Commission pensait, en outre, que l'intégration des protectorats anglais serait un facteur très favorable à la politique de développement séparé.

Le gouvernement Strijdom, où le Dr Verwoerd détenait le portefeuille des Affaires indigènes, répliqua par un Livre blanc qui se félicitait des conclusions tirées par la Commission en faveur du principe du développement séparé. Il rejetait en même temps les trois principales recommandations économiques (cf. Sequel...). On ne pouvait passer de la propriété communale des terres à la propriété individuelle, car disait-on, cela saperait l'organisation de la [214] chefferie que l'on consolidait par ailleurs. La mise en valeur industrielle des zones bantoues grâce aux capitaux européens fut repoussée, parce que l'on ne pouvait admettre que des Africains soient exploités par des Européens. Enfin, la somme prévue par la Commission était trop importante, et il était impossible de faire de telles prévisions puisque le budget est établi annuellement. De 1956 à 1961, 16 millions de rands furent investis dans le développement des Réserves (Hill, p.35).

A relire aujourd'hui le résultat des travaux de la Commision, c'est son optimisme qui paraît surprenant. Les modifications économiques et administratives ainsi que les investissements prévus n'auraient pas suffi -- et de très loin -- à renverser le mouvement adurbain dont il est évident qu'elle analysait fort mal les causes, faute d'avoir posé les prémisses correctes qui sont autant politiques qu'économiques. Les réformes Tomlinson comme les vues gouvernementales étaient fondées sur une idée grossièrement déformée des courants qui meuvent la société africaine réelle.

L'attitude officielle est d'autant plus intéressante: les dirigeants afrikaners n'ont pas osé se lancer véritablement dans l'aventure qui aurait consisté à tout faire pour développer les Réserves. Ils ont voulu faire du bricolage, colmater les brèches et laisser fonctionner les circuits économiques en place, parce qu'ils faisaient confiance aux réformes politiques qu'ils venaient d'élaborer et de lancer19. D'autre part les moyens de l'économie sont fort éloignés d'être tous docilement à la disposition de Pretoria, et on aura peut-être redouté en haut lieu de lancer une opération dont seuls les [215] capitaux privés eussent pu retirer des bénéfices appréciables et dont en définitive les deniers publics eussent fait les frais. L'impression s'est corrigée au cours des dernières années: il semble que le rythme des investissements publics dans les Réserves aille en croissant parallèlement à celui des investissements privés afrikaners, sans pour autant que le minimum établi par la Commission soit près d'être atteint.

Pour les nationalistes l'aspect principal de la solution devait être plus politique qu'économique -- bien qu'ils ne l'aient pas dit aussi crûment. La loi sur les Autorités bantoues (Bantu Authorities Act, 1951) avait institué des organismes possédant certains pouvoirs exécutifs et administratifs (en particulier le pouvoir de lever l'impôt) au niveau tribal, régional et territorial. En intégrant les chefs dans le système administratif, le contrôle des autorités pouvait se faire ainsi plus étroit sur le pouvoir local réel. Par ailleurs la division en tribus et groupes ethniques était considérablement renforcée, alors que sa signification sociologique connaît un long processus d'affaiblissement (néo-tribalisme). La mise en application de cette loi a donné lieu à de nombreux incidents, parfois à de véritables rébellions locales. Aujourd'hui encore un nombre important de ces autorités bantoues n'ont pu être mises en place, faute d'une acceptation populaire minimale.

L'étape suivante fut la Loi sur la Promotion de l'Autogouvernement bantou (1959) qui, en même temps qu'elle abolissait les dernières traces de la représentation parlementaire des Africains, établissait l'existence de huit entités "nationales": Nord-Sotho, Sud-Sotho, Tswana, Zoulou, Swazi, Xhosa, Tonga et Venda. Les pouvoirs des Autorités bantoues furent accrus et des représentants des Autorités territoriales furent appelés à s'installer dans les zones urbaines puisque la doctrine voulait dorénavant que tout Africain relève d'un territoire "national" situé dans les Réserves. Tout désignait le Transkei -- la seule grande Réserve compacte 20-- pour franchir le pas le premier.

[216]

Le 10 avril 1961 le Dr Verwoerd déclarait devant les députés: "Ce n'est pas ce que nous aurions aimé voir, [c'est-à-dire des Etats "bantous" séparés]. C'est une forme de fragmentation que nous n'aurions pas souhaitée si nous avions pu l'éviter. A la lumière de la pression qui est exercée sur l'Afrique du Sud, il n'y a cependant aucun doute qu'en fin de compte cela devra être, l'homme blanc achetant par là sa liberté et le droit de conserver la domination sur ce qui est son pays" (Hansard, 10 avril 1961).

Le saut est franchi avec le Transkei Constitution Act, de 1963. Certaines villes et petites zones "blanches" exceptées, le Transkei devient, aux termes de cette loi, un territoire séparé. Ses citoyens comprennent les Africains qui y sont nés, qui l'habitent depuis cinq ans au moins, ou qui proviennent de tribus vivant au Transkei. Une assemblée législative comprend 64 chefs nommés et 45 élus. Un cabinet est élu comportant un Premier ministre (Chief Minister) et cinq ministres. Les pouvoirs qui sont attribués à l'ensemble demeurent restreints. Le gouvernement de la République garde la haute main sur la défense, les Affaires extérieures, la sécurité intérieure, les postes, les chemins de fer, l'immigration, les douanes, le système bancaire et la constitution du Transkei. Le président de la République a droit de veto sur les lois passées devant l'Assemblée législative du Transkei (A.T.L.); celles-ci s'appliquent à tous les citoyens du Transkei, même ceux qui vivent à l'extérieur, parfois depuis plusieurs générations. Ils peuvent y être poursuivis devant un tribunal sud-africain et jugés en vertu de lois établies à Umtata, la capitale.

Sur le plan politique, il serait aventureux de parler d'échec pour le régime. Le système idéologique afrikaner prévoyait la place d'un nationalisme bantou qui ferait pendant à la nasie. Il s'est effectivement trouvé une petite couche d'hommes du côté africain qui se sont révélés prêts à jouer le jeu afin d'asseoir un pouvoir africain de type nouveau. Ce pouvoir n'existe encore que par délégation mais déjà les nouveaux alliés africains du ministre se montrent assez "encombrants" en rejetant l'Education bantoue, en parlant haut et fort d'indépendance des Bantoustans, bref, par des [217] incartades dont certaines sont sûrement spontanées. Savoir si un pouvoir politique africain issu des nouvelles structures de Bantoustan peut réellement s'implanter, s'organiser et survivre, c'est là une question que l'on n'abordera avec profit que par le côté africain. Mais vu de Pretoria, le bilan n'est pas nul, même si les autres Bantoustans semblent bien au-delà de l'horizon, à l'exception possible du Zouloustan.

C'est bien de cela que l'Opposition s'irrite. Pour répondre au projet des Bantoustans, elle a élaboré une contre-proposition de "fédération raciale". Les Legum la résument ainsi (p.104): "Un parlement fédéral central unissant les communautés plutôt que les unités territoriales. Chaque groupe racial prendrait une part définie au gouvernement, les Métis étant placés sur le même plan que les Blancs. Les droits fondamentaux des individus, des groupes et des zones seraient sauvegardés par la constitution. Le premier pas serait de redonner le droit de vote aux Métis; le second de négocier avec les Indiens pour déterminer leur place comme "partie permanente de la communauté." Une distinction serait faite entre les Africains complètement urbanisés, et ceux qui vivent dans les Réserves: les premiers seraient représentés par des députés blancs. Un degré considérable d'autogouvernement serait "éventuellement" accordé aux Réserves, et les Africains ruraux auraient une forme -- encore indéterminée -- de représentation parlementaire."

L'ambition des leaders de l'Opposition est à la fois caricaturale et contradictoire: ils veulent se donner les apparences d'une idéologie solidement structurée à l'image de celle des nationalistes, mais en même temps ils maquillent mal le fait qu'ils préconisent simplement le statu quo ante 1948. "Octroyer une part définie du gouvernement aux non-Blancs" et maintenir en même temps "le leadership blanc sur toute l'Afrique du Sud et non pas seulement sur une partie du pays", cependant qu'on appelle à "une vigoureuse politique d'immigration blanche", tout cela ne peut vraiment pas apparaître comme une alternative cohérente à la politique nationaliste (déclaration de Sir de Villiers Graaff, leader de l'Opposition. Cf. Press Digest, n· 5, février 1965). On chercherait [218] donc vainement de ce côté les éléments d'une véritable politique de rechange.

Car l'apartheid reste menacé, non pas tant par les pressions du monde extérieur qui restent virtuelles21, que par trois faits internes irréductibles: l'intégration croissante des travailleurs africains dans la société moderne; le manque chronique de main-d'oeuvre qualifiée; les incertitudes sociales et politiques qui continuent à peser sur l'avenir des Bantoustans, c'est-à-dire des Réserves.

Dans son ambition de freiner ou d'inverser le flux africain vers les villes, le programme d'industrialisation des zones frontalières des Réserves est un échec manifeste. Il semble que le nouveau gouvernement Vorster veuille prendre le contre-pied de la décision prise par Verwoerd: les capitaux européens seraient autorisés à s'investir dans les Réserves car les capitaux africains ont fait à peu près totalement défaut; les seuls investissements publics n'ont pas même pu stabiliser la situation. Mais alors le coup de canif aux principes est sérieux, car comment rejeter l'idée que des Européens vont directement "exploiter" les ressources des "foyers nationaux" africains? Un changement de batteries idéologiques semble actuellement en cours (cf. la revue Volkshandel, février 1967, citée par Press Digest n. 7). Pour notre part nous remar[219]querons seulement que l'urbanisation africaine -- qui croît fort lentement -- est ressentie comme un défi à l'idéologie nationaliste, mais que le système économique s'en accommode fort bien. Ce n'est donc pas un obstacle réel au fonctionnement du système général.

Autre point sensible, le manque de main-d'oeuvre qualifiée se faire sentir dans tous les secteurs; il faut sans doute le chiffrer autour de 5% des emplois européens. En raison du colour bar et du niveau d'instruction relativement bas de la plus grande partie de la population européenne, la solution réside aux yeux de beaucoup dans l'immigration européenne.

Sa quantité varie beaucoup d'une année sur l'autre pour d'impondérables raisons; elle est balancée par une émigration fluctuante qui a des origines politiques et professionnelles et affecte surtout les cadres supérieurs. Dans l'ensemble la balance est positive pour l'entrée; une moyenne de 4.000 ou 5.000 par an de 1950 à 1960 qui passe, après un creux, à 10.000 ou 20.000. Mais la source la plus importante est provisoire; ce sont les territoires de l'Afrique anglaise qui ont récemment accédé à l'indépendance. Les colons repliés forment la moitié des immigrants. Pour que le taux d'expansion se maintienne à 5,5%, les experts ont établi à 40.000 le nombre d'immigrants européens annuellement nécessaires.

Malgré le recrutement intensif opéré en Europe (contre lequel protestent certains cercles nationalistes qui réprouvent sa composition en grande majorité anglaise), il ne semble pas qu'une solution réelle puisse être apportée à ce qui n'est, en fait, qu'une conséquence inhérente au système économique et dont l'importance n'est pas dramatique.

Quant aux Bantoustans, nul, à vrai dire, ne sait exactement comment cette politique va continuer. En dehors du Transkei et peut-être du Zoulouland, les autres Réserves sont trop fractionnées et politiquement hostiles pour que d'autres gouvernements bantous soient mis en place. L'indépendance n'est pas inconcevable car leur rôle de fournisseurs de main-d'oeuvre n'en serait pas modifié pour autant, ainsi qu'en témoignent le Botswana et le Lesotho. Mais [220] les Européens eux-mêmes ne sont pas préparés à une telle évolution qui se heurte à de fortes résistances au niveau de l'idéologie quotidienne. Et le pouvoir mène une politique à double face: Bantoustans d'un côté et "revolver sous l'oreiller" de l'autre. Autant la seconde (multiplication des commandos, préparation militaire généralisée) correspond aux apaisements que cherche l'inquiétude de la race privilégiée, autant la première entretient dans l'homme du volk cette anxiété du grand jour sanglant que tout le monde attend de génération en génération, sans toujours s'avouer que seul il tuerait la peur, la peur pâle des maîtres aliénés.


| Glossaire | Accueil Totus | Chapitre suivant | Chapitre précédent |

L'adresse électronique de ce document est

http://www.abbc.com/totus/STpp/STpp6.2.html


[email protected]